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« mai 2006 | Accueil | juillet 2006 »

Libé tout de même !

Bien sûr qu'un monde sans Libé est possible. Et un monde sans l'Huma.
Mais un monde sans Libé serait-il souhaitable ? A mon grand regret, je dois répondre par la négative.
Je n'irais pas, invoquant le pluralisme de la presse, développer des considérations abstraites et généreuses sur, sur et sur... Ce serait facile, confortable mais malhonnête. Car ce n'est pas ce grand principe de vertu démocratique qui détermine profondément le choix du lecteur. On ne lit jamais un journal parce qu'on voudrait le sauver. Et, vous l'avez compris, il y a des publications dont l'absence dans l'espace médiatique ne me gênerait pas.
Alors, pourquoi pas Libé ? Pourquoi, en dépit de tout, ce lien et cette exaspération délicieuse, comme un mal de tête dont on souhaiterait la présence constante ?
Je n'ai pas signé la pétition pour Libé. D'abord, on ne me l'a pas demandé. Ensuite, j'ai une sainte horreur des pétitions et des pétitionnaires compulsifs même si dans le lot il y en a au moins deux que j'aime bien. Enfin, je trouve que ce texte de soutien à Libé est trop complaisant derrière l'apparente objectivité tendre qu'il affiche. Beaucoup des signataires sont si naturellement accordés à l'esprit Libé que les rejoindre me serait apparu comme un acte de masochisme pur.
Mais pourquoi Libé, malgré tout ?
Parce que je me souviens des années 1985 où j'ai requis dans un procès que Le Pen avait intenté et où j'avais soutenu la bonne foi de Libé. Je me rappelle Le Pen ayant tout fait pour entraver le cours de l'audience. Serge July pas loin de moi, Le Pen tout près, j'ai le regard d'Holeindre fixé sur moi comme une arme. Lors de mes réquisitions, la pensée coule d'évidence et le droit l'habille aisément. J'en déduis que la cause que je défends est juste. Et maître Leclerc, en face, ne me démentira pas. Quand tout est fini au bout de ces deux journées, j'éprouve un sentiment d'épuisement heureux et de plénitude intellectuelle, miracle du droit de la presse qui vous fait plonger dans le byzantinisme le plus sophistiqué et l'Histoire la plus proche, parfois, et la plus passionnante.
Parce que j'étais âgé de 42 ans et que Libé me les remet en mémoire.
Parce que le temps qui passe est chargé de souvenirs qui, pour le pire et le meilleur, sont parfumés ou plombés par Libé. Parce qu'en 80 je vitupère la loi Sécurité et Liberté dans ce journal, et le garde des Sceaux de l'époque avec elle, et qu'on me laisse goûter deux années de plus l'atmosphère judiciaire de Bobigny.
Parce que j'ai connu Hennion et Millet.
Parce que Philippe Lançon y écrit.
Parce que les pages culturelles sont ridicules à force de préciosité moderniste et  d'esthétique homosexuelle.
Parce que Serge July a su écrire les plus formidables édito politiques qui soient avant d'être trop présent à la télé. Télé ou Libé, il fallait choisir.
Parce que beaucoup de ses journalistes sont agaçants.
Parce qu'ils sont passionnés par le judiciaire mais n'aiment rien tant que ceux qui se payent la  police et la justice.
Parce qu'ils choisissent leurs victimes.
Parce que, déformant souvent la réalité, ils nous parlent d'eux et de leurs états d'âme.
Parce que, grâce à Libé, je sais exactement ce que je combats.
Parce que, dans les pages société, il n'y a jamais de surprise et qu'elle est toujours mauvaise.
Parce que Libé vous aide à ne jamais vous pousser du col.
Parce que j'ai eu droit à un portrait en dernière page  et que je me suis demandé de qui il était question.
Parce que Coignard m'a agressé et que j'ai riposté et que c'était bon.
Parce que Pierre Marcelle est à la fois insupportable et irremplaçable. Il est le seul qui ose écrire certaines choses. Malheureusement, il est le seul qui ose en écrire d'autres.
Parce que Libé a fait l'interview la plus excitante de Nicolas Sarkozy. Pour une fois, on est sortis du ronron à la française et devinez qui a gagné ?
Parce que je l'ai beaucoup lu, que je ne le lis plus mais que j'ai des tentations de le relire.
Parce que l'acidité, même systématique, la provocation, même chronique, la désinvolture, même organisée, me tapent sur les nerfs et, en même temps, me manquent.
Parce que Libé non seulement ne renvoie pas les ascenseurs mais empêche qu'ils bougent.
Parce que Le Pen moquait "le long cri amoureux" du substitut Bilger de l'époque pour Libé et que j'ai de l'indulgence pour le magistrat d'alors.
Parce que Libé m'indigne. Parce que j'ai envie de leur écrire mais qu'ils ne répondent jamais. C'est normal, le goût du désordre ils connaissent.
Parce que j'en ai marre d'eux.
Parce que je voudrais arracher Libé de mon esprit mais qu'y parvenir serait aborder des rivages préoccupants à force d'atonie et de sérénité.
Parce que j'existe.
Parce que Libé existe.
Qu'on n'y peut rien, que c'est comme ça.
Un monde sans "Libé" n'est pas souhaitable.

L'embarras du choix

Demain matin, je requiers dans le procès en appel d'Emile Louis. La tête pleine de ce que j'ai l'intention de dire pour convaincre la cour et les jurés, je ne peux pas cependant m'empêcher de penser à ce blog, aux projets de notes qui foisonnent dans mon cerveau et à la difficulté de choisir un thème qui corresponde à l'objet que j'avais déterminé  initialement.
Là réside le problème fondamental pour le magistrat que je suis.
Interrogation d'autant plus lancinante que l'actualité récente offre, sur tous les plans, une diversité de sujets qui vont du fait divers le plus quotidien aux anomalies judiciaires les plus criantes, des piètres prestations sportives françaises en dépit des (ou à cause des ?) cocoricos aux soubresauts politiques d'une fin de règne, de l'effervescence médiatique aux débats de société sur, par exemple, la place à donner à l'homosexualité non pas dans les appréciations personnelles qui imposent la tolérance mais dans les structures qui impliquent un certain type d'organisation, de comportement et de stabilité. Aucune de ces pistes ne serait inintéressante mais toutes sont dangereuses pour un professionnel de justice.
Parler de la mort de cette personne âgée qui décèdera peu de temps après avoir poursuivi un groupe de jeunes qui lui avaient pris son chapeau dépasserait, pour pouvoir être traité correctement, la simple analyse de cet incident si révélateur de l'état de nos moeurs actuelles. Il faudrait aborder, de manière plus vaste et forcément plus partisane, la dégradation des valeurs, la déliquescence de la vie collective et l'abandon de cette politesse du vivre ensemble sans laquelle  l'Etat n'est qu'un artifice institutionnel qu'on pose, pour l'étouffer, sur un désordre de moins en moins créateur et de plus en plus préoccupant. Evoquer l'affaire Jean-Luc Blanche, cet accusé placé sous contrôle judiciaire et qui en profite pour commettre d'autres viols, conduirait à mettre en cause  une grave aberration judiciaire, à souligner l'urgence d'un nouveau dispositif pour la responsabilité des magistrats et à  réintroduire dans la discussion Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal.  Je pourrais, demeurant apparemment dans mon champ de réflexion,  approuver cette dernière lorsqu'elle énonce l'évidence qu'il faut expulser les délinquants les plus dangereux, évidence qui a pourtant tellement bouleversé le parti socialiste. Même prudent, je serais contraint de m'engager sur des chemins  politiques qui certes me passionneraient mais seraient susceptibles de me mettre en porte-à-faux.
Pas vis à vis de moi-même. Car, traitant n'importe quel thème, si je me risquais à abolir les frontières que je me suis fixé et qui sont, sur le plan intellectuel et social, ductiles et fluctuantes, je saurais que mon inspiration demeurerait non pas partisane, orientée, bêtement militante mais avec seulement ce zeste de passion sans lequel il m'est impossible d'écrire et de penser.
Mais vous, mes visiteurs, vous me feriez immédiatement le reproche d'avoir franchi la ligne jaune.
Difficile de réfléchir et de s'exprimer quand, dans la surabondance multiforme des informations, on doit écarter tout ce qui pourrait faire de vous un citoyen avec ses choix, sa volonté d'avenir et ses détestations.
Difficile de rédiger une note quand on n'a  pas le droit évidemment de mettre en cause le président de la République, le Premier ministre, le gouvernement, l'opposition, difficile de vous soumettre un point de vue ayant réduit la diversité du terreau quotidien à presque rien, difficile, avant de vous envoyer un message, de devoir peser sa légitimité, sa normalité, sa compatibilité avec ma condition de magistrat.
Et encore ai-je la chance d'être avocat général aux assises où l'appréhension criminelle est peu concernée par les présupposés d'une politique militante. En général, le crime est odieux. Ce n'est pas comme certains magistrats qui développaient, il y a quelques années, une telle haine du patronat que judiciairement, les patrons n'avaient aucune chance devant eux !
Ne prenez surtout pas cette note pour du défaitisme. Une sorte de blog dans le blog ?

Le droit à la tranquillité

Non, je ne cherche pas un prétexte pour parler de la Coupe du monde et, pour l'instant, de la grisaille et de l'ennui français. J'ai simplement envie, au regard de mon expérience quotidienne qui, le soir, me fait revenir en autobus chez moi, de m'interroger sur le phénomène contemporain de la communication abusive. Celle-ci est également illustrée, si je puis dire, par la retransmission des matchs de football et les commentaires qui les accompagnent. Je pourrais parler de toutes les chaînes de télévision concernées mais je m'en tiendrai à TF1 et au trio qui officie.
Dans l'autobus, où les règles élémentaires de politesse ne sont plus respectées - combien de jeunes gens restent sereinement assis devant des personnes âgées debout -, chacun s'enferme dans son petit monde où le portable devient magique pour soi et une plaie pour autrui. Les mêmes qui, dans leur existence, seraient incapables de proférer le moindre mot sur leur univers intime n'hésitent pas, dans cette cohue "solitaire", à parler si fort et à entretenir un inconnu de sujets si privés qu'autrui ne peut qu'en être gêné. C'est un exemple éclairant de cette tendance consistant à multiplier les échanges parce qu'en profondeur, ils ne renvoient plus à rien d'authentique. Lorsqu'on se sert ainsi de son portable, stimulé par la présence des autres à côté de soi et qu'on leur impose des récits dont l'impudeur ou le dérisoire sont la marque, je ne peux pas croire qu'on ait la prétention de nouer un dialogue. C'est une provocation, l'irruption de la grossièreté dans un monde qui déjà ne la refuse plus par principe, c'est l'illusion d'une communauté qui accomplit un geste commun mais tourné vers ailleurs. J'ai envie, alors, de crier mon droit à la tranquillité, à une solitude à laquelle on offrirait le bénéfice du respect. Nous n'avons pas besoin en permanence de la comédie de la parole, du toc de l'échange et du simulacre de la convivialité. On a le droit, quelques instants, de respirer dans la paix, en s'écoutant soi-même ou en répondant à une envie sincère de dialogue.
Sur TF1, alors que les images nous parlent et qu'elles ont une force infiniment plus impressionnante que le tintamarre sonore et la volubilité ridicule des commentateurs, on nous contraint de subir, au lieu d'avoir le droit de regarder tranquillement et en paix n'importe quelle action de jeu, une profusion de paroles croisées mêlant la périphrase de l'image à des données techniques et à des banalités sur le climat ou la psychologie des joueurs, tout à fait affligeantes et parfois dans un français très approximatif. S'ils savaient comme le téléspectateur qui s'y connaît un peu préfèrerait écouter les images, non seulement les voir mais les entendre parler, de la même manière qu'il aimerait, lors des matchs de tennis et lors des échanges, qu'on ne lui gâte pas la qualité vivante du jeu par des murmures ou des appréciations déplacées.
Devant sa télévision aussi, on a le droit à la tranquillité. Qui a pu ainsi laisser croire, sinon le cours d'une société d'autant plus enivrée de bruit et de relationnel qu'elle a perdu tout sens véritable de l'écoute d'autrui, qu'on a besoin de commentaires et d'apparences ?  Et ils se mettent à trois pour nous répéter absurdement une réalité qui parle d'elle-même !
C'est devenu inéluctable, je le crains. Comme on ne se parle plus, on parle au portable. Comme on n'écrit plus, on communique par mails. Comme on ne sait plus regarder et qu'on a la flemme de juger par soi-même, on écoute des commentateurs épuisants.
C'est pour cela que j'aime couper le son et mettre de la musique à la place. Le spectacle n'y perd rien et l'image m'est restituée dans sa nudité et sa vigueur. Elle dit plus que les malheureux mots dont on nous accable.
Interdiction des portables dans les autobus. Interdiction des commentaires surabondants. Une véritable communication humaine. La paix, la tranquillité et le silence. Ce serait formidable, non?

Indifférence zéro !

Au-delà des philosophies pénales antagonistes, l'une privilégiant la défense de la société, l'autre les droits de l'homme, on entend souvent évoquer la nécessité de la "tolérance zéro". Si celle-ci signifie que toute infraction est détestable, comment ne pas souscrire à une telle exigence ! Si elle veut laisser croire que dans la pratique judiciaire actuelle il serait possible de donner une réponse pénale à toutes les transgressions, des plus dérisoires aux plus graves, elle n'est pas réaliste. Certes, ce serait l'idéal que de pouvoir mettre en oeuvre,sur le plan national, ce qui avait fait le formidable succès de Giuliani quand, maire de New-York, il avait fait reculer drastiquement la délinquance et la criminalité. La moindre dégradation, l'incivilité la plus minime, le vol comme l'agression, le crime, toutes les formes que la modernité dévoyée sait revêtir pour troubler, déranger, blesser ou tuer, étaient combattus dans l'instant et la riposte de l'autorité de police se rapportait, sans discriminer, à tout ce dont on l'avisait ou qu'elle constatait par elle-même.
Loin de constituer un monde étouffant, cette politique cohérente, respectueuse du citoyen,  créait un univers d'ordre et avait évidemment des effets positifs sur la qualité de la communauté  au sein de laquelle elle s'appliquait. Peut-être convient-il d'insister sur  les heureuses conséquences humaines de ces batailles pour la tranquillité publique car, trop souvent, on met l'accent sur leur caractère prétendument sommaire et destructeur. Alors qu'au contraire elles permettent l'instauration ou la restauration d'un fragment de vie civilisée.
Puisqu'on ne peut pas aboutir à une telle rigueur dans notre pays, puisqu'il serait vain et malhonnête de le faire accroire aux citoyens, promettons au moins ce que nous sommes sûrs de pouvoir tenir. Négligeons la tolérance zéro - inconcevable - et attachons-nous plutôt à l'indifférence zéro.
Pourquoi ne pas se fixer pour règle, police, gendarmerie et justice, de donner signe et d'adresser message à tous ceux qui font appel à nous pour se plaindre ou s'informer ? J'ai pu remarquer à quel point la simple expédition d'un courrier était vécue comme une marque de respect et une preuve d'urbanité. Les institutions d'ordre et d'autorité se grandiraient en ne laissant aucune demande en suspens, en informant les particuliers de tout ce qui les concerne. Il n'est pas normal que la plupart du temps il y ait du vide et de l'absence comme si notre devoir n'était pas d'aviser, d'informer, de répondre ou de poursuivre.
L'accusé de réception, dans tous les sens du terme, doit redevenir d'actualité.
Le citoyen n'attend pas forcément de grandes choses de la part de ceux qu'ils consultent ou requièrent. Il désire un écho, il souhaite de la courtoisie, un écrit ou un coup de téléphone. Il ne veut pas être traité comme quantité négligeable. Il veut exister.
L'indifférence zéro, ce serait de ne jamais donner le silence comme réponse à la requête, quels que soient son objet et son importance.
En matière pénale, la société se dirait au moins qu'elle est écoutée. Qu'on lui fait l'honneur d'une relation. La démocratie, c'est sans doute d'abord cela. Cette révérence élémentaire, ce service basique. Cette conscience du lien.

Les citoyens au service de la justice

En l'espace de quelques jours, l'Inspection des services judiciaires a remis son rapport au garde des Sceaux sur l'affaire d'Outreau en concluant à l'absence de faute disciplinaire, Nicolas Sarkozy s'est indigné devant cette analyse, de multiples protestations notamment des acquittés et  d'avocats ont éclaté, Pascal Clément a décidé de saisir le Conseil supérieur de la magistrature (CSM) et les syndicats de magistrats ont dénoncé cette initiative.
J'ai lu le rapport de l'inspection et on ne peut pas nier qu'il s'agit, techniquement, d'un remarquable travail descriptif qui donne une idée très complète de la procédure d'Outreau, de ses péripéties saillantes et du rôle de chaque magistrat, seul ou inséré dans une collégialité. Les dysfonctionnements sont mis en évidence. Les critiques formulées par les avocats contre le juge d'instruction et la Chambre de l'instruction sont examinées et pesées. Un certain nombre d'orientations sont proposées qui, peu ou prou, rejoignent celles de la commission Vallini-Houillon. Et puis ?
D'où vient qu'en dépit de ce que je viens d'énoncer et qui est incontestable pour tout lecteur de bonne foi, on demeure sur sa faim ? Comme si cet inventaire ne suffisait pas à satisfaire l'attente passionnée de ceux qui espéraient une réflexion plus libre et plus profonde.
Plus libre d'abord. On sent à chaque page la volonté de ne pas porter atteinte trop rudement à la hiérarchie - que ce soit celle du Parquet général et de la Chancellerie ou celle du siège et de la Chambre de l'instruction -. Il n'y a pas la même retenue au bénéfice du juge Burgaud et du procureur Lesigne. Alors que la première pouvait pourtant profiter du recul, du retrait, de la distance et du nombre pour s'obliger à la lucidité, les seconds, englués dans une réalité immédiate et la maîtrisant sans doute mal, étaient incapables de porter un regard critique sur leur activité.
Plus profonde surtout. Au-delà de propositions qui, depuis peu, étaient dans l'air du temps judiciaire, il aurait fallu des avancées plus significatives de l'inspection. Elle savait bien, et pour ma part, avec d'autres, je l'avais observé d'emblée, que dans notre système actuel de responsabilité aucune faute disciplinaire ne pourrait être retenue contre les magistrats étant intervenus à plusieurs niveaux dans cette procédure. Elle aurait pu et du, cependant, pour éviter l'insoutenable paradoxe d'un désastre collectif risquant de se trouver impuni, engager la réflexion sur des chemins nouveaux. Elle s'est cantonnée, non sans un certain courage dans le climat actuel, à une perception classique et a refusé, par exemple, une mise en cause globale qui n'aurait pas été absurde puisque les carences singulières cumulées ont entraîné le sinistre dans sa totalité.
Ce qui clairement l'a entravée sur le plan intellectuel, c'est, d'une part, la crainte de voir des fautes disciplinaires dans des comportements qui, pour certains, relevaient de la justice ordinaire. Innovant, elle aurait ouvert une brèche  et fait peser sur la quotidienneté judiciaire une épée de Damoclès. D'autre part, c'est une conception très restrictive, même dans le schéma traditionnel, de ce que peut être un comportement fautif. Celui-ci, certes, peut être inspiré par une volonté de porter atteinte aux droits de la défense mais il me semble qu'il conviendrait d'élargir le champ de l'appréhension en acceptant l'idée de pratiques intrinsèquement absurdes, négligentes ou erratiques.
Tout naturellement, comme l'inspection n'a pas mesuré qu'il n'est de bonne technique sans intuition politique, son rapport est apparu scandaleux, comme une provocation. Alors qu'il est surtout frileux, confit devant l'indépendance du siège et respectueux de la liberté juridictionnelle, même la plus aberrante à la longue. L'inspection, au fond, n'a rien compris à l'opinion publique au nom de laquelle le garde des Sceaux l'a saisie.
Pascal Clément, devant cet émoi si justifié, et en politique qu''il est, a décidé de confier cette lourde charge au CSM. Comme pour l'inspection, on peut se demander si le judiciaire (même assisté) est la meilleure structure possible pour évaluer le judiciaire qui a défailli. Mais présumons le meilleur. Espérons que le CSM, loin des corporatismes qui nous plombent, dominant cette inaptitude à inventer au-delà de nos frontières petitement et jalousement définies, saura offrir aux citoyens, en leur montrant la difficulté de la tâche, une vision nouvelle de la responsabilité judiciaire. Ne pourrait-on concevoir de décréter faute disciplinaire, au gré des nombreuses apparences que cette perversion saura présenter, toute technique d'où, à l'évidence, l'humanité aura été exclue ? Il convient qu'on en finisse, une fois pour toutes, avec cette lamentable schizophrénie qui met la technique d'un côté et l'humain de l'autre alors que la première n'est efficiente que si elle intègre le second. Il ne s'agit pas de donner au citoyen une faute disciplinaire comme un os  à ronger, pour le distraire.
Force est de reconnaître que si la justice doit être au service des citoyens, dans cette affaire ce sont les citoyens qui ont été au service de la justice. C'est parce qu'ils sont présents et qu'ils protestent,  c'est parce qu'ils ne comprennent pas nos fausses évidences et nos mystérieuses raisons que la justice, sa réflexion, sa repentance progressent. Sans eux, point de commission parlementaire, sans eux, pas de saisine du CSM.
Sans eux, pas de justice.   

La justice est-elle de gauche ?

Le titre est volontairement provocateur mais correspond à l'impression qui se dégage de la consultation de la plupart des médias. Récemment, certes dans le  nouvel Observateur, on a eu droit à la fois à un "coup de gueule" de Noël  Mamère  comparant les  banlieues à des "territoires occupés" par le pouvoir de droite et à la tribune de  Robert Badinter  concluant, derrière l'apparente objectivité du  propos, à la nécessité " d'escamoter pour l'opinion publique le triste bilan de la législature".
Il y a d'abord le poids des personnalités. Certaines, surtout l'ancien garde des Sceaux et  actuel sénateur socialiste, ont toujours su et pu bénéficier d'une ambiguïté tenant à la diversité de leur carrière. Professeur et ancien Président du Conseil constitutionnel, il apparaît comme " un sage" alors qu'homme politique, il ne répugne pas à attaquer l'adversaire et à défendre son propre bilan de ministre. Mais il est écouté comme s'il était pur esprit détaché des contingences partisanes. Il est sans cesse crédité de l'abolition heureuse de la peine de mort, due au courage du Président Mitterrand et votée par une représentation nationale au-delà des clivages traditionnels. On a l'impression que, depuis, Robert Badinter est devenu intouchable et que par sa bouche la gauche judiciaire ne cesse d'exprimer non seulement sa vérité mais l'évidence susceptible de convaincre naturellement l'ensemble des citoyens. Pourtant, il est si schématique de prétendre que la peine de mort était à droite et l'abolition à gauche. Mais cette appropriation d'une pensée humaniste rejoint une tendance où, sur tous les plans, la droite s'est vue dénier son attachement à des principes que la gauche a redoutablement privatisés. L'universel de la justice ne relevait pas de la pensée conservatrice ou libérale. C'était acquis.
Il y a aussi, et plus profondément, la démarche intellectuelle qui crée un antagonisme fort entre les deux visions dont je traite. La droite judiciaire considère que la responsabilité individuelle n'est jamais détruite si elle est parfois réduite. Le "Je" demeure même s'il est quelquefois battu en brèche par le pluriel social et ses vicissitudes. Il y a, toujours, contre l'apparente pesanteur des choses, une possibilité de lutte et de résistance de l'individu contre les forces qui visent à le néantiser. C'est donc un honneur, et non pas une charge, que d'offrir à la personne une telle philosophie qui sauvegarde, si elle en a le désir, ses opportunités d'action et de progrès. Au contraire, comment ne pas percevoir l'étrange volupté qui habite la gauche judiciaire lorsqu'elle parvient à se persuader - et à convaincre le citoyen et ceux qui l'informent - qu'il existe un nombre infini de situations où la société  abolit tout libre arbitre et où l'être humain n'est plus qu'un jouet livré à la toute-puissance des structures ? Je ne parviens pas à comprendre d'où peut provenir ce sentiment de victoire alors qu'avec cette conception, on signe plutôt, par idéologie, la défaite de la personne et le triomphe de la fatalité.
Cet antagonisme est aggravé par le regard porté sur la réalité. Pour la gauche, celle-ci est intolérable qui vient altérer, voire bouleverser la pureté abstraite des idées. Le réel est un trouble-idéologie et à ce titre il serait si bien de pouvoir le cantonner dans une sphère où il n'aurait rigoureusement aucune incidence sur la construction d'une politique en matière de sécurité et de justice. Quand tout de même il est là, trop présent, étouffant, on en prend acte et on passe vite à autre chose, comme si l'essentiel n'avait le droit que d'être ailleurs et non dans l'apaisement des inquiétudes citoyennes. La réalité n'est pas aimée car elle s'obstine à ressembler parfois à la caricature qu'en font les adversaires politiques. En matière de justice, elle n'a pas compris qu'elle n'avait le droit que d'être de gauche. La droite, c'est l'inverse. Le réel est tellement écouté, à ce point respecté dans sa finitude et l'enseignement qu'il apporte, qu'on a parfois l'impression d'une adhésion mécanique à ce qu'il est. On affirme qu'on souhaite modifier sa substance, réduire ses injustices mais au fond on n'est pas loin d'élaborer une politique qui s'adopte plus à lui qu'elle ne l'améliore. La réalité est aimée parce qu'elle offre un terrain et un terreau solides pour l'esprit et la main, pour l'action. Je décris deux conceptions extrêmes qui peuvent se retrouver incarnées dans notre vie collective.
Heureusement, il y a des sursauts. Le réel s'introduit de force dans l'humanisme stérile et aveugle. C'est Ségolène Royal qui fait scandale, et sa parole est un événement important qu'on a bien tort de tourner en dérision. C'est Dominique Strauss-Kahn qui au sujet des émeutes des banlieues évoque maintenant" un problème massif de délinquance".  C'est Philippe Houillon qui met l'accent sur des garanties et des sauvegardes procédurales généralement confisquées par la gauche, par une sorte de propriété d'essence.
Nous ne sommes pas encore dans la plénitude d'une politique de la justice qui permettrait à la démocratie de se défendre sans se renier, à l'Etat de droit de devenir une arme au service des citoyens, à l'humanisme de s'accompagner de rigueur et de vigueur.
L'idéologie, quelle qu'elle soit, condamne à une politique hémiplégique. Espérons qu'à l'avenir on saura écouter le réel  pour inventer  à partir de lui.

A la commission d'être jugée !

Le 22 mai, j'ai eu le plaisir de débattre sur la justice, à l'Institut Montaigne, avec Philippe Houillon, rapporteur de la commission d'enquête sur Outreau et Christophe Caresche, membre de celle-ci. J'ai pu apprécier, à cette occasion, l'objectivité et la pondération de l'un et de l'autre. J'ai attendu avec d'autant plus d'impatience les réformes qui étaient annoncées sur un mode  évidemment allusif.
Même si la commission va adopter ses propositions le 6 juin,  on peut penser qu'on en connaît déjà l'essentiel tant grâce aux échanges que je viens d'évoquer que par le travail assez complet réalisé de manière anticipée par la presse, notamment le JDD d'hier avec une interview du Président Vallini, un entretien avec Georges Kiejman dans Libération d'aujourd'hui et un dossier dans le Parisien de ce jour nous faisant part de l'opinion de l'acquitté Alain Marécaux, d'un policier parisien malheureusement anonyme, d'un magistrat et naturellement de Me  Dupond-Moretti. J'ajoute que des contraintes judiciaires personnelles me conduisent à rédiger cette note dès maintenant.
D'emblée, force est de reconnaître que c'est un excellent devoir qui va être soumis à l'opinion publique, à laquelle la commission s'adresse au premier chef. C'est un devoir dans le double sens de ce terme. C'était, à la fois, une obligation et c'est une remarquable contribution, un exercice de qualité.
Loin de moi l'idée de reprendre dans le détail des mesures au sujet desquelles je voudrais seulement formuler quelques observations non pas comme un professeur - pour reprendre la métaphore du devoir - mais comme un magistrat citoyen. Appréciations qui iront de l'approbation à l'inquiétude.
Je ne crois pas, même si la réaction était classique et prévisible, qu'on puisse faire la fine bouche devant le rapport à venir en dénonçant son absence d'ambition et l'empirisme de sa démarche. Sur ce plan, je me trouve en désaccord avec un récent éditorial du Monde et rejoins plutôt l'avis de Me Kiejman. De fait, la commission n'était pas maîtresse absolue de l'ensemble de ce qu'elle projetait. Elle dépendait du calendrier parlementaire, des échéances présidentielles proches, des règles constitutionnelles, de la volonté de certains de ne pas procéder à une révolution, à des bouleversements que leur impossibilité pratique rendait sans doute tentants sur le plan intellectuel.
Il me semble qu'elle a tenté une juste conciliation, par sa méthode, entre les impératifs contradictoires dont elle avait la charge.
Elle est d'autant plus à louer pour cette retenue que l'accomplissement de sa mission ne va pas concerner un terrain vierge et qui n'attendrait que lui. Certes il s'attachera, après avoir réfléchi sur les dysfonctionnements graves d'Outreau, à prévoir ce qui pourrait les rendre inconcevables mais il sera étudié bien au-delà de lui-même. On a vu, en effet, à quel point l'actualité, et pour une fois sans qu'une conjoncture criminelle tragique en soit à l'origine, a mis au premier plan la controverse sur la sécurité, la discipline sociale, l'autorité à l'égard des parents défaillants et de leurs enfants délinquants. Les archaïsmes se sont manifestés encore plus éclatants de sorte que sur le registre politique il est permis de dire que certains n'ont rien appris ni rien oublié et que sous les coups de boutoir d'autres, l'ordre et la justice commencent à échapper aux clivages traditionnels pour partager ceux qui croient encore en une responsabilité individuelle et ceux pour qui la société est coupable. Plus profondément, la polémique met en opposition ceux qui se fondent sur la réalité et ceux qui privilégient l'idéologie. Rappelons-nous telle ou telle déclaration d'hier ou d'avant-hier : cette proposition n'est pas de gauche ! Comme si l'essentiel était non pas de dire le vrai et d'en tirer les conséquences mais d'être assuré de l'étiquette !
La commission, si je me rapporte à la synthèse formulée par le Président Vallini, va prôner la collégialité de l'instruction, encadrer la garde à vue, limiter la détention provisoire et permettre aux justiciables mécontents d'accéder au Conseil supérieur de la magistrature (CSM) par l'entremise du médiateur de la République.
L'instauration de délais stricts et pour la durée de la détention provisoire et pour celle des informations m'apparaît fondamentale, de même que l'obligation de venir régulièrement devant la chambre de l'instruction  justifier publiquement le traitement des dossiers et la gestion du temps. Publicité et délais constituent les deux impératifs basiques pour une administration de la justice digne de ce nom. Sous le regard des médias, le médiocre pourra devenir passable, le passable bon, le bon très bon et le très bon exceptionnel. Il n'y a pas, par ailleurs, d'autres moyens pour accélérer le cours judiciaire que de décréter des dates butoirs qui, je l'espère, ne souffriront pas d'exceptions selon une tradition néfaste qui tue trop souvent le principe valable sous l'avalanche des dérogations. La contrepartie de cette rigueur sera la nécessaire simplification des délais d'aujourd'hui qui plongent les magistrats dans une bureaucratie étouffante et complexe au détriment de formes facilitant, et non pas entravant, une justice de visages et une confrontation de personnes.
Je constate aussi avec satisfaction qu'apparemment la volonté de "domestiquer" encore davantage les médias semble abandonnée. En effet, et je l'ai écrit, les médias ont d'abord jeté de l'huile sur le feu puis de l'eau sur l'incendie qu'ils avaient fait naître mais leur responsabilité est infiniment périphérique par rapport à celle, centrale, des protagonistes judiciaires, magistrats, avocats et experts notamment.
Un excellent devoir, certes, mais qui suscite tout de même des craintes et appelle des corrections.

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Cela s'appelle l'aurore.

Il y a une très belle pièce de Jean Giraudoux, Electre, qui se termine par une interrogation de l'un des personnages à laquelle il est répondu ainsi : "Cela s'appelle l'aurore, femme Narsès". La  question que cette femme formulait portait sur l'impression étrange qu'elle éprouvait. Tout allait mal autour d'elle, le désastre était consommé et pourtant le jour se levait et il y avait de l'espoir. Elle sentait à la fois l'odeur du pire et la possibilité du meilleur. La crise était profonde et, en même temps, l'avenir s'ouvrait éclatant.
Cela s'appelle l'aurore, citoyen français.
Pourquoi, depuis plusieurs jours, ai-je dans la tête ce magnifique final en m'obstinant à penser qu'il pourrait correspondre à la France d'aujourd'hui ? Tant de mouvements et d'agitations, tant d'événements signifiants, tant de réactions contrastées ont façonné et nourri l'actualité de ces derniers temps, que je ne parvenais pas à les saisir tous pour en dégager l'essence. Peut-être convient-il seulement d'en faire l'inventaire.
Le rapport et les propositions de la commission d'enquête sur Outreau, la mise en examen de Jean-Louis Gergorin, l'affaire Vinci et la victoire  du directeur général contre le président désavoué par la majorité des administrateurs en raison de ses immenses appétits, l'indignation qui a duré après la décision d'amnistier Guy Drut, Ségolène Royal qui, plaçant sa conception de la sécurité au coeur du parti socialiste, a révélé d'un coup les archaïsmes idéologiques de ses rivaux et peut-être donné la chance à ce thème si important de quitter les clivages absurdement partisans, le tintamarre friqué dans l'audiovisuel comme si les chaînes étaient devenues des équipes de football s'arrachant les joueurs les plus talentueux, toutes ces choses importantes et dérisoires, les unes politiques, sociétales ou médiatiques, les autres très largement judiciaires, ne composent pas en apparence un paysage enthousiasmant.
Pourtant, à bien y réfléchir, on sent sourdre de ce mélange composite un désir de morale, une volonté de respect, une exigence d'honnêteté, un goût de vérité. Pour peu qu'on regarde attentivement chacune de ces péripéties, en dépit des superficielles désillusions qu'elles peuvent entraîner, leur désordre montre, en tout cas, que le statu-quo n'est plus possible et que certaines vertus vont recouvrer droit de cité. Il me semble que la société, dans les lieux très différents où elle est amenée à exprimer le langage de ses profondeurs, manifeste que de vieilles lunes, des concepts démodés sont appelés à  devenir ou à redevenir modernes. Autorité, courage, respect, morale, intégrité, vérité, toutes valeurs d'avant la politique et la justice, qui les fondent l'une et l'autre, et sans lesquelles aucune activité ne peut prétendre avoir l'assentiment populaire ni sa propre légitimité : entreprises, médias ou vie culturelle par exemple.
C'est en ce sens que j'évoquais, au début de mon propos, la possibilité d'une lucidité heureuse, d'un pessimisme actif et gai.
Je ne voudrais pas tomber dans une béatitude niaise qui me ferait trouver dans tous les désastres et les dysfonctionnements de quoi me réjouir. Il n'empêche qu'il y a dans tout ce que j'ai décrit l'envers et l'endroit, la crise et l'attente de ce qui viendra la supprimer. Peut-être, aussi, la fin d'un certain fatalisme. On est en recherche, en attente.
Cela bouge partout et dans tous les sens.
Cela s'appelle l'aurore, citoyen français.
J'ai cru entendre prononcer récemment le beau mot oublié de morale ?