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« novembre 2005 | Accueil | janvier 2006 »

Retour sur la commission parlementaire pour Outreau

Raymond Radiguet disait un jour devant un mauvais tableau qu'il serait humain de l'achever. Je ne voudrais pas encourir le même reproche au sujet d'Outreau. J'ai déjà écrit une note sur la nécessité de rendre publics les débats que la commission présidée par André Vallini engagera bientôt.  Je n'y serais pas revenu si  dans  Libération d'hier, dans sa rubrique Médiatiques, Daniel Schneidermann n'avait abordé le même sujet sur un registre qui me semble trop critique.

Non, il n'y a pas que les acquittés d'Outreau qui exigent la publicité des auditions. Je ne crois pas que, sur ce plan, le coup d'éclat de Roselyne Godard soit judicieux qui la fait passer tout de suite à une réplique extrême. Le principal syndicat ne s'oppose pas à la publicité, il la désire au contraire, de même que le Syndicat de la magistrature. Par conséquent, pour une fois, Daniel Schneidermann, d'habitude si bien inspiré, me semble analyser trop rapidement la controverse  en cours en la réduisant à la seule volonté des magistrats de maintenir, dans la tranquillité du huis-clos, la mise en cause de l'institution et de ceux qui l'ont mal servie.

Précisément, ce qui est singulier dans cette affaire, c'est que ce sont les députés, les politiques, dont on n'a aucune raison de suspecter par principe la bonne foi et le désir de vérité, qui ont pris cette décision que je juge aberrante. Pourquoi ?

Je crois qu'il convient de chercher l'explication dans le caractère exceptionnel et du cataclysme et de ses suites. Je ne doute pas une seconde que ces représentants du peuple sont pleinement conscients de la pédagogie bénéfique pour la démocratie qui résulterait de la publicité. Seulement, puisque le judiciaire a failli comme jamais, qu'il va être gravement dénoncé, et, je l'espère, dans toutes ses composantes, je me demande si par une sorte de compensation absurde, presque de condescendance et de pitié, on ne cherche pas à éviter pour ce service public qui a totalement démérité, non pas le pire mais la divulgation du pire, avant que le rapport offre de manière maîtrisée la synthèse de ce qui aura été ignoré.

S'ils perçoivent à l'évidence l'avantage de la publicité pour la démocratie, ils la craignent pour la justice.  Alors que  le combat est rigoureusement le même et que les bienfaits seraient équivalents. Rien ne pourrait faire plus de bien à l'institution judiciaire que  cette autopsie de  son échec sous le contrôle de tous. Faute de publicité, je crains que la polémique demeure concentrée sur Outreau, ses tragédies et leurs responsables sans tirer les enseignements pour l'avenir.

Outreau sera peut-être unique mais, qu'on ne s'y trompe pas, il y a toute la justice, ses risques et ses défis, dans Outreau.   

Faut-il condamner le juge d'instruction?

Le débat en cours sur l'utilité du juge d'instruction et l'éventuelle suppression de sa fonction n'est pas nouveau mais ces derniers temps il a été relancé par une proposition de loi de Georges Fenech, ancien magistrat instructeur, et une prise de position sans équivoque du nouveau bâtonnier des avocats de Paris, Yves Repiquet, qui a proposé la création d'un juge de l'enquête. Comme il est naturel, les conclusions tant vantées de la commission Delmas-Marty en faveur d'un système accusatoire "à la française" sont revenues à la surface.

La proposition de loi pourrait sembler surprenante, à première vue, de la part d'un ancien juge d'instruction devenu député UMP. Faut-il considérer qu'il a vécu un martyr en exerçant cette fonction ou bien, plus probablement, qu'à l'analyse rétrospective de sa pratique, il a perçu ce qu'il y avait d'impossible à gérer dans une instruction qui se voulait digne de ce nom ? C'est le problème central qui doit conduire à s'interroger sur le maintien ou non du juge d'instruction au regard du seul critère de l'administration de la justice.  Celle-ci sera-t-elle mieux assurée après qu'avant ? Il n'est pas inutile de rappeler la nécessité de cet unique questionnement car on a pu avoir l'impression que, parfois, la discussion se fondait une nouvelle fois sur les dérives d'Outreau. Là où un juge a failli, au coeur d'un désastre collectif, davantage à cause d'un tempérament déserté par l'écoute, la volonté de comprendre et la lucidité que pour des déficiences techniques qui n'ont été que des conséquences, un autre, à Angers, accomplissait un remarquable travail loué par tous. Ce n'est donc pas l'impéritie personnelle d'un magistrat qui doit déterminer la conviction sur notre sujet mais l'examen du système actuel.

Celui-ci, à l'évidence, n'est pas satisfaisant. Force est de reconnaître que l'instruction, même si elle n'est mise en oeuvre que dans un faible pourcentage d'affaires ( 5 à 6%), crée plus de problèmes qu'elle n'apporte de solutions. A ce titre, estimer, comme le président de l'Association française des magistrats instructeurs, que "le juge d'instruction travaille à la recherche de la vérité " et donc qu'il "enquête forcément à charge et à décharge" relève plus du voeu pieux et de la pétition de principe que du réalisme.

Mon expérience non négligeable en cette matière - j'ai, d'ailleurs, commencé ma carrière à Lille dans ce poste - me permet de dire que, la plupart du temps, le juge d'instruction ne veut pas et ne peut pas instruire à charge et à décharge.


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Libération : un dialogue musclé et Arno Klarsfeld

Dans Libération du 23 décembre, Nicolas Sarkozy s'est entretenu sur deux pages avec trois journalistes. C'est peu dire que le dialogue a été musclé. Il a été d'une violence rarement égalée dans l'univers médiatique où, en général, "on sert la soupe" aux politiques en cherchant à donner l'illusion de l'indépendance. Mon opinion personnelle est que le ministre d'Etat est sorti gagnant de cette éprouvante empoignade qui nous a permis de découvrir ce que la liberté d'expression pleinement entendue peut susciter.

Mon souci, aujourd'hui, n'est pas de débattre du fond et de compter les bons ou les mauvais points. Ce qui m'intéresse au premier chef, c'est que cette confrontation ait pu avoir lieu, et avec cette brutalité. Elle révèle un comportement dont j'ai toujours pensé qu'il était de nature, si on voulait bien le multiplier, à donner de l'authenticité et du souffle là où, trop souvent, les discours conventionnels et la connivence abondent. Ce qui a fait la richesse passionnante de ces échanges, c'est qu'aucun des partenaires, aucun des interlocuteurs n'a mis son drapeau "intellectuel" dans sa poche et que le combat n'a épargné personne. C'est la première fois que le parler vrai est exercé des deux côtés et qu'aucune flagornerie n'est venue entacher les questions et les réponses.  Un tel entretien rend totalement obsolètes les conversations de bonne compagnie que la  presse écrite et la télévision nous offrent sans nous convaincre. Je suis persuadé que ce serait l'un des moyens pour dépouiller la politique de son simulacre et pour montrer aux citoyens que tout ne relève pas du toc et du théâtre.

On voit bien aussi à quel point la parole, pour pouvoir s'inscrire de manière forte dans l'espace qui lui est dévolu, ne peut pas se contenter de poncifs et de pensées platement consensuelles. Elle est condamnée à inventer, à relever le défi de la liberté qui l'inspire et l'exalte. Elle n'hésite pas, alors, à attaquer l'autre sans le ménager, ce qui fait qu'aucun des interlocuteurs n'a le loisir de demeurer tranquille dans son opinion comme un poussah mais se doit de bouger, de réagir et de créer.

Il faut rendre grâce à Libération d'avoir joué le jeu en acceptant la volée de bois vert que le ministre lui a assénée sans discontinuer. Je ne doute pas qu'à tel ou tel moment, des blessures ont été causées, des susceptibilités froissées et des sensibilités écorchées. Pourtant, ces offenses sans doute réciproques sont clairement apparues comme la rançon nécessaire d'une liberté prise au sérieux. On aurait jugé absurde de les utiliser à des fins contentieuses.

Pourtant, Arno Klarsfeld, qui a été chargé par Nicolas Sarkozy de mener "un travail approfondi sur la loi, l'histoire et le devoir de mémoire", a indiqué, dans le Monde du dimanche 25 décembre, que " le législateur doit tenir compte de ceux qui souffrent". Je ne sais pas si Arno Klarsfeld est qualifié pour une telle entreprise qui fleure le sens tactique. Le MRAP le récuse en le traitant de sympathisant de la colonisation. Pour ma part, je suis seulement enclin à douter de la pertinence de son point de vue car je ne suis pas certain que la souffrance d'une personne, d'un groupe ou d'une communauté puisse être le fondement légitime de l'action législative en ce qui concerne la liberté d'expression.

C'est, au contraire, la raison principale de l'érosion de celle-ci en tant que principe et valeur suprême que cette tendance contemporaine à vouloir que toute souffrance - quel écrit, parole ou pensée libre n'entraîne pas offense, déplaisir et colère ?- ait droit de cité au coeur de la loi. Ainsi, on a vu naître une multitude de procédures fondées seulement sur le préjudice inévitable que cause dans l'ensemble des secteurs de l'esprit, l'exercice d'une liberté pleine et entière.

En réalité, c'est tout l'un ou tout l'autre. Ou la valeur de la liberté, par l'universel qu'elle représente, surmontera les particularismes respectables, les détresses singulières et collectives ou ceux-ci la grignoteront jusqu'à la réduire, jusqu'à l'étouffer. A partir du moment où on entre dans une logique qui tolère mille exceptions, on n'est pas loin d'avaliser ce que chacun peut constater : on rend d'autant plus hommage à la liberté de l'esprit qu' elle est, insidieusement ou ostensiblement, battue en brèche dans la réalité quotidienne.

On le veut pour soi, pas pour les autres. On la veut pour le paisible, pas pour ce qui dérange. Donc on ne la veut pas.

Une vision

Ayant terminé une session d'assises hier soir, je ne voulais pas, dans la suite d'un acquittement contre lequel j'avais requis, m'abandonner sur-le-champ à une réflexion qui aurait été sans doute morose et trop peu lucide. Mais, outre le fait que les vacances vont nous séparer jusqu'au 27 décembre, autre chose, ce matin, m'a  déterminé. Il s'agit d'un article du Figaro nous annonçant, en gros titre, que "les indemnisations d'Outreau font des envieux" et légendant une photographie ainsi : "De nombreux magistrats expriment leurs difficultés devant les tensions générées par l'affaire d'Outreau."

J'ai tenté de faire une analyse de ce désastre  dans une note récente mais je m'étais abstenu de tirer les conséquences prévisibles d'un tel cataclysme pour l'institution judiciaire et sur l'opinion publique.

Le processus dévastateur qui a conduit, pour plusieurs raisons qu'il convient toujours de considérer ensemble, à ce discrédit total de la justice va emporter une série de phénomènes qui se propageront, j'en suis sûr, comme une onde de choc et pour longtemps, sur la société française. On n'a pas fini de payer la note de cette catastrophe.

Je tiens pour presque rien la méfiance viscérale, dorénavant enkystée au coeur du citoyen, à l'égard des magistrats et de leurs pratiques soupçonnées par principe d'être suspectes. Il est clair que cette défiance, qui se veut totale, n'épargne aucune des forces d'ordre, de pouvoir et d'autorité qui suscitaient auparavant, sinon une adhésion sans nuance, du moins une approbation due à leur utilité républicaine.  Il me semble que cette mise en cause généralisée pourrait être illustrée par mille exemples qu'il me serait facile d'extraire des audiences criminelles depuis Outreau.

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Une justice ouverte ou rien

Ainsi, le "souci de sérénité" devrait conduire la commission d'enquête parlementaire sur Outreau à travailler essentiellement à huis clos. C'est ce que je lis ce matin dans un article du Figaro sous la signature de Stéphane Durand-Souffland.

Cette décision, dont on voit mal comment elle a pu germer dans la tête de parlementaires que tout aurait du conduire à adopter l'attitude contraire, est justement contestée par les avocats des treize personnes acquittées, l'Association des avocats pénalistes présidée par Me Jean-Yves Le Borgne et apparemment par le Conseil supérieur de la magistrature.

Je partage avec eux cette incompréhension. Le huis clos serait d'autant plus dévastateur en l'occurence qu' on attend beaucoup de cette commission dont la démarche, sous la présidence d'André Vallini - socialiste dont j'ai toujours apprécié les interventions pertinentes et mesurées en matière de justice dans un milieu qui ne les favorise guère -, sera naturellement plus libre,  plus indépendante et plus entière que celle de l'Inspection judiciaire forcément  limitée par l'esprit de corps.  Si le principe du huis clos est maintenu, à l'évidence seront mises en cause la qualité des débats, la profondeur des analyses et,  enfin, la pertinence des conclusions.

Pour ma part, je crains surtout que, par ce biais, s'aggrave un mouvement dont j'ai perçu les prémices et qui limiterait la recherche des responsabilités aux seuls magistrats ayant eu directement connaissance du dossier. On devine que ce risque est d'autant plus sérieux que la magistrature, par une tactique assez habile, prétend par avance étouffer tout ce qui pourrait nuire à certains de ses membres sous le poids de son adhésion et de ses encouragements répétés au processus mis en oeuvre. Si l'autorité politique de contrôle de la validité judiciaire est d'emblée exonérée, il n'y aura rien de nouveau sous le soleil démocratique et, une fois de plus, l'action sera sanctionnée tandis que ceux qui l'auront avalisée sans se salir les mains ni l'esprit tireront leur épingle de ce débat tronqué. La tradition française me semble inacceptable qui laisse les instances hiérarchiques (en gros : les chefs de la cour d'appel et le ministère de la Justice) bénéficier du pouvoir d'interdire ou d'autoriser sans leur imposer, en contrepartie, la charge de la responsabilité. Ou le contrôle ne sert à rien, ce que je ne suis pas loin de penser, ou on prétend le justifier et lui donner un sens et, dans ce cas, les erreurs doivent être identifiées  et les conséquences tirées.

Le huis clos fera douter. Je n'ose croire qu'après une procédure si calamiteuse mais si riche d'enseignements, deux procès singuliers mais d'un registre différent, un tel cataclysme, tant d'indignation médiatique (sur le tard) et civique, une volonté de changement si clairement, voire ostensiblement affichée, tant d'extraordinaire, la commission puisse, en catimini, accoucher d'une souris.

Il faut savoir, en certaines circonstances, se détourner du confort des pratiques ordinaires.

La loi du silence

Les émeutes des banlieues nous ont appris que la controverse sur les mots devenait ridicule quand tout flambait et était détruit. Qu'on les appelle "racaille", voyous, délinquants ou criminels, ils se reconnaissaient et ce langage ne les choquait pas qui reflétait très exactement l'image qu'ils donnaient d'eux. On a fait croire qu'ainsi on stigmatisait l'ensemble des jeunes alors que tout le monde avait compris que seule une minorité était visée par ce vocabulaire.

Et cette querelle est devenue, à la longue, dérisoire et presque inconvenante. Comme si tout à coup on avait enfin appris que le monde des mots n'avait pas pour finalité de nous consoler de nos maux en les masquant mais au contraire de les révéler. Le langage n'est plus appelé à occulter la réalité mais à la décrire. Dans sa brutalité, dans sa vérité. Elle n'a pas été inutile tout de même, cette controverse,  puisqu'elle a rendu archaïque la langue de bois et dépassées les litotes de la politique. Je crois que le réel, sous l'influence de quelques-uns, a commencé à s'installer dans le langage, et la vérité dans les mots, et qu'on ne délogera pas de sitôt l'un et l'autre.

A première vue différente, je crois pourtant que la démarche récente de dix-neuf historiens signant une pétition contre la "vérité officielle" relève du même processus d'élucidation et de clarté. Elle est née à la suite d'un amendement contesté sur "le rôle positif" de la colonisation. Elle a conduit ces chercheurs, en pleine cohérence intellectuelle, à réclamer la remise en cause de la loi Gayssot sur le négationnisme et de celles se rapportant au génocide arménien et à l'esclavage. Derrière cette révolte de l'histoire, se manifeste la volonté de voir la morale exclue du champ scientifique, et c'est heureux.

Je ne suis pas qualifié pour déterminer si les parlementaires n'ont aucun titre, comme on le prétend, à analyser le passé et à en tirer les leçons. Ce dont je suis sûr, en revanche, c'est qu'il ne peut plus y avoir d'histoire si le droit d'avoir de la distance, un regard critique, même une pensée iconoclaste n'est pas reconnu.

Sans doute va-t-on, enfin, aller au bout de cette prise de conscience en revenant sur ce que beaucoup ont cru à une certaine époque. Qu'il convenait d'interdire pour étouffer. Alors que j'ai toujours su, au fil des années de droit de la presse et de réflexions multiples et partagées sur la liberté d'expression, qu'interdire la pensée, même dévoyée, la parole et l'écrit, même absurdes, était un aveu de faiblesse et offrait à bon compte une aura sulfureuse  et le parfum pervers de la transgression à qui ne méritait ni l'une ni l'autre.

Il semble maintenant acquis que condamner le mensonge au silence, c'est lui assurer l'impunité. Il sera plus sûrement détruit par le débat et la dénonciation démocratiques que par les prescriptions d'un texte duquel il débordera en permanence. L'idée qu'il puisse y avoir une histoire officielle - une histoire qu'on voudrait voir sanctifiée pour que personne n'ose plus y toucher par l'esprit et la recherche - est une idée fausse qui a fait plus de mal que de bien.

La réalité a pris ses quartiers dans les têtes. Elle investit de plus en plus ce qui, hier, était encore occupé par la bienséance intellectuelle ou le conformisme politique. Elle a pris le pouvoir.

C'est une chance. Et une responsabilité.

La mort lente

Ainsi, Arnold Schwarzenegger (AS) n'a pas accordé sa grâce à Stanley Williams dit Tookie. Celui-ci a été exécuté ce matin pour avoir été condamné à mort en 1981 pour quatre meurtres qu'il a toujours  contesté avoir commis.

Même la volonté de répression la plus féroce reste interdite devant une si profonde inhumanité. Heureux que la peine de  mort ne figure plus dans le code pénal, je ne considère pas, toutefois,  que  tous les partisans de celle-ci soient  forcément des abrutis et des sanguinaires.  Aussi,  je ne suis pas sensible à certains arguments qui ne me paraissent pas décisifs dans une  si tragique controverse.

Le fait que Tookie n'ait pas cessé de nier a été sans doute, pour lui, ou l'expression d'une vérité alors scandaleusement occultée par le système judiciaire ou la manière qu'il avait trouvée pour restaurer son image à ses propres yeux avec l'évolution très positive qui en est résultée durant ses nombreuses années de vie avant sa mort aujourd'hui.

Cette métamorphose elle-même constitue probablement la ressource honorable q'un condamné à mort va chercher au fond de lui-même pour damer le pion au noir destin qui l'attend et à l'absurdité d'une telle échéance. C'est peut-être l'emprisonnement qui conduit à cette prise de conscience et qui fait d'un homme décrié et détesté un autre homme.

Tous ces processus me semblent relever d'une sorte de nécessité personnelle qui ne plaide pas forcément en faveur de l'abolition.

Non, ce qui m'apparaît déterminant, c'est une idée toute simple et qui devrait emporter l'adhésion de tous. C'est l'abbé Toulat, fervent abolitionniste, qui, le premier, l'a exprimée. Une sanction absolue impose une justice absolue. Si, malheureusement, la mort est la première, la justice n'est pas la seconde. A l'évidence, devant l'innocence ou le doute tellement puissant qu'il s'inscrit dans la tête même des plus rigides. Mais la culpabilité elle-même n'est jamais à ce point compacte, irréfutable et totale qu'elle puisse constituer l'humain qui juge en dieu d'un instant. La condamnation qui évalue la gravité du crime est inévitablement mesurée et polluée  par des ressorts intimes qui, dans le cadre de la loi, ne sont pas assurés de ne pas se tromper.

Cette mort est un scandale, une monstruosité froide et lente.

Pour ceux, dont je suis, qui aiment les Etats-Unis, c'est plus qu'une faute : un crime.

Un regard libre sur la prison

Dans le JDD d'aujourd'hui, je relève que plusieurs associations de défense des droits de l'homme et des syndicats de gauche ont réclamé le 10 décembre un "contrôle extérieur et permanent "des prisons. "On ne sait pas ce qui se passe à l'intérieur des prisons, ce qui alimente les suspicions", a souligné Benoît Narbey, représentant l'Action des chrétiens contre la torture.

Je ne suis pas persuadé que je serais sur la même longueur d'onde que ces groupes respectables si nous nous mettions à débattre de la nature et de la rigueur des peines, de la nécessité de l'enfermement ou de la responsabilité des délinquants. Probablement une vision angélique et sulpicienne s'opposerait à la mienne qui propose un humanisme vigoureux aux antipodes de la compréhension molle qui fait fureur aujourd'hui, si j'ose un tel contraste de langage, dans les milieux dits éclairés. Il est vrai que, comme moi, ils ne vivent pas dans des lieux où la morale abstraite est une offense pour ceux qui aspirent à la sûreté la plus élémentaire.

Je n'en suis que plus à l'aise pour approuver l'instauration d'un tel contrôle extérieur et permanent sur l'univers pénitentiaire. Seul un tel regard, assuré à la fois de la fraîcheur et de la légitimité, sera susceptible d'abord de constater l'irrécusable sur les plans humain et matériel puis d'imposer les réformes, les aménagements au pouvoir politique. Une institution d'ordre et d'autorité se verrouille et ne supporte d'être éventuellement mise en cause et transformée que par des mécanismes qui ne lui donneraient pas l'impression d'être visée de l'intérieur.

Le pouvoir lui-même, confronté à une demande qu'il ne pourra évacuer d'un revers de sa main puissante au prétexte qu'elle émanerait d'un corporatisme interne, devra tenir compte des exigences formulées à partir du moment où celles-ci sauront, en même temps, s'attacher aux deux mondes : celui des surveillants et celui des détenus.

Cette surveillance permanente créera, au sein de la prison, une inquiétude positive qui fera prendre conscience que tout n'est pas permis de la part des gardiens et qu'on doit respecter ceux-ci qui assurent, en notre nom à tous, une mission éprouvante et difficile avec une population rien moins qu'aisée à gérer.

Je suis d'autant plus sensible à cette proposition qu'elle me semble, techniquement, susceptible de s'appliquer à toutes les forteresses à métamorphoser dans leur ensemble ou dans des détails. J'espère que, pour Outreau, avec les obligations qui incombent aux inspecteurs et l'étendue de leur tâche qui sera inutile si elle n'est pas menée de haut en bas, on ne sera pas déçu à cause de cette démarche venant de l'intérieur du judiciaire pour juger celui-ci. Certes, une commission est créée à l'Assemblée Nationale et ses conclusions, le moment venu, autoriseront des comparaisons.

Le pénitentiaire comme le judiciaire ne se réformeront jamais de l'intérieur par une sorte de bonne volonté qui serait admirable si elle était possible. Les chapes de plomb et de silence, les dysfonctionnements et les injustices, l'indignité matérielle, le mal-être des uns et l'inutile souffrance causée aux autres, on les lèvera, on les nommera, on  les réparera, on les consolera parce qu'un citoyen viendra dire : j'ai tout vu et c'est inadmissible.

Ce n'est pas une question d'idéologie mais un problème de  démocratie. Plus le contrôle sera vigilant, moins le procès fait aux lieux clos du pouvoir et de la contrainte légitimes et nécessaires  sera inéquitable.

La justice devrait accueillir ses juges sans avoir peur.


Le philosophe émissaire

Je viens juste de rentrer de Madagascar et je retrouve ce blog en me demandant ce que l'actualité de ces quelques jours a sécrété en mon absence. Il est vrai que là-bas je n'étais pas éloigné de tout et que je pouvais, chaque soir, suivre le journal de TF1. La polémique sur l'esclavage, la repentance interminable d'Outreau, les primaires à l'UMP, autant de débats possibles mais qui, soudain, sont apparus secondaires une fois que j'ai découvert le nouveau jeu à la mode, la chasse au philosophe ou le philosophe émissaire.

Un court article de Xavier Ternisien dans le Monde m'apprend  "qu'Alain Finkielkraut renonce à se rendre à un colloque" et que, surtout, une soixantaine de personnalités, dont Mgr Gaillot, Laurent Muchielli et Emmanuel Pierrat, ont adressé le 8 décembre une lettre au directeur de la radio France-Culture, en lui demandant de suspendre l'émission hebdomadaire d'AF, "Répliques".

Certes, AF a toujours beaucoup parlé. Sollicité souvent, il n'a jamais hésité à communiquer sa pensée avec une imprévisibilité de moins en moins assurée et une inquiétude, voire une angoisse qui venait de plus en plus imprégner ses dires. Comme je l'ai écrit, il a longtemps toléré qu'on fasse de lui un "Savonarole choyé". Mais il tenait bon, il serrait la garde et s'opposait  avec un entêtement profond aux dérives du monde et aux faiblesses de la société.

Il y a eu son interview au quotidien israélien Haaretz, le compte rendu du Monde, l'indignation de quelques groupes et individus, la très longue interview d'AF dans le Monde et son étrange contrition comme si, pour la première fois, la passion de la vérité cédait devant la peur d'un scandale que, pourtant, il estimait injustifié. Cette demie retraite n'a pas suffi, bien au contraire. Elle a amplifié le goût de la curée. On allait, enfin, se "payer" ce donneur de leçons qui avait l'insupportable arrogance de dire, contre vents et marées, la vérité et d'avoir, surtout, dans notre univers de lâches intellectuels, le courage de nous la dire.

On allait voir ce qu'on allait voir et on a vu.

AF renonce à participer à un colloque sur la laïcité à Lyon et il avait déja annulé une autre conférence à Montpellier. Cela aurait pu apparaître suffisant. Avoir contraint AF à s'abaisser au point de concéder :"Je ne suis pourtant pas un dingue mais quelqu'un qui essaie de réfléchir " pouvait sembler une victoire qui n'appelait pas d'autres soumissions.

Erreur. Il faut aussi que ce philosophe n'anime plus "Répliques", son émission hebdomadaire. Je la connais peu et je n'y suis jamais passé mais peu importe. Ce qui compte, c'est que la police de le pensée veut, va encore frapper.

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Absence

Je pars à l'étranger animer une session de formation sur les rapports de la justice avec les médias. Vaste sujet ! Je serai absent du 4 au 10. A très bientôt et bonne semaine.