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Un faux bilan ?

La Ligue des droits de l'Homme (LDH) vient de publier son rapport sur "L'état des droits de l'Homme en France", sous le titre "Une démocratie asphyxiée". On ne sera pas étonné de constater que, pour cette organisation, le bilan est accablant.

Qu'on en juge à partir, notamment, de l'excellente synthèse qu'en a donnée le site de 20 minutes. Pour répliquer à cette charge qui, honnête, n'appellerait aucune réserve, je soutiens que si rien n'est faux, tout est tronqué, partiel et partial dans cette dénonciation. C'est comme si on s'était contenté de décrier la nuit en omettant l'existence du jour.

Il y aurait, selon la LDH, "surtout une rupture avec les droits de l'Homme" et aucune institution, notamment pas le pouvoir judiciaire, n'aurait résisté "au présidentialisme de Nicolas Sarkozy". Je ne crois pas qu'on puisse décréter aussi péremptoirement un recul de l'Etat de droit sauf à avoir de celui-ci une conception figée qui le contraindrait à ne jamais s'adapter aux évolutions sociales et aux transgressions modernes. Quant au pouvoir judiciaire, il ne semble pas qu'il ait été affecté dans son essence et ses pratiques par la première année présidentielle. Certes, Nicolas Sarkozy, pour célébrer Rachida Dati par contraste, a traité les magistrats de la Cour de cassation de "petits pois" et des critiques ont été formulées sur le comportement ministériel du garde des Sceaux, aussi bien à la Chancellerie que dans sa vie mondaine illustrée par certains médias. Il serait abusif de relier ces humeurs intimes, ces traits personnels à l'élaboration d'une politique, à la condition de la magistrature et à la qualité de la justice. Les premiers n'ont pas affecté les secondes. Aussi, la "résistance" du pouvoir judiciaire est demeurée ce qu'elle a toujours été en face de l'autorité politique : fortement corporatiste, très négative, jamais enthousiaste devant les réformes proposées mais totalement libre dans ses expressions professionnelles et syndicales.

Ensuite, à cause de la multiplication des fichiers sur les personnes et de leur croisement, il y aurait un risque pour les libertés publiques et un menaçant quadrillage de la société. D'une part, quelle avancée technique, nécessaire à la sauvegarde de la démocratie, ne constitue pas par elle-même un possible danger mais faudrait-il s'arrêter là et baisser la garde ? D'autre part - et en conséquence directe de l'observation précédente -, le propre d'un Etat républicain est précisément de ne jamais refuser ce qui va permettre de mieux assurer la tranquillité et la sûreté publiques mais de veiller à un contrôle vigilant et permanent des modalités qui seront mises en oeuvre. Le risque qu'invoque la LDH ne doit pas être pris à la légère mais il n'est pas de nature à dissuader une société de se défendre. On sait qu'en amont l'élaboration des fichiers est soumise à des vérifications scrupuleuses au regard, notamment, des préoccupations légitimes de la LDH. En aval, pour peu que l'utilisation des moyens ne soit pas laissée sans surveillance, la fin sera mieux servie, et sa légitimité jamais contestée. Le contraire, qui ressortirait d'un humanisme frileux qu'un principe de précaution éthique ne cesserait pas de nourrir, laisserait la communauté des citoyens, et l'Etat qui en a la charge, dans une situation d'impuissance, certes respectable mais désastreuse.

Par ailleurs, la LDH s'alarme d'un pouvoir qui "prétend définir l'identité nationale(...)sélectionner les immigrés(...)et traquer les sans-papiers jusqu'à déclencher les pires drames humains". Je ne perçois rien de scandaleux, si on veut bien décaper le débat de la polémique qui le gâte, dans l'exigence d'une identité nationale soumise à certaines règles, dans le désir d'un Etat non pas de "sélectionner" comme des choses mais de choisir et de privilégier telle immigration plutôt que telle autre, sauf à ce que le pays, les bras ouverts, accueille tout le monde en dépit du réalisme. Je déplore l'usage du verbe "traquer" pour dénigrer une politique qui a le droit d'imposer des conditions pour le séjour national et de les faire respecter. Les "drames humains" ne résultent pas de la malignité et du sadisme de l'Etat mais de l'inévitable détresse grosse de tragédies de ces étrangers qui violent nos lois et se voient approuvés par une minorité de nos concitoyens, artistes et donneurs de leçons. C'est la démagogie absurde et facile du "il n'y a qu'à". Les sans-papiers ne sont pas "traqués" mais interpellés, éventuellement poursuivis et condamnés. Et c'est normal.

Enfin, le Président de la LDH, Jean-Pierre Dubois, que j'ai connu mais dont la vie m'a séparé - pour lui, une idée n'était acceptable que si elle était conforme au code de "l'humanisme unique" - a résumé le point de vue de son organisation en relevant "qu'il n'y a quasiment pas de sujets sur lesquels nous puissions dire que nous sommes plus heureux qu'il y a un an".

La question du bonheur en politique est une vraie question. Aujourd'hui, être revenu de ses illusions, qu'elles aient été plausibles ou absurdes, ne donne pas une gaîté civique éclatante. La politique déçoit d'autant plus qu'on l'avait cru de retour et l'ancien nous irrite d'autant plus vivement qu'on avait cru au nouveau. Mais, plus spécifiquement, sur le plan des droits de l'Homme et de la politique pénale, le bonheur est un sentiment impossible. Aussi nécessaires qu'aient été les mesures prises - peines planchers, réforme de la carte judiciaire, un droit des mineurs rénové, une politique cohérente pour les étrangers -, aucune ne peut susciter le bonheur. Souhaitables, elles n'aident pas à faire de notre société un paradis, elles lui évitent seulement de devenir un enfer. Et c'est déjà beaucoup.

La LDH, parce qu'elle est une organisation respectable dont le sigle même invite à la congratulation, laisse apparaître sans cesse dans ses constats et dans ce dernier rapport une orientation politique qui est clairement et exclusivement de gauche. Elle n'examine pas, sur le plan des libertés, le pouvoir de droite comme il est mais comme elle le désire. Elle n'hésite pas, sûre qu'elle est de l'approbation dont on la gratifiera dans les cercles éclairés, à remplacer la complexité par le slogan et l'analyse par le réquisitoire. Pour convaincre plus aisément, et sans se gêner, elle exploite seulement une partie du réel qui serait sinon détruite du moins amendée par l'autre. Elle nous propose, par idéologie, une hémiplégie intellectuelle, une sélection éthique. Agissant de la sorte, elle ne fait pas seulement douter d'elle-même mais conduit beaucoup qui refusent ses diktats sommaires à s'opposer vertement à elle au lieu de tirer un meilleur parti de certaines de ses contributions. Excessive, on la fuit. Mesurée, elle pourrait convaincre.

En réalité, l'affrontement met en concurrence deux conceptions de l'Etat de droit. La première le voit fixiste, théorique, inaltérable, bloc de principes et de valeurs au sein de l'écoulement du temps et du bruit et de la fureur du siècle. De sorte que sans cesse dépassé par les transgressions, il ne bénéficie qu'aux transgresseurs. La seconde le perçoit comme une construction constante, inventive, sans cesse légitimée puisqu'elle émane d'une incontestable République. Refusant d'être rendu caduc par les transgressions, il ne sert pas qu'aux transgresseurs. La première croit que l'Etat de droit démontre, une fois pour toutes, la démocratie. Pour la seconde à laquelle j'adhère, la démocratie, chaque jour, le crée.

Aujourd'hui, elle n'est pas asphyxiée.

Un peu de solitude !

Je sais qu'aujourd'hui, la solitude est mal vue. En politique, en art, aux César, aux Molière, on n'a que la notion d'équipe à la bouche, et c'est interminable. Lassant. Ridicule à force.

Pour faire disparaître ce qu'on est, ce qu'on a fait, on se néantise, on se la joue modeste. C'est à peine si on voudrait exister. Ce besoin de se fondre, de dissiper sa singularité, de s'effacer derrière le nombre m'a toujours fasciné. Comme une forme supérieure et presque évangélique de masochisme. Respirer est déjà trop. Pour échapper à l'arrogance d'être soi, on tombe dans la comédie d'un altruisme forcené. Les clans, les groupes, les réunions, les symposiums, les nostalgies encadrées des anciens, les coteries, les collectifs, les cercles, les associations, les clubs, les réseaux, les clientélismes, les ententes, les masses, les happy few, tous ces pluriels étouffants me révulsent. Mais comment peut-on avoir envie de fuir le bonheur d'être seul, la volupté de se camper désarmé peut-être mais riche de soi sur le chemin de la vie, sur tous les plans qu'offre une destinée ?

Ces pensées qui ne sont pas amères me sont venues non pas à la lecture de l'entretien que Ségolène Royal a accordé au Parisien et à ses lecteurs mais en raison de l'entourage de la responsable socialiste. En effet, on apprend que pour venir répondre aux questions souvent pertinentes qui lui ont été posées, elle était accompagnée par "une armada de conseillers", au moins six personnes dont un député européen, deux députées et un sénateur, "une partie de son équipe" a-t-elle précisé. Comment les prétendus spécialistes en communication, qui énoncent des banalités quand ils visent juste, et se trompent quand ils cherchent à se mettre à la place de ceux qu'ils conseillent, ont-ils jamais pu concevoir que le recours permanent à la mythologie de "l'équipe" serait la panacée alors que le citoyen n'éprouve qu'une envie : nouer un lien avec le seul être qui vaille, celui qui porte l'idée et l'élan, suscite ou non la flamme et l'adhésion, sait donner à la démocratie un visage et à l'existence de tous les jours un but. Le destin n'est jamais incarné par "l'équipe" mais par le solitaire, l'unique, qui doit réussir le tour de force, en République, d'être notre égal sans nous ressembler, de s'approprier ce que nous sommes mais de retenir ce qu'il est. La puissance d'attraction de Ségolène Royal, quoi qu'on pense de son projet politique, c'est elle d'abord, surtout, toujours. Pour ma part, le langage convenu sur les conseillers qui deviennent trop vite, à l'évidence, des affidés et des serviteurs, sur les petites mains et, souvent, les petits esprits, sur "l'équipe", cette glorification obligatoire et fausse du subsidiaire alors qu'on incarne l'essentiel me feraient prendre la poudre d'escampette si j'avais l'âme d'un militant. Cela suffirait à me décourager. Pourquoi l'arène devrait-elle être nécessairement surpeuplée ?

Sans aborder autre chose que la technique du pouvoir, il suffit, pour se convaincre de la validité de ce propos, de constater que le président de la République, avec une nouvelle épouse, a aussi invité à se taire d'anciens conseillers qui parlaient trop, notamment l'un d'eux. Et je ne suis pas loin de penser que l'embellie manifeste dans l'organisation présidentielle vient de cette abstention. Pour paraphraser Giraudoux se moquant de Lamartine, un seul conseiller vous manque et tout est repeuplé.

Si je suis autant sensible à la puissance que donne une solitude exploitée, assumée, ce n'est pas seulement à cause de mon caractère, qui n'est pas loin de sentir comme Brassens "que plus de deux, on n'est qu'une bande de c..." mais en raison de la pratique judiciaire. Combien de fois ai-je perçu que la force indiscutable de l'accusateur, en face d'une défense quantitativement importante, c'était précisément son apparente faiblesse, sa solitude. Quand on n'a à emporter que soi, que le dialogue de chaque seconde ne vous met en rapport qu'avec vous-même, qu'on n'a pas à délibérer, feignant l'écoute et la considération, avec des personnes qui en réalité vous pèsent, on ne peut qu'être profondément heureux. On n'est prisonnier que des chaînes qu'on a créées, soi. On est délié des entraves sur lesquelles on ne peut rien. La liberté absolue d'un être lui est offerte par un bagage si léger et à la fois si dense qu'il ne peut être constitué que de soi. Là où le pluriel impressionne par l'étendue, le singulier gagne en profondeur. Requérir seul quand, en face, on plaide à plusieurs, c'est une réduction qui amplifie. On ne gagne pas forcément mais au moins on n'a que soi à blâmer.

Pourquoi pas, un jour, sans vanité mais sans gêne : je suis donc j'existe ?

Anna Gavalda : du coeur à l'ouvrage

Anna Gavalda a du cœur, c’est sûr. Elle a du talent, c’est indéniable. Mais elle peut être agaçante.
Son dernier roman « La consolante » est un gros livre de 637 pages. Les critiques littéraires se contentent souvent d’écrire des généralités sur les œuvres particulières, mais on pourrait aussi donner l’analyse détaillée suivante.

Jusqu’à la page 289, le roman déçoit. Confus, obscur, plein de facilités, un style vif mais ruiné en trop d’endroits par des affèteries inutiles et des procédés lassants, on se demande sans cesse si la romancière s’est égarée en cultivant un genre qui ne lui va pas du tout ou si elle nous réserve une surprise.
Celle-ci commence à la page 293 et va durer jusqu’à la page 556 pour reprendre à la page 611 jusqu’à la fin. Elle entraîne le lecteur dans un récit éblouissant où la vraie poésie et la fantaisie sont à l’honneur, où une jeune femme, des enfants et des animaux composent, sous le regard émerveillé du héros presque défait par sa vie, une symphonie étrange, pittoresque et régénératrice. L’amour y trouve magnifiquement sa place et l’âge adulte y découvre ses limites. Les responsabilités et leur pesanteur sont renvoyées au diable vauvert et on enseigne que vouloir gagner sa vie est le plus sûr moyen de la perdre. L’habileté romanesque, la profondeur et la finesse de l’émotion, la maîtrise du langage sont portées à leur comble et toute préciosité a disparu. Les bons sentiments chez Anna Gavalda font de la bonne littérature. Il y a quelque chose de giralducien dans toutes ces belles pages de nature et de bonheur.
Je n’ai pas oublié ce qui s’est écrit de la page 557 à la page 610. A nouveau, il me semble qu’Anna Gavalda, poussant au paroxysme sa sensibilité, son intelligence et sa singularité, les laisse dériver vers des manifestations qui les font tomber dans la mièvrerie, la mythologie convenue de l’enfance et l’éloge obligatoire du désordre créateur et de la spontanéité libératrice. Je ne suis pas convaincu par cette pacotille de l’âme qui, aussi subtilement exposée qu’elle soit, constitue un contraste décevant avec les nombreuses pages qui ont transporté le lecteur.
Le livre terminé, il est bien évident qu’on est amené à s’interroger sur la validité du découpage qu’on a cru bon d’effectuer. Certes on comprend mieux pourquoi cette première partie cultive les réminiscences et le désordonné pour mettre en valeur, de manière plus éclatante, le parcours de restauration de soi que va emprunter le personnage principal. Il n’en demeure pas moins que ces explications techniques ne rendent pas plus supportable la lecture des passages que j’ai incriminés. Il y a une discordance forte entre le temps de la dépression et de l’infortune, les clichés sur l’enfance et le paradis sur terre et la majeure partie du roman qui se contente de donner libre cours à la capacité d’invention et à la superbe personnalité littéraire d’Anna Gavalda.
Celle-ci – et je le dis sans ironie – s'est fait une spécialité, sans aucune honte ni gêne, du boy-scoutisme artistique. Elle se moque comme d’une guigne de ceux qui prêchent le noir et le sombre. Elle ne les évoque que pour en faire sortir les êtres qu’elle aime. Et elle aime beaucoup.
C’est un phénomène que cette romancière. Ses imperfections la rapprochent de nous et on sait qu’avec elle, il suffit d’être patient. La récompense nous sera octroyée tôt ou tard. C’est une femme qu’on désirerait connaître et écouter. Elle met du cœur à son ouvrage.             

Sous la plage, la religion !

La banderole du Parc des Princes a encore frappé. Elle a fait disjoncter la Commission de discipline qui a rendu une décision grotesque à l'encontre du Paris Saint-Germain. On verra les suites de l'appel.

J'aime beaucoup Paris Match, le caractère à la fois frivole et sérieux de cet hebdomadaire, ses enquêtes remarquables et, parfois,  ses promotions tellement dithyrambiques et si peu crédibles qu'elles en deviennent risibles. Surtout, on a le plaisir d'y lire les articles du meilleur critique littéraire de la place médiatique : Gilles Martin-Chauffier.
Je n'en suis que plus à l'aise pour regretter la page consacrée à Bill Gates. Elle cherche à faire croire que les moyens de transport somptuaires dont il dispose feraient de lui un milliardaire classique et seulement soucieux de son confort et de sa richesse. C'est très injuste quand on sait que Bill Gates dépense une fortune considérable pour venir au secours d'autrui et de causes humanitaires. Sans vouloir exagérer l'importance de cette présentation biaisée, je déplore qu'on ait choisi l'un des rares privilégiés ayant toujours su échapper à la vulgarité.

Plus gravement, j'ai été choqué par la photographie de Ségolène Royal dans une église à Florence, notamment par celle où on la voit se recueillir, agenouillée. J'avais en son temps défendu Paris Match qui l'avait montrée sur une plage en Corse, il est vrai avec l'une de  ses filles. Cette intrusion somme toute paisible dans sa vie privée, après les élections présidentielles, alors qu'elle avait elle-même révélé sa séparation d'avec François Hollande, ne me semblait pas à ce point scandaleuse qu'elle ait du entraîner une action judiciaire de sa part. Heureusement, à la réflexion, elle s'en est gardée.

Mais à Florence, c'est la personne en dialogue avec le plus profond d'elle-même qui est photographiée, dans un lieu et une attitude qui appellent naturellement la réserve et le respect même des pires chasseurs d'images ou du touriste le plus vulgaire, pour rester poli. C'est une honte pour celui qui a osé franchir cette frontière intime, j'ose dire qu'il y a plus que de l'indélicatesse à la publier.

Cette indécence  nous oblige à réfléchir sur la problématique de la vie privée ou publique. Peut-être conviendrait-il d'admettre que le partage opérant ne devrait pas être celui-là mais plutôt la nature même de ce qui est exposé ? On ne peut comparer l'apparence tranquille et sans risque de l'exposition sur une plage avec la pudique retraite d'un être plongé en lui-même et sûr que sa solitude n'osera être polluée par personne. Il y a des activités qu'on a le droit de photographier parce qu'elles ne mettent en cause que la superficie tandis que d'autres rendent l'indiscrétion vulgaire et scandaleuse. Je perçois cette dérive, qui ne fait plus du recueillement un moment absolument intouchable, comme les transgressions répétées que des pervers s'autorisent de plus en plus avec les morts, les sépultures, les cimetières. Je n'arrive pas à considérer comme un progrès le fait que les digues s'effondrent et que plus rien ne résiste à l'impérieuse volonté de faire savoir, à la nauséeuse pulsion de la transparence à n'importe quel prix et sur n'importe quoi.

J'espère que Paris Match ne fera pas partie de ces publications qui traitent avec mépris le scrupule, le retrait, la distance, le recul et la réflexion. Aucune de ces vertus, de ces exigences, n'est contradictoire avec le superbe métier d'informer. Au contraire, elles l'éclairent.

Le devoir d'indifférence ?

A peine l'arrestation de Bruno Cholet opérée à la suite d'une enquête remarquable en tous points, la polémique a éclaté et s'est développée sur des dysfonctionnements (mentionnés par le Parisien) qui, pour être préoccupants, sont sans commune mesure avec le succès précédent. Mais il est vrai qu'on est en France où vite l'accessoire doit recouvrir l'essentiel.

Emission surréaliste, hier soir, au Grand Journal de Michel Denisot où le psychanalyste Serge Tisseron et quelques jeunes gens sont venus disserter du nouveau jeu interactif GTA IV, qui n'offre rien de moins que l'opportunité, pour s'amuser, d'un certain nombre de périples urbains avec violences, vols et notamment "car jacking". Ce qui m'a stupéfié, c'est, dans l'ensemble, l'écoute bienveillante, le regard amusé, l'absence totale de réflexion sur les dérives d'une société marchande qui va proposer, avec le sourire, les moyens de se faire piller et les possibilités de l'immoralité. La comparaison avec la violence au cinéma était absurde puisque celle-ci, la plupart du temps, est mise en scène dans des films dont le sens la dépasse. Il me semble évident que faire se rejoindre le ludique et le sauvage va continuer à amplifier un mouvement où les frontières entre le réel et le virtuel, le permis et l'interdit seront de moins en moins nettes, le respect d'autrui de moins en moins assuré. Mais on est en France et cela fait rire.

La politique internationale de la France, les droits de l'homme, le droit d'ingérence, les missions humanitaires, la Chine, le Tibet, les Jeux olympiques, la Tunisie, tout, depuis quelque temps, manifeste que le citoyen ne peut plus se tenir éloigné de ce passionnant débat, qu'il a l'obligation, lui aussi, d'avoir "le coeur intelligent" selon la belle formule appliquée à Germaine Tillion. Si le monde est devenu un village, nous sommes tous appelés à devenir les gardiens sourcilleux ou non de la morale internationale. Si on croit que celle-ci existe et qu'elle mérite d'être enseignée ou rappelée.

Jean-Pierre Raffarin revient de Chine et nous annonce que cet immense pays sort de "la dictature". On sait que des dissidents, des journalistes, des citoyens courageux au quotidien, des personnes modestes réclamant, en matière de libertés publiques, le strict minimum, sans outrance ni violence, avec le seul recours de leur voix nue, sont emprisonnés pour de très longues périodes. On sait aussi que de nombreuses exécutions font bon marché de la vie humaine. On sait enfin qu'à côté ou au sein d'un formidable développement économique, l'étau politique et partisan de l'Etat reste toujours aussi serré et que la démocratie n'est pas pour demain, si elle survient jamais. Alors, ce n'est peut-être plus "la dictature" mais cela y ressemble fort.

Ce propos orienté de notre ancien Premier ministre n'aurait pas une importance décisive s'il ne s'inscrivait dans une problématique plus large visant, dans la vie internationale, à de la retenue et à de la précaution, au profil bas, à un relativisme théorisé et assumé. Le président de la République lui-même, en voyage officiel en Tunisie, souligne qu'il n'a pas vocation, pour les droits de l'homme, à être "donneur de leçons"  et on assiste à ce paradoxe du président Ben Ali alléguant, au contraire, qu'il est prêt à en recevoir. La philosophe Chantal Delsol, dans le même registre que Nicolas Sarkozy mais au sujet de la Chine, affirme, dans le Figaro, que si ce pays n'a pas la même conception de l'humanisme que nous, nous n'avons aucun titre, pourtant, à le critiquer car nous partagerions l'essentiel. La différence fondamentale serait que la France s'attacherait aux droits de l'homme comme individu tandis que l'Etat chinois en aurait une vision communautariste. Pour nous, l'homme serait singulier, pour lui, inséré au sein d'un pluriel. L'opprobre, selon Chantal Delsol, devrait tomber seulement sur Cuba et la Corée du Nord.

Je comprends le mouvement qui a conduit l'Occident, et donc la France, à être moins arrogante en dispensant ses enseignements humanistes, frappés, assurait-on, du sceau de l'universel. Cette stratégie de la morale assénée de manière totalitaire a sans doute blessé bien des Etats et nous est revenue comme un boomerang, lors de nos propres manquements. Faut-il pour autant virer de bord et, dans une synthèse où l'éthique modeste occupe une part moindre que le souci commercial, abandonner toute vocation à une pédagogie qui saurait demeurer ferme sans devenir injuste ? Il est évident que nous n'avons pas à substituer nos valeurs à celles d'autres sociétés à la condition que ces dernières existent et soient respectables. Dans les interstices, derrière l'apparente compatibilité des systèmes sociaux et politiques, il n'est plus question de principes ni de valeurs. Mais de morts et d'enfermements. De transgressions qui ne devraient pas être régies par les humeurs étatiques mais interdites par la bienséance humaine. Aussi, refuser de se comporter, pour la morale internationale, en impérialiste n'implique pas, bien au contraire, qu'on ait à "jeter l'éponge" pour toutes les malfaisances sur lesquelles notre pays a le droit d'avoir un regard, parce qu'il ne les commet pas chez lui.

Sauf évidemment à considérer que notre Etat de droit, en deçà des apparences célébrées, serait si peu digne d'éloge qu'il ne nous autoriserait sur aucun plan à nous ériger en modèle. La conscience de nos faiblesses démocratiques ne peut pas nous conduire à une telle abstention. Il est évident que nous serons toujours fondés à dénoncer le pire parce qu'il n'aura jamais eu, ou n'a plus, droit de cité chez nous.

En ce qui concerne l'argumentation de Chantal Delsol, ce n'est pas une nuance négligeable que d'appréhender l'homme seul ou au milieu des autres. Comment ne pas remarquer que les totalitarismes sanglants, poussant à la limite cette vision collective du sujet enfermé dans la multitude, ont constitué le dramatique triomphe du communautarisme ? L'homme comme individu, ce n'est pas, alors, une conception équivalente à l'autre mais, à l'évidence, moins porteuse de désastres.

Droit d'ingérence. Arrogance. Impudence. La France donneuse de leçons. J'accepte de rejeter ces expressions de la vanité occidentale au rebut de l'Histoire.

Si on ne va pas doucement, lâchement, parce que c'est commode, facile, moins épuisant, plus rentable, vers un devoir d'indifférence. La France des Lumières ne les a pas toutes mais elle en a quelques-unes à faire valoir. A porter au-delà d'elle-même. 

 

Comme un manque

J'ai fait un cauchemar. Le formidable travail de la Brigade criminelle à la suite de la mort de la jeune suédoise, qui a abouti à l'interpellation de Bruno Cholet, contesté dans quelques mois devant une Chambre de l'instruction à la suite d'un misérable vice de procédure, de l'oubli d'une virgule ou de l'omission d'une disposition purement formelle, ruinant ainsi l'action de la police ! Il est miraculeux de voir comme en certaines circonstances la bureaucratie textuelle ne parvient pas à étouffer la recherche de la vérité.

Le pire n'est pas toujours sûr et la rétention de sûreté à méditer.

Caroline Eliacheff et Daniel Soulez Larivière ont à nouveau, cette fois à propos du procès Fourniret, soutenu leur thèse de l'inévitable déception des victimes lors des audiences criminelles et donc laissé entendre que leur absence dans cet espace serait bénéfique. Je ne le crois pas une seconde. Certes, la plupart du temps, elles n'obtiendront pas de l'accusé les mots, les détails, la vérité auxquels elles aspirent parce que, tout simplement, dans leur tragédie elles rêvent d'une transparence même douloureuse impossible à faire surgir. Il n'empêche que ce qui les pacifie, aussi paradoxal que cela puisse apparaître, c'est l'affrontement, ce sont les bribes qu'elles recueillent, la volonté qui les inspire et qui leur fait dépasser le chagrin pour se battre contre un mutisme ou des mensonges. L'imperfection, l'inachèvement de la relation judiciaire constituent, à eux seuls, une justification de leur présence au cours des procès, détresses et colères mêlées. L'audience n'est pas de la mathématique où on perdrait, où on gagnerait. C'est une épreuve qui fait du bien même quand elle fait du mal. Il faut connaître la cour d'assises et ses sombres sortilèges pour en parler.

La conférence de presse du président de la République m'a laissé sur ma faim. J'ai éprouvé comme un manque. Ce n'est pas de sa faute. Aucun des journalistes - Yves Calvi semblait naturellement voué à cet exercice puisqu'il était chargé d'aborder les thèmes de société - n'a questionné Nicolas Sarkozy sur la justice, ses réalités, son avenir, en particulier les perspectives pénitentiaires avec le projet de loi qui devrait être débattu cette année.

J'avais encore dans la tête la passion que mettait le candidat à convaincre, à dénoncer, à proposer dans ce domaine et j'aurais été heureux de percevoir si son changement de statut avait une incidence sur son discours. Certes, ce qu'il avait promis a été réalisé même si, sur la carte judiciaire, on est loin du compte par rapport aux ambitions initiales. Il est vrai que ce fut un vrai parcours du combattant pour Rachida Dati.

J'aurais aimé l'entendre évoquer les réformes prévues, notamment le changement constitutionnel avec la modification de la composition du Conseil supérieur de la magistrature. Ce dernier point est capital. En dépit de l'opposition des syndicats et des réserves du Conseil d'Etat qui rêve d'une unité du corps judiciaire que la réalité dément chaque jour, il est essentiel de tenir le cap. Moins de magistrats au CSM, ce sera peut-être un discrédit à court et moyen terme mais, j'en suis persuadé, un investissement à long terme. Le fait que la société impute aux magistrats une responsabilité totale explique leur rapport dégradé, puisqu'ils sont surabondamment présents dans toutes les phases judiciaires, celles de la sélection, de l'action, du contrôle et de la sanction. La justice, sans démagogie, est une exigence trop sérieuse pour être confiée aux seuls professionnels.

Ma frustration est vive, aussi, de n'avoir pu entendre le président de la République sur la problématique de la responsabilité accrue des magistrats, susceptible d'intégrer même les aberrations juridictionnelles. J'espère que ce débat reste toujours d'actualité.

Ce manque, pour être franc, il était imprégné de dépit. Comment, dans une conférence de presse, avait-on pu négliger la justice et, qu'on le veuille ou non, le rôle fondamental de celle-ci au sein de l'espace démocratique et dans la configuration constitutionnelle à venir ? Je sais bien que les citoyens ne vont pas volontiers vers elle parce qu'elle constitue un dernier recours. Cela ne devrait pas appeler de la part des médias la même retenue. A nouveau, je perçois cette lacune considérable comme la conséquence de notre attitude collective qui n'a pas su inspirer confiance aux citoyens, qui ne s'est pas rendue nécessaire dans le débat public, qui n'a pas voulu, à la fois, battre sa coulpe et revendiquer l'honneur d'être magistrat.

Conclusion : le président de la République n'a pas été interrogé sur nous.

Oui. Comme un manque.

Le Pen sous tutelle !

Bien sûr, le MRAP et la LICRA s'indignent, la classe politique s'émeut, le Parquet de Paris envisage des poursuites et on exige la plus grande fermeté du garde des Sceaux !

Devinez de qui il s'agit ? De Jean-Marie Le Pen, évidemment. Dans une interview donnée au magazine Bretons, il a, encore plus gravement que d'habitude, par une provocation sinistre, fait fort dans le négationnisme.

Il a obtenu ce qu'il désirait. L'émoi, la colère, le ressentiment, la haine. Il existe encore, il existe toujours.

Je n'irai pas, cette fois-ci, invoquer la liberté d'expression et les absurdités qu'elle permet de formuler. Nous ne sommes plus dans un registre classique, vigoureux, polémique, dérangeant, même choquant mais dans celui de la psychiatrie, de la mise sous tutelle. Je devine que les foudres judiciaires s'abattront sur lui mais elles se tromperont de cible et lui feront un amer plaisir, une sombre volupté. Elles ne rendront pas service à sa fille Marine qu'on peut ne pas aimer mais qui est heureusement obsédée par d'autres combats plus actuels.

Jean-Marie Le Pen monomaniaque radote, ressasse, enrage, se répète, s'englue dans un passé dont il ne sort pas. Il est malade à force de demeurer enfermé dans une tragédie historique qu'il nous remet sans cesse en mémoire, acharné qu'il est à vouloir nous la faire oublier. Il y a de la folie dans son âge, de l'âge dans sa folie.

Le remède n'est plus judiciaire. C'est devenu l'affaire de sa famille.

Beaucoup de tolérance pour Claudel !

Pourquoi tant de bruit, tant de rumeurs flatteuses autour de Philippe Claudel, depuis plusieurs mois ? Moins du romancier des "Ames grises" que du cinéaste qui a écrit et réalisé le film "Il y a longtemps que je t'aime", avec les comédiennes Kristin Scott Thomas et Elsa Zylberstein.

Ce film, je viens de le voir avec beaucoup de retard. J'avais été frappé, lors de sa sortie, par le battage médiatique impressionnant allant jusqu'à consacrer un numéro entier de Femina à cette oeuvre, à Philippe Claudel, aux actrices, avec force dithyrambes. Je m'étais demandé ce qui valait cet honneur insigne à cette équipe, cette promotion envahissante à Philippe Claudel dont, en plus, c'était le premier film.

Je n'ai pas envie de jouer le rôle d'un critique cinématographique mais plutôt de m'interroger sur cet étrange métier qui souvent se passionne pour des détails techniques indifférents aux spectateurs et ne relève pas des absurdités qui dénaturent une histoire.

"Il y a longtemps que je t'aime" est un excellent film français, joué par de remarquables acteurs mais corrompu, en son coeur même, par l'invraisemblance, pire, l'impossibilité du scénario.

Philippe Claudel, pour son oeuvre, avait besoin d'une mère condamnée à quinze ans de réclusion criminelle, d'un enfant de six ans atteint d'une maladie gravissime et fatale à court terme et d'un passé laissé dans le flou. Pour qui aurait été soucieux de vérité, une connaissance même élémentaire du processus judiciaire aurait appris que pour cette mort suspecte d'un petit enfant, une autopsie aurait été pratiquée, qu'elle aurait révélé, même avec une mère se taisant tout au long (ce qui psychologiquement n'est guère concevable), la réalité de l'affection incurable dont souffrait la victime et aurait évidemment entraîné, de la part du jury criminel, une peine avec sursis, voire, au pire, une très courte durée d'emprisonnement ferme. Tout l'édifice mis à bas, la construction réduite à rien. Autrement dit, le respect de la vérité aurait rendu impossible cette histoire qui, par souci de dramatisation, s'inscrivait dans une fausseté qui n'était pas insupportable qu'aux professionnels de la justice.

Alors, à quoi sert la critique de cinéma, quel doit être le rôle du critique ?

A ce sujet j'ai eu d'interminables et stimulantes discussions avec des critiques réputés qui sont devenus des amis. Il me semble que ce qui nous oppose principalement, c'est qu'ils assignent à leur activité un champ beaucoup plus restreint que celui qui devrait être le leur. Il m'est toujours apparu que leur investissement dans la "mécanique" cinématographique proprement dite les rendait délibérément inattentifs à la structure de l'histoire elle-même, à sa cohérence et à sa plausibilité. Comme si le scénario constituait un support négligeable pour ce qui prétendait être une oeuvre d'art sur le grand écran. J'entends bien qu'un créateur a en quelque sorte un droit à l'invraisemblance puisque, sans lui, l'imagination se retrouverait démunie et privée de ce qui la nourrit. D'ailleurs, comment ne pas reconnaître que les appréciations défavorables sur la vraisemblance ou non de certaines attitudes, notamment psychologiques, dans la fiction n'ont guère de sens puisque, précisément, on sait que le réel est suffisamment inventif et contrasté pour offrir tôt ou tard la représentation de ce qu'on aura cru impossible dans un film ?

Mais, pour le réalisateur Philippe Claudel, le problème ne tient pas à des distorsions ponctuelles par rapport à la vision que le spectateur moyen se fait des séquences de vie qui lui sont présentées, mais à une fausseté radicale qui, à la source et à la fin de l'intrigue, dévoie celle-ci et fait passer cette oeuvre, qui pourtant semble sensible à la justesse psychologique et à la logique même erratique des caractères, du registre du concevable à celui de l'impossible. On n'est plus dans le domaine d'une vérité envisageable mais dans celui d'une fausseté évidente, si j'ose dire.

Dans ces conditions, l'obligation du critique n'est-elle pas d'examiner le fond et la forme d'un film contrairement aux pratiques dominantes d'aujourd'hui qui, jamais, dans leur appréciation artistique, ne mettent, sur le même plan que l'esthétique, la vérité et la pertinence du récit ? L'analyse intellectuelle devrait être indissociable du regard technique.

Au sujet de l'oeuvre de Philippe Claudel, j'aurais aimé lire des articles qui attirent l'attention de ce dernier sur la faiblesse fondamentale de son travail. Elle n'est pas contradictoire avec une impression de satisfaction "classique" à la vision du film, le caractère léché des scènes et le jeu des actrices y étant pour beaucoup. Il n'empêche que, sortant de la salle, on ne peut éprouver cette adhésion immédiate et inconditionnelle qui nous pousse vers certaines oeuvres. L'incohérence centrale du film est trop forte, trop éclatante. Philippe Claudel a trop privilégié son confort de scénariste au détriment de l'authenticité de l'histoire, la dramatisation par rapport à la narration.

Le grand Paul Claudel avait dit que "la tolérance, il y a des maisons pour ça". Manifestement, son homonyme en a profité.

Mort dans l'après-midi

C'est un beau titre choisi par Ernest Hemingway. Mais ce n'est pas un taureau qui s'est écroulé dans l'arène, mardi vers 16 heures 45, à Paris.

C'est une femme de 64 ans qui a été tuée, poignardée à plusieurs reprises, rue de l'Encheval dans le 19ème arrondissement. Le meurtrier est en fuite. Deux jeunes gens sans peur ont tenté de le rattraper mais en vain. La Brigade criminelle est saisie.

Le Parisien, dans son supplément sur Paris, donne des détails sous les signatures de Raphaël Domenach et Violette Lazard et le site du Point n'est pas en reste sur ce plan.

Le jeune homme - puisque son âge, semble-t-il, se situait entre 20 et 25 ans - était armé d'un couteau de boucher et l'un de ses coups a atteint la victime en plein coeur. Celle-ci résistait car elle ne voulait pas se laisser arracher son sac à main.

Sans doute, se trouvant à quelques mètres de son domicile, croyait-elle être à l'abri dans son espace familier et ne rien risquer en pleine journée. Je suis persuadé que pas une seconde, l'idée même d'un crime ne l'avait effleurée et qu'elle était prête à s'acheminer doucement vers le soir.

Mais la tragédie a fait intrusion dans sa vie quotidienne et, au coeur de ses habitudes, un criminel a surgi et tranché le fil de son existence. Il faudrait se taire devant un tel drame car on risquerait de tomber dans le populisme en relatant seulement - il y aura le procès à venir pour dénoncer et requérir - cette péripétie misérable, cette mort, cette fuite ? Mais on ne peut pas demeurer sans émotion ni réaction devant des crimes qui viennent par surprise imposer leur extraordinaire violence dans l'ordinaire de nos jours. Il y a là comme une choquante incongruité. Certains moments et d'autres circonstances - la nuit, le silence, la dissimulation - ne rendent pas le pire plus acceptable mais moins scandaleux. Absurdement, on rêve d'un temps qui garantirait une sorte d'immunité, comme une vacance du Mal. Mais celui-ci est étranger aux intermittences et ne fonctionne qu'à plein régime.

Evoquer cette innocente massacrée dans la rue, loin d'exploiter une veine doloriste détestable, constitue un bienfaisant contrepoids à l'image de plus en plus positive donnée aux gangsters. Il suffit à cet égard d'avoir lu dans le Monde 2 l'excellent article de François Thomazeau qui nous décrit la fascination des artistes et du public pour les personnalités du crime. A un tel point que même Lucien Aimé-Blanc, grand flic singulier, ne peut s'empêcher d'éprouver une secrète admiration, qualifiant le gangster de "rebelle qui vit en dehors de toute contrainte". Mettre cette femme courageuse de 64 ans dans un plateau de la balance, dont l'autre est alourdi par une mythologie de mauvais aloi, équilibrera.

Surtout, il ne faut jamais remettre au lendemain la compréhension et la pitié d'aujourd'hui. Car, sinon, je serai devancé par toutes sortes de spécialistes. Il y aura les statisticiens et les chercheurs qui évalueront ce crime à l'aune de leurs pourcentages, les sociologues qui l'expliqueront par les mouvements profonds de l'époque, les psychiatres par l'histoire intime perturbée du criminel, les avocats qui trouveront à celui-ci des circonstances atténuantes, les victimologues qui reprocheront à la victime d'avoir au moins partiellement causé sa mort en résistant et même, peut-être, des magistrats détestant plus la police et la répression que la malfaisance.

Il me plaît de porter la voix, la parole du citoyen. Certes, dans notre communauté, quelques-uns, rares, se vanteront de demeurer l'esprit froid et le coeur sec devant l'abjection mais la plupart, un trait de temps, laisseront monter l'indignation et la révolte comme une expression naturelle. Puis la compassion. Enfin, le désir de justice, le procès et la sanction à la hauteur de ce meurtre.

Si le populisme c'est cela, vive le populisme. S'émouvoir, partager la souffrance, avoir de la haine pour le crime et confiance dans la justice, pourquoi de telles solidarités et exigences seraient-elles suspectes ?

Que la Brigade criminelle interpelle le plus vite possible ce jeune homme qui a tué et fui. En chacun il y aura alors, après la désolation de cette mort dans l'après-midi, le début d'une restauration, l'amorce d'une espérance. Un souffle de justice, déjà.

Une Occupation tranquille !

J'ai envie de parler de Bertrand Delanoë et de l'exposition de photos consacrée à la vie des "Parisiens sous l'Occupation", dont le Parisien et le Figaro traitent dans de courts articles.

Avant, un petit mot sur cette tendance actuelle regrettable de certains hommes politiques de parler de manière familière ou pire, vulgaire. Ainsi, Jean-Christophe Lagarde, maire de Drancy, avec Nicolas Demorand sur France Inter. Rien de plus faux que de croire qu'un tel langage vous rapproche de l'auditeur. Bien au contraire, il conduit celui-ci à suspecter la démagogie et la fausse proximité de l'intéressé. Rester naturel est encore la meilleure manière de ne pas s'aliéner le peuple.

Bertrand Delanoë, qui dégaine trop vite avec "ses" citoyens d'honneur - c'est au tour, maintenant, du dalaï-lama - a eu, en revanche, totalement raison dans sa gestion de l'affaire liée à l'exposition de photos. Il a refusé de l'interdire contrairement à certains qui, comme Christophe Girard son adjoint (PS) à la culture, militaient pour son annulation.

De quoi s'agit-il ?

Cette exposition, organisée à la Bibliothèque historique de la Ville de Paris (BHVP), permet de voir 250 clichés en couleurs d'André Zucca, un photographe qui collabora au journal proallemand Signal. Ils montrent, sous l'Occupation, des Parisiens en pleine douceur de vivre.

La polémique est née de l'absence d'avertissement et du risque de voir des visiteurs se méprendre sur la nature réelle du climat parisien à l'époque. Dans une société cultivée, consciente de son passé et de son Histoire, cette manifestation aurait pu être organisée et se dérouler sans l'ombre d'une précaution préalable. Force est de considérer qu'aujourd'hui, celle-ci est devenue nécessaire. Le Conservateur en chef de la BHVP, Jean Dérens, à d'ailleurs admis que les panneaux d'information installés à l'inauguration  n'étaient pas assez "informatifs". Ce qui justifie la démarche du Maire de Paris s'engageant à favoriser des débats sur le contexte de l'exposition et l'Occupation à Paris.

Il n'empêche que Bertrand Delanoë a répliqué intelligemment à ses contradicteurs en soulignant qu'il n'était pas indifférent de révéler, alors, la joie de vivre et l'égoïsme de certains quand d'autres éprouvaient le pire. Jean Dérens n'a pas tort non plus quand il souligne que le rôle de la BHVP n'est pas de se muer en "institution pédagogique".

Alors ?

Le scandale ne réside pas dans la tenue d'une telle exposition qu'on aurait pu annoncer en la sous-titrant : Une vision de l'Occupation parisienne, par exemple, mais dans le fait que d'aucuns aient pu suggérer de l'interdire. Dans quelle époque vit-on où apparemment il faut tout mâcher pour le confort du citoyen : la pensée, l'opinion, la mémoire et l'indignation ? Si Bertrand Delanoë n'avait pas tenu ferme et si on avait poussé l'indécence et le mépris du Parisien jusqu'à annuler la présentation de ces photographies au prétexte qu'elles auraient pu nuire à sa santé mentale et civique, on n'aurait fait qu'amplifier ce mouvement qui tend à nous considérer comme des simples d'esprit. En effet, on prend tellement de précautions, pour notre bénéfice paraît-il, qu'on a vraiment l'impression que notre communauté n'est composée que d'imbéciles et de pervers. Par peur de nous voir tomber dans tous les pièges possibles, on serait prêt à nous dispenser de tout.

Je n'ose imaginer l'interdiction de cette exposition parce qu'elle aurait été trop dangereuse pour nos esprits faibles ou incultes. Si on n'avait dû compter que sur le sens du ridicule, rien n'était gagné. Les enseignants ne sont plus respectés comme ils le mériteraient mais qu'ils se rassurent : beaucoup de citoyens sont pris pour des élèves et les leçons n'ont même pas à être apprises.

Bertrand Delanoë, citoyen d'honneur en l'occurrence. Incontestablement. Heureusement.