Chaque matin, on espère que le monde, miraculeusement, sera comme un sou neuf.
Chaque matin, cette naïveté si vite dissipée, le pire vient à notre rencontre. Le pire sans masque, brutal, violent, criminel ou le pire mêlant habilement l'ignominie, l'argent et le dévoiement intellectuel. Battisti, on connaissait déjà ! On avait suivi de près les polémiques et la nouvelle fuite de cet homme, en mars 2004, n'avait fait que confirmer sa lâcheté. Lorsqu'on n'a pas de sang sur les mains, on ne fuit pas ou on se laisse interpeller. Il suffit de penser à François Besse ou à Hélène Castel qui n'ont en commun que ce courage devant une réalité qui les avait rattrapés et qu'ils ont su regarder en face. Si on fuit, si, en 1981 comme en 2004, la seule ressource tirée du fond de soi consiste à éluder sa responsabilité de criminel "politique" ou à rompre le pacte de confiance qu'on avait prétendu nouer avec l'institution judiciaire, c'est qu'on a du sang sur les mains et même dans l'esprit, selon la belle formule utilisée par Me Szpiner dans un procès ancien. Cette attitude répétée en aval montre que sa personnalité à la morale élastique et aux misérables justifications était capable, coupable des crimes en amont.
On ne reprendra pas l'histoire judiciaire de Battisti en Italie et en France, la "doctrine Mitterrand" qui n'engageait que ce Président et excluait d'ailleurs de son bénéfice les auteurs de crimes de sang, les demandes d'extradition, la carrière de l'écrivain qui, selon certains, aurait du le protéger du boomerang de ses actes, les apologies d'abord arrogante puis bien plus embarrassée de Fred Vargas. Il me semble que la disparition de Battisti a couronné de manière sordide la controverse le concernant en confirmant l'absolue validité de tous les procès qui lui étaient faits. Elle a réduit à néant l'argumentation de ceux qui, à cause du parisianisme snob, d'une solidarité mal placée ou d'une méconnaissance injurieuse de l'Etat de droit italien, s'obstinaient à défendre un homme louvoyant et biaisant dans l'assomption de son passé criminel.
En 2004, bien peu ont fait honneur à la vérité. La démagogie, qui ne coûte rien, a prospéré chez les socialistes et dans les propos d'un François Bayrou. Le Figaro, avec Guillaume Perrault, le Monde qui a rendu compte de manière équilibrée des polémiques et publié la tribune libre décisive et d'une sécheresse factuelle et juridique redoutable d'un haut magistrat italien, ont su sauver la réputation des médias.
Le 27 avril, Battisti en fuite publiera un livre chez Grasset-Rivages sous le titre : Ma cavale. Une préface de Bernard-Henri Lévy et une postface de Fred Vargas. Une telle publication est un scandale pour d'évidentes raisons mais il faut croire que, chez Olivier Nora, le citoyen est moins présent que l'éditeur. C'est une honte mais l'édition française n'en est plus à une honte près. Après tout, que viendrait faire, dans une telle entreprise, la démocratie et la vigilance qu'elle devrait appeler ? Laissons Fred Vargas poursuivre son chemin de croix car je reconnais bien volontiers que ce doit être douloureux, à la longue, de se battre pour un Battisti dont le comportement dément chacune des protestations d'innocence qu'on formule à sa place !
Non, ce qui m'indigne, c'est la participation de Bernard-Henri Lévy à ce "coup" nauséabond.
C'est l'éditeur qui, paraît-il, lui a demandé la préface. Il aurait pu, il aurait dû refuser. C'est cette acceptation qui révulse ceux qui l'ont toujours estimé en dépit de mille traits intellectuels, médiatiques et personnels exaspérants. Même s'il avait, dans son texte, dénoncé de manière violente - et quel talent il aurait eu pour défendre la morale ! - l'attitude de Battisti, je lui aurais reproché d'avoir mis l'esprit dans cette "magouille". Qu'il développe, paraît-il, des considérations générales sur les Années de plomb n'aggrave pas son cas dont l'indignité ne tient pas au fond de la préface mais à son existence, sous sa prestigieuse signature.
Tentons une seconde d'entrer dans l'être de ce remarquable littéraire qui aurait tant désiré être consacré philosophe. Tentons de l'imaginer dans sa somptuosité de vie et dans sa gloire médiatique inaltérable, quoi qu'il fasse ou qu'il dise. Songeons à lui parcourant avec mépris, irritation mais aussi amertume et regret les livres hostiles qui lui ont été consacrés, notamment le dernier, le plus dur, celui qui fait le plus mal : L'imposture française. Ce n'est pas, selon lui, que ce pamphlet vise juste mais Bernard-Henri Lévy, à le lire, est trop intelligent et lucide pour ne pas comprendre qu'en effet, son personnage a besoin d'autre chose que de cette médiocre mythologie où fortune, pouvoir et influence font trop bon ménage. Pensons à lui qui rêve d' espaces plus nobles que ceux de Paris-Match ou des publications et émissions qui lui sont toutes dévouées. On lui a tellement dit que son meilleur livre était la biographie intellectuelle et politique de Sartre, une auto-célébration anticipée en quelque sorte, qu'il en a assez de ne pas faire le poids dans le bon comme dans le mauvais. Quand il dialogue avec lui-même, il ne se cache pas que l'intellectuel français est d'autant plus admiré que sa résistance face à l'ignominie a été faible. Sartre a eu l'URSS. Foucault, le terrible Iran. Sollers, la Chine de Mao.
Mais il faut aller plus loin. Il le sait, il le sent. Sartre, encore lui. Cette ombre monstrueuse trop présente qui écrase tout. On n'a pas de place avec un tel génie qui est le temps à lui seul. Sartre a écrit une odieuse préface au livre de Fanon. Il a annoncé le sulfureux d'exception qu'était Genet.
Lui, il n'aura que Battisti. Ce sera son Fanon. Il sera un peu Sartre. En réalité, seulement le Rouart du riche. Il aura son malfaisant comme on a ses bonnes oeuvres.
Tentons une seconde d'écouter Bernard-Henri Lévy quand, sorti du champ aveuglant du culte de soi et de son adoration par les autres, pas les meilleurs ni les plus lucides il le craint, il se dit la vérité.
Il n'est pas fier d'avoir écrit cette préface. C'est ce qu'il se murmure à lui-même.
Son image en sera grandie auprès de l'écume du monde. Les mondains, les progressistes de salon. Ceux qu'il déteste pour les connaître.
Mais lui, il sait.
L'honneur des socialistes, bien malmené effectivement dans l'affaire Battisti, a été sauvé par l'attitude impeccable de Gilles Martinet, ancien ambassadeur de France à Rome. Fin connaisseur de l'Italie et concepteur dans l'ombre de la fameuse "doctrine Mitterand", il a rappelé fort à propos que celle-ci ne concernait pas les auteurs de crimes de sang. Il a aussi parfaitement démontré à quel point l'aveuglement de la gauche française sur ce sujet l'empêchait de se rallier à un réformisme conséquent.
Quant à BHL, je préfère me souvenir qu'il ,se trouva un jour au côté des femmes algériennes luttant contre le FIS...
Rédigé par : daniel | 24 avril 2006 à 12:01
Ce qui est étonnant, c'est que l'on soit étonné par une énième légèreté de BHL. Et merci d'avoir rappelé la préface de Sartre à l'ouvrage de Fanon dont on ne répétera pas assez que trop de légèretés de JPS ont, elles aussi, été saluées sans discernement… Notons au passage, sur un sujet proche, les envolées lyriques de BHL sur Tocqueville en oubliant de nous rappeler que le grand homme a écrit aussi quelques textes saluant les premiers pas de la France en Algérie sans beaucoup d'états d'âme pour les Algériens. Sartre, lui, auraient fusillé tous les colons, Tocqueville n'avaient guère d'empathie pour l'autotochne, et dépendant du politiquement correct du jour, on met en lumière ou l'on cache les grandes idées d'hommes pas toujours très grands...
Que de complices, par ailleurs, de BHL pour qu'autant de «petits mensonges entre amis» deviennent vérités. On a le sentiment que la peur de ne plus être du cercle des privilégiés médiatiques impose, à ceux qui pourraient nous éclairer, de jouer les courtisans (tout en s'en défendant bien sûr).
Vous connaissez l'anecdote de l'amitité déclarée de BHL pour Massoud après la mort de ce dernier... et des journaux qui ne voulaient publier un texte révélant que cette amitié n'avait pu être. Mais c'est le mensonge qui restera, dans les mémoires grâce à la répétition dans les medias des légèretés de BHL et c'est bien ce qui devraient tous nous inquiéter.
Rédigé par : bulle | 24 avril 2006 à 10:00
partagé sur votre note: si il est scandaleux de vouloir faire du fric sur cette affaire est condamnable, en revanche la première partie de votre billet qui condamne quelqu'un du seul fait de son attitude et comportement m'est insupportable.
C'est sur du factuel,du concret,du matériel qu'on porte un jugement sur autrui, pas sur une analyse psychologique,morale, voir les deux à la fois.Mais, peut-être êtes vous en possession d'infos, comme le dit un commentateur, plus haut,ce qui donnerait un peu plus de crédibilité à cette hargne.
Rédigé par : patfalc | 23 avril 2006 à 22:58
BHL, celui qui "romanquête", médiocrement, sur la trace des terroristes islamistes dans son livre "Qui a tué Daniel Pearl?".
Le voilà donc aujourd'hui à faire preuve de mansuétude à l'égard d'un terroriste d'extrême-gauche. Quel beau paradoxe entre l'innocence intrinsèque du terrorisme rouge et la culpabilité radicale du terrorisme vert!
Cela me rappelle François Hollande qui a accourut à la Santé pour s'enquérir de la santé du terroriste italien... Et ça se veut présidentiable?
Ce que je sais, c'est qu'à cause de Battisti un père a été tué et son fils est aujourd'hui encore en chaise roulante.
Ce que je sais aussi, c'est que l'Italie est un grand Etat de droit qui n'a rien à envier à la France. Certains, pour "faire chic", peuvent critiquer la condamnation de Battisti. Toujours est-il qu'ils ne connaissent ni les pièces du dossier ni la personnalité de Battisti à l'époque de ses méfaits.
Rédigé par : Basba | 23 avril 2006 à 18:52
Faire de l'argent sur le dos de ses victimes n'appelle ni la clémence, ni le pardon, ni l'oubli.
Que Messieurs BHL, Vargas et autres intelligencia trempatouillent dans cette combine fricolittéraire ne change rien à l'affaire et montre bien le niveau de corruption des esprits ou nous en sommes.
Quand ceux qui ont la charge morale d'éclairer notre humanité jouent les naufrageurs alors oui "la France ton café fout le camp".
frico : "fricoter dans" ou "faire du fric avec"
Rédigé par : Félix | 23 avril 2006 à 10:56
Vous avez bien le droit et aussi raison de vous élever contre la "tolérance" de soi-disant intellectuels;
Ou BHL ne connait pas les faits reprochés à Battisti et il peut être excusé, ou il ne veut pas les reconnaître ce qui ne l'honore pas.
Rédigé par : mike | 23 avril 2006 à 09:39
Votre quérulence inhabituelle me heurte et j'ai donc , fort de la haute estime que je vous porte , le douloureux sentiment de ne pas posséder les informations que vous devez détenir !
J'ai , par faiblesse certainement - comme A. France cette dernière m'est chère .Je tiens à mon imperfection comme à ma raison d'être - du respect pour ceux qui s'élèvent contre les évidences ...
Non que " BHL " me soit sympathique , pas plus que Battisti , mais , je crois au temps qui passe ...Je ne mesure pas , à tort certainement , l'intérêt que présentent aujourd'hui des poursuites contre cet activiste longtemps " protégé " ou tout moins soustrait à ses " juges " qui , eux-mêmes , l'ont durablement oublié ...
" A défaut du pardon " , nous a enseigné Musset , " laisse venir l'oubli " .
Rédigé par : Parayre | 23 avril 2006 à 00:34