L'actualité, dans le domaine de mon blog, se précipite.
Je n'apprendrai rien à ceux qui me font le plaisir de me lire en disant que je n'aime pas le personnage d'Arno Klarsfeld. Comme je le prévoyais, la nouvelle mission qui lui a été confiée, comme la précédente sur la frénétique et historique repentance législative, tourne à l'aigre et ne servira nullement la recherche d'une solution pour les milliers de sans-papiers. Sa subjectivité forcenée l'a opposé à la CIMADE dont l'angélisme est agaçant mais la modération dans la forme et le dialogue exemplaire. On s'aperçoit que choisir un médiateur par pure tactique constitue un redoutable boomerang.
Depuis quelques jours, le débat le plus riche de sens concerne Günter Grass et la polémique née à la suite de l'aveu tardif de son enrôlement à l'âge de 17 ans (en 1944) dans les Waffen-SS. Si quelques-uns ne l'accablent pas et reconnaissent même le courage de son attitude, beaucoup déboulonnent sa statue et considérent que son autorité morale est ébranlée.
Je ne vois pas en quoi elle devrait l'être si on admet que l'existence n'est pour personne une trajectoire rectiligne, rigoureuse et sans ombres. Les jugements rétrospectifs portés sur des destinées brassées par le chaos et le désordre de l'Histoire me semblent représenter le comble de la facilité éthique et de l'arrogance intellectuelle. Mitterrand en a pâti et d'autres après lui. Au risque de me voir taxer de relativisme, je persiste à penser qu'on ne saurait prétendre décréter le Bien et pourfendre le Mal d'un comportement que si, témoin éloigné, on a l'outrecuidance et la bêtise de s'ériger en modèle. Qui peut soutenir aujourd'hui, que dans les mêmes épreuves qu'a connues Günter Grass, alors que celui-ci affirme n'avoir tué personne et être honteux de cette "souillure", il aurait forcément fait un autre choix ? La commodité des procureurs à retardement et des moralistes de chambre devient lassante. De tels procès sont d'autant plus choquants que parmi nos "consciences", il n'en est aucune - sauf à revenir, encore, à l'incontournable Raymond Aron avec lequel il valait mieux mille fois avoir raison! - qui puisse condamner les attitudes erratiques sans s'incriminer elle-même. Par exemple, pour les anciens communistes, qui pourrait m'interdire de mettre l'accent sur "communiste" et non pas sur "ancien"?
Günter Grass, dont je n'ai pas lu tous les livres et dont j'ai modérement apprécié nombre de ses prises de position, reste un formidable écrivain. Ce n'est pas au nom de son talent qu'il convient de le laisser en paix. Il serait indécent de donner une telle prime au génie littéraire. Ce qui m'importe, c'est que dans son grand roman "Le Tambour" et dans son récit " Le chat et la souris", Günter Grass n'a cessé de tourner autour de cette période honteuse du nazisme, avec une profondeur et une acuité qui montraient à quel point un aveu était là, prêt à émerger, caché par le style flamboyant et la création romanesque si proche de la vérité vécue et ressentie. Explicitement, il n'a pas été formulé. Mais murmuré en permanence, oui. Sa dénonciation de ces temps horribles l'embarquait clairement lui-même dans le naufrage historique, qui mettait ses pages à feu et à sang.
Et puis, pour tous ceux qui se sont assigné le rôle d'inquisiteurs virtuels, attendant avec une impatience suspecte l'apparition des déviations, Günter Grass a avoué avant même de publier ses Mémoires! Il a avoué et il s'est expliqué. On peut, certes, déplorer le retard et faire la fine bouche devant cette confession qui survient après tant d'honneurs justement octroyés au penseur et à l'écrivain. Mais, révélant si tard une honte et une souillure, j'ose dire qu'il a couronné sa vie de vérité et d'intégrité. Et de courage. Car était-ce si simple de prendre le risque, au cours de sa vieillesse, d'ouvrir les vannes, d'offrir à tous un moment de sa jeunesse, d'accepter l'incompréhension et l'indignation d'accusateurs qui n'avaient rien vécu et, au fond, de rendre des comptes à qui n'avait aucune légitimité pour les lui réclamer. L'important, c'est qu'il a eu cette audace, alors que rien ne le contraignait, de présenter un fragment inconnu de son histoire, avec le danger qu'il occulte le reste d'une vie remarquable.
Lech Walesa ne veut plus de lui comme citoyen d'honneur de la ville de Gdansk et le Pen-Club tchèque souhaite lui retirer un prix. Demain, d'autres s'acharneront sur lui. Sa volonté de vérité va lui être imputée à charge et on feindra de croire qu'en 1944, tout le monde, à sa place, se serait abstenu. Il y aura des pensées et des paroles libres pour le défendre. Mais pèseront-elles face à ceux d'autant plus empressés de brûler qu'ils ont adoré?
J'ai envie d'écouter vraiment ce que Günter Grass a décidé de nous dire. Pour comprendre, non pour juger. J'ai aussi envie de relire " Le Tambour".
"Et si j'étais né en 17 à Leidenstadt Sur les ruines d'un champ de bataille Aurais-je été meilleur ou pire que ces gens Si j'avais été allemand ?" chante Goldman (qui a bien du mérite à se poser cette question).
Je vous suis pleinement et sans les réserves de mes prédécesseurs. Je trouve dommage seulement que cet aveu ne soit pas intervenu plus tôt : Grass aurait eu alors plus de force pour démontrer la perversité d'un système qui savait prendre un jeune homme gentil pour en faire le complice d'une industrie criminelle. Car toute l'histoire du nazisme est comprise dans cette révélation : sans ces dizaines de milliers de jeunes ou moins jeunes qui, sans être des nazis fanatiques, ont suivi le mouvement par on ne sait quelle quête d'idéal ou de reconnaissance, la tragédie nazie n'aurait pas été possible.
Grass a donc tort de se dédouaner en disant qu'il n'a pas tué, car les tâches qu'il accomplissait permettaient à d'autres de tuer, parce qu'il fut un rouage volontaire dans l'industrie criminelle. Sa stature lui interdit de se comporter comme un Papon.
Non, son autorité morale n'est pas atteinte et pourquoi le serait-elle ? Au nom d'une grave faute commise à 17 ans qu'il a, comme vous le dites, continuellement disséquée dans son oeuvre ? Qui sera le juge ? Ne vaut-il pas mieux profiter de cet éclairage nouveau, et lui savoir gré de l'apporter alors qu'il n'y est pas contraint, pour re-examiner rétrospectivement son travail et son influence ? N'a-t-il pas contribué fortement, dans l'Allemagne des années 60, à faire émerger la conscience enfouie ? Nous apprenons aujourd'hui qu'il s'agissait aussi de sa propre conscience et ça n'en fait guère qu'une de plus ajoutée à des millions d'autres de l'époque. Est-ce que nous nous rendons compte, nous autres français (ou polonais, tchèques), de l'importance considérable de l'oeuvre de Grass en Allemagne? C'est LE grand écrivain, adulé ou détesté mais central.
Et puis que gagnera-t-on à lui faire ce mauvais procès ? Veut-on qu'en Allemagne les esprits qui ont contribué à la catharsis deviennent illégitimes ? Pour faire place à quoi et à qui ?
Rédigé par : Jean-Dominique Reffait pour Cactus | 17 août 2006 à 04:19
Je partage la majeure partie de votre note mais " l'affaire Günter Grass " ne concerne pas tant l'engagement volontaire dans les Waffen SS de cet écrivain que sa révélation tardive ...
Pourquoi cette procrastination alors même que l'intéressé , depuis de longues années , se montre intraitable et donneur de leçons ?
Remémorons-nous qu'il avait vertement critiqué le Président Reagan et le Chancelier Kohl lorsque ces derniers s'étaient rendus ensemble au cimetière de Bitburg motif pris qu'y étaient inhumés , certes aux côtés de soldats américains et allemands , des membres de la Waffen SS ...
Pour paraphraser Shakespeare - in Roméo et Juliette - sa confession équivoque me parait mériter une absolution équivoque .
Rédigé par : Parayre | 16 août 2006 à 22:21
"Je n'apprendrai rien à ceux qui me font le plaisir de me lire en disant que je n'aime pas le personnage d'Arno Klarsfeld"
Marrant : je n'avais pas besoin que vous l'écriviez pour en être parfaitement certain.
Comme vous (mais j'extrapole peut-être un peu), bien que l'angélisme de certaines associations, leur absence d'exposé clair de leur vision de l'immigration, et les outrances de certaines, m'amèneraient volontiers à défendre, par action-réflexe, la politique de Nicolas Sarkozy, le choix d'Arno Klarsfeld m'atterre.
Je partage votre appréciation de la CIMADE. On peut ne pas être d'accord avec leurs positions, mais elle les exprime sincèrement et avec une honnêteté que je ne reconnaitrais pas au "RESF" et à ses positions idéologiques.
Sarkozy l'a choisi par "pure tactique" mais, précisément, je crains que ce ne soit un choix tactiquement erroné qui ne fait qu'appuyer les reproches faits à Sarko de privilégier la com' à l'action. Je l'avais déjà écrit mais Klarsfeld, le people-paillette est pour moi l'archétype de la superficialité.
En ce qui concerne Günter Grass, je suis partagé. Je citerais volontiers une phrase découverte récemment et qui m'est chère :
"les bonnes consciences que l'on polit sur l'infamie des autres me font horreur" (H. Denoix de Saint-Marc)
Ceci étant, l'absence d'explication donnée par Günter Grass au motif qu'elle se trouve dans son livre me dérange un peu. Je veux bien comprendre que certaines choses méritent une explication écrite, mieux formulée, pensée, argumentée, mais la situation appellerait tout de même quelques commentaires. Au moins assumera-t-il lui-même les conséquences de cette révélation, plutôt que d'espérer l'emporter dans sa tombe. Au risque, d'ailleurs, qu'un historien ou un journaliste, ne viennent la ressortir lorsqu'il ne sera plus là pour se défendre.
En somme, je reste partagé, incapable d'avoir un avis sur la sincérité la démarche de Grass.
Rédigé par : koz | 16 août 2006 à 15:33
Votre jugement sur Günter Grass, emprunt de pardon, fait tout de même l'économie de la stature morale du personnage.
Il n'a pas dédaigné les honneurs, et les a recherché, même. Et il s'est érigé en modèle, à sa façon.
Vous vous plaignez des professeurs de morale - moraliste est un abus de langage, ici - mais Günter Grass en était un. Il n'est pas si injuste que ses élèves lui en demandent compte aujourd'hui.
Patere legem quam ipse fecisti, en quelque sorte.
Au reste, le premier juge de Günter Grass sur ses actes est bien lui-même, qui s'est abstenu de faire état de son histoire, et a menti même.
Rédigé par : jules (de diner's room) | 16 août 2006 à 14:55