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« mars 2006 | Accueil | mai 2006 »

Clearstream : le retour

Clearsrteam ouvre des gouffres sur le plan politique et sur celui de la moralité publique mais ce n'est pas mon sujet ni l'objet de ce blog.
Ce qui m'importe et me réjouit, c'est la bonne affaire que représente Clearstream pour l'univers judiciaire. L'information, dans laquelle Nicolas Sarkozy s'est constitué partie civile pour dénonciation calomnieuse, suit son cours à un rythme soutenu. Mon impression, à la lecture notamment du Monde et du JDD qui en rapportent les séquences déterminantes, c'est que la justice "revient bien" comme on dirait en langage sportif.
Les deux juges d'instruction Henri Pons et Jean-Marie d'Huy semblent avoir tant de connivence intellectuelle et d'efficacité dans l'action qu'ils parviendraient presque à me réconcilier avec le concept de co-saisine que j'avais tendance à traiter à la légère. Il est vrai que certaines procédures avaient pu me le laisser penser : un juge travaillait et l'autre regardait. Les démarches d'H. Pons et J-M d'Huy, notamment les perquisitions dans des lieux pourtant hautement sensibles, demeurent d'une remarquable discrétion. Leur comportement nous change de quelques médiatisations, en particulier féminines, apparemment dédaignées mais profondément désirées et cultivées. De plus, c'est pour le moment un sans-faute technique puisqu'aucun de leurs actes d'instruction n'a été contesté. Je ne connais pas personnellement ces deux magistrats mais qui s'intéresse à la justice ne peut manquer d'éprouver de la fierté à l'idée que, par une bienfaisante contagion, nous sommes enrichis par leur qualité. L'esprit de corps n'est pas toujours une notion absurde parce que bêtement corporatiste.
Au-delà d'eux, quelle formidable évolution que celle de la justice depuis mes débuts dans la carrière, en 1972. Les juges se sont émancipés et le pouvoir politique ne peut que prendre acte de cette indépendance de plus en plus affirmée. Le garde des Sceaux, depuis quelques années, est obligé de composer avec elle, en espérant seulement qu'elle ne créera pas trop de dégâts. Les magistrats disposent d'une liberté et d'une capacité d'initiative sans commune mesure avec celles dont les professionnels même les plus entreprenants pouvaient disposer à mon époque. Il est évident aussi que les perquisitions dans des ministères et peut-être demain à Matignon appellent une relation de confiance absolue entre les juges et le Parquet, faute de quoi le secret nécessaire à leurs investigations serait vite éventé. Ce pouvoir considérable qu'ont les magistrats est une chance pour la justice, un bienfait pour la démocratie, à condition qu'ils sachent l'exercer avec mesure et équilibre.
Il suffit, pour s'en convaincre, de percevoir à quel point les latitudes nouvelles laissées à  l'institution judiciaire ou conquises par celle-ci entraînent en retour, à sa charge, une obligation de qualité et de conscience, une attitude de retenue et de modestie. Pour un magistrat possédé par l'ivresse de sa fonction et ébloui par les conséquences vertigineuses que pourraient avoir certains de ses actes, notamment sur la vie publique, que de dérapages possibles ! La puissance de faire, qui nous est dévolue depuis plusieurs années, impose à proportion des devoirs à respecter. L'orgueil d'accomplir doit étouffer la vanité d'être. Qu'on nous préserve des personnages pour nous laisser des magistrats !
Il me semble qu'avec ces deux juges, la justice revient par la grande porte. Pour ma part, je n'oublie jamais tous les autres qui, partout, dans le silence, en sont l'honneur au quotidien.
Outreau est derrière nous.

Penser contre soi, dialoguer avec l'autre !

Gabriel Mouesca, président de l'Observatoire international des prisons (OIP), a fait l'objet, dans le Monde d'hier et le Figaro d'aujourd'hui, de portraits très élogieux qui ont vanté l'honnêteté de l'homme et la rigueur du militant.
Je ne le connais pas mais il est évident que je n'ai aucune raison de douter de ces appréciations très favorables même si je sais, par expérience, que les médias préféreront toujours un contempteur de la prison à une justice qui, au nom de la société, est appelée à incarcérer. Je ne peux pas approuver M.Mouesca lorsque, par exemple, il dénonce l'enfermement en affirmant que celui-ci constitue "une revanche". Mais de qui et pour quoi ? Les crimes et les délits, pour lesquels leurs auteurs sont emprisonnés, ont-ils été rêvés, leurs victimes sont-elles fictives et les morts causées irréelles ?
J'arrête là ce début de controverse. Ce qui m'importe, c'est de mettre l'accent, aujourd'hui, sur ce qui nous manque aux uns et aux autres, les adeptes de la pensée, les passionnés du débat et les épris de la contradiction. Il nous manque de savoir penser contre soi, d'être capable de dialoguer vraiment avec autrui. Ce qui rend notre espace intellectuel si pauvre et si étriqué et, en conséquence, certaines formations - celles des auditeurs de justice, notamment - si limitées, c'est que nous avons peur de la pensée et du regard de l'autre. Nous répugnons à nous éprouver au feu de la parole et de l'esprit d'autrui. Nous détestons même, ce qui est pourtant une démarche élémentaire pour tout être qui se respecte, faire entrer le loup dans notre bergerie intime pour au besoin le combattre,  les démons du doute dans nos convictions bien rangées et la nuit dans notre jour.
J'évoquais récemment sur BFM à propos de la formation des auditeurs de justice que sa lacune fondamentale était de ne leur offrir qu'un paysage judiciaire univoque et stéréotypé, plombé par l'idéologie, celle de l'extrême sévérité ou celle de la mansuétude obligatoire. Je soulignais la richesse d'une pédagogie qui aurait couvert un prisme allant de Carlos Ghosn à Régis Debray.
On en a assez de ce déficit lancinant de contradiction subi en politique, dans les médias, dans la vie artistique, dans les instances sociales. A quoi cela sert-il d'être d'un avis si celui-ci n'est jamais sérieusement mis en danger ? Ce qui exaspère le citoyen, ce n'est pas l'opinion qui a le droit de s'exprimer mais le fait qu'elle occupe seule le terrain. On attend qu'elle quitte la place pour la remplacer par une autre. Si on les laissait se battre ? Si la société et l'Etat devenaient enfin un immense lieu d'intenses et vrais échanges qui n'interdiraient pas la décision mais la rendraient évidente, comme le fruit tombe de l'arbre ?
Ce n'est pas une utopie. Il faut juste avoir plus confiance en soi, avoir moins peur de l'autre, des autres. Pourquoi ne pas ouvrir toutes les fenêtres et déverrouiller tous  les esprits?
Gabriel Mouesca n'est pas arrivé dans ma pensée par hasard. Gilbert Azibert, ancien directeur de l'Ecole nationale de la magistrature, lui avait interdit l'accès de l'école où il avait été invité pour une conférence-débat sur les prisons, au motif qu'il avait été condamné. C'est l'exemple même de ce qu'il ne fallait pas faire. Gabriel Mouesca aurait dû venir, s'expliquer, et le directeur , devant les auditeurs réunis, aurait dû se faire un point d'honneur de lui apporter la contradiction. Contrairement à ce que Gilbert Azibert a cru sans doute à l'époque, avec une telle démarche il ne serait pas sorti amoindri mais grandi.

Crimes et égarement : Battisti et BHL

Chaque matin, on espère que le monde, miraculeusement, sera comme un sou neuf.
Chaque matin, cette naïveté si vite dissipée, le pire vient à notre rencontre. Le pire sans masque, brutal, violent, criminel ou le pire mêlant habilement l'ignominie, l'argent et le dévoiement intellectuel. Battisti, on connaissait déjà ! On avait suivi de près les polémiques  et la nouvelle fuite de cet homme, en mars 2004, n'avait fait que confirmer sa lâcheté. Lorsqu'on n'a pas de sang sur les mains, on ne fuit pas ou on  se laisse interpeller. Il suffit de penser à François Besse ou à Hélène Castel qui n'ont en commun que ce courage devant une réalité qui les avait rattrapés et qu'ils ont su regarder en face. Si on fuit, si, en 1981 comme en 2004, la seule ressource  tirée du fond de soi consiste à éluder sa responsabilité de criminel "politique" ou à rompre le pacte de confiance qu'on avait prétendu nouer avec l'institution judiciaire, c'est qu'on a du sang sur les mains et même dans l'esprit, selon la belle formule utilisée par Me Szpiner dans un procès ancien. Cette attitude répétée en aval montre que sa personnalité  à la morale élastique et aux misérables justifications était capable, coupable des crimes en amont.
On ne reprendra pas l'histoire judiciaire de Battisti en Italie et en France, la "doctrine Mitterrand" qui n'engageait que ce Président et excluait d'ailleurs de son bénéfice les auteurs de crimes de sang, les demandes d'extradition, la carrière de l'écrivain qui, selon certains, aurait du le protéger du boomerang de ses actes, les apologies d'abord arrogante puis bien plus embarrassée de Fred Vargas. Il me semble que la disparition de Battisti a couronné de manière sordide la controverse le concernant en confirmant l'absolue validité de tous les procès qui lui étaient faits. Elle a réduit à néant l'argumentation de ceux qui, à cause du parisianisme snob,  d'une solidarité mal placée ou d'une méconnaissance injurieuse de l'Etat de droit italien, s'obstinaient à défendre un homme louvoyant et biaisant dans l'assomption de son passé criminel.
En 2004, bien peu ont fait honneur à la vérité. La démagogie, qui ne coûte rien, a prospéré chez les socialistes et dans les propos d'un François Bayrou. Le Figaro, avec Guillaume Perrault, le Monde qui a rendu compte de manière équilibrée des polémiques et publié la tribune libre décisive et d'une sécheresse factuelle et juridique redoutable d'un haut magistrat italien, ont su sauver la réputation des médias.
Le 27 avril, Battisti en fuite publiera un livre chez Grasset-Rivages sous le titre : Ma cavale. Une préface de Bernard-Henri Lévy et une postface de Fred Vargas. Une telle publication est un scandale pour d'évidentes raisons mais il faut croire que, chez Olivier Nora, le citoyen est moins présent que l'éditeur. C'est une honte mais l'édition française n'en est plus à une honte près. Après tout, que viendrait faire, dans une telle entreprise, la démocratie et la vigilance qu'elle devrait appeler ? Laissons Fred Vargas poursuivre son chemin de croix car je reconnais bien volontiers que ce doit être douloureux, à la longue, de se battre pour un Battisti dont le comportement dément chacune des protestations d'innocence qu'on formule à sa place !
Non, ce qui m'indigne, c'est la participation de Bernard-Henri Lévy à ce "coup" nauséabond.

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Le doute en question

Une phrase extraite de la plaidoirie de maître Dupond-Moretti au cours du procès qualifié d'Outreau 2 a été reprise et approuvée par pratiquement tous les médias. Je la cite: la leçon d'Outreau, c'est que le doute doit toujours, obstinément, profiter à l'accusé même lorsqu'il est trop pauvre, trop laid, trop bête et qu'en plus, il couche avec sa belle-soeur.
C'est, une nouvelle fois, sur la notion de doute aux assises que je voudrais réfléchir. Elle est devenue, dans l'actualité judiciaire, tellement présente et ressassée qu'on n'ose plus la discuter. C'est dommage car, à la prendre au pied de la lettre, il n'est plus d'affaire qui pourrait se terminer autrement que par un acquittement, à partir du moment où l'accusé a l'habileté de contester le crime qui lui est reproché.
Il faut bien comprendre qu'une enquête de police, une instruction, des débats de qualité n'offrent jamais un drame dans sa totale transparence. A l'issue d'un procès criminel, il reste, la condamnation prononcée, mille doutes infimes, périphériques, secondaires mais qui n'ont pas altéré fondamentalement le coeur de la preuve. Il est inconcevable que la réalité d'une tragédie avec ses mobiles, son déroulement et ses suites puisse être si parfaitement inscrite dans l'espace judiciaire qu'elle n'appellerait aucune interrogation et ne susciterait plus le moindre mystère. Le judiciaire même parfaitement mené n'élucide pas tout dans la mesure où notamment l'accusé et la partie civile gardent "sous l'esprit", comme on dit "sous le coude", des éléments strictement personnels et inutiles, selon eux, à la manifestation de la vérité.
Il y a donc une définition du doute par l'avocat qui ne laisse une place, en vérité, pour l'accusateur que s'il y a eu aveu confirmé et réitéré. A l'exception de cette reconnaissance du crime,  l'immense champ qui demeure et qui permet aussi de se forger une conviction à charge peut être gangrené par n'importe quel doute et, donc, si on suit la pente des avocats, "condamné" à l'acquittement. J'admets volontiers qu'en face de cette philosophie à tout va du doute, l'avocat général peut avoir la sienne qui risque de présenter l'inconvénient inverse. Celui de considérer que tout doute est dérisoire et infime et, donc, jamais susceptible de mettre en péril l'accusation.
Aussi, le doute n'est pas la panacée en matière judiciaire. Il ne règle pas tout. Il convient de le définir, de l'analyser et de délimiter sa portée.
La vie allie certitudes et hésitations. La vie judiciaire aussi. Alors qu'on cesse de nous asséner le doute comme un couperet, un ultimatum. Certains, rares, irréfutables si j'ose dire, à cause de leur importance justifient l'acquittement. La plupart, s'ils dérangent une conviction qui se rêverait absolue, n'ont pas d'incidence décisive sur le cours de l'audience.
La vérité, même révélée, laisse après elle un sillage de doutes.

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Une redite!

Outreau 1, Outreau 2, c'est comme un film catastrophe sauf que ce n'est pas un film !
On va encore devoir payer longtemps cette tragédie collective ?
Outreau 2, un acquittement, six condamnations à deux ans d'emprisonnement pour corruption de mineurs. Une cour d'assises qui rend un verdict clément après que l'accusation a abandonné les charges les plus graves. Mais ensuite ! Des accusés qui crachent sur la justice, leurs avocats qui dénoncent, un avocat des parties civiles qui critique l'instruction, des médias qui crient au scandale.
L'avocat général aurait dû requérir l'acquittement, le jury de douze personnes a tort, forcément tort.  Seuls ont raison les accusés qui ont interjeté appel, leurs avocats et les journalistes. Maître Berton, l'un des avocats courroucés, se voit offrir une tribune choquante par le JDD d'aujourd'hui et se permet de qualifier l'arrêt "d'inique". La justice va bientôt devoir justifier son existence, devancer les désirs d'acquittement, accepter d'être vilipendée. Son visage couvert de cendres et de honte.
Les accusés condamnés ont nécessairement raison. Ils sont plus impartiaux que les juges. Les avocats voient forcément juste. Ils sont moins partisans que les jurés. Les médias sont évidemment plus équitables puisqu'ils n'expriment qu'un point de vue jamais soumis à critique et à débat.
De qui se moque-t-on ? Cette agitation à laquelle plus personne n'ose résister donne le tournis à l'Etat de droit qui ne sait plus où il se trouve et dans quelle étrange démocratie.
Et la hiérarchie judiciaire se tait obstinément. Tétanisée, elle attend que ça se passe. Mais si cela allait durer toujours ?
Ce qui me choque, ce n'est pas la procédure avec son histoire, ses rebondissements et ses inévitables contradictions. C'est le tintamarre parasitaire et protestataire qui vient se greffer sur elle pour la dénaturer et nous détourner de l'essentiel. L'acquittement, les condamnations, l'attente de l'appel. Cette contestation bruyante d'une décision de justice, avant que la suivante l'infirme ou non, émane de surcroît de ceux qui prétendent rappeler sans cesse les magistrats à leurs devoirs !
Un cauchemar. Et si tout recommençait comme pour Outreau 1 ? Les menaces, les intimidations, la démagogie, les avocats en force dans les médias, les médias à l'écoute exclusive des avocats, les acquittements médiatiques puis, conséquence obligée, judiciaires. Un zeste de repentance, un brin de contrition. Et ainsi de suite.
Si on n'arrête pas cette course erratique où Outreau 1 va servir en permanence à délégitimer la justice, celle-ci va sombrer alors même qu'elle a compris - sans avoir, sur ce plan, de leçons à recevoir d'autres institutions - que sa responsabilité est gravement engagée dans ce désastre.
La justice n'est pas dans Outreau mais, si on n'y prend pas garde, Outreau va la tuer.
A cause du silence des uns, de la parole surabondante et inopportune des autres.

Une innocence presque coupable

Le Monde d'aujourd'hui annonce dans sa première page "la réforme de la justice pénale renvoyée au-delà de 2007". Il y a désormais un consensus sur les orientations à mettre en oeuvre pour prévenir un nouvel Outreau. Je voudrais tout de même faire un sort particulier à la question lancinante de la détention provisoire, souvent la plus scandaleuse pour l'opinion publique. Il me semble qu'en se focalisant sur les modalités - maintien ou non du juge des libertés et de la détention, échevinage ou non, collégialité ou non - on oublie l'essentiel, qui tient à la contradiction fondamentale de notre procédure pénale en ce qui concerne la détention provisoire et qui rend celle-ci ingérable. En effet, le mis en examen doit bénéficier de la présomption d'innocence devant le juge d'instruction, et en même temps ce dernier peut le placer en détention provisoire en se fondant sur des critères techniques qui se rapportent aux présomptions relevées et au fond de l'enquête. D'un côté, la présomption d'innocence qui devrait interdire la détention, de l'autre, une culpabilité possible, voire probable qui semble la justifier.
Dans notre système, cette incompatibilité est responsable des multiples abus qui sont constatés. Supprimer le critère de l'ordre public, comme certains le proposent, réduirait le champ de la motivation technique pour placer en détention provisoire mais ne résoudrait pas l'insoutenable conflit entre l'innocence présumée et la culpabilité plausible.
Comme on n'interdira jamais la détention provisoire pour les délits et encore moins pour les crimes, peut-être conviendrait-il de nous dessiller l'esprit en cessant de vouloir concilier ce qui, ensemble, empêche une bonne administration de la justice. En réalité, celui qui a fait l'objet d'une enquête de police et qui est déféré pour sa mise en examen n'est plus présumé innocent mais il se trouve dans cet intervalle entre une suspicion légitime et une culpabilité démontrée ou non.
Il conviendrait plutôt d'être vigilant sur les critères techniques lors de la mise en examen. La détention est-elle nécessaire pour permettre à l'instruction de prospérer ? On pourrait même aller plus loin. Pourquoi ne donnerait-on pas à l'enquête de police du temps et des pouvoirs plus larges pour que, si la personne soupçonnée est déférée, une véritable collégialité examine de manière transparente si les charges réunies sont suffisantes pour justifier une mise en examen et éventuellement une détention provisoire ?
Il faut arrêter avec cette tarte à la crème de la présomption d'innocence qui, radotée à propos de la détention provisoire, relève du voeu pieux et contredit la réalité d'une procédure et les modalités de présentation du suspect. Une fois de plus, se réfugier dans l'idéalisme en mêlant  humanisme abstrait et technique rigoureuse n'est pas la meilleure méthode pour garantir et les libertés et l'intérêt social. Un présumé innocent ne doit pas aller en prison. Ou alors il ne l'est pas.
La présomption d'innocence doit résider dans la tête du juge, dans son intelligence, comme une possibilité.

Le juge Burgaud se rebiffe !

Fabrice Burgaud en a assez et il le fait savoir. Il ne se rendra pas à la nouvelle convocation de l'Inspection des services judiciaires, les 12 et 13 avril. Il estime qu'il s'agit d'une enquête "prédisciplinaire" et qu'il ne bénéficie pas" de l'exercice normal des droits de la défense". On lui réplique que l'enquête est administrative et qu'elle ne permet pas la présence d'un avocat.
Je n'éprouve pas une sympathie démesurée pour ce magistrat même si ses sept heures d'audition devant la commission parlementaire m'ont mis en solidarité avec lui, quoi que j'en aie, tant la vision de cet homme souffrant et maladroit na pu que toucher la sensibilité de quiconque.
Je sais bien que l'Inspection dépend du garde des Sceaux mais tout de même, on pourrait peut-être le laisser tranquille maintenant. Le judiciaire a failli. Est-ce pour cela qu'une partie  de celui-ci fait encore le forcing pour donner l'illusion qu'il y a chez nous des vainqueurs et des vaincus ?
Attendons le rapport de la commission, le 7 juin. Ce n'est pas parce que la faute disciplinaire va être difficile à trouver  qu'il convient, sur un autre plan, de relancer la machine, maintenant.
Il se rebiffe et, pour une fois, je le comprends.

Un tic social

A Créteil, la cour d'assises a condamné l'agresseur de Sohane brûlée vive en 2002 à la peine de 25 ans de réclusion criminelle. De l'avis de tous, le procès a été conduit de manière remarquable et n'a pas suscité, de part et d'autre, la contestation qui devient habituelle, une fois les verdicts rendus. C'est dire qu'il a répondu au besoin de justice et à l'attente sociale.
Il est d'autant plus étonnant, dans ces conditions, d'entendre la Présidente du collectif Féminin-Masculin de Vitry-sur-Seine réclamer "une loi Sohane".
La loi, universalité consensuelle et réparatrice, a éclaté en mille exigences particulières. Ce n'est plus la société qui, dans sa plénitude, inspire la loi mais les victimes qui désirent privatiser celle-ci comme si elles répugnaient à s'abriter sous un pavillon unique. Jusqu'où va-t-on aller ainsi? On a une loi pour les homosexuels, pour les handicapés, pour telle ou telle confession, que sais-je encore...
Ce ne serait que risible si cette collection de revendications ne signifiait la perte profonde d'un sens commun, d'un destin solidaire. Chacun s'enferme dans sa détresse solitaire et prétend que la loi y appose son sceau.
Une loi Sohane demain, et après-demain? Ce n'est plus un pays, une société.
C'est devenu un puzzle dont les citoyens ne sont même plus capables d'assembler les morceaux.
Alors, chacun préfère devenir un morceau du puzzle.

Montebourg, la télévision et la politique

Dans le Monde, le député socialiste Arnaud Montebourg met en cause la télévision qui offrirait " un débat politique misérable sur le service public". Le divertissement cultivé, la médiocrité des animateurs, réduiraient la politique à presque rien et selon Montebourg, "être téléspectateur et citoyen est devenu incompatible".
Ce député auquel, en sa qualité d'avocat, j'ai été opposé lors du procès fait à l'assassin de René Bousquet, a l'art de la polémique et ses diatribes ne sont pas toutes marquées du sceau de l'évidence. Il faut reconnaître que la question qu'il soulève, cette fois-ci, est pertinente puisqu'elle  demande aux citoyens si la télévision n'est pas une machine de futilité contre la démocratie. Peu importe qu'il la formule après une déconvenue personnelle lors d'une émission de grande écoute sur Canal Plus. Sa réflexion le dépasse.
Avant tout, il serait inconcevable de prétendre, aujourd'hui, interrompre les noces que la politique entretient avec la télévision. La première ne se privera plus de la formidable caisse de résonance qu'est devenue, depuis longtemps, la seconde. Je ne sais quel homme politique a ouvert cette voie et cédé le premier à la tentation de l'apparente lumière. Lionel Jospin, en chantant "les feuilles mortes"?
Toujours est-il que le processus est irréversible et qu'il convient seulement de se demander si un téléspectateur citoyen relève de l'utopie, comme le soutient Montebourg.
L'opposition entre la télévision et la politique, entre le téléspectateur et le citoyen semble tellement évidente qu'on ne cherche pas à l'expliquer, voire à l'élucider. Immédiatement, le citoyen compte sur soi, conteste, pense, questionne, s'indigne,  bouge, s'anime et se projette.  Le téléspectateur jouit de la passivité que lui procure la seule satisfaction de son regard  et l'assoupissement de ses facultés fonctionnant au ralenti. L'un refuse de mettre en parenthèses sa vie, sa liberté et son être tandis que l'autre s'enchante de voir la télévision prendre la place de son individualité.  Le premier résiste contre vents et marées  alors que le second rend confortablement les armes. Pour être sommairement exposé, ce contraste n'est pas faux qui semble renvoyer, en effet, à une incompatibilité de principe entre une vision dynamique et un repos facile.
Pourtant, des solutions existent.
Le première consiste, pour le politique, à ne plus accepter les règles qu'on lui impose, même s'il consent à participer au jeu médiatique auquel on le convie. Je ne vois pas au nom de quoi le médiatique imposerait son pouvoir dans le choix des modalités alors qu'à l'évidence, même sans évoquer un Nicolas Sarkozy, une personnalité politique apporte plus, en l'occurrence, qu'elle ne reçoit, en particulier par l'apparence de légitimité qu'elle donne au divertissement qui ne rêve que de sérieux mais le détruit. Hors de question, donc, pour les politiques, quel que soit leur statut, d'être intercalés entre une promotion de film et la dénonciation ridicule d'un scandale prétendu, entre l'insignifiant et le vulgaire, entre le rire gras et la pensée basique. Faute de refuser de tels amalgames, ils mettront la main et l'esprit dans cette dérive redoutable où tout se vaut, les imbéciles et les lucides, ceux qui savent et ceux qui ignorent , le mineur et le majeur, le dérisoire et l'important. On sait bien ce qui gagne à l'issue d'un tel mélange, d'une telle bouillie. La démocratie, la politique perdent à tout coup.
Les politiques doivent affirmer avant : ce sera comme cela et pas autrement.

Le seconde condition se rapporte au débat médiatique lui-même. Traités séparément comme les invités de marque par Mireille Dumas, débarrassés des faire-valoir genre Carlier et  Baffie qui rassurent ceux qui espérent que rien de pertinent et de grave ne pourra s'échapper de la médiocrité générale, les politiques n'auront plus d'excuse et ne pourront plus compter que sur eux-mêmes.  Confrontés à des animateurs capables de questionner et de contredire, si la démagogie et la complaisance  demeurent au coeur de leurs réponses,  ils en assumeront la responsabilité, et le téléspectateur citoyen le leur fera payer.  S'ils s'esclaffent devant  une inquisition intime au lieu de se révolter, ils seront jugés.  Il serait triste de devoir   admettre qu'aujourd'hui, nous avons peut-être la télévision de  nos politiques et  les  politiques  de notre télévision.
Non, être téléspectateur et  citoyen n'est pas incompatible.  Pour que l'un et l'autre se réunissent dans un même élan  et une égale exigence, sans doute  faut-il que chacun  apporte à ce qu'il est un supplément d'âme et d'esprit.
Rien n'est fatal.  Déserter le médiatique serait, pour la politique, tourner casaque et fuir.  Il y a un combat à mener.
Et à gagner. Avec l'aide des citoyens téléspectateurs.

 

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Une régression

Il y a quelques jours, "Le Monde" a évoqué, dans un article sous les signatures de Gérard Davet et Piotr Smolar, "l'audition mouvementée de M.Huchon à la brigade financière". Si la teneur de ce texte est exacte - et je n'ai aucune raison d'en douter -, le comportement de Jean-Paul Huchon constitue une régression au regard du principe d'égalité entre les citoyens.
Jean-Paul Huchon,  entendu dans les locaux de police, s'est prévalu de son statut, menaçant les fonctionnaires présents de représailles en disant avoir de la mémoire pour les personnes qui le traitaient mal.
Cette attitude a été dénoncée au procureur de la République de Paris qui avait déja fait bénéficier M.Huchon d'une bienveillance particulière, ce dernier n'étant pas placé en garde à vue et pouvant regagner son domicile entre les auditions.
Cette mansuétude procédurale aurait du conduire Jean-Paul Huchon à plus de retenue.
Mais sa situation, cette volonté clairement manifestée de ne pas être perçu et traité comme un citoyen ordinaire fait réfléchir bien au-delà de lui-même.
D'abord, alors que Jacques Vergès est invité dans les émissions les plus prestigieuses pour soutenir, contre l'évidence d'aujourd'hui et en raison même des affaires qu'il mentionne, qu'il y aurait "une justice contre les pauvres", l'absurdité d'une telle attaque ainsi systématisée risque d'être battue en brèche par la contradiction pitoyable apportée par M.Huchon.
Ensuite, en dehors des quotidiens le Monde et le Parisien du 4 avril,  force est de constater que cette affaire, dont au reste il ne faut pas surestimer l'importance,  n'a fait l'objet  d'aucune autre mention ni relation critique, sauf à avoir manqué une autre information sur le même sujet. A-t-on le droit de s'interroger sur ce qui se serait médiatiquement produit si cette triste aventure avait impliqué un homme ou une femme de droite ? J'ose espérer que son exploitation n'aurait pas été plus virulente.
Enfin, et c'est le plus important, lorsqu'on ressasse, pour culpabiliser policiers et magistrats, que notre justice est une justice de classe, que les riches gagnent quand les pauvres perdent, alors que la réalité et l'expérience démontrent sinon l'absolue fausseté d'une telle affirmation du moins son caractère aujourd'hui partiel et partial, il faut admettre cette dure certitude que certains puissants portent avec eux la conscience d'une supériorité, se croient investis d'une qualité d'essence qui interdirait qu'on les mélangeât avec le commun des justiciables et des gardés à vue (si Jean-Paul Huchon l'avait été !). Contre les faiblesses et les dérives de nos institutions, on peut se battre.
Contre l'arrogance humaine qui sévira même dans un univers idéal, pourquoi ne pas tenter de mobiliser les citoyens ? En tout cas, il est inadmissible de les passer sous silence au prétexte qu'elles seraient inévitables.
La démocratie réside souvent dans les détails.