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« avril 2006 | Accueil | juin 2006 »

L'intime conviction de Patrick Sébastien

Dans un entretien récent accordé au quotidien "Le Parisien" pour la promotion de son livre, Patrick Sébastien affirme qu'il "représente les gens normaux" et que "les élites méprisent le saltimbanque que je suis". Pour ma part, cette volonté de normalité et ce désir de divertir le plus grand nombre me le rendent tout à fait sympathique. Je n'en suis que plus à l'aise pour dénoncer, dans la même interview, les propos absurdes qu'il tient sur Nicolas Sarkozy. A la fois, il s'affiche chiraquien et reproche à ce dernier de vouloir "le pouvoir à tout prix". Il y a là comme un paradoxe. Certes, dans le PAF, il faut un certain courage pour proclamer aussi vertement ce qu'on pense mais l'audace n'a jamais garanti la pertinence du fond.
Pour autant, ce n'est pas son intime conviction sur le plan politique qui m'intéresse au premier chef, mais "Intime conviction", sa nouvelle émission, dont j'ai vu la deuxième diffusion. "Intime conviction" étant un concept qui renvoie à la cour d'assises - la promotion a été faite, peu ou prou, sur la caractéristique judiciaire -, j'ai été curieux de voir ce qu'il en était exactement et si, en particulier, ce spectacle télévisuel méritait de diviser les juristes.
Ma réponse est clairement négative. Cette émission - et je reprends les termes utilisés par le Président Sébastien lui-même puisqu'il joue le rôle du Président de la cour d'assises - est" un divertissement, un jeu de hasard, un jeu" et ce serait l'accabler que de prétendre chercher en elle une quelconque finalité pédagogique ou exemplaire. Elle ne concerne que le téléspectateur et en aucun cas le citoyen. Sur le plan criminel, elle contient un nombre incalculable d'erreurs, des plus bénignes aux plus graves et elle ne donne absolument pas une image fidèle, même adaptée pour l'audiovisuel, du tragique, de la gravité et du rituel de la cour d'assises.
Plus que l'intervention d'un jury composé de personnalités très inégales (Sarah Marshall !), la présence de deux véritables avocats pouvait en donner l'illusion. L'un se voyant attribuée la mission de l'avocat général, c'est dire que vraisemblablement, aucun magistrat n'a voulu s'impliquer dans cette entreprise dont le caractère est faussement hybride et à ce titre plus ridicule qu'éclairant. Qu'on me permette de dire que voir maître Gilbert Collard promu conseiller technique de l'émission n'a pas été pour me rassurer ou plutôt m'a confirmé que nous allions bien tomber en plein divertissement !
Il faut dire que, dans ce seul registre, j'ai trouvé l'émission remarquable. La qualité du scénario, l'habileté des pièges et des indices, la construction et l'intensité dramatiques, le talent des acteurs,  l'absence de vulgarité de Sébastien qui, s'il avait eu un autre look, aurait fait un Président tout à fait passable avec sa bonne voix et ses propos convenables, faisaient un spectacle qui maintenait le téléspectateur en haleine.
Mais le citoyen et le passionné de vérité judiciaire restaient totalement sur leur faim.
Alors que la structure du procès est si naturellement accordée à l'univers de la télévision qu'on pourrait concevoir une  infinité de projets  à la fois  sérieux  et  attractifs, fondés sur l'antagonisme des thèses et des discours, Patrick Sébastien a manqué une occasion et a fait regretter, pour les plus âgés d'entre nous,  "Messieurs les  jurés".  Le parti était inverse : celui du respect le  plus scrupuleux possible de  la cour d'assises et de son fonctionnement. 
J'ai cru comprendre que Patrick Sébastien n'était pas satisfait de l'audience. Il ne lui reste donc qu'à se remettre au travail et à imaginer autre chose.
Que le saltimbanque talentueux n'oublie pas le citoyen qu'il sait être et on aura une bonne télé !

L'impunité par le livre : saint Battisti !

Il y a eu tellement d'hyperboles sur le dernier livre de Battisti, préfacé par Bernard-Henry Lévy et postfacé par Fred Vargas, que, trop étant trop, on a le droit, ce me semble, de s'octroyer une petite rallonge dans l'indignation.
Certes, dans le climat intellectuel d'aujourd'hui, rien ne devrait plus étonner. Tout de même, je demeure saisi par une certaine qualité d'aveuglement. On ne voit rien parce qu'on ne veut rien voir et Battisti est devenu un saint parce qu'il vient d'écrire un livre où, avec la bonne foi totale que sa fuite démontre!, il décrit son parcours.
Qu'on ne s'y trompe pas. Lorsque les plus grands esprits justifiaient la terreur stalinienne, ils mettaient en oeuvre le même processus qui consiste à gommer l'atroce de la réalité pour pouvoir cultiver ses phantasmes. Pour Battisti, c'est pareil. Le matraquage que les médias facilitent et qui est à sens unique - la vérité du livre de Guillaume Perrault, préfacé par Gilles Martinet, n'a été diffusée sur aucun plateau de télévision - n'a pour but que d'instiller dans les têtes comme une évidence, qu'il serait inélégant d'oser rappeler devant une si belle âme les crimes commis en 1978 et 1979.
Ce qui m'a déterminé à jeter ma petite pierre dans cette eau infiniment calme du consensus à la fois snob et confortable, c'est qu'un Gilles Martin-Chauffier, dans Paris-Match, éprouve le besoin de quitter son registre habituel pour s'abandonner avec ivresse au culte de Battisti. A l'évidence, il ne connaît rien à l'affaire mais cela l'autorise - c'est classique - à écrire n'importe quoi sur le plan des faits et des charges. Plus gravement, un François Caviglioli ose écrire cette énormité dans le nouvel Observateur :" C'est un rêveur incapable de se servir d'une arme puisqu'il ne sait manier que des mots". Le surveillant-chef de la prison de Frioul, exécuté par le "Prolétaire armé pour le communisme" Battisti le 6 juin 1978, ne l'a pas été grâce à des mots. Le 16 février 1979 à Mestre, le boucher assassiné par le même et découvert par son fils horrifié n'a pas été massacré au moyen du langage.
Je me demande ce que François Caviglioli penserait de tueurs ou d'irresponsables, inspirés par une idéologie contraire à la sienne et qui justifieraient des actes inadmissibles parce que leur qualité d'écrivain les mettrait à l'abri du vulgaire et de la morale courante. Il sait bien qu'en 1978 et 1979, un jeune homme, engagé dans le terrorisme, peut tuer et que, bien plus tard, il pourra écrire. Et c'est le même. Les mots n'effacent pas le sang. Il me semble que, même dans un article, on a le devoir de peser le poids de ses formules au regard d'un passé certes éloigné mais qui ne se laisse pas rayer d'un trait de plume.
On va continuer à sanctifier Battisti. Tant qu'il sera en fuite. Son absence permet l'auréole.
Les procès qui l'ont condamné ont jugé ses actes.
Qu'on me pardonne de ne pas céder à la mythologie.

Le sauteur d'obstacle

Guy Drut a été champion olympique du 110 mètres haies. A ce titre, c'est un sportif qui a mérité la reconnaissance de la France.
S'étant engagé en politique sous l'égide bienveillante de Jacques Chirac, alors maire de Paris, Guy Drut fut ministre des Sports. Député UMP, il a été condamné en octobre 2005 par le tribunal correctionnel de Paris à quinze mois d'emprisonnement avec sursis et à 50000€ d'amende dans l'affaire des marchés publics de la région Ile-de-France. A la suite de cette sanction, Guy Drut s'est vu suspendu provisoirement de tous ses droits, prérogatives et fonctions attachés à la qualité de membre du CIO par la commission exécutive de cet organisme.

Le Président de la République vient de prendre en sa faveur une mesure d'amnistie individuelle en application d'une loi de 2002 qui la prévoit pour des services rendus à la nation, notamment sur le plan sportif.

Il est évidemment hors de question de discuter ce qui relève de la seule initiative et autorité du chef de l'Etat. Je voudrais seulement attirer l'attention sur certains points en amont de la mesure prise.

Je ne doute pas, d'abord, que le statut de sportif de haut niveau de Guy Drut lui ait déjà beaucoup bénéficié et dans son existence publique et sur le registre judiciaire. Qui peut penser, en particulier, que la condamnation de 2005 n'ait pas intégré la donnée de sa carrière exceptionnelle ? Force est d'admettre que certaines destinées sont privilégiées qui se voient créditées en permanence d'un succès certes remarquable mais ancien et conjoncturel.

Par ailleurs, et c'est plus choquant, Guy Drut n'a pas interjeté appel du jugement prononcé à son encontre mais a adressé directement une demande d'amnistie au Président de la République. Autrement dit, il a d'emblée reconnu la validité de la condamnation de 2005, n'a même pas cherché à faire réduire son quantum par la cour d'appel de Paris et a mis en oeuvre une démarche qui lui était facilitée, plus qu'à d'autres, par sa relation personnelle avec Jacques Chirac. Il y a là quelque chose qui, en dépit de son caractère apparemment normal, trouble l'esprit.

Enfin, ce qui ne laisse pas d'amplifier mon inquiétude en quelque sorte civique, c'est, une nouvelle fois, le peu d'incidence de la transgression de la morale publique sur le reste des activités d'une personne et les décisions qui y sont relatives. Je trouve navrante l'attitude qui, dans notre société, place la morale dans un coin retiré pour empêcher qu'elle puisse avoir la moindre influence, et en pleine lumière, sur le parcours de quelqu'un. Aucune indignation ni contestation ne se fait jour comme si, devant de telles dérives qui mettent l'éthique en quarantaine, tout le monde s'accordait sur un consensus ou indifférent ou désespéré. Rien n'est grave ou c'est devenu trop grave pour tenter quoi que ce soit.

Le CIO va retrouver Guy Drut et il sera sans aucun doute un membre actif et déterminé pour la cause sportive française.

Il a sauté sans aucune difficulté l'obstacle de sa condamnation de 2005.

De ma part, est-ce beaucoup de bruit pour rien ?

Il faut sauver le juge Van Ruymbeke !

Le comportement judiciaire de Renaud Van Ruymbeke (RVR), depuis sa révélation par le Canard enchaîné du 10 mai et sa confirmation par le magistrat, a suscité un intense débat juridique et, au-delà, citoyen. La justice est entrée dans les conversations quotidiennes et chacun, du spécialiste au profane, y est allé de son  analyse sur la rencontre de RVR avec  Gergorin dans les conditions que l'on sait et sur le secret jalousement et longuement gardé parce que la foi du Palais se devait d'être respectée.
RVR a été entendu notamment par le Président Magendie et je ne doute pas une seconde, connaissant ce magistrat et l'appréciant, que l'échange a dû être intense et fructueux et que RVR s'est sans doute vu opposer des arguments pertinents.
Mais, aujourd'hui, le problème n'est plus là.
Ce serait une grave erreur, de la part du garde des Sceaux, de saisir le Conseil supérieur de la magistrature à des fins disciplinaires.
RVR est un juge d'instruction de très haut niveau et une personnalité dont la loyauté et l'intégrité sont insoupçonnables. Surtout, et c'est un trait qui me touche particulièrement dans cette période où le pouvoir judiciaire n'est pas toujours maîtrisé à proportion même de son ampleur, ce magistrat a mis en oeuvre, dans les affaires dont il a eu la charge et que les médias ont rendu familières aux citoyens, une pratique de modération et d'équilibre. Eloigné de la frénésie de la détention provisoire, il n'est jamais tombé dans une forme de sadisme procédural que certains  collègues affectionnent.
Par ailleurs, même si le contexte politique de ces deux dossiers n'a peut-être pas l'incidence qu'on lui prête sur la gestion interne du judiciaire, force est d'admettre qu'il explique sans doute la rapidité et la gravité de ce qu'on prévoit à l'encontre du juge. Il me semblerait choquant qu'il devienne la victime collatérale d'enjeux d'une tout autre nature et qui le dépassent.
De plus, saisir le CSM, à supposer que l'initiative soit à approuver, ce que je ne crois absolument pas, ne pourrait constituer une démarche utile que si nous ne pouvions subodorer la présence d'un arrière-plan plus personnel que judiciaire, mêlant des membres du CSM au magistrat co-saisi avec RVR. Le Monde du 15 mai a évoqué le premier cette facette non négligeable.
Les réactions syndicales sont également très surprenantes. Elles manifestent que le cas de RVR échappe aux clivages traditionnels et que certains veulent "se payer" ce dernier pour des motifs inavouables. Que le syndicat de la magistrature le soutienne n'étonne pas mais qu'en revanche Dominique Barella, président de l'USM, s'obstine à l'attaquer alors qu'en général il défend, par corporatisme, tous, tout et n'importe quoi, ne laisse pas d'intriguer, surtout lorsque Valéry Turcey, ancien président de l'USM, va au secours vigoureusement, lui, de RVR.
Enfin, le garde des Sceaux dont la lucidité politique n'est pas la moindre qualité, percevra que l'attitude de RVR, si elle est diversement appréciée sur le plan judiciaire, serait de nature à rassembler la magistrature, toutes tendances confondues, dans un même refus si du disciplinaire était envisagé contre elle. Trop serait trop. RVR deviendrait réellement une victime sacrifiée sur l'autel du politique et personne ne l'accepterait chez nous.
Qu'on ne voie pas dans mon propos l'illustration de ce qui est  souvent reproché aux magistrats et qui relèverait d'une apologie mécanique par solidarité.
Je voudrais seulement qu'on rende justice à RVR. Un grand magistrat. On n'en a pas tant !

Morale, magouilles et médias

Cet épisode est plus signifiant qu'on ne le croit. Dérisoire, il  va être méprisé par  les intellectuels ou demeurera  inconnu d'eux. Il concerne la désignation comme titulaire de Barthez, au lieu de Coupet, comme gardien de l'équipe de France de football pour la Coupe du monde en Allemagne. Fou de foot et de Lyon, j'ai procédé à ma sélection, à l'instar des 60 millions de sélectionneurs français...  Coupet, bien sûr, était dans les buts et c'est Barthez, contre mon désir, qui a été choisi ! Il faut croire qu'il y a des postes acquis comme il y a des droits acquis. L'immobilisme frappe partout. Ce qui m'a inquiété ce matin en écoutant les commentaires des journalistes sportifs, c'est que je n'en ai entendu qu'un seul, Dominique Grimaud, critiquer le choix de Barthez au nom de la morale. Ce goal avait craché sur un arbitre, s'était à peine excusé et avait dû effectuer un travail d'interêt général. Apparemment, le sélectionneur n'a pas été effleuré une seconde par le fait que le comportement exemplaire d'un Coupet devait représenter une raison fondamentale pour l'élire et donc donner de la France sportive une belle image. La morale, connais pas. Un luxe inutile.
François Fillon a déclaré il y a quelque temps que 2007 serait l'année de la justice. Avec l'exigence morale, sans aucun doute. Cette intuition est renforcée chaque jour davantage par ce qui se passe et qui amplifie le délitement politique, le malaise judiciaire, la frénésie médiatique et l'incompréhension citoyenne. On est arrivé à un point où on attend avec impatience ce qu'on va lire dans les journaux, non parce que miraculeusement on espérerait une éclaircie mais pour se persuader que le pire de chaque jour sera dépassé le lendemain. Et il le sera. Force est de devoir reconnaître la maestria avec laquelle la plupart des médias, notamment le journal le Monde, orchestrent cette dramatisation de l'information.
On ne se dit pas, sauf si on est hypocrite, que trop c'est trop parce qu'on sait bien, aussi nauséeux que soit le feuilleton, qu'il permettra de mieux appréhender l'avenir et d'orienter ses choix personnels. Les acteurs de ces navrantes péripéties judiciaro-politiques, surtout les politiques, ont cherché il y a quelques jours à allumer des contre-feux classiques. Le principal étant celui qui sert quand la situation devient insaisissable et, de ce fait, lourde de menaces : c'est la faute aux médias.
Avant, tendons l'oreille une seconde. Il y a la réaction de monsieur tout le monde qui n'est pas loin d'affirmer, un peu lassé tout de même, que c'est beaucoup de bruit pour rien et qu'il faudrait revenir aux choses sérieuses. Il y a la réaction plus technique de quelques blasés, politologues, sociologues et autres qui viennent doctement nous reprocher de nous passionner pour Clearstream qui n'est qu'un écran de fumée destiné à nous détourner des vrais sujets, du chômage et de la politique internationale.
Mais, bêtement sans aucun doute, on continue à trouver beaucoup d'intérêt à ce leurre !
Les médias seraient coupables parce que, depuis deux semaines maintenant, ils offrent les rebondissements d'une affaire, d'un dossier d'instruction, chaque jour, comme si nous y étions. Gergorin, le général Rondot sont devenus des familiers et le Premier ministre campe pratiquement dans nos foyers. Le Monde s'arrache et je me prends à le parcourir avec une fièvre que je n'avais plus éprouvée depuis longtemps. Cela tombe bien : depuis le départ d'Edwy Plenel, il touche à l'excellence.
Les médias ne sont responsables de rien. En ma qualité de magistrat, je ne peux pas approuver les violations du secret de l'enquête et de l'instruction mais il n'empêche que je trouve déplacé et inélégant le processus de dérivation qui cherche à se mettre en place. Les journaux créeraient les nouvelles dont ils nous informent, et l'agitation autour d'elles. Il est normal qu'ils rendent compte d'événements que leurs protagonistes jugent naturellement dérisoires mais qui ne  le sont pas au regard de la justice et pour la démocratie.
Pour ma  part, j'avoue que ce serait un cauchemar de me retrouver dans un pays où nous serions privés, en dépit de son caractère et de ses rebondissements  préoccupants, de cette histoire qui nous dit beaucoup. Certes, elle ne relève pas de la politique mondiale et ne fait pas baisser le chômage. Mais sa connaissance éclaire et alerte.
Un an avant une élection présidentielle, les médias auraient-ils même eu le droit de limiter leur impérialisme légitime, celui qui les conduit à soulever les chapes de silence, à révéler les secrets et à mettre en lumière les comportements authentiques de nos dirigeants ?
En 2006, ils ont raison de nous emmener visiter les coulisses.

Entracte

Excellente nouvelle annoncée par TF1. Anne-Sophie Lapix, pour laquelle j'ai toujours eu un faible médiatique lorsqu'elle informait sur LCI, va remplacer au journal de 20 heures Claire Chazal durant les vacances. Dans le bruit et la fureur du monde, le désordre étourdissant de notre société et le délitement angoissant du politique, une hirondelle parvient tout de même à voler. Enfin une présentatrice qui va savoir poser de vraies questions et qui comprendra ce qu'elle dira , lira ou entendra ! Que PPDA ne m'en veuille sur aucun plan, lui qui domine!

Si proches et si lointains

Jamais, en un trait de temps, on n'a vu l'actualité réunir de manière aussi éclatante et contrastée des affaires montrant toute l'étendue de la palette pénale.
Clearstream ou la sophistication de la malhonnêteté, du faux et de la dénonciation calomnieuse, le byzantinisme de procédés où le judiciaire a risqué de s'égarer lui-même, l'intelligence dévoyée et des manipulations de haute volée ou de basse envergure. Madisson et Mathias, la mort de deux très jeunes enfants dont l'un a été violé et apparemment pas l'autre, une noyade et un étouffement, des crimes de brutalité et de sauvagerie, les pulsions élémentaires d'une humanité qui tranche le fil des vies comme si la respiration de l'enfance n'était rien de plus qu'un misérable souffle.
Loin de moi l'idée absurde de comparer les délits avec les crimes, le comble de la rouerie avec l'extrémité de l'agression. Dans les deux situations, une magistrature remarquable donne d'elle une image qui ne peut que rassurer le citoyen, et c'est déjà beaucoup.
Surtout, créant une distance avec ce qui constitue mon existence professionnelle, je suis stupéfié par l'incroyable richesse, la formidable intensité de ce métier, de cette passion de comprendre l'humain et ses dérives, de cette volonté de sanctionner le pire pour préserver le meilleur. Le magistrat est amené, sans cesse, à épouser tous les méandres de l'existence, à apprivoiser la sauvagerie pour l'analyser, à ne pas être dupe de la finesse d'esprit pour ne pas se laisser séduire, à contempler froidement , avec une émotion cachée, les chiffres et le sang, les listing et les morts.
Il n'est pas de véritable juge qui ne se dise, une seconde, qu'il voudrait être ce mis en examen pour que rien de celui-ci ne lui échappe.
Le magistrat est si proche et, à la fois, si lointain. Fraternel et étranger.
Simenon disait de Maigret qu'il raccommodait les destinées humaines.
La justice, ce peut être cela aussi. Tenir les deux bouts de la chaîne. N'avoir pas une vision hémiplégique de la politique et de la société.
Un humanisme rigoureux et vigoureux. Une démocratie qui se défend sans se renier.
Une ambition pour demain.

Responsabilité : avantage à la magistrature !

Participant récemment à un colloque sur la réforme de la justice, j'ai senti une forte adhésion du public lorsque j'ai dénoncé  le corporatisme des magistrats et souhaité un régime de responsabilité accrue pour eux, pour nous. Outreau a permis à ce discours hier très minoritaire de devenir non seulement audible mais respecté.
J'en veux pour preuve que le Conseil supérieur de la  magistrature (CSM), dont les jours sont comptés, je l'espère, dans sa composition actuelle, a éprouvé le besoin de publier un recueil des 201 sanctions prises depuis depuis 1959, dont les deux tiers depuis le début des années 90. Le nombre des procédures a nettement augmenté depuis 2001, année à partir de laquelle le droit de saisine a été élargi du garde des Sceaux aux chefs de cour d'appel.
Ce qui m'intéresse, ce n'est pas la  nature des sanctions disciplinaires mais le fait qu'aujourd'hui, le CSM a tellement peur d'être taxé de faiblesse à l'égard d'agissements professionnels contestables qu'il prend les devants et se justifie en présentant son bilan.
Cela me fait plaisir. Non par une sorte de masochisme qui me ferait souhaiter à notre encontre des fourches caudines toujours plus contraignantes, ni par sadisme, à cause du bonheur pervers de voir réprimander des collègues. Je suis ravi, au contraire, de cette avancée du CSM qui rend hommage à l'intense débat qui se déroule depuis des mois, depuis plus longtemps même puisque c'est Nicolas Sarkozy qui l'a véritablement lancé après la terrible mort de Nelly Cremel.
La magistrature si lente à réagir, si rétive en d'autres circonstances, a fait du chemin. Elle a même approuvé la création d'une commission chargée d'examiner de nouvelles modalités de responsabilité, notamment au regard de la grossière erreur d'appréciation. Elle a sans doute compris que son pouvoir se devait d'avoir sa contrepartie.
Il me semble que je suis suffisamment exigeant à l'égard de mon monde professionnel pour pouvoir dire que, sur ce plan capital, je suis fier de lui. Certes, il avait tant de retard que son mérite peut sembler bien mince.
A juste titre, on n'a cessé de réclamer des magistrats qu'ils rendent des comptes au cas où ils auraient failli. Ceux-ci ne discutent plus la légitimité de cette obligation qui pèse sur eux. Ils attendent.
D'ailleurs, une question, juste une. Les politiques qui ont échoué, les intellectuels qui se sont gravement trompés, les chefs d'entreprise qui ont démérité, les journalistes qui se sont fourvoyés, si je ne m'abuse, sont toujours en place, tiennent le haut du pavé. Dans le pire des cas, on ne leur demande que de reconnaître qu'ils ont fauté. Un petit coup de télé et c'est vite effacé.
Alors, qu'au moins ce procès-là, on ne le fasse pas à la  magistrature. Pour la responsabilité, elle n'a de leçons à recevoir de personne.
Pour une fois, elle est en avance sur la société.

Après la bataille

J'avoue que j'ai un peu honte.
Lorsque j'ai lu dans le Nouvel Observateur que l'administrateur de la Comédie française Marcel Bozonnet avait déprogrammé une pièce de Peter Handke parce que celui-ci avait assisté aux obsèques de Milosevic et avait tenu certains propos, mon premier mouvement a été de contentement. N'ayant pas de sympathie particulière pour cet écrivain autrichien que je ne connaissais qu'au travers d'interviews et ne nourrissant aucune dilection pour le Président serbe, dans l'instant j'avais trouvé évidente l'initiative de Marcel Bozonnet. Mais avec quelque chose qui me gênait tout de même, sans que j'ose l'exprimer de suite.
Dès le lendemain, avant que la polémique naisse et s'enfle au point de mettre en mauvaise posture le censeur, j'ai perçu le choquant de cette décision unilatérale qui revenait à faire dépendre un engagement culturel, un spectacle prévu, de la subjectivité et du bon vouloir de quelqu'un qui confondait les genres. La dictature d'une pensée unique qui s'arroge droit de vie ou de mort sur une oeuvre. Je ne vois pas, en effet, au nom de quoi la participation à des obsèques, le mort serait-il la personne la plus odieuse du monde, justifierait l'annulation d'une entreprise théatrâle, d'une pièce choisie selon les critères habituels à la Comédie Française. C'est un acte de censure à la fois indiscutable et incompréhensible car ce sur quoi il s'appuie n'a aucun rapport intellectuel avec l'interdiction. Aucune relation ne peut être faite entre la démarche personnelle d'Handke et l'avanie scandaleuse qui lui est infligée. Cette dernière est d'autant plus mal venue que la position politique d'Handke au sujet de la Serbie et de Milosevic était déjà non seulement minoritaire mais étouffée par des médias acquis à la thèse contraire dominante.
Quant à la dégradation du lien entre Bozonnet et l'écrivain, qui ne mettrait pas le premier à l'aise lors du travail en commun, quel étrange argument ! La Comédie Française n'appartient pas à Marcel Bozonnet. Il faut espérer qu'une pièce est distinguée parce qu'elle est susceptible de plaire au-delà de l'administrateur. Le ministre de la Culture va recevoir Peter Handke. Je souhaite que, pour une fois, une rencontre fasse reculer la censure.
Je ne peux pas m'empêcher de comparer cette affaire avec la publication du livre de Battisti. En toute bonne conscience, un éditeur fait paraître le récit d'une personne en fuite à laquelle, selon les justices italienne et  française, des crimes infiniment graves peuvent être reprochés. Médiatisation à outrance de ce "coup".
Handke est puni pour avoir assisté à un enterrement. Bozonnet remplace la justice. La pièce est retirée du programme.
Il n'y a pas quelque chose qui cloche ?
Quand on arrive après la bataille, on a toujours un peu honte.