J'ai accepté de participer à "On a tout essayé", d'une part, bien sûr, parce qu'on allait y annoncer la sortie d'un prochain livre mais surtout parce que le thème se rapportait à une préoccupation importante du moment, l'enregistrement vidéo des gardes à vue et dans les cabinets d'instruction en matière criminelle. J'avais l'espoir de pouvoir soutenir un point de vue non pas iconoclaste mais peu partagé, à savoir le caractère dévastateur de la vidéo pour l'enquête de police, mais sans doute utile pour la procédure d'instruction. Je m'apprêtais aussi à défendre la police - puisque, dans certains milieux, elle est toujours attaquée quoi qu'elle fasse ou ne fasse pas et en tout cas ne bénéficie jamais de la présomption d'innocence - avec toute la capacité de conviction dont je me sentais capable. Le sujet était trop décisif pour que je m'abstienne même si je devinais les inévitables embûches d'un tel débat plongé dans du divertissement dominant.
Je n'ignorais pas, par ailleurs, que je me trouverais confronté à une équipe qui, c'est le moins qu'on puisse dire, ne serait pas portée naturellement à une écoute bienveillante de mes propos non "judiciairement corrects". Je pressentais que Pierre Bénichou serait un adversaire déterminé et il l'a été. Je n'étais pas non plus naïf au point de croire que le montage auquel on procéderait après l'enregistrement d'une vingtaine de minutes, à la suite d'une séquence interminable consacrée à Pierre Palmade, respecterait à la lettre l'ensemble de nos échanges. J'espérais qu' au moins le "charcutage" serait également réparti.
Quand j'ai quitté le lieu de l'enregistrement, il me semblait que j'avais pu m'exprimer, que certaines des questions étaient pertinentes, que mon empoignade avec Pierre Bénichou, pour être vigoureuse et sans concession, était restée, de part et d'autre, dans des limites acceptables et qu'enfin, j'avais pu bénéficier d'une attention sympathique de Laurent Ruquier, qui s'obstinait à m'appeler "Maître", et de ses partenaires, notamment Philippe Geluck, Caroline Diament et Virginie de Clausade. J'avais même pu terminer sur une pensée qui me tenait à coeur et qui se rapportait à la nécessité, pour le futur magistrat, d'intégrer à sa formation technique l'obligation d'humanité. Bref, j'avais connu pire et je ne m'étais pas senti ridicule en remerciant pour l'invitation.
Ce que j'ai vu le soir même était méconnaissable. Le montage avait tout démonté et clairement expulsé le meilleur. La bagatelle de dix minutes au moins était enlevée et surtout, on n'avait plus l'impression d'écouter un dialogue, même enlevé, mais d'assister à une prestation collective dans laquelle l'invité avait par miracle le droit de se glisser quelques secondes. J'étais critiqué, mis au ban sans que les répliques que j'avais formulées puissent rassurer sur l'équilibre de l'émission. Des questions fines, qui m'avaient été posées, demeuraient dans le vide puisque mes réactions avaient été coupées. Pierre Bénichou apparaissait odieux, alors qu'il ne l'avait pas été, tout simplement parce qu'on avait gardé l'essentiel de son discours polémique et qu'on avait fait disparaître mes ripostes. J'étais devenu "le petit chose" égaré dans le monde supérieur de la télévision.
Et puis, il y a eu Yves Calvi, le 7. Loin de moi l'idée de comparer une pure émission ludique avec un moment de réflexion destiné au grand public, une vulgarisation, dans le bon sens du terme, réussie. Reste qu'en direct, sur un sujet concernant l'hypermédiatisation, Yves Calvi est parvenu à rendre ses quatre invités à la fois accessibles et, je le crois, nuancés. C'était une respiration que la certitude qu'aucun "charcutage" ne serait effectué ensuite.
Et pourtant il ne faut pas fuir les émissions de divertissement. Elles ne sont pas méprisables en elles-mêmes. S'en abstenir par mépris constitue la raison principale du "discours unique" à la télévision sur les thèmes de société et de justice. En effet, dès lors que le dialogue devient impossible faute d'interlocuteurs plausibles, il n'y a plus que le sérail qui s'exprime et c'est souvent affligeant.
La différence est capitale entre les deux émissions : dans l'une l'invité est un faire-valoir, dans l'autre on le fait valoir. C'est aussi le grand talent d'un Serge Moati dans Ripostes. " On a tout essayé" met la lumière sur l'équipe de Laurent Ruquier et n'illustre réellement un invité que s'il appartient peu ou prou au monde du divertissement. Lors de l'enregistrement, j'ai patienté longtemps dans les coulisses et j'entendais Laurent Ruquier dire qu'il y avait du retard. Pourtant, on n'en finissait pas avec Pierre Palmade et il était gratifié, assez régulièrement, de " génial, génial", ce qui est peut-être excessif. Alors, imaginons le sort réservé à quelqu'un qui non seulement n'appartient pas à cet univers du copinage rigolard mais se trouve être avocat général à Paris avec la prétention de venir apporter son soutien à la police !
Le montage, dans ces conditions, ne pouvait qu'être fait à mon détriment. Si je m'en doutais un peu, j'étais loin du compte sur l'étendue de la catastrophe. La seule manière, pour un invité comme moi, d'être bien traité lors du montage, c'est d'être convié avec un partenaire médiatique et intégré au milieu. Cela a été le cas, il y a deux ou trois ans, à "Tout le monde en parle" avec Thierry Ardisson, quand il m'avait fait venir sur le plateau avec Bruno Gaccio, Laurent Ruquier étant d'ailleurs, lui aussi, présent. Seule avait été coupée une petite séquence où j'avais traité Arielle Dombasle de démagogue parce qu'elle s'extasiait avec ravissement sur la qualité "formidable de tous les publics". C'était tout de même trop !
On n'a pas tout essayé. En effet. Si "on essayait" le respect de l'invité, quel qu'il soit, et si on tentait, dans l'inévitable montage, de ne pas seulement servir la soupe à ceux qui font de la télévision, ce serait bien.
Si on essayait de donner l'envie de revenir à ceux qui y viennent ?
shame on me :
"( déjà la classe que j'avais sursautéE il y a longtemps )"
corriger ce sursaut m'évitera-t-il les foudres ? !!!! :-(
Rédigé par : cactus oops làlà l | 10 septembre 2006 à 15:08
Cette histoire est un exemple parfait de la pertinence de la phrase : DON'T HATE THE MEDIAS, BE THE MEDIA.
Il est grand temps que nous reprenions en main tout cela.
Rédigé par : davideo | 10 septembre 2006 à 13:22
Et si, en plus de l’égard dû aux invités, on essayait , chez Laurent Ruquier, le respect du téléspectateur. Si on essayait la considération pour les chroniqueurs dont les propos, comme ceux des invités, n’ont pas à être caricaturés par un montage dont ils peuvent , eux aussi, mesurer les effets redoutables. Pourquoi ne protestent-ils pas ?
Vous lisant, spontanément, et dans l’instantanéité chère à Ras, je pense au père de Bruno Gaccio que ce dernier évoque dans les conversations qu’il a eues avec vous.
Si le divertissement doit s’occuper des sujets sérieux, ce dont je ne suis pas tout à fait sûre, le père de B. Gaccio et le mien ont droit, absolument, au meilleur. En matière d'information, Yves Calvi, les respecte bien, lui.
Rédigé par : Véronique Raffeneau | 10 septembre 2006 à 11:32
j'ai manqué la seconde dommage ! ( déjà la classe que j'avais sursauté il y a longtemps )
c'est un homme que j'admirev et que je suis : rattrap'âge sur le net , vite !
bien à vous !
"jamais deux sans trois" , dit le proverbe alors faites pas comme Gaston la prochaine fois !
Rédigé par : cactus | 09 septembre 2006 à 21:49
Je m'empresse d'envoyer copie de ce billet à une amie qui, récemment, m'expliquait pourquoi elle avait refusé, au grand dam de son attachée de presse, d'aller chez Ruquier car elle savait qu'elle allait à l'abattoir et qu'on y sacrifierait son livre.
Rédigé par : bulle | 09 septembre 2006 à 17:15
Il est certain que si toutes les chaînes pratiquaient la diffusion intégrale de leur émission par internet, ce que fait l'émission de Daniel Schneiderman « Arrêt sur image » (France 5, une fois de plus - la seule chaîne qui fait honneur au service public ?), le public y gagnerait en sincérité. Les monteurs auraient en effet l'assurance qu'un charcutage ne passerait pas inaperçu, car il se trouverait toujours quelqu'un pour comparer la version télé de la version complète.
Thierry Ardisson, que je n'apprécie guère, laisse tout de même dans ses émissions plus de place pour les propos qui détonnent. Notamment, le commissaire-divisionnaire retraité Charles Pellegrini, ancien de l'OCRB, s'en est très bien sorti (il n'a pas fait l'objet de coupages manifestes lui donnant une posture de plante verte), lors de son passage dans feu-l'émission d'Ardisson sur France 2, alors qu'on ne peut dire que son franc-parler et ses positions sont si courantes (venu présenter son ouvrage « banlieues en flamme »).
Rédigé par : Marcel Patoulatchi | 09 septembre 2006 à 12:28