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« juillet 2006 | Accueil | septembre 2006 »

Sarko facho, Renaud coco !

Je devine déjà la teneur des premiers commentaires qui suivront cette note. On me reprochera de "faire" dans le dérisoire, de m'intéresser à la variété et de consacrer trop de temps à Renaud. On jugera très superficiel le problème que je vais aborder et qui concerne les limites de la liberté d'expression. Peut-être, pour peu que mon texte soit diffusé sur Agora Vox, serai-je même invectivé parce qu'à nouveau je serai amené moins à défendre Nicolas Sarkozy, qui n'a pas besoin de moi, qu'à m'indigner de la nature des attaques déversées contre lui. Nul doute que je serai catalogué par certains et privé de toute légitimité !

Comme je souhaiterais savoir me réfugier dans l'indifférence,  pour ne pas réagir au quart de tour chaque fois qu'une information me stimule pour le meilleur et pour le pire ! Toutefois, à nouveau, j'ai succombé en parcourant Le Parisien qui consacre un article dans l'ensemble élogieux au nouvel album de Renaud. J'ai beaucoup aimé Renaud à sa grande époque, les tranches de vie, les fragments de société qu'avec une brutalité souvent tendre il savait offrir. Ce n'était pas de la politique partisane, c'était l'anarchisme d'un esprit libre.

Au contraire, dans son nouvel album il y a une chanson dont le titre, "Elle est facho", renvoie au portrait évidemment chargé d'une extrémiste et permet surtout une rime facile avec "Sarko". Le chanteur complète son oeuvre, si j'ose dire, en précisant qu'il avait modifié sa "chute" pour y intégrer Sarko, "le petit caporal de Neuilly, avec ses idées de haine et d'exclusion et ses provocs imbéciles". Fermez le ban et admirez le courage !

Non, la chanson n'est pas un art anodin. On aurait tort de ne pas la prendre au sérieux lorsqu'elle prétend éveiller la conscience politique de ses auditeurs. Si elle veut s'aventurer non plus sur le terrain du divertissement mais sur celui de la polémique brutale et partisane, elle pourra moins que jamais être perçue comme un plaisir flattant l'oreille. Aragon avait déjà dit à juste titre que la chanson était devenue la poésie du 20e siècle. C'est d'autant plus vrai aujourd'hui où les moyens classiques d'information et de dénonciation sont délaissés au profit d'un genre qualifié de mineur mais qui, à cause de sa facilité même et de l'adjonction d'une musique parfois entêtante, devient dominant et majeur. Aussi, comme on n'a pas le droit d'écrire n'importe quoi, on n'a plus le droit, par rectitude personnelle, de chanter n'importe quoi.

Ce qui devrait imposer un usage responsable du langage qui n'est pas mis à notre disposition pour, dans une gratuité absolue, nous servir de jouet et, éventuellement, de bombe contre autrui. La meilleure preuve de cet arbitraire est le changement de" la chute" pour y mettre un mot provocant qu'on sait inadéquat, à la place d'un autre sans doute plus conforme à la vérité du portrait, mais moins sulfureux. Cette assimilation intellectuellement absurde, politiquement offensante, de "facho" à Sarko serait du même acabit que celle qui pourrait nous conduire, en raison de ses positions systématiquement contestataires, à taxer Renaud de "coco" - réduction qu'il trouverait certainement choquante et qui porte son lourd poids de tragédies.

Ce langage délibérément  erratique a pour conséquence plus dangereuse d'aggraver, dans l'esprit populaire, une confusion politique,  un embrouillamini civique  qui,  faisant de Sarko  le " facho " qu'il n'est pas, bouleversera les repères et nous habituera à penser et à parler faux. Le mot, comme dans les épopées d'Homère, n'aura plus qu'une fonction d'étiquette infamante parfaitement injustifiée mais peu importe. L'insulte et l'invective auront été lancées. A l'évidence, le langage n'est plus le moyen civilisé pour comprendre, dialoguer, éventuellement combattre les idées par les idées mais il est devenu le combat lui-même. Sarko, facho, la sonorité fait plaisir et comme elle fait mal et qu'elle est fausse, on peut compter sur Renaud pour en être satisfait et sur certains médias pour tresser des couronnes au chanteur.

Pourtant, il n'y faut plus aucun courage. Dans la quotidienneté, il est clair que, sur le plan de la bonne conscience et pour assouvir le besoin de se payer, sans risque, de mots insultants, Sarkozy a pris la place de Le Pen. Plus commodément, on prétend qu'il a pris sa place, de sorte qu'on fait d'une attaque deux cibles. D'autres, parfois, ont paru risquer les mêmes assauts scandaleux mais de manière plus ponctuelle, jamais sur ce registre lancinant et lassant. Si tel ou tel s'était trouvé confronté aux mêmes agressions que Nicolas Sarkozy - et je n'oublie pas les paroles de certains rappeurs -, qui sont d'ailleurs moins inquiétantes pour lui que lamentables pour la démocratie, je vous assure que j'aurais réagi de la même manière. Je déteste le langage qui s'octroie des facilités et se désigne des boucs émissaires quand la réflexion pousserait au moins à du scrupule et à de l'hésitation.

Enfin, que dire de Renaud lui-même qui a connu des drames intimes, des dépendances difficiles à maîtriser et qui aujourd'hui a la chance d'être "très amoureux de sa nouvelle femme" ? Lui qui aurait pu subir les effets d'une médiatisation dévoyée et les méfaits d'un langage inadapté et vindicatif, comment ne perçoit-il pas ce qu'il y a d'outrancier, d'injuste et de bêtement partisan dans cette chanson au fil d'une inspiration qui a rencontré des thèmes meilleurs ?

Tout cela pour ne pas évoquer "ses idées de haine et d'exclusion et ses provocs imbéciles".

Bien sûr, personne n'aura le ridicule de donner une importance judiciaire à ces débordements qu'on n'ose qualifier d'artistiques. Sarko, facho, c'est presque rien. Même pas un petit scandale. Une note dans un blog, un article. Un courage confortable. Un artiste ou prétendu tel est toujours protégé, paradoxalement, par ce qui devrait lui être reproché.

Renaud coco, Renaud soûlo ? Non, surtout pas.

 

Le Monde, la première et la fin de l'été

Le 22 août. Retour à Paris. Cette ville splendide a encore son visage de vacances. Dans quelques jours, la cour d'assises va mettre de la tragédie au coeur de ce bonheur. La fin de l'été a quelque chose de déchirant. Un bout de soi rêve à ce qui n'est plus quand une autre part pousse vers l'avenir.

Le Monde, dans sa page consacrée aux grandes affaires, m'offre une bienfaisante entrée en matière puisque y sont traités deux dossiers criminels, dans lesquels j'ai requis trois fois. Emile Louis, en premier ressort et en appel. Magali Guillemot, en appel. Franck Johannès, au sommet de sa forme, évoque remarquablement les disparues de l'Yonne, la destinée d'Emile Louis et cette justice qui a tant déçu avant de se rattraper sur la fin. Le second article est plus décevant. Il reprend, comme il se doit médiatiquement, l'antienne du doute et souligne que l'accusée a obtenu une réduction de peine en appel, sans préciser que je l'avais sollicitée car, pour plusieurs raisons superficielles et profondes, Magali Guillemot m'apparaissait à la fois coupable et victime. Aujourd'hui, elle bénéficie d'une régime de semi-liberté qui, contrairement à certains épisodes procéduraux antérieurs, semble tout à fait justifié.

Dans Paris Match de cette semaine, un portrait de la major de promotion à l'Ecole de la magistrature est présenté dans la rubrique des écoles-phares anti-chômage. Cette jeune femme de 25 ans, bientôt juge des enfants - c'est la fonction qu'elle a choisie - me semble pleine de bon sens, sérieuse et équilibrée. Elle ne bouleverse pas, par ses réflexions, l'espace intellectuel auquel la magistrature est attachée. Par exemple, elle est, comme il convient, admiratrice de Robert Badinter et souligne la difficulté de rendre parfois certains jugements. Rien de révolutionnaire, donc.

Le seul petit malaise que j'ai éprouvé, c'est de l'entendre dire, à propos du procès fait à Burgaud et à toute sa profession, que " la caricature du jeune juge présenté comme inhumain était injuste". C'est gentil mais j'aurais attendu autre chose de cette promesse de magistrature que cette position défensive et corporatiste. A la place de ce repli, j'aurais préféré un enthousiasme critique. S'il est un moment qui soit savoir s'affranchir des contraintes et des servitudes d'une solidarité discutable et s'abandonner à la liberté et à la spontanéité de l'esprit, c'est bien celui de la jeunesse, état de grâce que la vie va altérer trop vite.

Cette première devra rapidement quitter ce réflexe qui est bien trop vieux pour elle.

Je lui souhaite, ainsi qu'à sa promotion, tout le succès qu'elles méritent. Elles vont entrer dans un monde passionnant. Leurs aînés n'ont pas été à ce point exceptionnels que plus rien ne reste à tenter et à accomplir.

Au contraire. La  page de la justice est blanche.

Un passé pas si simple

L'actualité, dans le domaine de mon blog, se précipite.

Je n'apprendrai rien à ceux qui me font le plaisir de me lire en disant que je n'aime pas le personnage d'Arno Klarsfeld. Comme je le prévoyais, la nouvelle mission qui lui a été confiée, comme la précédente sur la frénétique et historique repentance  législative, tourne à l'aigre et  ne servira nullement  la recherche d'une solution pour les milliers de sans-papiers. Sa subjectivité forcenée l'a opposé à la CIMADE dont l'angélisme est agaçant mais la modération dans la forme et le dialogue exemplaire. On s'aperçoit que choisir un médiateur par pure tactique constitue un redoutable boomerang.

Depuis quelques jours, le débat le plus riche de sens concerne Günter Grass et la polémique née à la suite de l'aveu tardif de son enrôlement à l'âge de 17 ans (en 1944) dans les Waffen-SS. Si quelques-uns ne l'accablent pas et reconnaissent même le courage de son attitude, beaucoup déboulonnent sa statue et considérent que son autorité morale est ébranlée.

Je ne vois pas en quoi elle devrait l'être si on admet que l'existence n'est pour personne une trajectoire rectiligne, rigoureuse et sans ombres. Les jugements rétrospectifs portés sur des destinées brassées par le chaos et le désordre de l'Histoire me semblent représenter le comble de la facilité éthique et de l'arrogance intellectuelle. Mitterrand en a pâti et d'autres après lui. Au risque de me voir taxer de relativisme, je persiste à penser qu'on ne saurait prétendre décréter le Bien et pourfendre le Mal d'un comportement que si, témoin éloigné, on a l'outrecuidance et la bêtise de s'ériger en modèle. Qui peut soutenir aujourd'hui, que dans les mêmes épreuves qu'a connues Günter Grass, alors que celui-ci affirme n'avoir tué personne et être honteux de cette "souillure", il aurait forcément fait un autre choix ? La commodité des procureurs à retardement et des moralistes de chambre devient lassante. De tels procès sont d'autant plus choquants que parmi nos "consciences", il n'en est aucune - sauf à revenir, encore, à l'incontournable Raymond Aron avec lequel il valait mieux mille fois avoir raison! - qui puisse condamner les attitudes erratiques sans s'incriminer elle-même. Par exemple, pour les anciens communistes, qui pourrait m'interdire de mettre l'accent sur "communiste" et non pas sur "ancien"?

Günter Grass, dont je n'ai pas lu tous les livres et dont j'ai modérement apprécié nombre de ses prises de position, reste un formidable écrivain. Ce n'est pas au nom de son talent qu'il convient de le laisser en paix. Il serait indécent de donner une telle prime au génie littéraire. Ce qui m'importe, c'est que dans son grand roman "Le Tambour" et dans son récit " Le chat et la souris", Günter Grass n'a cessé de tourner autour de cette période honteuse du nazisme, avec une profondeur et une acuité qui montraient à quel point un aveu était là, prêt à émerger, caché par le style flamboyant et la création romanesque si proche de la vérité vécue et ressentie. Explicitement, il n'a pas été formulé. Mais murmuré en permanence, oui. Sa dénonciation de ces temps horribles l'embarquait clairement lui-même dans le naufrage historique, qui mettait ses pages à feu et à sang.

Et puis, pour tous ceux qui se sont assigné le rôle d'inquisiteurs virtuels, attendant avec une impatience suspecte l'apparition des déviations, Günter Grass a avoué avant même de publier ses Mémoires! Il a avoué et il s'est expliqué. On peut, certes, déplorer le retard et faire la fine bouche devant cette confession qui survient après tant d'honneurs justement octroyés au penseur et à l'écrivain. Mais, révélant si tard une honte et une souillure, j'ose dire qu'il a couronné sa vie de vérité et d'intégrité. Et de courage. Car était-ce si simple de prendre le risque, au cours de sa vieillesse, d'ouvrir les vannes, d'offrir à tous un moment de sa jeunesse, d'accepter l'incompréhension et l'indignation d'accusateurs qui n'avaient rien vécu et, au fond, de rendre des comptes à qui n'avait aucune légitimité pour les lui réclamer. L'important, c'est qu'il a eu cette audace, alors que rien ne le contraignait, de présenter un fragment inconnu de son histoire, avec le danger qu'il occulte le reste d'une vie remarquable.

Lech Walesa ne veut plus de lui comme citoyen d'honneur de la ville de Gdansk et le Pen-Club tchèque souhaite lui retirer un prix. Demain, d'autres s'acharneront sur lui. Sa volonté de vérité va lui être imputée à charge et on feindra de croire qu'en 1944, tout le monde, à sa place, se serait abstenu. Il y aura des pensées et des paroles libres pour le défendre. Mais pèseront-elles face à ceux d'autant plus empressés de brûler qu'ils ont adoré?

J'ai envie d'écouter vraiment ce que Günter Grass a décidé de nous dire. Pour comprendre, non pour juger. J'ai aussi envie de relire " Le Tambour".

Le peuple, les people et la politique

Combien d'articles ont été consacrés, au cours de cet été, à ce qu'il est convenu d'appeler la peopolisation de la vie politique! Le dernier, récemment, dans le Monde, à la suite de photographies de Nicolas Sarkozy et de Ségolène Royal sur une plage. Celle-ci, tout en considérant qu'il y avait une atteinte à sa vie familiale puisque l'un de ses enfants se trouvait avec elle, a décidé de ne pas porter plainte. Elle a eu raison à mon sens mais cette abstention ne pourrait-elle pas être interprétée comme la reconnaissance presque résignée d'un état de fait contre lequel on ne peut plus rien? Contrairement à ce que certains commentaires laissent entendre en réponse à telle ou telle de mes notes sur l'intimité de la vie privée et le droit à l'image, je ne crois pas que ce débat relève du dérisoire et ne mérite que le mépris ou le dédain de l'intellectuel. Nous nous trouvons, avec cette évolution qui amplifie la place de l'intime dans la politique, confrontés à une interrogation qui appelle au moins une double réflexion.

D'abord, et ce point est important car il sauve l'honneur des politiques, tout démontre que la peopolisation n'est pas une cause mais un effet. Ce ne sont pas les publications populaires ou, pire, " de caniveau" qui créent la célébrité de la personnalité politique. C'est la personnalité politique elle-même qui, se sortant par ce qu'elle est, ce qu'elle dit et ce qu'elle fait de l'ordinaire du groupe auquel elle appartient toutes tendances confondues, attire l'attention sur elle, suscite la curiosité et l'indiscrétion et se constitue d'emblée et par elle-même comme un être à part. Les magazines, ensuite, prennent acte en quelque sorte de cet atypisme et donnent un lustre populaire, parfois douteux, à cette consécration que l'analyse politique avait instaurée. Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal n'ont pas été rendus populaires par la presse que j'évoque mais cette dernière les a naturellement accompagnés dans un mouvement que leur tempérament et leur comportement avait initié. Les politiques qu'ils sont ont précédé le populaire et le voyeurisme qui se sont greffés sur eux. Il est d'autres personnalités, je pense par exemple à Laurent Fabius, qui ont tenté de s'engouffrer à un certain moment dans cette alliance du métier public et de la notoriété intime, mais sans succès. Parce que rien n'est pire, en l'occurrence, que l'artificiel. En politique, seuls sont portés au pinacle sur le plan médiatique, ceux qui naturellement se dégagent de l'univers qui les entoure.

Je voudrais, par ailleurs, tenter d'expliquer le raison de mon malaise devant la connivence du politique et de l'artistique. Certes, chacun a le droit d'avoir les amis qu'il veut mais lorsqu'un homme ou une femme politique que j'estime pactise avec ce qui, à tort ou à raison, me semble être le règne du toc, du superficiel, de la facilité, voire de la vulgarité, j'éprouve une déception, comme s'il y avait là une trahison du populaire au bénéfice d'une entente sujette à caution. Je ne serais pas loin de désirer - j'admets l'extrémisme d'une telle position - qu'en dehors même de l'attitude politique proprement dite, la personnalité qui aspire au plus haut rang républicain s'oblige à une manière de réserve et ne livre pas au clinquant friqué ou inepte tout le talent qu'une démocratie lui reconnaît. Peut-être y a-t-il là la marque d'un puritanisme civique qui place au premier plan le sérieux, la gravité, l'allure et la volonté de fuir un élitisme difficilement respectable. Ce qui me gêne, c'est la collusion d'une médiatisation de l'intelligence et de la vraie singularité avec celle des apparences et du n'importe quoi. Contre la futilité, j'aime la force d'un caractère qui se refuse les facilités de la démagogie.

Qu'on ne s'y trompe pas. Les politiques, aujourd'hui et encore plus demain, sont et seront jugés sur l'ensemble de leur oeuvre en quelque sorte. Cette intrusion de l'intime dans le professionnel est devenue inéluctable et fait qu'on ne pourra plus prétendre cacher par un décret de principe ce que le citoyen aura envie de voir. Cette démarche qui ne laissera rien en dehors du jugement démocratique sera sans doute à la longue étouffante mais c'est à ce prix que la morale redeviendra une exigence fondamentale.

Décidément, rien n'est dérisoire de ce qui vient éclairer la démocratie.

La preuve par l'émotion ?

Faut-il admettre l'idée reçue selon laquelle il ne se passe rien en été ? Au regard de l'objet de mon blog, peut-être.

Mais en dehors de l'information excessive sur la canicule, qui a mobilisé un bon quart d'heure des journaux télévisés durant plusieurs jours - il fait chaud en été, la belle affaire !- , quelle terrible actualité internationale, quel étrange espoir flottant dans l'air au sujet de Cuba ! J'ai toujours détesté l'attitude de certains intellectuels qui, à force de pétitions et de motions,  se prennent pour le vraies victimes des drames sur lesquels ils écrivent. Pourtant, au milieu du bonheur de vivre de ce mois de juillet, qui n'a pas été piqué par la mauvaise conscience de se sentir à l'abri quand les morts et les blessés au Liban et en Israël venaient rappeler que "l'histoire est tragique" et, pourrait-on dire, insoluble ?

Il y a tout de même, pour le lecteur frénétique que je suis, du grain à moudre pour la réflexion sur le plan judiciaire. J'ai failli faire un sort au projet du Garde des Sceaux qui veut ajouter la circonstance aggravante de l'alcool et de la drogue pour la commission de certaines infractions. L'intention est louable mais qu'on me permette de faire du mauvais esprit ! Quand on effectue un transfert du principal vers l'accessoire, c'est un signe de faiblesse pour l'autorité publique, plus qu'une marque de maîtrise. Faute de savoir et de pouvoir réprimer avec la rigueur et l'intelligence necessaires les ravages spécifiques de l'alcool et de la drogue, on  déplace le fléau qu'ils représentent en les qualifiant d'auxiliaires du mal. Ce qui va advenir sur ce point relève de l'apparente fermeté d'un Etat faible.

Ce qui m'a préoccupé au premier chef, c'est une nouvelle parue dans le Monde du mercredi 2 août et annonçant qu'un " détenu de la maison d'arrêt de Metz entame son 76e jour de grève de la faim" pour dénoncer une "instruction totalement à charge". Cette personne se voit reprocher d'avoir commis un "braquage" - un vol avec arme en termes juridiques -, dans une banque le 11 août 2005.

Comment ne pas voir l'insupportable étau dans lequel l'institution judiciaire se trouvé placé à cause du risque que ce gréviste de la faim fait peser sur sa propre vie ? Le piège est redoutable qui associe trois dangers.

Ayant décidé d'avoir recours à ce moyen extrême, il devra être libéré si la structure pénitentiaire ne permet pas de le soigner correctement. Sinon, on sera coupable à son encontre d'un "traitement inhumain et dégradant". Il aura beau l'avoir cherché et causé d'une certaine manière, ceux qui le détiennent légitimement en seront pourtant tenus pour responsables.

Cette grève de la faim, ensuite, s'inscrit - et c'est de bon calcul pour un accusé - dans une contestation générale de l'autorité judiciaire et de l'instruction en particulier. Il suffit d'évoquer "à charge" pour que le cauchemar d'Outreau et le fantôme du juge Burgaud réapparaissent et fassent fuir toutes les évidences de la culpabilité et de la responsabilité. Quand on ne sait plus se défendre au détail, on attaque la justice en gros.

Enfin, et c'est l'épreuve la plus redoutable pour l'institution, qui peut demeurer insensible devant une démarche d'auto-destruction si durablement menée ? On ne peut s'empêcher de supposer, par un argument de bon sens apparent, que seule l'innocence oserait s'infliger un tel châtiment. Le coeur est touché, la sensibilité de tous affectée. Qui oserait dire qu'on est prêt à tout lorsqu'on est coupable et que ce recours n'est que le dernier moyen - et le plus dramatique - pour convaincre du contraire ?

L'émotion suscitée est légitime. Mais elle n'est pas une preuve. Si ce gréviste de la faim est libéré, la justice n'aura pas eu forcément tort dans son action, le juge d'instruction n'aura pas obligatoirement démérité mais le courage d'un peut-être coupable aura peut-être eu raison de l'intérêt social.

Où est le progrès ? La preuve par l'émotion est sans doute l'ultime refuge d'une société qui, faute de savoir assumer l'humanité et la rigueur liées ensemble, a choisi de laisser aller et de s'abandonner à la dictature des coups de force et des accès de faiblesse.