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« août 2006 | Accueil | octobre 2006 »

Le risque, la paille et la poutre

Robert Redeker, professeur de philosophie, longtemps membre du comité de rédaction des Temps modernes, a écrit récemment dans le Figaro un remarquable article ayant pour titre "Face aux intimidations islamistes, que doit faire le monde libre ?" J'ai trouvé ce texte à la fois courageux et dense, sans langue de bois et avec une acuité de perception incomparable. Je comprends bien qu'à rebours il ait pu choquer, voire scandaliser d'autres lecteurs, musulmans ou non.

Et alors ?

On sait maintenant qu'à cause de cette liberté d'expression dont il a usé - et ce n'est pas la première fois que dans ce quotidien il voit et vise juste - il est gravement menacé, qu'il doit être protégé et que le journal ayant osé accomplir sa mission d'informer et de faire réfléchir s'est vu interdire dans deux pays au moins. Redeker en est réduit à évoquer "sa situation personnelle catastrophique" et les craintes légitimes qu'il nourrit sur son sort et, je le suppose, sur celui de ses proches. Quelle naïveté de sa part de n'avoir pas perçu que dire le vrai, en ces temps de folie religieuse, allait inéluctablement lui créer de dramatiques désagréments ! Il a assumé le risque et il a bien fait. On a besoin d'êtres et d'intelligences de cette trempe, qui ne plient pas.

Dans quel monde vit-on pour qu'en aval, devant l'inadmissible, il y ait certes des réactions mais modérées, tièdes, ménageant la chèvre et le chou ? Le ministre de l'Education nationale fait part de sa solidarité mais rappelle l'obligation de réserve des enseignants comme s'il n'était pas indécent de mettre sur le même plan ces menaces et la prétendue absence de retenue de Robert Redeker. Hier, à LCI, un commentaire sur cette affaire n'a pas été loin d'en faire porter la responsabilité sur l'auteur de l'article.

Il n'y a que le Figaro, ce matin, qui dans un rappel solennel signé conjointement par Nicolas Beytout et Francis Morel met en exergue l'atteinte dévastatrice causée et à un principe et à la liberté humaine. Et c'est heureux. Mais est-ce suffisant ?

Va-t-on longtemps encore, devant une stratégie mise en oeuvre par quelques fanatiques de l'islam, courber le dos, presque se repentir des offenses qu'on nous cause et, en définitive, perdre la partie  dans ce combat du droit contre l'étouffement, de la parole et de l'écrit souverains contre  la haine et l'obscurantisme ? Un processus est déjà enclenché qui risque de ruiner mortellement ce à quoi nous tenons. L'insupportable, à force d'être répété sans être véritablement défait ni même sérieusement contesté, acquiert une sorte de légitimité perverse qui met les démocrates en position de retraite. On peut qualifier celle-ci noblement, avec toute la pompe d'un humanisme abstrait, il n'en demeure pas moins que nous sommes dominés et vaincus à tout coup. Parce que la violence, loin de susciter notre résistance , est dorénavant accueillie comme une sorte d'évidence fatale. Ils sont devenus les plus forts parce que notre faiblesse n'était pas la tactique d'un instant mais l'épuisement d'une société amollie et lassée.

Quelle que soit leur tonalité politique et intellectuelle, si on ne soutient pas les courages et les singularités, ceux qui portent haut le devoir de ne pas se taire, on sera coupable de non-assistance à démocratie en danger. Ce n'est pas parce que les autres religions nous ont habitué à leur tolérance face aux agressions que nous devons faire preuve de résignation devant l'intolérance aux multiples effets, manifestée par une minorité excitée de l'islam.

Il y a tant de comités de soutien ridicules qui se créent qu'on en voudrait un immense et pluraliste en faveur de Robert Redeker et de ce qu'il a porté en notre nom.

Un intrépide, vite, pour que je signe.

Bobigny à Paris !

A la suite de mon billet "Quelle semaine !", plusieurs commentateurs m'ont fait le reproche de fuir le débat, de demeurer dans un prudent atermoiement et de me contenter de généralités sans prendre parti. En réalité, il me semblait que la situation était si complexe, que la polémique initiée par le ministre d'Etat avait suscité tant de remous et de réactions qu'il aurait été maladroit de prétendre affirmer de suite un point de vue. La note critiquée par certains était donc de scrupule, d'attente et de précaution tant la problématique de ces derniers jours était riche. Aujourd'hui on y voit plus clair même si je refuse l'approche purement corporatiste qui a coalisé beaucoup de mes collègues contre Nicolas Sarkozy. Il faut dire que ce n'était pas la première fois !

J'ai conscience que s'engager sur un chemin peu fréquenté alors que sur la grande route se trouve une communauté professionnelle persuadée d'être agressée représente une démarche pénible qu'à la longue j'aurais pu abandonner. Rien de pire que de donner l'impression d'une opposition mécanique au gros de la magistrature, d'une dissidence intellectuelle constante par rapport à la réflexion majoritaire. Mais, précisément, si j'avais succombé à la faiblesse de rejoindre la masse seulement parce qu'elle était la masse, j'aurais éprouvé alors la certitude de n'être plus magistrat selon les critères qui définissent à mon sens cette fonction et qui tiennent d'abord au courage et à la liberté. Qu'on comprenne bien que cette attitude n'est inspirée par aucun désir de provocation - dans notre corps, on est vite qualifié de provocateur !- qui me situerait au-dessus de mes collègues alors que, loin de cracher dans la soupe, je la mange avec eux. J'ai constaté d'ailleurs avec bonheur que dans Libération d'hier, deux magistrats, esprits indépendants et stimulants, Didier Gallot et Jean de Maillard, avaient écrit une tribune certes apocalyptique, qui appelle des réserves mais qui a l'immense mérite, en ces temps de pensée unique, de dénoncer des magistrats "pitoyables...crispés dans une défense sectaire".

Le rapport du préfet de Seine-Saint-Denis dénonce, dans le domaine de la justice des mineurs à Bobigny, le faible taux d'incarcération en dépit d'événements violents et dévastateurs, en même temps qu'il met en cause le recrutement policier. Quel citoyen  ne se serait pas ému devant de tels constats ? A plus forte raison le ministre d'Etat responsable de la police et désireux de lui montrer que  la justice n'est pas exempte de tout reproche. Ce n'était pas seulement la personnalité politique qui s'exprimait mais la voix d'une multitude de citoyens, les sondages ultérieurs l'ont manifesté d'une manière éclatante. Le terme "démission" utilisé était sans doute trop fort,  blessant pour une catégorie de magistrats qui avait le sentiment d'accomplir sa tâche dans des conditions  difficiles. Mais au fond, y avait-il matière à s'indigner comme on l'a vu ? D'aucuns, notamment un représentant du Syndicat de la magistrature, n'ont cessé d'évoquer, comme un leitmotiv,  une atteinte grave à l'indépendance des juges. Je ne vois pas où elle réside, même en poussant au noir le propos de Nicolas Sarkozy. Il formule une critique, il ne s'immisce pas dans l'activité des magistrats, n'influence pas leurs décisions, encore moins les dicte. Il est non seulement légitime mais souhaitable que dans un dialogue vigoureux, dont la démocratie ne peut que s'enrichir, le politique et le judiciaire croisent le fer sur les problèmes importants que pose, par exemple, le fonctionnement de telle ou telle juridiction ou les pratiques sujettes à caution d'une justice des mineurs systématiquement  compassionnelle. Si une telle intervention se voit taxer d'offense intolérable à la séparation des pouvoirs, cela aura pour conséquence, en privilégiant une conception formelle et abstraite de l'Etat, d'interdire tout regard d'une structure sur l'autre, d'une autorité sur sa voisine, chacune étant enfermée dans son  monde clos et la société devenant une juxtaposition d'entités séparées au lieu de demeurer  une unité créatrice pour le  meilleur et pour le pire.

Si la réaction des chefs de la Cour de Cassation a été elle-même conforme à ce que le commun des magistrats espérait - et de fait, pourquoi ne pas admettre que, comme le ministre de l'Intérieur était dans son rôle de "poil à gratter" et d'aiguillon, le Premier président et le Procureur général étaient dans le leur en protestant ? -, on peut tout de même regretter qu'au lieu de la réplique directe  ait été privilégié le recours au président de la République. Lui qui, quelques jours auparavant,  était accusé d'avoir nommé un Procureur général à sa solde à Paris ! Querelle au demeurant partisane et indigne.

Une réunion s'est tenue hier au ministère de la Justice dont on peut évidemment penser qu'elle n'aurait jamais eu lieu si Nicolas Sarkozy n'avait pas auparavant lancé ce brulôt avec le dessein avoué de faire bouger les lignes. Cette réunion a rassemblé, pour traiter de la justice des mineurs à Bobigny, les plus hauts responsables de la cour d'appel et du tribunal, notamment le président de celui-ci, Philippe Jeannin, remarquable magistrat que j'ai connu en stage quand il était auditeur de justice. L''attention judiciaire a été focalisée sur Bobigny, on a reconnu que le département de la Seine-Saint-Denis n'est pas ordinaire et mérite des investissements exceptionnels. Une seule absence remarquée, celle du Président du tribunal pour enfants de Bobigny qui semblait démontrer par là même à quel point ses préoccupations étaient éloignées de celles des participants à la réunion de Paris, sensibilisés à la seule crise judiciaire du ressort.

Il faut se féliciter, malgré les apparences, de cette semaine qui, après le tumulte et grâce à la provocation et au coup de boutoir d'un ministre, a placé la juridiction de Bobigny au premier plan et, une nouvelle fois, ancré la justice au coeur du débat démocratique.

Quelle semaine !

Parti à Bucarest mercredi dernier pour participer à un congrès sur la francophonie, j'ai suivi de loin le tumulte né des critiques formulées par Nicolas Sarkozy sur le fonctionnement du tribunal pour enfants de Bobigny, les réactions exceptionnelles des chefs de la Cour de Cassation, l'apaisement du conflit puis, après la tempête, la réflexion et le fort soutien populaire apporté au ministre d'Etat.

Auparavant, j'avais du faire face à un dysfonctionnement dérisoire mais qui m'a fait perdre en Roumanie un temps précieux. A la suite de ma participation à l'émission "Les grandes gueules" sur RMC le lundi 18 septembre, une dépêche de l'Agence France Presse, diffusée le même jour, reprenait correctement l'essentiel de mes propos, visant à la défense de Laurent Le Mesle. Je soulignais le caractère absurde et politique du procès qui lui était intenté par Dominique Barella au nom de l'USM. Malheureusement, cette même dépêche me prête une allégation incohérente par rapport à mon argumentation précédente : j'aurais, dit-on, souhaité un procureur général plus intelligent et plus compétent ! Je disais rigoureusement le contraire. Cette aberration, qui n'avait pas frappé le rédacteur de l'AFP, a été malheureusement reprise par le Nouvel Observateur.
Ce qui aurait pu se régler aisément ne l'est toujours pas à ce jour en ce qui concerne l'AFP. Je n'ai obtenu ni la rectification de l'erreur ni un entretien qui m'aurait permis de mettre les choses au clair. Je trouve lamentable qu'une agence de ce renom soit si lente à réparer sa faute.
La polémique engagée par Nicolas Sarkozy avec certains magistrats à la suite de la publication, dans le Monde, d'une synthèse du rapport accablant du Préfet de la Seine-Saint-Denis sur l'état judiciaire et policier de ce département a mis en évidence une série de problématiques qui rejoignent celles que, modestement, je cherche à illustrer sur ce blog. Par exemple, faut-il avoir une conception théologique de la séparation des pouvoirs ? Un ministre doit-il se refuser toute critique d'une institution dont il estime qu'elle fonctionne mal ?  L'indépendance de la justice exclut-elle qu'on puisse formuler des jugements sur elle ? Les chefs de la Cour de Cassation ont-ils raison d'en appeler au Chef de l'Etat quand le dialogue entre l'autorité judiciaire et telle personnalité politique libre dans sa parole et déterminée à faire bouger les lignes devient trop vigoureux ? La  magistrature peut-elle tenir pour rien, à la suite de cette crise, l'adhésion d'une majorité conséquente aux propos directs du ministre d'Etat (Le Figaro du samedi 23) ? Le pacte entre la justice et le citoyen, détruit après Outreau, n'est-il pas en train de définitivement tomber dans les oubliettes ? Peut-on réformer la justice avant la grande échéance présidentielle qui va bouleverser sans doute l'esprit du pays ? Autant d'interrogations auxquelles on ne peut répondre dans la précipitation mais qui appellent au contraire des solutions novatrices. L'Etat, les citoyens, la justice, les Pouvoirs : mille variations possibles. La démocratie justifie que nous soyons plus inventifs et moins frileux.

Information

Je serai absent de Paris du 20 au 24 inclus. Durant cette période, je ne pourrai répondre à aucun de vos commentaires mais je le ferai bien sûr dès mon retour.

Dur d'être avocat !

Le Parisien a publié hier un entretien avec Maître Charles Libman, avocat réputé dont la carrière a commencé en 1946. Il y évoque le caractère atroce de la peine de mort et se félicite de sa bienfaisante abolition.

Ce n'est pas ce propos, au demeurant banal, qui m'intéresse, même s'il met l'accent sur l'argument décisif pour sa suppression, si on veut bien laisser de côté un discours humaniste trop général pour emporter la conviction : le caractère absolu de la peine de mort qui aurait imposé une justice elle-même absolue. Or on sait bien, même si on n'appartient pas au camp de ses contempteurs frénétiques,  qu'elle n'atteindra jamais la perfection, qui éliminerait à coup sûr le doute et l'erreur.

Sur le plan intellectuel, ce qui me passionne dans l'entretien, c'est la lumière qu'il projette sur le rôle de l'avocat. Charles Libman, avocat hostile à la peine de mort et citant Robert Badinter avec admiration, n'a cependant pas hésité à plaider en qualité de partie civile à la suite du meurtre de deux enfants par un agriculteur, Jean-Laurent Olivier. Dans sa plaidoirie, il a exclu toute circonstance atténuante. L'accusé, condamné à mort, a été éxécuté en 1969.

La journaliste tente de mettre l'avocat en face tout de même d'une réelle contradiction mais il s'en débarrasse trop aisément en répliquant "Je n'avais pas le droit d'être tendre avec mes adversaires. Cela aurait été trahir ma mission d'avocat."

C'était quoi, sa mission d'avocat ? Accepter de défendre une cause à l'issue de laquelle, refusant les circonstances atténuantes, il réclamait au moins implicitement la peine de mort que ses clients souhaitaient ? Ou faire passer sa philosophie et ses principes avant sa mission de défendre qui, se rapportant à tout et appliquée indifferemment à l'accusé ou à la victime, perdait forcément de son authenticité ?

Profondément défavorable à la peine de mort, il admet pourtant l'avoir permise. Et il nous dit que cette ambiguïté, cette contradiction, cette trahison par rapport à soi, c'est cela, défendre.

Je suis persuadé que tous les avocats, dans ce même contexte, n'auraient pas réagi de la même manière. Certains, si la partie civile avait exigé la peine de mort, auraient abandonné la cause. J'en connais d'autres, notamment Maître Thierry Lévy, qui n'ont jamais plaidé en qualité de partie civile à l'encontre de prévenus ou d'accusés détenus dans le box. On peut toujours tirer les conséquences d'un choix humain, qui devrait interdire la participation à tel ou tel débat judiciaire.

Je ne juge pas et je ne dénonce pas. Je suis heureux que mon métier de magistrat m'ait toujours fait échapper à cette gestion de la complexité et du clair-obscur qui est au coeur de la profession d'avocat. J'ai commencé à requérir aux assises alors que la peine de mort était toujours en vigueur. Même si mes premières affaires l'avaient, par le comble de l'horreur, rendue plausible, je ne l'aurais pas requise. J'aurais seulement hésité sur la démarche à suivre. Aurais-je tenu ma place à l'audience en développant mon refus, aurais-je prévenu ma hiérarchie pour qu'elle me fasse remplacer par un collègue en phase avec ce qu'on attendait de lui  ?

Dans la mission du magistrat, il y a une exigence, un sens de la responsabilité et un besoin de rectitude qui ne font jamais de la justice un jeu supérieur. Mais une gravité en action.

On n'est jamais magistrat par hasard.

France-Soir, Paul Wermus et moi

Dans France-Soir d'aujourd'hui, à l'intérieur de la double page dont Paul Wermus est responsable, est publiée une "interview vérité" que je lui ai donnée par téléphone, alors que je circulais en voiture, côté passager je précise ! Le caractère même de ces échanges implique une concision qui rendra leur lecture supportable, voire agréable, mais qui donne envie de les compléter. Il y a comme une frustration devant la brièveté obligatoire même si Paul Wermus a traduit le mieux possible et avec beaucoup d'honnêteté la teneur de mes propos.

Je voudrais revenir sur trois interrogations d'inégale importance mais qui méritent des éclaircissements de ma part, pour ceux qui l'auraient lue.

La première concerne le garde des Sceaux au sujet duquel - et cela devient routinier - mon avis est demandé. Je ne vois aucune raison de ne pas le donner dans la mesure où la Chancellerie nous jugeant peu ou prou, il ne me semble pas illégitime de l'évaluer à notre tour. Certes, préférant Pascal Clément à, par exemple, Dominique Perben, j'aurais pu fournir, si la place l'avait permis, des exemples éclairants et significatifs pour justifier mon point de vue. Mais, conduit à raisonner vite, j'ai pris la liberté de comparer une rencontre avec l'ancien garde et celles que j'ai pu avoir avec l'actuel. Pour un subordonné, quel que soit son statut, il est stimulant de se voir professionnellement identifié. Cela donne l'impression, en tout cas, non pas d'un chef distant ou lunaire mais d'un responsable éclairé, proche de ses troupes et lié à elles par une familiarité qui rassure. La comparaison était totalement à l'avantage de Pascal Clément. Il ne me semblerait pas absurde, d'ailleurs, qu'un ministre de la Justice prenne la peine, au fil de ses déplacements, de rencontrer toute la magistrature, Paris faisant trop oublier la richesse souvent méconnue des talents et des compétences de la province.

La deuxième se rapporte à la notoriété. J'ai indiqué qu'il m'aurait semblé hypocrite de contester le caractère gratifiant d'une reconnaissance à partir du moment où on mettait celle-ci au service du corps tout entier et non pour flatter un narcissisme qu'on aurait raison de juger intolérable. Le critère d'une médiatisation réussie, c'est de présenter le professionnel et de refuser le personnage. Au fond, c'est de pouvoir dire "je suis donc nous sommes" et non "je suis donc je suis". Une célébrité, même modeste, offre de formidables opportunités pour faire découvrir au citoyen ce qu'il désire savoir. Au regard de cette réputation bienfaisante, il est évident que le choix  est rapidement fait. Qui pourrait opter pour la situation d'un "anonyme nul", c'est l'expression que je me souviens avoir utilisée ?

Enfin, la dernière, plus délicate et plus sérieuse, s'attache au terrain politique. Me demandant si "je vois Nicolas Sarkozy" comme président de la République, je réponds naturellement par l'affirmative, de la même manière que j'indique comme la personnalité de Ségolène Royal m'interesse parce qu'elle est singulière et donc dérangeante dans le monde politique d'aujourd'hui. J'ajoute qu'un magistrat a évidemment le droit d'exprimer une opinion de citoyen dès lors qu'elle ne conduit pas à battre en brèche  l'éthique professionnelle ou la neutralité syndicale.

Je ne regrette pas d'avoir répondu à Paul Wermus. Aussi lucide que je puisse tenter d'être à mon égard, je ne vois pas dans ma démarche, qui répond favorablement aux demandes médiatiques, de la vanité ou de l'histrionisme. J'éprouve le besoin maladif de communiquer et de convaincre. De débattre.

Même dans les situations les moins confortables, les plus risquées, on ne doit pas se soustraire au devoir d'explication.

L'Etat de droite ?

Un nouveau procureur général vient d'être nommé à la cour d'appel de Paris. Il s'agit de Laurent Le Mesle sous l'autorité duquel, dans très peu de temps, je vais donc travailler. Dire du bien d'un supérieur peut être perçu pour de la flagornerie, le critiquer, pour de la provocation. Comme l'Union syndicale des magistrats (USM), syndicat majoritaire, a mis en cause la nomination de Laurent Le Mesle et évoqué des risques de dépendance politique, une sorte d'Etat de droite, je vais me risquer à prendre sa défense, d'autant plus qu'il a fait l'objet, dans le Monde d'aujourd'hui, d'un remarquable portrait qui suscite la réflexion bien au-delà de son cas personnel.

J'ai rencontré deux à trois fois Laurent Le Mesle et je ne me livrerai pas à ce jeu un tantinet condescendant qui consiste à créditer quelqu'un de qualités morales et intellectuelles comme si nous étions des juges légitimes devant une personne à évaluer.

Ce qui me choque le plus dans la polémique que d'aucuns ont tenté de faire naître à son sujet, c'est son caractère artificiel. En effet, au regard de l'expérience judiciaire, qui peut ignorer que le poste de procureur général à Paris est naturellement politique dans le sens où il est évidemment exclu, pour cette fonction emblématique, que son titulaire soit en désaccord avec l'orientation judiciaire générale impulsée par le chef de l'Etat et le gouvernement ? Il en serait de même demain si une présidence socialiste avait à promouvoir une hiérarchie judiciaire. Il y a une philosophie de la justice qui renvoie à une vision de la société et à une conception de l'Etat connotées politiquement. Je ne sache pas, d'ailleurs, que dans le passé beaucoup de protestations se soient élevées quand des procureurs généraux de gauche - et il y en a eu de remarquables comme, par exemple, Pierre Truche - ont eu l'honneur d'être choisis pour cette charge.

Le plus offensant et le plus faux, dans la controverse syndicale, tient à ce procès selon lequel Laurent Le Mesle, ancien conseiller du chef de l'Etat et directeur de cabinet de deux gardes des Sceaux, serait naturellement voué à devenir un procureur général partisan désireux de faire obstruction à une administration impartiale de la justice.

C'est déjà méconnaître, pour les plus hautes fonctions et la plupart du temps, la métamorphose qu'opère chez un responsable le nouveau destin qu'il va assumer et affronter. C'est le thème central de la très belle pièce d'Anouilh "Becket ou l'honneur de Dieu" ou de ce grand film méconnu de Roberto Rossellini "Le Général della Rovere". C'est l'événement qui fait surgir, comme par enchantement, le tempérament et le talent les plus adaptés à sa réalité.

Pour la situation particulière de Laurent Le Mesle, le soupçon est d'autant plus absurde qu'il feint d'ignorer la nature du climat actuel aussi bien judiciaire que politique et médiatique. A supposer que son intelligence et sa morale puissent être tentées d'emprunter des chemins détournés - ce qui, de l'aveu même de ses adversaires, est inconcevable -, croit-on une seconde qu'elles pourraient se le permettre alors qu'une forte attente citoyenne existe, que les médias sont des chiens de garde vigilants et que l'esprit judiciaire ne le tolérerait pas ?

Cette querelle, actuellement, est vide de sens puisqu'une dérive du type de celle qui est supputée suiciderait judiciairement celui qui s'y abandonnerait. Je n'ai aucune raison de penser que le futur procureur général de Paris serait moins sensible à la démocratie et à l'Etat de droit que le syndicalisme qui le met en cause d'une manière inélégante. Il est en effet choquant de voir, avant l'action, une offensive de déstabilisation dont on sait maintenant, s'agissant de Dominique Barella, qu' elle est  crûment politique.

Dans le portrait que Nathalie Guibert lui a consacré, je découvre, en toute immodestie, des réponses aux questions que je me suis posé pendant longtemps. Je comprends mieux pourquoi, à une époque où il aurait été concevable que je postule comme d'autres à des fonctions de responsabilités politiques au sens large, je me suis toujours abstenu, comme si j'avais une claire conscience de ce qui me les interdirait dans le monde judiciaire tel qu'il était. Dans le parcours de Laurent Le Mesle, je suis frappé de constater à quel point la force des amitiés et des solidarités professionnelles a créé sa carrière et aidé celle d'autres qui lui étaient proches. Il y a un grégarisme, une sociabilité, une volonté d' appartenance et des réseaux même honorables auxquels ma nature m'a toujours rendu inapte. Une solitude donc qui m'a offert la liberté mais donné une réputation d'imprévisibilité. Or l'autorité, et l'autorité politique en particulier, n'aime rien tant que les certitudes qu'offre un caractère à la fois stimulant sans être dérangeant et respectueux par principe.  Il y a une période de la vie où on désire ce qu'on ne peut pas obtenir ou qu'on ne veut pas vous donner. Il y en a une autre où on aime ce que le sort et votre caractère vous ont fait devenir.

Pour conclure, si je pouvais émettre un voeu, ce serait de voir se desserrer l'étau de notre statut et s'assouplir la rigidité de nos structures. Il faudrait que de l'air circule, que demain de nouvelles têtes apparaissent, d'autres talents et que de brillants anonymes d'aujourd'hui puissent devenir les personnalités judiciaires de demain.

Un jour, qui sait, tout le monde aura sa chance.

On n'a pas tout essayé !

Ces derniers jours, j'ai vécu deux expériences télévisuelles, l'une chez Laurent Ruquier et l'autre auprès d'Yves Calvi, qui m'ont inégalement plu. Cette impression n'aurait pas été suffisante à elle seule pour que j'éprouve l'envie de l'analyser par une note. Ce qui me détermine aujourd'hui, c'est que j'ai reçu, à titre personnel et professionnel, une multitude de réactions indignées devant le comportement de Pierre Bénichou à mon égard et le traitement qu'on m'avait réservé à "On a tout essayé" du 4 septembre. Comme je ne les partage pas absolument mais qu'elles me touchent, je préfère tenter d'analyser la manière dont j'ai perçu le traquenard du montage opéré, par comparaison surtout avec l'émission en direct "C dans l'air" du 7 septembre.

J'ai accepté de  participer à "On a tout essayé", d'une part, bien sûr, parce qu'on allait y annoncer la sortie d'un prochain livre mais surtout parce que le thème se rapportait à une préoccupation importante du moment, l'enregistrement vidéo des gardes à vue et dans les cabinets d'instruction en matière criminelle. J'avais l'espoir de pouvoir soutenir un point de vue non pas iconoclaste mais peu partagé, à savoir le caractère dévastateur de la vidéo pour l'enquête de police, mais sans doute utile pour la procédure d'instruction. Je m'apprêtais aussi à défendre la police - puisque, dans certains milieux, elle est toujours attaquée quoi qu'elle fasse ou ne fasse pas et en tout cas ne bénéficie jamais de la présomption d'innocence - avec toute la capacité de conviction dont je me sentais capable. Le sujet était trop décisif pour que je m'abstienne même si je devinais les inévitables embûches d'un tel débat plongé dans du divertissement dominant.

Je n'ignorais pas, par ailleurs, que je me trouverais confronté à une équipe qui, c'est le moins qu'on puisse dire, ne serait pas portée naturellement à une écoute bienveillante de mes propos non "judiciairement corrects". Je pressentais que Pierre Bénichou serait un adversaire déterminé et il l'a été. Je n'étais pas non plus naïf au point de croire que le montage auquel on procéderait après l'enregistrement d'une vingtaine de minutes, à la suite d'une séquence interminable consacrée à Pierre Palmade, respecterait à la lettre l'ensemble de nos échanges. J'espérais qu' au moins le "charcutage" serait également réparti.

Quand j'ai quitté le lieu de l'enregistrement, il me semblait que j'avais pu m'exprimer, que certaines des questions étaient pertinentes, que mon empoignade avec Pierre Bénichou, pour être vigoureuse et sans concession, était restée, de part et d'autre, dans des limites acceptables et qu'enfin, j'avais pu bénéficier d'une attention sympathique de Laurent Ruquier, qui s'obstinait à m'appeler "Maître", et de ses partenaires, notamment Philippe Geluck, Caroline Diament et Virginie de Clausade. J'avais même pu terminer sur une pensée qui me tenait à coeur et qui se rapportait à la nécessité, pour le futur magistrat, d'intégrer à sa formation technique l'obligation d'humanité. Bref, j'avais connu pire et je ne m'étais pas senti ridicule en remerciant pour l'invitation.

Ce que j'ai vu le soir même était méconnaissable. Le montage avait tout démonté et clairement expulsé le meilleur. La bagatelle de dix minutes au moins était enlevée et surtout, on n'avait plus l'impression d'écouter un dialogue, même enlevé, mais d'assister à une prestation collective dans laquelle l'invité avait par miracle le droit de se glisser quelques secondes. J'étais critiqué, mis au ban sans que les répliques que j'avais formulées puissent rassurer sur l'équilibre de l'émission. Des questions fines, qui m'avaient été posées, demeuraient dans le vide puisque mes réactions avaient été coupées. Pierre Bénichou apparaissait odieux, alors qu'il ne l'avait pas été, tout simplement parce qu'on avait gardé l'essentiel de son discours polémique et qu'on avait fait disparaître mes ripostes. J'étais devenu "le petit chose" égaré dans le monde supérieur de la télévision.

Et puis, il y a eu Yves Calvi, le 7. Loin de moi l'idée de comparer une pure émission ludique avec un moment de réflexion destiné au grand public, une vulgarisation, dans le bon sens du terme, réussie. Reste qu'en direct, sur un sujet concernant l'hypermédiatisation, Yves Calvi est parvenu à rendre ses quatre invités à la fois accessibles et, je le crois, nuancés. C'était une respiration que la certitude qu'aucun "charcutage" ne serait effectué ensuite.

Et pourtant il ne faut pas fuir les émissions de divertissement. Elles ne sont pas méprisables en elles-mêmes. S'en abstenir par mépris constitue la raison principale du "discours unique" à la télévision sur les thèmes de société et de justice. En effet, dès lors que le dialogue devient impossible faute d'interlocuteurs plausibles, il n'y a plus que le sérail qui s'exprime et c'est souvent affligeant.

La différence est capitale entre les deux émissions : dans l'une l'invité est un faire-valoir, dans l'autre on le fait valoir. C'est aussi le grand talent d'un Serge Moati dans Ripostes. " On a tout essayé" met la lumière sur l'équipe de Laurent Ruquier et n'illustre réellement  un invité que s'il appartient peu ou prou au monde du divertissement. Lors de l'enregistrement, j'ai patienté longtemps dans les coulisses et j'entendais Laurent Ruquier dire qu'il y avait du retard. Pourtant, on n'en finissait pas avec Pierre Palmade et il était gratifié, assez régulièrement, de " génial, génial", ce qui est peut-être excessif. Alors, imaginons le sort réservé à quelqu'un qui non seulement n'appartient pas à cet univers du copinage rigolard mais se trouve être avocat général à Paris avec la prétention de venir apporter son soutien à la police !

Le montage, dans ces conditions, ne pouvait qu'être fait à mon détriment. Si je m'en doutais un peu, j'étais loin du compte sur l'étendue de la catastrophe. La seule manière, pour un invité comme moi, d'être bien traité lors du montage, c'est d'être convié avec un partenaire médiatique et intégré au milieu. Cela a été le cas, il y a deux ou trois ans, à "Tout le monde en parle" avec Thierry Ardisson, quand il m'avait fait venir sur le plateau avec Bruno Gaccio, Laurent Ruquier étant d'ailleurs, lui aussi, présent. Seule avait été coupée une petite séquence où j'avais traité Arielle Dombasle de démagogue parce qu'elle s'extasiait avec ravissement sur la qualité "formidable de tous les publics". C'était tout de même trop !

On n'a pas tout essayé. En effet. Si "on essayait" le respect de l'invité, quel qu'il soit, et si on tentait, dans l'inévitable montage, de ne pas seulement servir la soupe à ceux qui font de la télévision, ce serait bien.

Si on essayait de donner l'envie de revenir à ceux qui y viennent ?

Renaud : le retour

Dans Le Parisien d'aujourd'hui, Renaud donne une interview sous le gros titre suivant : "Sarkozy me fait peur".  Il réplique aux  multiples réactions qu'a suscitées sa chanson "Elle est facho... elle vote Sarko". Avec verve et sans détour, il répond aux questions, explicite son point de vue infiniment critique sur Nicolas Sarkozy et démolit, au final, Johnny Hallyday.

Cet événement ne serait pas suffisant à lui seul pour justifier mes retrouvailles avec Renaud si celui-ci ne faisait pas allusion à mon blog en précisant :"Je me suis fait insulter sur des blogs, notamment celui d'un magistrat qui prétendait que j'étais le symbole de la gauche intolérante".

Je n'ai vraiment pas eu l'impression "d'insulter" Renaud, dont beaucoup de chansons de sa grande époque demeurent dans ma tête, en posant le problème de la variété politique, du vocabulaire et de la démocratie. Je continue à penser qu'il est dangereux de vouloir redonner du prix au politique - objectif infiniment souhaitable - en en gommant par militantisme la complexité et la gravité.

Cette note, je dois l'avouer, va me permettre de faire amende honorable sur un autre plan. J'ai pu lire, au bas de la page, les paroles intégrales de la chanson controversée et contrairement à ce que laissait entendre Le Parisien du 26 août, ce n'est pas Sarko qui est déclaré "facho" par Renaud mais la facho, dont le portrait est outrancier mais non absurde, qui va voter Sarko. Ce n'est pas un point de détail que ce glissement qui renvoie à une évidence que l'élection présidentielle illustrera : même la frange la plus dure du FN sera amenée, je le suppose, si elle désire servir à quelque chose, à voter pour Nicolas Sarkozy sinon au premier du moins au second tour. Comme, peut-être, l'extrême-gauche inflexible pour le ou la candidate socialiste. Celle-ci se voit reprocher par Renaud de "flirter aussi avec les idées de Sarko en voulant mettre les racailles à la caserne."

Je continue à soutenir qu'il y a de l'abus de langage. A force de voir du facho partout et mal à propos, Renaud banalise ce qui devrait demeurer un souvenir unique et terrifiant.

Quel dommage qu'il ait quitté "Banlieue rouge" qui faisait entrer la politique dans la chanson mais par la grande porte.

La caméra ou la vérité ?

L'enregistrement vidéo des gardes à vue criminelles et dans les cabinets d'instruction est à l'ordre du jour. Il n'était pas fatal, après Outreau, de s'en prendre particulièrement à la police même si l'on sait que dans notre pays la présomption de culpabilité lui est strictement réservée, la présomption d'innocence étant magnifiée partout ailleurs. Je ne vois pas au nom de quelle logique il convenait d'instaurer toutes affaires cessantes un tel dispositif dans les locaux de police en matière criminelle, qui représente un très faible pourcentage. Le coût va en être considérable et les enquêtes, loin d'en être facilitées, vont s'en trouver entravées. Mais on aura respecté la transparence ! Le grand mot est lâché. Cette transparence, on le sait, n'aura aucun effet positif sur le plan de la lutte contre la criminalité et ne servira qu'à permettre un contrôle et une surveillance sur les fonctionnaires de  police. Autrement dit, l'essentiel n'est plus de favoriser leur tâche mais de prévenir leurs éventuels débordements. On se trompe de cible et on va affaiblir les forces d'autorité auxquelles cependant on va continuer à demander de plus en plus de résultats. Il y a là une incohérence qui ne peut manquer de faire réfléchir les analystes de bonne foi.

Et on a échappé au pire puisque les gardes à vue ne seront filmées que pour les investigations criminelles. Nicolas Sarkozy a, semble-t-il, obtenu que le procédé soit élargi aux cabinets d'instruction et que les magistrats n'échappent pas à la sujétion imposée aux policiers. La nature des relations qu'entretient le ministre d'Etat avec les syndicats judiciaires l'a sans doute conduit à proposer cette extension, qui a suscité un tollé quasi-général de la part des magistrats et des avocats. Mais au fond, puisqu'on enserre l'activité policière dans un réseau de contraintes - qu'on baptise "garanties" -, il n'y a pas de raison que les magistrats instructeurs n'en bénéficient pas !

Plus subtilement, l'une des motivations de Nicolas Sarkozy pourrait être, non seulement de donner des gages à ses troupes mais de montrer l'absurdité du système de la transparence en réclamant sa mise en oeuvre à tous les niveaux. Pour peu qu'on pousse jusqu'au bout cette volonté, il ne faudrait pas longtemps, en effet, pour rendre impossible toute lutte véritable contre la délinquance et la criminalité.

Maintenant que ce projet de filmer en matière criminelle semble acquis et que l'élargissement est probable, force est de s'attacher à un paradoxe. La caméra va gêner le travail policier tandis qu'elle pourrait contraindre le juge d'instruction à ne jamais sortir d'un discours et d'une pratique de bon aloi. Nuisible ici, bénéfique là.

En effet, une enquête de police comme la mission d'instruction ne sont pas faites que de formalisme. Il y a infiniment de blancs et de silences qui n'apparaissent pas dans les procès-verbaux. Il y a de la confiance, des complicités, des pressions, tout un infra-langage, qui sont nécessaires pour obtenir la vérité et que l'enregistrement vidéo va supprimer. C'est dommage car entre le policier tellement courtois et urbain qu'il fait chou blanc et celui qui exerce des violences physiques et qui devra être sanctionné, il existe mille gammes intermédiaires sur lesquelles le professionnel d'expérience sait pouvoir jouer et qui lui seront sans doute interdites.

En revanche, qui peut dire que la caméra ne serait pas susceptible de modifier le comportement de certains juges d'instruction ? Entre la pratique officielle transcrite dans un dossier et la réalité d'un cabinet, il y a parfois une distance qu'il conviendrait de combler. Si les accusations formulées par les acquittés contre le juge Burgaud sont exactes, ce dernier a tenu des propos et fait preuve parfois d'une intimidation dont à l'évidence il aurait été contraint de s'abstenir s'il avait été filmé. La présence de l'avocat n'est en rien exclusive du rôle de la caméra puisque le premier, en veilleur, a pu échouer là où la seconde pourrait constituer une vraie dissuasion.

Loin de moi l'idée qu'Outreau n'a pas été un sinistre sans commune mesure avec les tragédies antérieures. Faut-il, pour en tirer les leçons, oublier que la responsabilité principale est judiciaire, du plus bas jusqu'au plus haut niveau. Restreindre prioritairement l'initiative et la liberté policières revient à se tromper de combat.

Au nom du passé et pour l'expier, ne rendons pas impossible la justice de l'avenir.