Parce qu'on a quitté la magistrature, on aurait tous les droits, même celui de stigmatiser dans le confort !
La semaine dernière, le Monde a publié une tribune de Laurent Lèguevaque, ex-magistrat, enjoignant " Faites comme moi, démissionnez " aux " magistrats qui ont brisé la vie des innocents d'Outreau " et ajoutant que " s'ils n'avaient pas pensé uniquement à leur carrière, ils auraient rendu leur tablier ".
Etrange de voir comme les auditions devant la commission parlementaire font apparaître un paysage intellectuel et judiciaire infiniment plus contrasté que prévu. Pour ma part, je vais attendre la fin de celles-ci pour tenter d'y voir clair et proposer quelques solutions, au regard de la courte période politique opérationnelle qui nous reste avant l'élection présidentielle. Mais, sans déroger à cette règle, je ne crois pas avoir été le seul à remarquer deux tendances fortes. La première montre à quel point il sera difficile d'identifier les prémisses de fautes disciplinaires à l'encontre de tous les magistrats ayant connu ce dossier. Pour constituer indiscutablement un désastre dont l'analyse est plus que jamais nécessaire et appelle une grille d'appréciation fine et multiple, l'affaire d'Outreau rend cependant malaisée la recherche d'une démarche "punitive" qui comblerait les députés et l'opinion publique La seconde manifeste le hiatus éclatant entre les contrôles formels qui ont sans cesse avalisé la procédure et la relation avec les accusés, qui aurait du troubler et alerter. Au fond, la bureaucratie a failli parce qu'elle n'a jamais été confrontée à l'humanité des mis en examen.
C'est sans doute à cause de la perception de cette double incommodité que Lèguevaque, dont je n'ai pas lu le livre, s'abandonne à cette charge démagogique contre des magistrats désignés depuis longtemps à la vindicte publique et accusés d'être seulement des carriéristes qui devraient démissionner en masse. Comme Laurent Lèguevaque lui-même qui s'érige en modèle.
Ce dernier se sent-il si seul qu'il éprouve le besoin de jeter ainsi l'opprobre sur des professionnels qui méritent, dans tous les cas et quelles que soient leurs responsabilités, autre chose que ce procès humiliant et expéditif ? Veut-il favoriser, par cette dénonciation, un mouvement qui conduirait les magistrats à fuir leur mise en cause, au lieu de l'affronter ? Quelle vulgarité de l'esprit, aussi, que d'incriminer l'ambition médiocre qui serait la leur et qui leur interdirait de démissionner ! Comme s'il n'y avait pas plus de courage, pour un Burgaud, à demeurer qu'à partir, en pleine conscience des limites de sa vie professionnelle ! Je sais bien qu'on déteste, même si on est déçu par le corps auquel on appartient, s'éloigner sans pouvoir convaincre d'autres de vous rejoindre. On a connu le juge Halphen qui est un homme tout à fait sympathique et qui, longtemps, a réussi à faire croire qu'il avait quitté la magistrature parce que la justice le brimait alors que c'est sa compétence professionnelle qui posait problème. Mais, les médias l'adorant, qui aurait osé le soutenir ? Eric Halphen, au moins, n'a jamais appelé à une charretée de têtes !
Je trouve d'autant plus choquante la démarche de Lèguevaque que son imprécation est facile qui laisse penser que sa pratique judiciaire était excellente alors qu'aujourd'hui c'est évidemment invérifiable. Autant il me semble digne, à l'intérieur d'un système, de n'avoir pas la langue de bois et de refuser la solidarité mécanique, autant, quand on a abandonné le navire, se constituer en censeur confortable revient à bénéficier du droit du présent et de la liberté, en l'occurence aigre, de l'absent.
Personne ne peut dire, aujourd'hui, quel sera l'avenir des collègues entendus par la commission. On n'a pas besoin de sanctions disciplinaires ni de démissions collectives pour appréhender l'étendue du cataclysme et l'ampleur de la tragédie.
Je ne sais pas pourquoi mais lisant le texte de Lèguevaque, j'ai songé à l'inoubliable dialogue de Créon et d'Antigone, notamment dans la pièce d'Anouilh. Pour ma part, toujours j'ai préféré le réalisme solide et courageux de Créon à la belle moralité abstraite d'Antigone. Mais Antigone, dans sa pureté et sa dureté théoriques, a de l'allure.
Lèguevaque, c'est une Antigone qui fait des listes noires.
Faites comme moi, restez.
Créon, vous me faites peur ! C'est une condamnation en règle de ce démissionnaire ! Je vous préfère plus nuancé. Par contre, vous étes clément en passant sous silence le style de l'auteur, j'ai lu cet article et j'ai le souvenir de quelque chose de bâclé…
Mais là où cette tribune est intéressante, c'est qu'elle souligne que le juge Burgaud, au yeux de sa hiérarchie, était «compétent» ou «méritant» puisqu''Yves Bot le nomme à Paris à un poste, semble-t-il, recherché dans la carrière d'un magistrat.
Rédigé par : Bulle | 06 mars 2006 à 06:06
Qu'il existe des « problèmes vraissemblablement récurrent dans la magistrature », qui en douterait ? Quel cadre professionnel est sans problème ? Errare humanum est, aucun dicton n'a jamais été aussi peu démenti.
Une chose est sure, on ne peut contribuer à l'améliorer des choses que de l'intérieur, en se montrant compétent et fiable, exemplaire.
Et, à vrai dire, la justice française n'est tout de même pas confrontée aux difficultés et paradoxes de la position d'un Créon ou d'une Antigone.
Sans doute le réalisme solide et courageux à la sauce du premier peut rester emprunt et animée par une belle moralité abstraite à la sauce de la seconde. Peut-être que l'enjeu est là, peut-être que l'enjeu est justement de tenter de nouer les deux. N'est-ce pas cela, d'ailleurs, le vrai idéalisme : savoir que l'idéal ne peut s'incarner sur terre mais néanmoins croire qu'on peut contribuer à son incarnation ? N'est-ce pas une voie vers l'idéal que d'y croire sans pour autant croire que la fin justifie tout les moyens (source évidente de déviances criminogènes) ?
Sinon, on remarquera qu'Antigone joua son rôle jusqu'à la fin, jusqu'à sa fin. A vrai dire, elle dressa une forme de liste noire, elle jugea et condamna. Mais elle assuma dans la foulée sa propre condamnation.
Ce que je veux dire par là, c'est que la seule raison valide pour moi de vouloir condamner définitivement la fonction de magistrat serait d'être capable de prouver que la fonction est structurellement mauvaise. Pour faire cela, il serait nécessaire de par son expérience prouver en quoi on a été incapable d'en faire quelque chose de bien, en mettant sa tête en haut de la liste noire, un peu comme Antigone elle même se condamna en allant donner sépulture à son frère.
Rédigé par : Marcel Patoulatchi | 05 mars 2006 à 23:46
Les magistrats qui font leur devoir dans le respect de leur serment, des lois et des hommes et des femmes à qui ils sont confrontés dans l'exercice de leur fonction, doivent rester. Ils font un métier estimable et méritent le soutien du peuple.
Les autres, ceux qui bafouent tout cela, doivent partir. Ils sont méprisables.
Il est des magistrats qui, comme d'autres serviteurs de l'Etat, ont oublié la devise de la Republique. Cela ne devrait pas être.
Rédigé par : Sambucucciu | 05 mars 2006 à 23:35
Bénissez ceux qui font des imprécations contre vous , et priez pour ceux qui vous calomnient ,Saci , Bible ,Saint-Luc , VI , 28 .
Nil admirari .
Rédigé par : Parayre | 05 mars 2006 à 21:04
oui Messieurs les juges n'écoutez pas votre ex confère restez. On a besoin de vous
Rédigé par : brigetoun | 05 mars 2006 à 19:09
Cher M. Bilger, je souhaiterais ajouter mon commentaire.
Car, même si le papier de l'ex-juge Lèguevaque est opportuniste et certainement empreint de rancoeur comme vous le dites, il n'en est pas moins qu'il soulève un problème vraissemblablement récurrent dans la magistrature.
Sur ce point, je me réfère à l'excellent livre de la juge Joly dans lequel elle dénonçait le -trop- grand attachement des juges au pouvoir exécutif, dans le seul but d'avoir de favoriser leur carrière.
Et cela, bien entendu, est une entrave à une "bonne" justice....
Rédigé par : Étudiant en Droit | 05 mars 2006 à 14:03