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« décembre 2005 | Accueil | février 2006 »

Sommes-nous tous des juges Burgaud ?

Il y a des humains qui plaident pour l'humanité, des magistrats qui font honneur à la magistrature. Jean-Yves Monfort, président du tribunal de grande instance de Versailles, est de ceux-là. Interviewé dans l'Express paru aujourd'hui, il ne craint pas de prendre à rebrousse-poil la pensée dominante sur Outreau, le juge Burgaud et la détention provisoire.

Je ne voudrais pas qu'on me reproche de faire des promesses qui n'engageraient, selon la formule consacrée, que ceux qui les reçoivent. Mais sollicité à plusieurs reprises pour intervenir le 8 février et participer à des débats, je crains fort de devoir m'en abstenir à cause d'une session d'assises dont l'organisation, scandaleusement, n'a pas tenu compte de l'actualité médiatico-judiciaire ! Il me semble que dans ces conditions, stimulé par mon collègue Montfort, je peux m'autoriser quelques réflexions qui chasseront les fourmis que j'ai dans l'esprit sur ces  sujets que le fil des jours ne rend pas moins brûlants.  J'ai d'autant plus la faiblesse de tenir à ce qui me préoccupe que mon estime intellectuelle pour Montfort ne va pas, en l'occurence, jusqu'à accepter l'enseignement général qu'en bonne logique  on devrait tirer de  ses propos.

En effet, si je l'approuve absolument lorsqu'il dénonce le lynchage dont notre collègue Burgaud  a été longtemps victime  et si  j'adhère  à la thèse des responsabilités partagées dans la gestion du dossier d'Outreau -  celles des avocats comprises -, je ne partage pas, en revanche, la globalisation qu'il opère et qui consiste à mettre tout dans un même sac où société et justice seraient enfermées,  la seconde  n'étant qu'un reflet de la première.

Il y a deux manières de se tromper au sujet de ce cataclysme. Ce n'est pas préjuger que l'étiqueter comme tel  : il l'est déjà.  Deux manières,donc : l'aveuglement ou la généralisation.  La justice n'a rien à se reprocher ou  tous coupables.  Dans le premier cas, l'arrogance  et l'absence de lucidité qui en est la conséquence disqualifient le corps. Dans le second, noyer la spécificité judiciaire dans la diversité sociale et le désordre moderne revient à l'absoudre. Nous serions tous - et seulement - le reflet d'une société qui doute. Immédiatement, j'aurais tendance à rétorquer que nous serions plutôt le reflet d'une société qui ne sait plus douter et qui assène, avec autant de vigueur à chaque fois, des convictions formées dans l'instant et vite dissipées. Plus profondément, à supposer que notre société doute, le problème est que précisément, dans Outreau comme dans d'autres affaires, la justice a répugné à douter, n'a pas douté. Je ne crois donc pas à la pertinence de cette assimilation et je crains fort qu'elle ait, au contraire, un effet négatif.

En effet, de cette analyse brillante qui , en accablant les citoyens, exonère peu ou prou les magistrats, se dégage un tableau dont le pessimisme est la tonalité principale. Les politiques ne savent pas ce qu'ils veulent, la société est trop soumise à ses émotions et la commission parlementaire n'aboutira à rien. D'une part, le constat qui est fait me semble excessif dans la noirceur et  surtout, s'arrêtant à la pure et sombre contemplation de ce qu'il énonce, il ne peut pas servir d'amorce à l'action. Il la dissuade même, puisqu'il refuse d'identifier des responsabilités particulières et n'est pas loin de déboucher, en définitive, sur une sorte " d'à quoi bonisme" risquant de décourager les élans et de favoriser une lucidité triste.

Cette critique est évidemment sans rapport avec la politique remarquable mise en oeuvre par Montfort à Versailles. Le fait qu'un magistrat de sa qualité, avec un courage qui est trop rare dans notre monde pour qu'on ne le salue pas, s'engage tout de même dans une voie qui n'offre aucune perspective est révelateur de la morosité d'une institution. Celle-ci n'est plus capable de comprendre que son seul remède devrait être l'action sous l'autorité de chefs exemplaires, eux-mêmes choisis avec soin, et de répudier tout ce qui la renvoie à elle-même.  Pour ne se consacrer qu'au service public.

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Un avocat égaré

Dans le Monde du 28 janvier, a été publié un texte extrait du rapport remis au Président de l'UMP par maître Arno Klarsfeld. J'ai toujours trouvé la réputation médiatique de celui-ci en total décalage par rapport à ses prestations judiciaires. Pour ma part, dans une affaire par contumace où j'avais requis contre Aloïs Brunner, je l'avais entendu lire un texte, en qualité de l'une des nombreuses parties civiles présentes à l'audience, et je ne peux pas dire que je garde un souvenir ébloui de ce moment. Mais je ne méconnais pas le caractère subjectif d'une telle appréciation et puis, après tout, il n'est pas honteux de penser que l'avocat, le véritable avocat, est précisément quelqu'un qui ne veut pas lire mais s'avance, personnalité et esprit offerts, vers les juges pour attirer puis capter leur attention.

Je m'égare moi-même car ce n'est pas maître Arno Klarsfeld qui m'intéresse en l'occurence, c'est le rédacteur du rapport qui lui a été commandé par Nicolas Sarkozy. Un mot sur les modalités de cette demande. Je n'ai pas compris sa nécessité . Je n'ai pas compris le choix du destinataire dont la compétence, sur ce plan, n'apparaissait pas incontestable. D'emblée, cette démarche apparemment intellectuelle et d'élucidation m'a semblé viciée par un caractère d'opportunité politique qui, de fait, n'a pas permis l'établissement d'un texte stimulant et courageux, si j'en juge d'après les extraits.

Trois banalités, à mon sens, et une analyse dangereuse de la loi Gayssot. Premier poncif : l'histoire n'appartient pas aux historiens. Deuxième : le Parlement doit pouvoir légiférer sur la mémoire. S'il plaît aux parlementaires de perdre leur temps législatif dans le rappel de séquences soigneusement choisies dans le passé, au prétexte d'un devoir de mémoire, qui pourrait avoir l'outrecuidance de leur dénier ce droit ? On pourrait répliquer que ce devoir de mémoire  constitue une absurdité car pas plus que d'autres processus intimes, la mémoire, le souvenir, même collectif, ne peuvent constituer une obligation ni un décret d'autorité que la représentation nationale aurait mission d'imposer aux citoyens. On est libre de se souvenir, personnellement et/ou historiquement, de ce qu'on veut, de ce qu'on peut. Dernier poncif où la synthèse facile atteint un sommet : il n'est pas raisonnable de passer d'un panégyrique de la colonisation à son dénigrement total. Certes!

Le plus grave est à venir. C'est la manière dont Arno Klarsfeld évacue d'un trait de réflexion, d'un trait de plume, le problème que pose la loi Gayssot qui comporte des sanctions pénales et punit la contestation de l'existence d'un ou de plusieurs crimes contre l'humanité. Qui peut nier que la  liberté d'expression est mise en péril sur ce plan, aussi scandaleuses que soient certaines allégations ? Le raisonnement justificatif est d'une insigne faiblesse qui vient seulement affirmer que "la loi Gayssot ne restreint pas la liberté d'opinion car le négationnisme constitue une agression contre l'histoire" et, par ailleurs, il était nécessaire " que fût réprimée la négation, considérée comme un délit, du génocide perpétré à l'encontre du peuple juif."


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Survol

Quotidiennement, ici ou là, je suis frappé  non par l'inculture juridique de la société française - personne n'est obligé de faire des études de droit - mais par son défaut de culture judiciaire, ce qui n'est pas la même chose. Il y a en effet, à tous les niveaux, même ceux de responsabilité et de pouvoir, de formidables lacunes sur ce plan qui me semble pourtant relever de ce que devrait connaître tout citoyen qui se respecte, désireux de demeurer à l'écoute de son temps et de la démocratie.  Comme si la justice faisait seulement peur et ne pouvait appeler aucune curiosité désintéréssée, alors que ce sujet surabonde dans les médias.

Les campagnes engagées à ce sujet par le ministère de la Justice - je crois qu'il y en a eu quelques-unes - ont été beaucoup trop ambitieuses et, au lieu de "faire" dans la sophistication, auraient du se contenter de diffuser des informations de base sur le monde judiciaire, sa structure élémentaire et ses acteurs principaux. On aurait ainsi pu éviter, par exemple, les confusions permanentes entre les fonctions d'avocat et de magistrat .

Je ne doute pas une seconde que sur le blog de Maître Eolas vous pourrez trouver une description approfondie de cet univers.  Pour ma part,  je vous propose juste de  m'accompagner pour un très rapide survol qui, je l'espère, pourra être utile.

N'oubliez pas que la sphère pénale, même si elle passionne souvent l'opinion publique, est loin de représenter toute l'activité judiciaire. La justice au quotidien qui, dans notre pays, est dramatiquement lente, comporte notamment les domaines civil et commercial. Vous n'ignorez pas, j'en suis sûr, que l'organisation comporte  les tribunaux d'instance, puis les tribunaux de grande instance, qui sont les juridictions de droit commun,  les cours d'appel, dont le nom indique bien la fonction, et, enfin, la Cour de cassation qui  " chapeaute " l'ensemble du système, son équivalent, sur le plan administratif, étant le Conseil d'Etat.

Pour demeurer simple,  j'attire votre attention sur la différence entre avocats et magistrats. Les premiers (Maître un tel) sont des auxiliaires de justice, assistent et défendent leur client, prennent en charge ses intérêts. Les seconds sont divisés en deux grandes catégories :les magistrats du siège et ceux du parquet.

Le parquet hiérarchisé et soumis à l'autorité du Garde des sceaux poursuit et requiert au nom de la société, de tous les citoyens en quelque sorte. Le procureur est à la tête du parquet du tribunal de grande instance,le procureur général du parquet général de la cour d'appel et il y a un Procureur général - deuxième magistrat de France - qui dirige le Parquet général de la Cour de cassation. Celle-ci a pour charge seulement de vérifier si les juridictions inférieures ont fait une application correcte de la loi et ne se prononce plus sur le fond des dossiers. Le Siège est chargé de juger, c'est lui qui tranche, une fois que le parquet a requis. Il y a  un président à la tête de chaque  tribunal de grande instance (à Paris : le président Magendie ), un premier président qui dirige chaque cour d'appel et le Premier Président Canivet, le premier magistrat de France, se trouve au sommet de la Cour de cassation.

J'ai souligné déjà que les avocats étaient appelés Maître..., tandis que les magistrats, dans le cadre judiciaire, sont nommés par leur titre. Pour  ma part, je ne suis donc pas Maître Bilger mais Monsieur l'Avocat Général, qui est mon titre actuel. Pour mes collègues, le principe est le même. Le principal est de bien retenir la distinction entre les avocats (ceux qui plaident), les magistrats du parquet (ceux qui poursuivent les contraventions, les délits et les crimes au nom de vous tous) et les magistrats du siège (ceux qui jugent et statuent après avoir entendu les plaidoiries des avocats et les réquisitions du procureur).

Si vous êtes curieux, voire passionnés, je vous invite à vous plonger dans un certain nombre d'ouvrages qui vous apporteront des informations précieuses et approfondies. Vous verrez alors que notre institution, vous devenant familière, vous effayera moins.

Une odeur de désastre

Je tiendrai l'engagement que je me suis fait à moi-même. Sur ce blog, je ne tenterai une analyse globale d'Outreau qu'à la fin des travaux de la commission parlementaire et une fois que nous aurons une idée des conclusions qu'elle présentera.

Reste qu'une tragédie, même heureusement terminée, vient nous rappeler qu'on ne peut arrêter artificiellement le cours d'une réflexion. La vie ou la mort sont impérieuses qui viennent sonner à nos coeurs.

Tout suicide est une énigme, toute tentative de suicide est un appel mais aussi un mystère.

Qui oserait affirmer péremptoirement l'existence d'un lien exclusif de causalité entre Fabrice Burgaud et le décès de François Mourmant , entre ce magistrat, le cataclysme judiciaire, des problèmes préoccupants intimes et la dernière atteinte qu'Alain Marécaux a voulu encore s'infliger ?

Mais cette interrogation même est déjà de mauvais goût. On n'en est plus là. A ceux qui demeurent  rétifs aux leçons de l'intelligence et aux intuitions de la sensibilité, je recommande seulement de sentir.

De sentir cette odeur de désastre.




La contagion

La justice l'a bien cherché, mais tout de même !

Lisant le Journal du Dimanche et le Parisien aujourd'hui, je  remarque deux articles de même tonalité critique à l'encontre de l'arrêt de condamnation rendu par la cour d'assises du Var vendredi dernier. L'accusé, pompier pyromane paraît-il, a été sanctionné par douze années de réclusion, l'avocat général en ayant requis treize. Ne connaissant l'affaire que par des comptes rendus, je ne peux évidemment me prononcer sur le fond de celle-ci. Ce qui me préoccupe, c'est, une nouvelle fois, l'attitude médiatique mêlant la "révolte" exprimée par l'avocate de la défense naturellement mécontente et annonçant son intention de relever appel et les appréciations personnelles défavorables des deux journalistes. L'une considère que la cour d'assises est allée "au-delà du raisonnable", tandis que l'autre évoque "les preuves qui se sont étiolées" au fil des débats. Leur opinion, en somme, vaut plus que celle de trois magistrats et de neuf jurés ayant délibéré longuement sur les charges et les moyens de défense. Le ministère public, dont les réquisitions ont du être pertinentes, a été pratiquement suivi par la cour. En dépit de cette assurance de bonne justice, en tout cas de justice ni partielle ni partiale, on veut imposer  à toute force aux lecteurs l'idée que les journalistes et l'avocate voient juste tandis que les juges auraient eu tort. L'accusé sera peut-être acquitté en appel mais cela ne suffit pas. L'appel d'abord puis l'acquittement possible doivent être précédés par une "mise en condition" tendant à instiller le soupçon qu'une erreur judiciaire a été commise. Au risque d'aggraver mon cas, je ne fais aucune confiance à la plupart des médias quand ils prétendent s'ériger en censeurs des décisions rendues. Tout ce qu'on doit exiger d'eux, et c'est déjà beaucoup, c'est qu'ils nous relatent fidèlement et objectivement l'histoire des audiences. Ni plus ni moins. En tout cas, ils n'ont pas à "servir la soupe" à l'une des parties qui se trouve être le plus souvent la défense. Celle-ci bénéficie, auprès de beaucoup de chroniqueurs, du privilège d'avoir par nature toujours raison, même quand elle a perdu sa cause.

Au journal télévisé de TF1 ce soir, la présentatrice a évoqué les trois mille non-lieu qui seraient ordonnés chaque année, en n'étant pas loin de laisser penser que forcément il s'agissait de trois mille erreurs judiciaires. Or, sauf à vouloir que l'institution condamne tous ceux qu'elle a décidé de poursuivre et qui ont été interpellés pour des délits ou des crimes, il faut bien lui permettre d'estimer que pour certains les charges sont insuffisantes. Autrement dit, contrairement à ce qu'on ressasse mécaniquement, les non-lieu, les relaxes et les acquittements ne constituent pas des dysfonctionnements mais des illustrations de l'utilité du contradictoire et des voies de recours. Si on souhaite une justice qui demeure imperturbablement enclose dans ce qu'elle a décidé, il n'y a qu'à supprimer l'appel !

En réalité, ce qu'on nomme erreur judiciaire, c'est une détention provisoire qui se termine par une absolution. C'est un tout autre problème, une extrême difficulté qui proviennent du fait que la détention provisoire, dans notre procédure, peut être édictée pour des raisons techniques, de conservation des preuves et de garantie de représentation  et qu'en même temps elle est censée respecter la présomption d'innocence.

Il est fatal qu'Outreau et ses suites, dans un vaste mouvement de contestation et de suspicion, frappent de plein fouet tout ce qui de près ou de loin donne l'impression d'une  trop grande et inquiétante faillibilité.

Il faudra bien, un jour, les comptes apurés, qu'on se préoccupe de l'avenir de la justice et, je l'espère, de la justice de l'avenir.

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Méthode

Je crois utile d'indiquer à tous ceux qui me font l'honneur et le plaisir de "visiter" ce blog ou d'adresser des commentaires qui ont été tous publiés (à deux exceptions près) que je réponds souvent personnellement à mes interlocuteurs. Ainsi, ce matin, j'ai fait une longue réponse à Ogier. Tout cela pour souligner que je ne traite aucun de vos propos à la légère.

Une commission d'exception ?

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Ainsi, il y aurait des commissions d'exception comme il y a eu  malheureusement une justice d'exception !

Fabrice Burgaud sera auditionné par la commission avec l'assistance de deux avocats, et c'est heureux. Cela signifie donc que ces députés se considèrent peu ou prou comme des juges, en tout cas comme des personnes susceptibles de tirer des conséquences négatives de ce qu'ils vont entendre. Ils vont questionner, interpeller et noter.

Comment justifier alors, que se répandent dans les médias certains de ces parlementaires, de la majorité ou de l'opposition, venant proclamer des convictions et des certitudes sur Outreau, alors que leurs conclusions devraient naturellement être exprimées à la fin des auditions et dans le rapport qui en résultera ? Plus grave, le rapporteur de la commission n'a pas hésité déjà à communiquer son opinion et à faire part de sa réserve, voire de son hostilité à l'égard de Burgaud, comme si l'audition de celui-ci n'était qu'une formalité qui ne risquait pas de modifier une cause déja entendue.

Enfin, les treize acquittés se sont vu accorder le droit d'assister à l'audition de "leur" juge d'instruction. Je sens bien ce qu'il y a de coeur dans cette autorisation mais aussi de démagogie. Qui peut penser une seconde que cette confrontation demeurera passive ? La sérénité du débat, la qualité de l'argumentation et de la défense présentées par Burgaud et ses conseils en seront à l'évidence viciées. Qu'on dise clairement qu'il faut par avance charger l'un des plateaux de la balance pour donner l'impression à l'opinion d'une justice qui a déja pris son parti !

Je suis étonné de constater que des politiques avertis, de toutes tendances, après leurs palinodies sur le huis clos et la publicité, n'aient pas su mettre un frein à cette dérive qui porte gravement atteinte aux droits de la défense et à la crédibilité de la commission.

Je maintiens que je tenterai d'analyser Outreau sur le fond, bien plus tard. Il me semble tout de même que cette réaction d'humeur ne pouvait pas attendre. Si l'outil est disqualifié, comment espérer un bon travail ?

Prévention, répression : le tout-sommaire

Aujourd'hui même, le Comité interministériel de prévention de la délinquance, récemment institué, est présidé par le Premier ministre. Excellente initiative, si elle ne vise pas seulement à donner l'illusion d'une action, par l'instauration d'un organisme de plus. Si ce Comité est destiné non seulement à faire nombre mais à favoriser une politique cohérente et durable à l'égard de la société, de ce qui peut la structurer, l'équilibrer et la pacifier, son utilité sera indiscutable et peut-être reconnue par tous, ce qui le mettra à l'abri des remous partisans. Modestement, je propose déjà à cette nouvelle instance une tâche intellectuelle et pédagogique qui ne sera pas mince compte tenu de l'ignorance ou de l'idéologie, toutes deux ayant pour effet de masquer le réel.  Il me semble urgent, tant le malentendu pourrit beaucoup de nos débats, de cesser d'opposer mécaniquement prévention et répression alors qu'elles sont évidemment nécessaires l'une et l'autre.

L'idée de cette note m'est venue, paradoxalement, à la lecture d'un remarquable article paru dans le Monde du 18 janvier et ayant pour titre : Quand le lycée brûle. Son auteur, un enseignant, André Loez, après avoir analysé finement et de manière originale le phénomène des violences et des dévastations dans les établissements scolaires - se demandant si " c'est peut-être tout simplement la civilisation qui part en fumée faute d'une parole qui apaise" - termine malheureusement son texte par ce poncif : "nous sommes nombreux à ne pas être dupes des solutions fausses du tout-sécuritaire ".

On a écrit "tout-sécuritaire", et tout serait dit ! L'adversaire serait terrassé par la force de cette alliance de mots devenue si péjorative que celui qui prétendrait encore en sauver le sens le ferait en tremblant. D'abord, quelle étrange manie que celle qui a consisté à dévoyer par le vocabulaire ces belles notions de sûreté, de tranquillité et de sécurité. La sécurité, devenue sécuritaire, est frappée d'un sceau infâme et d'une réprobation de principe, non à cause de sa réalité mais du mot qui la travestit. Il n'est que temps de s'indigner devant ce coup de force permanent qui fait de citoyens lucides et responsables des obsédés et des malades.

Ensuite, croit-on vraiment que la société invente, pour se faire plaisir et se donner des frissons, ces drames de la délinquance et de la criminalité qui offensent quotidiennement des vies, des familles et des situations ? Trop souvent, les contempteurs d'une politique efficace de sûreté et de tranquillité publiques réagissent comme si on avait le choix et que le citoyen pouvait, à discrétion, ou bien s'abandonner aux délices de l'angélisme ou tomber dans les affres de la répression. C'est la réalité qui enseigne et non pas l'inverse. On a déjà éliminé - il a fallu longtemps - la perversion de croire que l'insécurité était un phantasme. Il convient maintenant de se débarrasser de cette absurde croyance qui n'est pas loin de laisser penser qu'on s'angoisse parce qu'on l'a bien voulu.

Enfin, n'est-ce-pas mépriser un peu trop facilement les adeptes de la répression que de les décrire comme enfermés dans cet unique univers et indifférents à tout ce qui pourrait constituer une action de prévention ? Il n'est personne qui ne sache que répression et prévention représentent les deux bouts d'une chaîne qui part de la société dans ses profondeurs pour se terminer dans le for intérieur des responsables et des coupables. La prévention a des effets lents, malaisés à percevoir et sans incidence sur l'immédiateté du crime ou du délit. Lorsqu'un acte a  franchi la frontière qui sépare la prévention de la répression, il faut bien que celle-ci le prenne en charge. Rien n'est plus niais - ou plus bêtement partisan - que de continuer à clamer "prévention, prévention " quand le problème ne se pose plus à ce niveau mais au-delà. Lorsque la répression est nécessaire, cela ne signifie pas que la prévention a échoué. La première comble les multiples et inévitables lacunes de la seconde.

Alors, de grâce, cessons de parler du "tout-sécuritaire" comme si, par cette injure suprême, on parvenait à mettre en parenthèses une réalité qu'on ne veut pas voir. Le "tout-sécuritaire", cette banalité du vocabulaire, cette fausseté du fond, c'est du "tout-sommaire". Je ne me leurre pas. Cette note ne sera qu'une modeste contribution à la réflexion de ce Comité. J'espère que celui-ci saura ne pas être hémiplégique.

Je n'oublie pas Outreau qui mobilise beaucoup de notre attention en ces jours. Le moment venu, je tenterai de dire ce que j'en pense, une fois que la commission parlementaire aura accompli sa mission.




BHL joue-t-il au foot ?

Le Journal du Dimanche d'aujourd'hui publie une interview de Lilian Thuram où il est questionné, avec un sérieux redoutable, sur ce qu'il pense des banlieues et de sa polémique avec Nicolas Sarkozy. Il répond avec une implacable gravité. Il n'est pas gêné d'être pris pour ce qu'il n'est pas et le journaliste ne se sent pas ridicule d'interroger le grand footballeur comme si on attendait de lui des vérités décisives sur un terrain qui n'est pas celui du sport.

Cette situation qui revient à favoriser la confusion des genres s'aggrave jour après jour. A croire que les intellectuels et les politiques ont tellement failli qu'on a besoin en permanence d'aller chercher auprès d'autres des enseignements et des lumières que les premiers ne pourraient plus nous procurer.  Je ne sais pas si un tel pessimisme est justifié mais, en tout cas, il me semble évident que la recherche obsessionnelle de sources indistinctes n'offre elle-même aucune garantie.

Il y a une double explication à cette dérive qui consiste à faire parler n'importe qui sur n'importe quel sujet au prétexte qu'il n'y aurait plus de maîtres à penser ou de personnalités incontestables. La première tient à la citoyenneté. Parce que chacun est citoyen, on en déduit que cette qualité autorise à traiter publiquement, médiatiquement de problèmes sur lesquels on ne sait rien de précis. Parce qu'un citoyen a le devoir de s'exprimer sur tout même s'il va énoncer des banalités ou se livrer à une misérable guérilla politique. La seconde tient à une particularité du milieu culturel français (au sens large). Il n'est personne qui n'ait envie de sortir du cadre étroit de sa fonction et de son rôle. Le scénariste se prend pour un réalisateur. Le metteur en scène pour un scénariste. L'actrice pour une chanteuse. Le sportif pour un penseur. L'actrice pour une égérie. Le journaliste pour une conscience morale.

Ils sont rares ceux qui ont la modestie de demeurer dans leur pré carré et de ne pas se servir d'une célébrité méritée à des fins impures. Yasmina Reza donne un bel exemple de cette lucide modestie en affirmant que l'intellectuel, hors de son champ de compétence, ne propose qu'une parole banale et que, donc, il lui convient de se taire quand on le sollicite sur tout et n'importe quoi.

Qu'au moins l'ironie vienne parfumer ces interviews décalés ! L'esprit de sérieux est accablant quand on veut démontrer à toute force qu'on a l'esprit sérieux. Je joue au foot donc je pense. Je plains Thuram de n'avoir plus le droit de rire de lui-même. Les journalistes, au moins, pourraient l'aider.

BHL, je vous en prie, ne vous piquez pas, un jour, de jouer au foot !

On a le droit de rêver !

Dans un numéro spécial paru hier, le Monde 2 a invité un certain nombre de personnalités à décliner "100 raisons d'être optimiste ". L'initiative est heureuse qui tend à nous faire sortir non pas de l'obsession du déclin - qui pourrait nier la réalité de celui-ci ? - mais d'une vision fondée sur lui seul. Pour comparer les vies singulières avec le destin collectif d'une société, les unes et l'autre n'auraient d'autre ressource que de se nier si l'avenir était aussi unilatéralement sombre que certains discours le  laissent entendre, avec une apparente lucidité mêlant sadisme et masochisme. Pour ma part, sans m'illusionner sur 2006, je suis persuadé - pardon pour la banalité - que tout va dépendre de nous mais que, surtout, il conviendra de cesser d'analyser les crises mais de les affronter pour faire disparaître leur poison. J'aurais bien envie de faire un sort  aux thèmes politiques et sociétaux, qu'abordent beaucoup de ces voeux du Monde 2, mais je vais m'en tenir, pour ne pas détourner l'objet de mon blog, au plan judiciaire et à ses répercussions médiatiques.

Dominique Coujard, qui est le magistrat mis à contribution pour, en quelque sorte, imaginer s'interroge : Et si les magistrats réformaient la justice ? D'emblée, même si son texte nécessairement court contient des observations auxquelles j'adhère, la problématique choisie me semble sujette à caution. Penser que des magistrats, enclos dans leur domaine,  campés sur une préservation jalouse de leurs droits,  acharnés à revendiquer et à se plaindre pourraient, par un coup de baguette magique, se décider à bouger l'immobile et à réformer l'institutionnel, relève du voeu pieux. Je souhaiterais que 2006 nous engageât sur un chemin inverse. Le privilège donné aux regards extérieurs, au contrôle citoyen et au désenclavement de la justice. C'est vouer une entreprise de réforme à l'échec que de prétendre la confier à ceux qui sont à la fois responsables du mal et chargés de l'abolir. Tâche impossible, même avec la bonne foi la plus éclatante du monde (et du Monde 2 !). Heureusement, si les promesses sont tenues, il semble qu'on veuille s'orienter dans ce sens avec, notamment, une composition moins corporatiste du Conseil supérieur de la magistrature. Il entre peu à peu dans les esprits que, comme, pour Chardonne, l'être aimé est trop près, le service public de la justice est " trop près" pour être rendu efficace par ses auxiliaires quotidiens. Il faut aller dehors pour mieux atteindre et modifier ce qui est dedans. Et si les magistrats se contentaient de rendre la justice qu'on attend d'eux ?

Deux idées exprimées par Coujard, en revanche, me paraissent très pertinentes. La première se rapporte à la création de deux magistratures distinctes qui feraient du siège et du parquet deux entités autonomes et indépendantes l'une de l'autre. Cette réforme, qui serait fortement combattue par ceux qui confondent le flacon avec son parfum et l'étiquette avec le produit, aurait un effet considérable puisque, d'une part, elle rendrait la justice infiniment plus lisible pour le citoyen et que, d'autre part, elle interdirait la connivence presque inévitable qui naît, dans l'application de la loi, de l'appartenance à un même corps et du brouillage des rôles qu'elle induit. Je ne vois pas pourquoi, au prétexte que le Parquet ne serait plus composé de "magistrats", il deviendrait tout à coup répulsif et indigne. C'est le contraire qui se produirait. Casser l'unité artificielle reviendrait à donner ou redonner du sens à une pratique judiciaire trop souvent perçue comme le respect collectif et mécanique de textes et de conventions.

La seconde proposition concerne l'organisation d'états généraux de la justice ouverts au public.



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