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« octobre 2005 | Accueil | décembre 2005 »

Réaction aux réactions

Je ne peux pas laisser vos réactions sans réponse, d'autant plus qu'elles sont généralement critiques soit sur le mode du sérieux soit sur celui de la dérision.

Rassurez-vous d'abord : je ne déteste pas le rap en soi, même si je n'ai pas d'appétence particulière pour lui. Je ne désire pas non plus faire poursuivre tous les chanteurs et n'ai rien, par principe, contre les artistes vrais ou prétendus tels. Je n'ai nul besoin d'être protégé....du gorille de Brassens ou de quoi que ce soit d'autre ! Rien ne me contraint non plus, comme je l'ai écrit dans un commentaire à Didier, à une obligation de compréhension à tout prix qui ferait que, par jeunisme ou par un abus d'explications sociologisantes, je serais systématiquement de plain-esprit avec tout ce qui me semble hautement contestable, pour ne pas dire plus.

Je ne suis pas persuadé non plus d'avoir la capacité - ou la légèreté, dont je méconnais pas en certaines circonstances qu'elle puisse représenter une qualité - de prendre "à la rigolade" les émeutes de ces trois semaines. Je ne parviens pas à les percevoir comme un immense pied de nez ludique que des jeunes auraient fait à leurs aînés. Tout au plus, comme Redeker l'écrit ce matin dans le Figaro, elles pourraient m'apparaître sans aucun sens sinon celui d'agir et de détruire pour rien. C'est la raison pour laquelle certains textes moins chantés qu'assénés me préoccupent et que je ne trouve pas scandaleux de songer à les poursuivre. Sans doute ma longue expérience judiciaire du droit de la presse - avec l'analyse au détail des provocations - alliée à l'atmosphère de la cour d'assises où la violence est à son comble  me constituent comme un auditeur moins complaisant, moins enthousiaste de phrases qui, dans leur sens premier, appellent au mieux à des destructions, au pire à des meurtres.

L'exemple de Brassens, qui allait évidemment être utilisé, est pourtant très éclairant dans l'autre sens. Le  gorille....ou le marché de Brive la Gaillarde, c'est de l'art, ce sont des chansons, tout simplement parce qu'il y a transposition et regard ironique du créateur sur lui-même. Où est la transposition, la distance, le symbolique lorsqu'on entend un "artiste" venir vous crier aux oreilles qu'il faut niquer et tuer les flics? Quand on veut tout excuser, on y parvient toujours. C'est même l'un des grands vices de notre société. Comme il est épuisant de condamner le condamnable, on absout.

Il ne s'agit en aucun cas, Eolas, de prétendre que ces quelques textes sont la cause des émeutes ou qu'ils les ont inspirées. Ils les ont accompagnées, et ce n'est pas neutre, hier, aujourd'hui et sans doute demain, de manière lancinante, dans un fond sonore de violence et de haine, dont ce n'est pas être un imbécile que de le prendre au premier degré, devant certaines réalités. Toutes proportions tragiques gardées,  on a justifié  les exécutions d'intellectuels collaborateurs sous l'occupation nazie parce qu'on a considéré que la liberté d'expression devenait criminelle lorsqu'elle servait un régime de terreur. Lorsque le crime existe, penser, écrire et parler ne sont plus neutres, à supposer qu'ils le soient jamais.

Derrière ces scrupules et cette tolérance, il y a l'idée, enfin, que ce seraient des jeunes mais aussi des artistes. Je ne discuterai pas le premier point. Pour le second, je l'ai déjà écrit, le beau pavillon de l'art ne doit pas recouvrir n'importe qui. Je n'ai pas la prétention de vous avoir convaincus les uns et les autres.

Mais le blog, c'est une totale dépendance. On passerait sa vie à discuter!

Le Monde, le MRAP et Finkielkraut

Ayant acheté le Monde hier soir, j'ai pu lire ce que certains d'entre vous m'avaient déjà annoncé. L'interview d'Alain Finkielkraut et le retrait de la plainte du MRAP, décidé le 25 novembre. D'un coup, mon orgueil prêt à s'enfler - je n'étais pas loin de croire que le MRAP avait apprécié ma note et en avait tiré toutes les conséquences ! - en a pris un sérieux coup. Ce qui n'est jamais mauvais.

AF "assume", pour l'essentiel, ses propos à Haaretz et les justifie. Il se propose d'être plus prudent à l'avenir pour ce type d'interview et même de les refuser. Il a raison. J'évoquais, dans mon texte, "sa surabondance médiatique" qui, à force, risque d'altérer la force de son discours et, en tout cas, de le banaliser. Le MRAP, certes, a fait machine arrière mais les déclarations de son Président montrent à mon sens que la compréhension du point de vue d'AF reste nulle. Si le réel a fait irruption dans la tête de celui-ci, il est demeuré à la porte du MRAP.

Suite

Avec mes excuses pour cette suite qui se rapporte à un détail que j'ai omis dans ma seconde version.

Je songe à cet humour sombre d'AF parlant de l'équipe de France "black-black-black" contre l'enthousiasme artificiel du métissage "black-blanc-beur" sauf lorsqu'il dérange notre confort. Il serait dommage qu'à côté du rire jaune, on n'ait pas droit au rire amer, au rire noir. Le MRAP le comprendra-t-il?

Les rappeurs, Finkielkraut et la réalité

Le Canard enchaîné de mercredi dernier appellera de ma part une série de notes sur le fonctionnement de la justice. Mais cette semaine a proposé à notre réflexion un rapprochement que l'actualité malicieuse se plaît à inventer. D'une part, c'est la demande de poursuite formulée auprès du garde des Sceaux, par 152 députés et 49 sénateurs, à l'encontre de certains groupes ou chanteurs de rap pour provocation à la haine et à la violence - selon le sens commun. D'autre part, c'est l'annonce le 23 novembre par le MRAP de poursuites pour incitation et provocation à la haine raciale, visant Alain Finkielkraut (AF) à la suite d'une longue interview au quotidien israélien Haaretz du 18 novembre. De plus, il est demandé au CSA d'ordonner son "retrait" de France-Culture, une radio publique. Rien que cela!

Que je n'aime pas le rap, que son rythme soit déja une éructation, presque une violence, est sans importance. Demeure que certaines paroles charrient clairement une haine, une envie de destruction et un mépris de la communauté nationale qui auraient du alerter depuis longtemps, au-delà d'AF lui-même, de parlementaires et de quelques journalistes clairvoyants, les autorités chargées de vérifier, en notre nom, si les droits que la démocratie accorde ne sont pas détournés ou dévoyés. Dans un Etat de droit sûr de sa force et de sa légitimité, pas une de ces outrances suintant un mélange de sexe vulgaire et de détestation française - comme si, parlons net, la France et ses citoyens devaient être violés pour être châtiés, mais de quoi ? - n'aurait pu échapper à la vigilance juridique. Mais je sais bien, à partir de mon expérience de 5 ans à la section de la presse et des libertés publiques à Paris, qu'un contrôle au jour le jour est impossible et qu'il faut compter sur la conscience civique. Mais pourquoi l'heureuse initiative de ces 201 parlementaires qui ont alerté la Chancellerie n'a-t-elle pas été prise, d'emblée, par cette dernière?

D'abord, c'est l'absence de courage politique. Lorsque certaines minorités ont acquis une telle capacité d'intimidation qu'elles abolissent toute volonté étatique, même fondée sur la loi, on n'est guère étonné par cette étrange disparition de l'autorité là où elle serait la plus nécessaire. Le Pouvoir - en dehors d'un ministre, toujours le même - est tellement effrayé par les remous que pourrait entraîner une application pas même sévère mais normale des textes répressifs, qu'il préfère rendre les armes avant même d'avoir combattu. Il lui reste la ressource de déguiser sa retraite ou pire, sa déroute en les baptisant "gestion consensuelle et décrispée". Mais c'est à force de ne pas appliquer la loi que celle-ci s'use et devient une sorte d'idole vide de sens que personne ne respecte plus.

Ensuite, il y a la part du snobisme, le culte aberrant de la modernité et une conception de l'art tellement élargie qu'elle devient tout et n'importe quoi - donc plus rien. On a tellement peur de manquer le train qui passe qu'on accepte tout au prétexte que c'est d'aujourd'hui, que le présent impose sa domination et que l'acquis nous plie sous son emprise. Il n'est plus question de prétendre résister à l'écoulement mécanique et neutre du temps puisqu'il porte en son sein le vrai et l'INDISCUTABLE. Ainsi, nul motif pour discriminer, séparer le bon grain de l'ivraie, ne pas mélanger Mozart et le rap puisque tout se vaut et que si on ne mélangeait pas le pire avec le meilleur, on risquerait de manquer le pire. Qui oserait, dans ces conditions, venir protester en affirmant haut et fort que tout ne se vaut pas et que le rap virtuellement meurtrier, réellement haineux doit être sanctionné?  Quelle volupté aussi que de se fondre dans le mouvement, qu'on croit inéluctable, d'une société ! L'impuissance et la démission offrent des fraternités comme le courage. On se réchauffe comme on peut dans un monde trop froid. La violence serait insupportable, même dans les chansons, si on l'écoutait en face. Lâchement, on en fait tout au plus une ritournelle de la modernité.

Comment oublier, également, que le rap appartient à cette immense théorie des "artistes" d'aujourd'hui ? Ceux qui sont déclarés, se décrètent artistes au début du parcours pour ne pas être recalés à sa fin. J'ai longuement parlé avec mon ami Gaccio, dans notre livre, de ce problème qui me préoccupe et, parfois, m'indigne. L'obsession de faire du transgressif, du décalé et du dégoûtant, par nature, le fondement de l'art véritable, qui devrait tout faire bouger en nous, sauf l'esprit et le coeur. Alors que le transgressif n'a de sens que si l'artiste parvient à en faire, en dépit de tout, le lieu de l'universel. Mais pour les imbéciles qui croient "créer" et les consommateurs de cette "création", quelle aubaine que ce nivellement qui constitue le plumitif comme un grand écrivain et n'importe quel chanteur ou acteur pour non seulement un Artiste mais en plus, aujourd'hui, un Penseur ! Le malheureux Depardieu qu'on contraint sans cesse à réfléchir au lieu de le laisser jouer et jouir de la vie ! Ce n'est pas là, de ma part, la plainte lancinante que la nostalgie des sources adresse à l'espérance, le passé à l'avenir, l'archaïsme à la modernité. Ce qui ne laisse pas de m'inquiéter pour aujourd'hui, c'est que si une oeuvre exceptionnelle, sous toutes formes, venait dans notre espace socio-médiatico-culturel, je ne suis pas persuadé que nous parviendrions à la reconnaître parce que notre boussole a été mise hors d'usage. Nous n'avons pas de température parce que nous avons égaré le thermomètre. Nous n'avons plus d'art parce que nous avons oublié comment le jauger et le juger.

Enfin, si les paroles de certains rappeurs sont indiscutablement un concentré de haine et de violence, il restera toujours, contre la lettre, le recours à l'esprit et contre le réel, la référence au symbolique. Notre société a en permanence, dans ses recoins, un juriste de service ou un intellectuel pétrifié à l'idée d'être démodé qui viendra nous expliquer qu'on a tort de s'émouvoir et qu'il faut savoir prendre de la distance. Que c'est de l'art, du rap, des chansons, un film, de la représentation, quoi ! En des temps calmes, une telle argumentation est déja hautement discutable mais après trois semaines d'émeutes et de destructions, elle est inacceptable. Quand la vie quotidienne démontre la charge explosive d'un texte et que celui-ci, par sa puissance haineuse, nourrit une quotidienneté déja enflammée, que faire de la distinction trop subtile entre la lettre et l'esprit et du sort fait au symbolique pour échapper au sens malheureusement univoque de certains "morceaux" ? Dernier refuge que les indulgents à tout prix - il faut du courage, même pour analyser durement le réel - se trouvent pour ne pas voir et ne pas entendre. Les rappeurs seraient une avant-garde qui, dotée d'une formidable intution, aurait prévu les drames humains et matériels de  trois semaines d'enfer pour les honnêtes gens de ces banlieues. Autrement dit, la haine c'était pour hier, pas pour demain !

Que décidera la Chancellerie ? Fera-t-elle céder, comme je le souhaite - le garde des Sceaux n'est pas un pleutre intellectuel -, l'opportunité politique devant l'exigence impérieuse d'une loi enfin appliquée ? En tout cas, pour AF, elle n'aura pas à intervenir puisque le MRAP a mis ou va mettre en branle les poursuites. Dans ce domaine infiniment sensible de la liberté d'expression, les associations bénéficient d'un pouvoir étendu et dangereux, trop grand selon moi.

Ainsi, c'est donc AF qui va devoir passer à la moulinette du "politiquement et du socialement correct". Les dissidents de l'intelligence - avec lui, Murray, Kouchner, Bruckner, Lançon, Gauchet et d'autres - sont insupportables qui prétendent non pas seulement s'ajuster au réel mais aller au plus profond pour le montrer nu et aveuglant. AF, intellectuel souffrant et pertinent, pâtit d'une surabondance médiatique qui lui donne le statut un tantinet ambigu d'un Savonarole choyé. Mais quels courage et liberté que les siens, notamment lors du dernier Ripostes, si brillamment animé par Serge Moati le 20 novembre ! Tout seul contre tous, la tête plongée dans ses pensées et pourtant présent, en le voyant et en l'écoutant, on se disait qu'il faisait honneur à l'indépendance d'esprit ! Pour qui suit son parcours intellectuel, on devine bien qu'à force de faire entrer de plus en plus une réalité ostensible et dévastatrice dans son être, il est conduit à emprunter un chemin qui l'entraîne loin du troupeau bienséant. Il devient réactionnaire, littéralement. De plus en plus sombre, avec une lucidité qui gratte les plaies et ne permet pas de les oublier. Il ne guérit pas, il fait encore plus mal. Il y en a tant qui nous endorment ! Il ne s'adapte pas à la réalité, il la démasque.

C'est lui, pourtant, qu'on décide de poursuivre. Si respecter la liberté d'expression, c'est demander en permanence à la justice d'avaliser et de légitimer le lit douillet de ses pétitions de principe, il est clair qu'AF n'aura aucune chance devant le tribunal. On peut espérer que le Procureur qui sera présent ne respectera pas la grande tradition judiciaire qui veut que plus il y a à dire, moins on parle. On a le droit de supposer que la loi sera rappelée et que ne seront pas mélangées, dans la même opprobre intellectuelle, la dénonciation vigoureuse d'une réalité sociale et nationale et les vitupérations outrancières et méprisantes d'esprits sommaires. Ce que la loi autorise et ce que la loi ne permet pas. Surtout, comprendra-t-on un jour que la pensée, la parole et l'esprit libres relèvent d'un permanent défi qui fait osciller l'intelligence entre le provocant, le singulier, le neuf d'un côté, et l'inadmissible de l'autre. La nuance est mince mais fondamentale entre le beau risque d'une indépendance d'esprit et le dévoiement de pratiques à peine intellectuelles. Il n'y a pas, il n'y aura plus de liberté d'expression si les associations elles-mêmes ne prennent pas conscience de l'inévitable marginalité et dissidence qu'entraîne une pensée décidée d'aller au bout d'elle-même. Si la parole et l'écrit ne risquent jamais rien, c'est qu'ils n'auront jamais rien dit ni signifié. L'anti-racisme, s'il demeure un label, sera en perpétuel décalage avec ce qu'exige sur ce plan une authentique démocratie. S'il devient une morale, il saura choisir, arbitrer et discriminer.

Il n'osera plus évoquer, à propos d'AF, "un texte d'une violence raciste inouïe..." ni reprocher à cet intellectuel d'avoir lancé un appel contre "des ratonnades anti-blancs", comme si c'était une honte. Il ne l'accusera plus d'avoir décrit, dans l'intervievv, avec la cruauté de l'observateur et l'indignation du moraliste, ce que sans doute beaucoup ont perçu mais n'ont pu dire. AF a été, est leur porte-voix, leur porte-parole, même si probablement il ne le souhaite pas. Comment contester que devenir mécaniquement français ne vous met pas la France, son histoire et sa fraternité au moins rêvée dans la tête, le coeur et les tripes ? Comment nier alors qu'on puisse brûler des écoles et saccager l'éducation de demain parce que ce ne sont pas VOS écoles? Est-il honteux de révéler l'arrière-réalité comme il y a des arrière-pensées ? Le MRAP va-t-il pousser jusqu'à son terme cette procédure qui, aboutie, aggraverait encore davantage la caporalisation des esprits?

AF n'a pas toujours compris que, dans son combat pour la liberté d'expression, aussi scandaleuse que puisse lui apparaître la comparaison, il devait accepter des compagnonnages qui lui répugnent. Dieudonné s'est vu à plusieurs reprises jugé et, à chaque fois, il a été relaxé, en première instance et en appel. AF n'a jamais protesté contre ces dévoiements dus à une outrancière judiciarisation des écrits et des paroles. Qu'il me pardonne : la liberté a passé par Dieudonné comme elle passe par lui et pas par certains rappeurs.

Ce n'est pas un effet de mon humeur. Mais de la loi. Et de la démocratie.

Naceri

Je prends le pari. Lorsque l'acteur Samy Naceri, impliqué dans une affaire de violences, sera remis en liberté, je suis persuadé qu'il sera invité à la télévision dans une émission "talk-show", sans doute comme parfait exemple de ce qu'il ne faut pas faire.

Au cours d'un lointain passage chez Ardisson, je m'étais étonné du fait qu'il avait convié quelques jours auparavant, le chanteur Jean-Jacques Debout, interpellé deux fois, avec un bref intervalle de temps, pour conduite en état alcoolique, incarcéré durant une courte période sans doute très traumatisante pour lui. Je lui avais demandé s'il n'y avait pas du dévoiement dans cette volonté forcenée d'aller chercher le discutable de la marge au détriment de la qualité du centre.

Au fond, pourquoi  cette appétence médiatique pour les contre-modèles quand les modèles ne manquent pas ? Et je ne suis même pas sûr que le sulfureux ou prétendu tel ne soit pas au moins aussi ennuyeux, parfois, que la face tranquille et lisse de la vie! 

Précipitation?

Depuis quelques jours, on voit beaucoup à la télévision le procureur d'Angers Brigitte Angibaud rendre compte dans le détail de la disparition d'Aurélia, des recherches entreprises puis de l'interpellation d'un couple et enfin de la teneur de ses déclarations. Le couple aurait "avoué dix viols ou agressions sexuelles". Eric Fottorino a écrit à ce sujet un petit billet très pertinent dans Le Monde.

On dirait que la magistrature ne sait se soumettre qu'à l'alternative suivante : ou le silence contre-productif et un tantinet méprisant à l'égard de la société qui voudrait savoir ou le prurit médiatique qui fait que, pour ne pas donner l'impression de manquer le train de la communication, on dépasse les limites en rapportant par exemple de manière prématurée, la substance de propos initiaux et qui seront peut-être révisés.

Au fond, dans les deux cas, pour l'abstention comme pour la surabondance, c'est une forme de contentement de soi qui prédomine. Tout seul dans son silence en face des autres ou enivré de soi dans sa relation avec les autres. Il me semble que, parfois, les médias ont pris une telle importance qu'il est plus urgent pour la justice d'annoncer le crime et ses suites que d'instruire sur eux. Entre le rien et le tout, il y a sans doute une place pour une parole maîtrisée.

Blog, assises et naissance

Ne vous inquiétez pas. J'existe encore. J'ai même plein d'idées dans la tête et je m'interroge aussi sur la meilleure méthode pour communiquer entre nous à l'avenir. Le Canard de mercredi, grâce à certains articles, m'a mis des fourmis dans l'esprit et peut-être samedi aurai-je le temps d'évoquer une ou deux pistes.

Mais, en dehors de ma session d'assises qui m'occupe beaucoup et dont je vous ai parlé, j'ai appris ce matin une formidable nouvelle, la naissance de mon troisième petit-enfant, Rose, au cours de la nuit. Vous comprendrez qu'au regard de cet événement, tout ne peut que pâlir et je suis sûr que vous me pardonnerez cette confidence personnelle dont je reconnais qu'elle n'a pas de lien avec "justice à l'écoute"! A très bientôt...

Le jury toujours recommencé

Je pensais, pour ma part, en avoir fini avec le jury mais depuis hier trop d'idées sont agitées pour que je puisse les laisser en deshérence.

D'abord, les lumières et les ombres. Merci à Véronique, Tomek et  LHomme dans la lune. Leur approbation et leur soutien me touchent. En revanche, je ne perçois pas bien ce que me reproche Shalom au sujet du jury. Je ne critique pas cette institution, bien au contraire et il me semble, même si l'expression, que je reprends, ne me convient pas du tout, que "je mets la main à la pâte" depuis au moins dix ans.

Si le jury, en matière criminelle, me semble indispensable, c'est qu'il est salutaire d'impliquer (j'utilise le terme à dessein) le peuple dans le jugement des affaires les plus graves parce qu'elles remuent le plus profondément l'opinion publique et qu'elles sont les plus lourdement sanctionnées. La répression et la sévérité sont celles du citoyen sur lequel, en tout cas au regard de mon expérience parisienne et périphérique, les magistrats ne font plus peser un savoir qui se dégraderait en pouvoir. Les vingt-huit années de réclusion ayant condamné récemment la meutrière du boulanger l'ont démontré. L'indulgence, c'est aussi celle du citoyen. Lorsque les médias, un peu mécaniquement, critiquent les arrêts d'assises en prétendant ne pas les comprendre, ils oublient qu'ils résultent d'une délibération collective de haute tenue.

On ne manipule plus un jury. Les citoyens, qui le composent, ne sont pas forcément des ignorants dans le domaine judiciaire et sont prêts à résister à toutes pressions du Président ou/et des assesseurs. La délibération est réellement collective et dure des heures durant lesquelles la culpabilité et la sanction éventuelle demeurent exclusivement au coeur du débat. Ce débat est très éloigné des délibérés correctionnels où on dit, certes pour rire, qu'une voix sur trois est déja acquise au Président.

Auditeur de justice, j'ai pu assister il y a très longtemps à un déliberé criminel. Dans les échanges, comme le souligne Edouard, il y a en effet, par la cohabitation de techniciens du droit et de profanes, une synthèse de la conscience sociale - c'est l'idée de Sébastien - avec la personnalisation et la rigueur du magistrat, pas si psychorigide que cela.

La réaction dense de Jean-Baptiste me semble discutable tout de même. Certes, un accusé peut avoir peur d'être passé au crible d'un jury mais il sent également qu'une conception dévoyée de l'intime conviction peut le faire passer au travers des mailles du filet judiciaire. Surtout pas, pour finir, d'avocats lors de la délibération, Edouard, car il faudrait alors aussi la présence des avocats généraux. Même taisants, les uns et les autres feraient de ce moment long et privilégié une joute et non plus une recherche et un approfondissement.

Bouquet, jury et autres

Je ne pensais pas atteindre aussi rapidement l'objectif que je m'étais fixé. Susciter un dialogue vigoureux, pertinent et, pour moi, très éclairant.

Non, Yves, je ne me perçois pas comme un donneur de leçons mais comme quelqu'un qui exprime librement une opinion et qui sait qu'elle sera forcément contredite par tel ou tel.
Sur ce plan, je rassure également Gascogne qui s'inquiète de mes réactions devant sa réplique, que je conteste mais qui me semble tout à fait supportable. Contrairement à ce qu'il croit, le strass parisien, à supposer qu'il existe, n'a aucun charme pour moi. Je suis évidemment d'accord avec lui lorsqu'il évoque les richesses et les difficultés de la justice au quotidien, le rôle capital des juges d'instance. Ce n'est pas parce que j'ai été confronté à deux justices de luxe - droit de la presse et cour d'assises - que je suis ignorant de la réalité judiciaire profonde. J'ai au contraire déja écrit que ce qui me navre, c'est le handicap choquant dont  pâtit la magistrature de province, éloignée des réseaux et des clans. Pour l'image de la magistrature, je maintiens que je la trouve autarcique, peu habituée dans son fonctionnement quotidien à intégrer véritablement le citoyen, le justiciable. C'est une chose que de rendre la justice en son nom, une autre que d'avoir le service du citoyen dans sa tête. Merci des encouragements qui me sont aussi prodigués. J'adresse un salut tout particulier à Jean-Marc pour cela.

Pour Outreau, l'affaire étant en cours d'examen en appel à Paris, vous me permettrez de ne rien en dire. Toutefois, la phrase de l'expert Viaux ayant été dite hors audience, puis-je dire à Verel que je partage absolument son sentiment. La classe et la compétence, pour reprendre la métaphore que l'expert croyait péjorative, c'est de ne pas faire une expertise "de femme de ménage",  même si on est payé comme une femme de ménage, ce qui, de surcroît, est faux.

Pour le "plaider coupable" à la française, compte tenu de sa particularité, je ne crois pas que l'écart entre les avocats, bien payés ou commis d'office, entraîne des conséquences aussi préjudiciables que pour d'autres procédures plus lourdes, correctionnelles ou criminelles. Je réponds à Gérard sur ce point. J'indique aussi à Eolas que je regrette que le système français ne permette pas justement de négocier la suppression d'une infraction. On n'en est pas là!

Ma position sur les propos de Carole Bouquet a suscité une chaleureuse bronca. Peut-être ai-je été mal compris ou me suis-je mal expliqué ? Oui, Eve, son attaque pourrait caractériser une infraction si on démontrait qu'elle avait pour but de porter atteinte à l'autorité de la justice ou à son indépendance. On aurait pu se poser la question mais les poursuites sont très rares de ce chef, pour ne pas dire inexistantes. Souvent par opportunité politique (au sens large) et pour ne pas risquer de faire trop de vagues. Ce n'est pas l'un des moindres vices de notre société que de voir ainsi, et en général, la loi céder devant la dictature de l'émotion plutôt que de la voir dominer des émois collectifs respectables mais sans rapport avec sa nécessité.

Il est évident que les citoyens doivent prendre et avoir la parole au sujet de la justice. Si je ne partageais pas la préoccupation sur ce plan de Didier notamment, aurais-je créé ce blog avec le mouvement passionné qu'il suscite ? Je trouve qu' en effet, face à un discours judiciaire relativement monolithique et à une position politique identifiable, l'opinion publique ne trouve guère de relais pour frayer un chemin à son désir d'expression et à son indignation.

Donc ce n'est pas la parole de Carole Bouquet en elle-même qui me gêne. Ce serait absurde.  Mais, avec elle, nous nous trouvons  confrontés à une personnalité médiatique qui a naturellement la parole et qui n'a jamais à prouver qu'elle la mérite. En des termes violents, alors qu'elle n'hésite pas à donner des leçons de morale démocratique, elle s'en prend à la justice qui a rendu une décision argumentée dont elle a relevé appel. Elle ne se contente pas de cette voie de recours mais lance sa diatribe chez Fogiel, ce qui me semble être une contradiction avec le respect de l'Etat de droit. Qu'on ne confonde pas le drame et la solitude des sans voix avec les outrances d'une vedette, ou d'autres, légitimées par la seule bénédiction des médias. Je suis pour la voix du peuple et pour que le peuple ait de la voix. Ce blog aide modestement cette volonté.

Sur le jury, j'oppose une expérience de plus de dix ans à certaines opinions pessimistes. La dérive que je dénonce est indépendante des demandes de dispense qui ont toujours existé. Qu'elles soient fondées sur des motifs personnels, familiaux ou professionnels. Aujourd'hui, il me semble que le mouvement est plus grave et touche à la conscience publique. L'obligation civique, le devoir démocratique d'être juré sont battus en brèche par une sorte de découragement et de démission sur lesquels on a peu de prise dans l'instant.

Je trouve cela très regrettable, contrairement à Yves, et j'indique à Edouard que d'une certaine manière la clause de conscience existe puisque, lors de la révision de la liste du jury le premier jour de la session, sont parfois mises en avant des fragilités psychologiques et des inaptitudes intimes qui ont pour conséquence, en accord avec les intéressés, de les dispenser.

Il n'empêche qu'à chaque session des jurys sont constitués et que pour ma part je les trouve globalement remarquables, la médiocrité possible de tel ou telle étant noyée dans la qualité des autres. Si un citoyen n'est évidemment pas formé à la justice criminelle ( même s'il est juriste, surtout s'il est juriste, je ne suis pas loin de penser comme Benoît ), -  l'intime conviction étant une certitude, mais intime et personnelle, qui dépasse le pur schéma juridique -, il apprend vite à devenir un juge avec la force de la collectivité qui le soutient et en faisant appel à son coeur et à son esprit. Rien ne me paraît plus éloigné de la réalité que je vis que la référence à un jury criminel, en première instance et en appel, qui serait incompétent, léger ou dépassé. C'est la meilleure justice qui soit parce qu'elle est précisément rendue par le peuple.

Actuellement, je suis en cours de session et je la terminerai le 30. Je vous prie de tenir compte de cet impératif pour évaluer la rapidité de mes réactions.

Perben 2 et autres

Je ne suis pas gêné pour évoquer la loi Perben 2 et plus généralement toutes les dispositions législatives qui ont rendu plus efficace l'action du Parquet en ne portant pas atteinte aux libertés. J'approuve qu'on donne à la démocratie les moyens de se défendre et elle peut le faire sans se renier. Il n'y a nulle fatalité à ce que l'humanisme soit condamné à demeurer mou et inconsistant. Ce serait triste de penser que la morale et la générosité seraient vouées, par nature, à la stérilité. Au contraire, on attend de la politique qu'elle sache tenir les deux bouts de la chaîne et qu'elle ne soit plus hémiplégique.

Pour en revenir précisément à Perben 2, j'apprécie que cette loi ait amplifié le mouvement vers le système accusatoire, avec la disparition programmée du juge d'instruction, et ait innové en créant un "plea bargaining" à la française. Décriée avant même d'avoir été mise en oeuvre, cette innovation à l'usage s'est révélée un remarquable outil pour traiter la moyenne délinquance. Je regrette seulement que le Parlement, par timidité et pour le symbole, ait jugé nécessaire de faire avaliser par le juge un échange qui aurait pu se limiter heureusement au procureur, à l'avocat et au prévenu.

Cette nouveauté est encore trop lourde et complexe pour ce qu'elle voulait avoir d'immédiat et de pratique. Mais quel progrès tout de même!