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« septembre 2006 | Accueil | novembre 2006 »

Pour une repentance au détail : l'affaire Villemin et le juge Lambert.

On en a assez, certes, de la repentance en gros, de la contrition de masse à propos d'un passé lointain ou parfois proche. Nous sommes lassés par cette obsession de gratter des plaies souvent à peine cicatrisées, pour qu'elles ne cicatrisent jamais. Qui a besoin d'installer, à perpétuité, la purulence au coeur de l'esprit français ?

Mais rien n'est plus nécessaire, en revanche, que la repentance au détail, la contrition singulière. Ce qui a attiré mon attention sur cette ardente obligation, c'est, d'une part, le fait que France 3 va consacrer trois soirées exceptionnelles et six épisodes de cinquante-deux minutes à l'affaire Villemin vieille de vingt-deux ans et que d'autre part, le juge Lambert qui l'a instruite d'octobre 84 à décembre 86 a accordé un entretien à TV Magazine.

Je n'ai vu que les deux premiers épisodes de cette fiction et par conséquent je ne peux émettre qu'un jugement partiel sur sa qualité et sa vraisemblance. Mais là n'est pas mon propos central. Je voudrais plutôt m'attacher aux dires du magistrat qui, actuellement, se trouve affecté au tribunal de grande instance du Mans en qualité de vice-président.

D'emblée, il affirme ne pas vouloir regarder le film parce qu'il est persuadé que l'image qu'on donnera de lui sera "partielle et partiale". Certaines de ses réponses ne laissent pas de m'étonner, au regard même de ce qu'il avance pour expliquer le caractère décevant des épisodes : le fait qu'on n'ait pas fait intervenir certains acteurs victimes de la tragédie, et il évoque notamment le rôle du capitaine Sesmat.

Ce dernier - aujourd'hui colonel( e.r.) - vient de publier un livre, "Les deux affaires Grégory". Avec un ton qui ne dissimule rien mais reste courtois, il décrit clairement les péripéties complexes de la double affaire Villemin ( avant et après l'action de la gendarmerie ) et fustige, en particulier, le comportement du juge Lambert. Pour qui a suivi à l'époque, la relation médiatique de cette catastrophe et lu le livre de Laurence Lacour, le procès à charge dressé par l'auteur semble fondé, une fois écarté le plaidoyer pro domo qui le conduit à donner le beau rôle aux gendarmes et à leur chef. De fait, je pense qu'ils ont vu juste dès l'origine et que la suite n'a fait que dissiper une vérité mal exploitée par une infinité de maladresses. A bien y réfléchir, tout était absurde dans cette accusation et pourtant, longtemps, elle a pourri beaucoup d'esprits. Dont le mien, qui n'avait pas eu besoin, sur ce plan, de la folie de Marguerite Duras ! Comme si on en savait long alors que nos soupçons étaient construits sur du très court !

Avant d'en venir à l'essentiel, trois remarques qui inquiètent le lecteur de l'interview. Jean-Michel Lambert reproche d'abord à l'acteur jouant son rôle de n'être pas venu le voir "pour s'imprégner de son personnage et me demander, par exemple, si j'avais des manies ou des habitudes". La critique est ridicule et révèle un narcissisme mis en lumière par certains lors de l'instruction. Il rend surréaliste, ensuite, la dénégation selon laquelle, tout en n'ayant aucune expérience de la pression médiatique, il aurait toujours su résister à celle-ci. Ma mémoire est fidèle sur ce point et me laisse pantois devant une telle assertion. Enfin, après l'audition de Murielle Bolle par les gendarmes, il n'avait pu être joint et cette carence avait constitué un fiasco majeur. Sans contredire le fond de ce grief, il se contente de faire valoir qu'il n'était pas parti en week-end mais se trouvait à Epinal, ce qui aggrave encore son cas.

Je laisse de côté ce que j'avais relevé dans son livre, écrit à l'époque, pour profiter précisément de sa gloire médiatique éphémère. Il y exposait des détails intimes, mentionnant par exemple qu'il ne pouvait plus faire l'amour quand il avait procèdé à une inculpation. Tout cela à la fois insignifiant et grotesque.

Dans cet entretien, il y a infiniment plus grave. Parce que c'est révélateur et d'une médiocrité personnelle et d'un parapluie collectif qui sert, croyons-nous, à nous préserver des gouttes de nos comportements individuellement sujets à caution.

Devant l'énormité des dysfonctionnements aussi bien judiciaires que médiatiques secrétés par la gestion longtemps erratique de l'affaire Villemin, devant l'image lamentable donnée par un protagoniste au coeur de cette tourmente, on pouvait espérer de la part du juge Lambert, surtout vingt-deux ans après, une repentance au détail, une contrition forte et singulière, une excuse adressée à tous ceux qui avaient souffert de ses négligences et de ses fautes, pâti de ses lacunes. On aurait dû entendre, avant même la publication du livre qu'il nous promet, non pas sa protestation d'impunité et d'innocence mais son aveu et sa détresse de coupable, son humilité de magistrat, sa compassion de citoyen. Rien, rien qu'un contentement de soi qui fait mal à ceux qui pensent que, pour demeurer un grand et beau métier, la magistrature doit exiger la vérité et la sincérité. Outreau nous a douloureusement plongés dans l' inaptitude à la reconnaissance de notre faillite. On adore le pluriel rassurant qui nous protége de l'affontement avec le singulier déficient.

Cette défaillance du coeur et de l'esprit corrompt toute l'interview qui est résumée par une phrase du juge Lambert, mise en exergue et qui me paraît totalement fausse : "Ce film est un nouvel écran entre le peuple français et la vérité".

Alors que c'est l'inverse. Aussi discuté que pourra être le film, aussi vigoureuse que pourra être la controverse, même si longtemps après, il n'est jamais inutile de poser sur une tragédie incommensurable un regard qui tente de faire réfléchir le citoyen, le téléspectateur d'aujourd'hui. Avant de craindre les risques d'une telle aventure médiatique, voyons-en les avantages probables. Cela pourra servir à mieux faire comprendre, à prévenir et à compatir.

Ce n'est pas rien.

Aussi, juge Lambert, de grâce, un mot d'excuse tout de suite !

Le lapin de Dhorasoo

Ce n'est rien qu'une petite déception qui est restée dans ma mémoire. Son souvenir est ravivé par les articles consacrés à Vikash Dhorasoo, dont son portrait aujourd'hui dans Libération.

J'ai suivi le feuilleton du conflit avec son entraîneur au PSG puis de son licenciement. J'ai relevé que comme Yannick Noah, Joey Starr, Lilian Thuram, il s'était abonné au dernier sport national : dire du mal de Nicolas Sarkozy. C'est devenu un must. Après tout, pourquoi pas ? On a les modes qu'on peut, les plus commodes étant celles qui suscitent l'assentiment de quasiment tous les médias. L'hostilité à Bush se sent moins seule, en France.

Mon anecdote est dérisoire. Elle n'est tout de même pas sans intérêt quand l'image qu'on dessine de Dhorasoo est certes celle d'un grand footballeur mais aussi celle d'un être atypique dans le milieu sportif, fantaisiste, décontracté, intelligent, pas obsédé par l'argent, les mannequins et le mode de vie replié de la plupart de ses collègues. Bref, quelqu'un de décalé et de sympa.

C'était juste après la désignation des joueurs pour la Coupe du monde par Raymond Domenech. J'avais accepté de participer à la "première" d'une émission sur France-Culture dont l'idée m'avait beaucoup plu. Il s'agissait de faire se rencontrer deux personnalités appartenant à des mondes totalement différents, pour un dialogue de deux heures dont une demi-heure à monter serait conservée. L'originalité de la chose tenait à ce que l'identité de votre interlocuteur ne vous était communiquée que très peu de temps avant le jour J, avec la réception d'un dossier d'information sur lui. Un footballeur et un avocat général, à la philosophie et à la vision du monde infiniment contrastées, j'étais enthousiaste pour cette expérience que ma passion de "sportif en chambre" rendait encore plus excitante.

Le rendez-vous, une semaine avant, avait été  fixé dans un jardin public. Lui comme moi avions donné notre accord sans réserve à l'animatrice qui devait être présente sans intervenir. Je ne me leurrais pas. Dhorasoo et moi, si nous avions pu choisir, aurions élu sans doute d'autres partenaires. J'aurais préféré Grégory Coupet ou Jean-Jacques Goldman. Lui, je ne sais pas qui.

D'abord, au cours de la semaine, une inquiétude et des difficultés pour la garde de ses deux enfants. J'ai proposé de les accueillir chez moi où nos échanges pourraient se dérouler. Deux jours avant la date prévue, annulation. J'ai pensé que, de manière surprenante, Dhorasoo n'avait pu trouver une solution pour sa progéniture. La réalité était plus triviale. A la date fixée et acceptée par lui, il a participé à une parade publicitaire de plusieurs heures pour un quelconque sponsor.

Ce n'était rien. Mais déjà alors, le très léger écart entre l'image, absolument pas mercantile et intéressée, qu'on pouvait avoir de lui et cette dérobade m'avait surpris.

Légère déception, sentiment d'avoir été floué, regret d'avoir manqué une opportunité à laquelle je tenais. Dont il se fichait probablement. Pourquoi m'avoir donné cette fausse joie ?

Je n'ai plus jamais entendu parler de cette émission. Dommage : faire ouvrir les yeux, le coeur et l'esprit sur son apparent contraire peut faire du bien. Cela m'aurait fait du bien.

Un sombre bonheur : retour sur l'affaire Battisti

Il y a des crimes qui n'en finissent pas d'être commis. Ils ont tué puis discutés, défendus, voire absous, ils pourrissent les esprits et continuent de révolter, souvent dans l'indifférence générale. J'ai pensé longtemps qu'il en serait ainsi pour le dossier de Cesare Battisti. Que pouvait peser la vérité en face du matraquage audiovisuel dont ont bénéficié les seuls apologistes de cet individu, que pouvait peser l'indignation en face de Fred Vargas, de Bernard-Henry Levy et de tous ceux qui, par commodité ou snobisme, ont suivi les traces de ces illustres éclaireurs ? La formidable lucidité que donne, pour les imbéciles, le fait de n'avoir rien connu d'une affaire, de ne pas porter dans son être les stigmates laissés par le crime, comme une marque de fabrique !

Mais il ne faut jamais désespérer. Dans le Nouvel Observateur de cette semaine, un article de Marcelle Padovani est consacré au livre d'Alberto Torregia "J'étais en guerre et je ne le savais pas". La journaliste nous décrit le drame de l'auteur, sa détresse aussi, puis sa volonté, sa révolte, son combat, enfin ses certitudes. C'est l'honneur de cet hebdomadaire que d'avoir le premier ouvert la porte à la restauration de la vérité, à la force de la contradiction.

Qui est Alberto Torregiani ? Le fils de Pierluigi Torregiani, bijoutier milanais assassiné par les Prolétaires Armés pour le Communisme ( les PAC ), pour le punir d'avoir résisté lors d'une précédente attaque à main armée. Alberto, lui, sera atteint d'une balle perdue à la colonne vertébrale. Il est resté paraplégique. Il lui aura fallu beaucoup de temps pour accepter de remettre sa mémoire, qui avait tout voulu effacer, au coeur de cette horrible tragédie. Il l'a fait en écrivant ce livre en 2004.

Guillaume Perrault, étayant sa démonstration sur les incontestables sources judiciaires italiennes humiliées d'avoir été prises pour du vent, avait lumineusement démontré les charges pesant sur Battisti et sa participation notamment à cet assassinat.

Battisti a fui deux fois. Condamné par contumace à la prison à vie en Italie, il se réfugie en France en 1990. Le 10 février 2004, il est arrêté. Libéré sous la pression d'une classe intellectuelle qui se portait garante de cet honnête homme - pensez donc, un auteur ! -, il en profite pour disparaître au mois de mars 2004, contrairement aux engagements pris devant la juridiction qui lui avait accordé du crédit.

Qu'à cela ne tienne, tout s'explique. Sa double fuite est le signe éclatant de son innocence et ceux qui l'accablent ou qui doutent seulement sont des malfaisants qui n'ont pas le sens de l'écoulement du temps ni celui de l'Histoire. Le disparu publie même un livre célébré comme il se doit et BHL se commet à lui rédiger une préface. Bref, Battisti gagne sur tous les tableaux.

Et Alberto Torregiani vient gâter ce magnifique tableau de l'innocent pourchassé, qui fait si chaud au coeur de ceux qui désespérément cherchent des causes à défendre plus que des vérités à dire. Il a tout lu, tout vu, tout repris à zéro. Il a le temps, il ne peut plus bouger. Il a étudié les 150000 pages du dossier d'instruction et sa conclusion est claire, irréfutable : Battisti est coupable de l'assassinat de son père.

J'entends bien que, pour beaucoup de partisans de Battisti, les preuves sont secondaires. Elles sont même importunes puisqu'une seconde elles viennent altérer la pureté du combat politique ou, mieux encore, du soutien christique !

Mais tout de même ! Le moment venu, le livre traduit, les médias, qui ont "servi la soupe" à une vision unilatérale et confortable de l'affaire Battisti, vont-ils au moins convier Alberto Torregiani à compléter douloureusement la part occultée de la réalité, vont-ils accepter de mettre en scène la vérité plus que les célébrités ? Ce serait la moindre des élégances. A défaut, Guillaume Perrault et Marcelle Padovani constitueraient déjà d'heureux précurseurs.

Ce devrait être une démarche évidente mais j'entends déjà des phrases : c'est trop tard, on ne peut pas faire ça, cela intéresse qui, l'intelligentsia va protester. Je crains ces atermoiements, ces abstentions que la mauvaise conscience se fabrique pour continuer à s'aimer contre vents, marées et émissions.

La lecture de cet article, dans le NO, m'a procuré un bonheur sombre. Durant quelques minutes, la justice a vaincu le crime et le mensonge.

 

Encore un peu de patience !

Vendredi 20 octobre, lors de la première journée du congrès de l' Union syndicale des magistrats (USM), le garde des Sceaux a annoncé qu'il n'y aurait ni réforme du Conseil supérieur de la magistrature (CSM) ni réforme de la responsabilité des juges. Il a précisé qu'il fallait "poursuivre la réflexion", faute de "consensus".

Déception de beaucoup, satisfaction de l'USM dont l'opposition à ces deux textes était connue.

Avant d'aborder le fond de la discussion, un mot sur le fait qu'à l'arrivée de Pascal Clément dans la salle du congrès, l'assemblée ne s'est pas levée. Ainsi, notre ministre, celui de la Justice, membre du Gouvernement de la France, n'a pas eu droit à la politesse élémentaire que sa fonction exigeait : un accueil debout. On sait aussi que cent quarante-trois auditeurs de justice à Bordeaux ont fait circuler une lettre ouverte contre Nicolas Sarkozy en dénonçant plusieurs de ses déclarations, une bonne moitié de la promotion s'en abstenant heureusement. Il est sans doute abusif de relier la première grossièreté collective à la seconde protestation mais comment ne pas sentir comme un souffle de regrettable politisation dans ces épisodes ? Ou bien faut-il y voir l'affirmation dérisoire d'une magistrature qui, ne respectant plus les usages républicains, se donne l'impression d'être d'une audace folle ? Pour ma part, je trouve que c'est s'infantiliser que d'agir de la sorte. Loin de grandir le corps, on le rapetisse !

Je viens d'apprendre que Bruno Thouzellier a été élu Président de l'USM à la place de Dominique Barella. Je lui adresse mes chaleureuses félicitations même si j'ai conscience qu'il ne va pas pouvoir, d'un coup, emmener ses troupes sur d'autres chemins. Peut-être, en tout cas, la forme, le ton, le registre vont-ils changer ?

Ce retrait des réformes, aujourd'hui, me semble judicieux en dépit des apparences, à cause de la courte période qui nous sépare de l'échéance présidentielle. Le bon sens et l'analyse politique se rejoignent pour que ces deux dispositions fondamentales soient examinées une fois que le nouveau pouvoir présidentiel, quel qu'il soit, sera en place. D'ailleurs, le débat judiciaire, le besoin de morale et l'affirmation des principes constitueront l'un des thèmes centraux de la campagne et, naturellement, la responsabilité des magistrats et la composition moins corporatiste du CSM viendront au premier plan des préoccupations du futur garde des Sceaux. J'insiste sur cette évidence parce qu'elle n'a pas de définition partisane et lui donner sens et traduction relèvera de la mission de la gauche ou de la droite. Il n'était pas concevable de glisser dans ce court laps de temps, en quelque sorte en catimini, une telle double révolution dont les contours sont encore à définir. Remise, elle ne pourra pas passer aux oubliettes. La société l'exige et les politiques la veulent. 

Il est en revanche logique de faire voter, au cours des six mois prochains, un certain nombre de modifications non pas secondaires mais qui sont pratiquement approuvées par tous sur le plan de la procédure pénale, sauf pour l'enregistrement vidéo qui devrait être étendu aux cabinets  d'instruction.

Pour le CSM, la diminution du nombre de magistrats en son sein a été approuvée par le Syndicat de la magistrature (SM) et je ne suis pas sûr que l'USM soit farouchement hostile, en dépit des apparences, à cette structure autrement composée qui pourrait naître après l'élection présidentielle. Tous ceux qui, de près ou de loin, s'intéressent à la justice comprennent l'ardente nécessité d'une telle réforme dont on aurait pu souhaiter qu'elle aille plus loin. Mais ce sera déjà un progrès considérable.

Pour la responsabilité des magistrats, il reste encore beaucoup de travail de réflexion à opérer. Malheureusement, on s'est orienté, après avoir évoqué "la grossière erreur d'appréciation", vers une autre conception qui se serait rapportée "à la violation des principes directeurs de la procédure pénale ou civile". La première piste apparaissait sérieuse et préservait plus que la seconde de ce qu'on pourrait appeler les dysfonctionnements graves juridictionnels. Prenons l'exemple d'Outreau : les principes directeurs de la procédure pénale ont été si peu violés que leur respect, au moins superficiel, a été sans cesse avalisé par la Chambre de l'instruction de Douai. Et pourtant, quel sinistre ! En revanche, le concept de "grossière erreur d'appréciation" aurait pu, une fois précisé, s'appliquer à l'affaire d'Outreau avec les conséquences disciplinaires qu'on imagine.

Par ailleurs, d'anciennes catastrophes judiciaires ayant été suivies de près ou de loin par des tragédies criminelles - Bonnal, le meurtre de Nelly Cremel notamment - n'étaient sans doute pas aux antipodes de la "grossière erreur d'appréciation" alors que la violation des principes directeurs ne les aurait pas concernées. Il faut savoir ce que l'on veut. Si l'on désire élargir seulement symboliquement l'espace de responsabilité du magistrat, on pourra aisément trouver une formule qui ne fera de mal à personne. Au contraire, pour peu qu'on veuille répondre, sur ce plan capital, à la revendication légitime du citoyen et à notre propre prise de conscience, il conviendra de pousser plus avant la recherche et de ne pas mettre au rancart "la grossière erreur d'appréciation", concept, on l'a vu, tout à fait opératoire. Au demeurant, un magistrat qui, lucidement, violerait les principes directeurs de la procédure pénale ou civile devrait choisir ou se voir proposer un autre métier. Ce ne serait plus du disciplinaire mais de l'incompatible !

Mais qu'on ne fasse pas dès maintenant aux magistrats un mauvais procès. J'ai entendu ce soir sur TF1 un très grand avocat, Jean-Louis Pelletier, affirmer que, les magistrats appliquant la loi, ce serait un comble que la loi ne s'applique pas à eux. Mais quelle loi ? Quand ont-ils refusé leur responsabilité disciplinaire, Outreau les ayant persuadés, au contraire, qu'elle devait même recevoir une définition moins restrictive ? La plupart sont prêts, sans enthousiasme peut-être mais avec lucidité, à participer à un débat qui, les rendant dans leur pratique comptables du pire, saura aussi les créditer du meilleur. Leur lien avec le peuple français en sera formidablement amélioré.

Le temps politique qui reste est trop court pour bouleverser l'univers judiciaire. Je dis oui au temps comme argument. Mais je dis non au consensus. La recherche du consensus représente un moyen habile pour ne rien accomplir ou manifeste qu'on est si peu sûr de la pertinence de ce qu'on propose au pays, à sa justice qu'on préfère l'ensevelir sous une concertation qui va l'étouffer. Ce ne sont pas des modalités qui sont à déterminer pour ces deux réformes mais c'est le principe qui les fonde qui doit être discuté et édicté s'il est légitime. Il y a, dans l'obsession du consensus, une sorte d'alibi pour apparaître au moins tolérant à défaut d'être efficace. L'immobilisme qui dialogue est mille fois pire que l'action qui tranche. Le courage, c'est de ne pas se leurrer. Il y aura toujours une part de la magistrature qui sera hostile à cette réduction du corporatisme et à cet accroissement de la responsabilité. On ne va pas attendre la fin des temps pour constater que le consensus est impossible. Qui gouverne, le citoyen ou les instances qui doivent être à son service ?

Demain, quel que soit l'élu, il devra affronter ce défi : que faire de cette double réforme heureusement laissée en suspens aujourd'hui ?

Avec ou sans consensus. Tant mieux ou tant pis.

Un Etat policé ou policier ?

On ne sait plus où donner de la plaisanterie. Joey Starr, qui n'a jamais voté de sa vie, nous est donné en exemple comme éveilleur civique. Avec sa délicatesse habituelle, il se propose de donner sa voix "au moins enculé des enculés". On a les consciences qu'on peut.

On ne sait plus où donner de l'esprit. Tant il est sollicité par une actualité particulièrement inventive. Une nouvelle importante et qui va sans doute permettre d'améliorer la condition pénitentiaire a été annoncée par le garde des Sceaux. Le contrôle sur les prisons sera confié à l'organe externe incontestable que représente la Médiature de la République. Celle-ci pourra utilement s'appuyer sur les principaux griefs formulés par les détenus et recueillis grâce à l'OIP. Pour le reste, que de démagogie ! On oublie les délits ou les crimes et on plaint, on plaint, on plaint les détenus... On leur demande si la prison leur a servi à quelque chose et ils répondent non, de manière totalement surprenante ! Les victimes, connais pas. Aujourd'hui, c'est le tour du coeur sélectif. Et demain, un besoin de répression ?

Mais le plus préoccupant depuis deux semaines, c'est la situation dans certaines cités et les affrontements entre les policiers et des bandes de jeunes gens. Plus grave, ici ou là, ont été organisés de véritables traquenards qui n'avaient pour but que de porter atteinte à l'intégrité physique des fonctionnaires de police. On voulait leur peau. Ces violences d'inégale gravité ont été commises, notamment à Epinay-sur-Seine, aux Mureaux et à Corbeil-Essonne.

Au moins, personne n'en a nié l'importance et on peut dire que la qualité des contributions et des propositions a permis au débat citoyen de ne pas être médiocre. Pour les politiques, il y avait urgence, avec le risque de l'improvisation, à répondre au défi qui était lancé à tout ce qui était de nature à assurer ou à restaurer la paix publique. On sait bien, par ailleurs, que cette guérilla vise, dans l'expression de son désordre, toutes les incarnations de l'Etat, même les plus traditionnellement respectées jusqu'à maintenant. Ainsi, les pompiers. Une remarquable enquête de Luc Bronner,  dans le Monde,  a éclairé la profondeur de l'antagonisme entre jeunes et police et mis en évidence "le cercle infernal" de cette impossible cohabitation. Comme s'il n'y avait plus d'issue envisageable. Les syndicats policiers ont participé à cette effervescence et leur avis, me semble-t-il, a été pris en considération.

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Un tribunal populaire ?

Dans son discours à Périgueux le 12 octobre, Nicolas Sarkozy a proposé qu'"on introduise le jury aux côtés des magistrats comme c'est déjà le cas aux assises", pour les affaires les plus importantes en correctionnelle. Seul le Figaro, à ma connaissance, a fait un sort à cette suggestion sous la signature de Stéphane Durand-Souffland.

Elle mérite d'être examinée avec le plus grand sérieux. Son caractère apparemment jeté comme une idée " sur la soupe" laisse croire que la provocation qu'elle représente vaut plus que la qualité de son fond. Et ce n'est pas la présence sur la tribune de Pascal Sevran avec certains ministres qui me convaincra de sa validité !

En effet, je ne suis pas persuadé que cette proposition, le bilan correctement établi, constitue une avancée pertinente en l'état. Certes, deux arguments peuvent être avancés qui semblent donner tort à mon opposition. D'une part, placer le peuple au coeur de la juridiction pénale de droit commun - le tribunal correctionnel -, en soi s'accorde tellement à mon souci de lier le plus possible le citoyen à la justice, que le principe est frappé d'une sorte d'évidence. D'autre part, pour répondre à la crise quantitative - à supposer qu'elle concerne au premier chef les magistrats -, éliminer deux juges professionnels sur trois pour les remplacer par des jurés permettrait de dégager un volant de magistrats qui pourraient être utiles pour d'autres tâches.

Tout de même, en face de ces apparents avantages, que d'interrogations !

D'abord, la crainte, comme aux assises, que la mauvaise volonté du citoyen, son incompréhension devant la charge qui lui serait demandée fasse de cette nouveauté un véritable tour de force, une gageure. Presque une impossibilité.

Surtout, on ne peut pas se contenter de plaquer le débat criminel sur l'audience correctionnelle parce que l'un et l'autre correspondent à des logiques différentes.

Si le jury est irremplaçable dans les cours d'assises, c'est d'abord parce qu'il est naturel - même si le citoyen ne le comprend pas toujours - que les crimes suscitant en général une forte indignation sociale soient appréhendés par le peuple. Celui-ci donne aux arrêts rendus une légitimité incontestable que la possibilité d'appel n'a pas altérée puisque les jurés sont plus nombreux qu'en première instance. C'est ensuite parce que l'absence de motivation due à la plénitude de l'intime conviction et à l'impossibilité de la résumer collectivement dans un écrit se trouve en totale correspondance avec la tâche du jury criminel. Autrement dit, on n'a pas décidé de jeter les citoyens au beau milieu de la procédure. On a élaboré une procédure qui justifiait la  présence des citoyens lors du procès.

Pour l'audience correctionnelle, à l'évidence la situation est inverse. Le tribunal a la charge de rendre un jugement dont j'admets que parfois, la motivation est sommaire mais le plus souvent, dans les affaires significatives, soignée et dense. Le Président, si on se réfère exactement au jury criminel, connaîtrait le dossier tandis que les deux citoyens à ses côtés en ignoreraient la teneur. C'est le magistrat, donc, qui à l'évidence effectuera le travail d'argumentation et d'écriture après un délibéré où sa présence sera forcément hégémonique sur le plan intellectuel et juridique, contrairement aux assises où le nombre des jurés empêche de fait toute vélléité de pression des professionnels sur eux.

Les inconvénients auxquels je fais allusion et qui résulteraient inéluctablement de l'incarnation d'une telle proposition, formulée à la va-vite, seraient aggravés d'ailleurs par le fait que Nicolas Sarkozy suggère que ces jurés ne devraient sièger en correctionnelle que "pour les affaires les plus importantes". Il y aurait par conséquent une justice pénale à double vitesse et à composition différente. On imagine aisément les difficultés et le désordre qui en découleraient sur le plan de l'administration de la justice.

Si on voulait à toute force conserver l'idée, la seule manière de la rendre acceptable, avec encore des objections, serait de mettre en oeuvre une procédure totalement accusatoire. La fonction de juge d'instruction serait supprimée et après une enquête d'une courte durée et couverte par un secret absolu, on parviendrait au débat public et contradictoire de l'audience. Le magistrat qui présiderait entouré par les deux juges non professionnels deviendrait plutôt un arbitre "à l'américaine", laissant la défense et l'accusation exposer leur thèse et confronter leurs arguments. La décision serait élaborée par la suite dans des conditions qui n'effaceraient pas les mauvais effets du système précédent mais les atténueraient. Apparemment, il est hors de question de s'avancer dans la réforme au point que le juge d'instruction et sa surfaite mythologie passeraient à la trappe.

On voit bien qu'on ne peut pas, au nom d'une philosophie bienfaisante de restauration de la confiance entre les citoyens et l'institution judiciaire, introduire le peuple n'importe comment dans les rouages de celle-ci. Tout est concevable. C'est même l'infinie liberté de la pensée et de l'imagination que de permettre à l'esprit d'emprunter les chemins les plus débridés. Mais il convient de voir de près et attentivement  si la mesure projetée est d'abord possible, ensuite les incidences négatives ou positives qu'elle ne manquerait pas d'avoir sur l'architecture générale de la justice.

Au fond, pour satisfaire cet objectif légitime dont la réalisation verrait la démocratie et la justice rassemblées et solidaires, il ne me semble pas que les changements procéduraux soient le meilleur outil. Je crois davantage dans la capacité et la prise de conscience d'une justice qui comprendrait, enfin, que le citoyen est à la fois son but exclusif et son juge légitime. Pour qu'on la considère, qu'elle en offre au peuple les moyens !

En dépit de tous les mauvais augures, mille signes montrent qu'on avance sur ce chemin.

Contre la culture unique

Dans Paris Match paru ce jeudi, il y a une interview de Frédéric Taddeï (FT), qui anime sur France 3 une nouvelle émission culturelle : "Ce soir ou jamais". Je l'ai regardée une fois, seulement quelques minutes. Je ne sais donc pas ce qu'elle vaut.

Ce qui m'intéresse au premier chef n'est pas cette pensée, sans doute fausse, exprimée par FT selon laquelle "l'animateur télé est devenu haïssable". C'est son contentement quand il affirme qu'il désire faire "une nouvelle télévision", se félicitant d'avoir pu consacrer quarante-cinq minutes au film "Indigènes", une demi-heure au roman "Les Bienveillantes" avec un dialogue entre Claude Lanzmann et Jorge Semprun et enfin, quinze minutes avec Fred Vargas sur Battisti.

Comme le journaliste lui fait remarquer qu'il n'y a rien de très original dans sa démarche, il se justifie en disant qu'il doit "rassurer les gens" et il demande du temps avant d'être jugé.

Par ses réponses FT est emblématique d'une démarche qui, à la télévision surtout, célèbre la culture unique, la pensée dominante et le débat sans débat.

Les médias créent des succès et des réputations sur lesquels ils s'appuient pour continuer sans cesse à les promouvoir. Cela n'a pas de fin. Le roman de Jonathan Littell est sans  doute un grand livre mais depuis des semaines il fait l'objet d'un matraquage qui devient à force lassant. Je suppose que les échanges entre Lanzmann et Semprun n'ont pas du, en dépit des réserves du premier, fortement altérer  ce triomphe. Le film "Indigènes", que j'ai vu, bénéficie de critiques dont on ne sait si  elles s'attachent à la cause défendue ou à l'oeuvre filmée. Lui aussi a fait l'objet d'une  promotion intensive  en particulier grâce à l'aura de Djamel Debbouze, invité partout. Pourtant, le film a des longueurs et pour tout dire, n'est pas loin de susciter l'ennui, surtout sur sa fin. Fred Vargas, quant à elle, depuis des lustres soutient la cause de Battisti, assène ses évidences sans être jamais contredite, tous les médias ayant peu ou prou adopté sa thèse de l'innocence de Battisti en dépit des preuves contraires - qu'on ne veut pas voir - et du courage dissident de quelques journalistes comme Guillaume Perrault. Autrement dit, les positions officielles sur le roman, le film et Battisti sont connues depuis longtemps, avalisées, consacrées. La messe culturelle est dite.

Et FT veut en rajouter une couche. Ce serait donc cela, la télévision nouvelle. Servir encore une fois la soupe au succès. Donner encore une fois la parole, sur Battisti, à qui l'a toujours eue.

On aurait pu espérer au moins une contradiction, une autre pensée, une opposition. Une réserve. Quelqu'un qui aurait souligné les défauts du film. Qui aurait pu évoquer l'étrange comportement de  Battisti pour l'innocent qu'il prétend être par intellectuels, médias et livre interposés et sa probable, pour ne pas dire certaine, culpabilité. Une forme de dissidence intelligente et ouverte. Un Demorand qui ferait de la télé, en quelque sorte.

La télévision nouvelle, ce serait celle qui, loin de venir au secours de la culture dominante déjà mise en place par un consensus médiatique hégémonique, offrirait une place à la liberté et au courage minoritaires, à l'opinion étouffée et à la vérité détestée parce que moins confortable.

Je sais bien qu'il est beaucoup plus chic de se couler dans le moule de goûts devenus indiscutables à force d'être ressassés, plutôt que proposer une vision qui éveille.

Pour un téléspectateur de perdu, pourtant il y en aurait dix de gagnés. La télévision nouvelle, ce serait, sinon se méfier des vérités officielles, du moins laisser une chance aux petites lumières qui les valent bien. 

Le tragique et le dérisoire

Le tombeau était un genre littéraire . On rendait hommage à un mort ou à une morte .

Je ne suis rien et n'ai rien à offrir à Anna Politkovskaïa assassinée samedi dernier dans l'après-midi, alors qu'elle venait d'entrer dans le hall de son immeuble à Moscou. Le courage porté à ce point d'incandescence qu'il semble presque surhumain, la volonté acharnée de ne pas céder d'un pouce dans le combat contre le mensonge et l'injustice, la morale chevillée au corps et au coeur non comme une parure abstraite, élégante et sans risque, mais comme un défi jeté à la face de ceux qui calculent, ont peur et se taisent trop souvent.

Il est presque immodeste de célébrer un être qui nous dépasse de cent, de mille coudées. C'est un bonheur amer, lugubre quand certaines tragédies nous permettent l'admiration nue et totale.

Bizarrement, devant un tel événement et une telle héroïne, je songe au ridicule, par contraste, de notre modernité clinquante. Devant cette mort qui a été affrontée lucidement pour l'honneur d'informer, de dévoiler l'intolérable sous les chapes de plomb et de silence, je songe à ces grotesques moments où le langage est dévoyé et le vocabulaire dénaturé. Je songe à Gilles Jacob disant de Patrick Chéreau qu'il allait "se mettre en danger" parce qu'il avait accepté de présider le jury du festival de Cannes. Je songe à ces acteurs qui, presque inévitablement, dans cette multitude d'interviews complaisantes qui visent seulement à les magnifier, évoquent sans rire l'angoisse de se mettre en danger lorsqu'ils choisissent un rôle au cinéma ou au théâtre. Plus l'existence est confortable, plus elle a besoin de simulacres.

Il y a longtemps que le ridicule ne tue plus. Alors que c'est le crime qui a eu raison de la vie d'Anna. Elle était en danger, elle s'était mise en danger. Vraiment . Pour eux, pour nous.

Sur une note un peu plus grave que le registre des comédiens, comment ne pas regretter que Robert Redeker, heureusement beaucoup soutenu, se déclare "abandonné" aujourd'hui (le Parisien du 9 octobre) ? Elle s'est battue seule. Pas lui .

Dans nos pays saturés de démocratie, les plaintes de tel ou tel média qui s'estime censuré ou entravé dans l'exercice de sa mission n'ont-elles pas un caractère outrancier au regard de l'audace folle dont doivent faire preuve, ici ou là, certains journalistes  et de l'assassinat de Moscou?

Un peu de pudeur. Ne comparons pas nos mouvements d'humeur luxueux avec la dure et redoutable nécessité ailleurs. Nos caprices avec leur destin .

C'est peut-être tout de même une esquisse de tombeau à Anna que de lui rendre grâce parce qu'elle va nous obliger à regarder les mots en face. Comme la réalité.

Le journalisme sur le feu

J'aime bien le Journal du Dimanche ( JDD) que je lis  chaque semaine. La chronique de Michèle Stouvenot me fait rire, elle a de l'esprit.

Et puis il y a celui d'aujourd'hui. Avec un très bon article sur l'acharnement d'Elisabeth Borrel, qui est parvenue à surmonter presque tous les obstacles, obligeant la justice à sortir de ses sentiers battus commodes et frileux. La vérité sur la mort de son mari est, semble-t-il, enfin découverte et des mandats d'arrêt ont été décernés grâce à la Chambre de l'instruction de Versailles.

Dans ce même numéro, venons-en au ridicule avant d'aborder le pire.

Le ridicule, c'est la licence accordée à Christine Angot - pourquoi à elle seule ?- de continuer la célébration d'elle-même. Elle n'est pas sur la liste des prix et ce serait un drame pour le monde parisien. Pour ma part, j'avais déjà été stupéfié par le dithyrambe de Josyane Savigneau dans le Monde alors que Gilles Martin-Chauffier, dans Paris Match, avait régalé ceux pour lesquels la littérature est une chose trop belle et trop sérieuse pour être abandonnée à certains écrivains. Sa charge avait sonné clair et fort dans cet univers où les connivences paraissent peser plus que les goûts.

Le pire enfin, malheureusement. Une enquête (?) sur les Mureaux par une " envoyée spéciale" qui s'appelle Garance Le Caisne. Elle a signé l'article mais sa démarche professionnelle me semble emblématique d'un journalisme qui ne se pose plus du tout la question de sa responsabilité. En quelque sorte, il ne veut pas regarder plus loin que le bout de son objectif immédiat et prétend nous restituer une réalité brute partielle, parcellaire, détachée de la réflexion d'ensemble dans laquelle elle devrait être insérée.

Parce qu'au fond cette enquête - qui n'a consisté qu'à rechercher et rapporter un certain nombre de témoignages soigneusement discriminés et orientés - n'est destinée qu'à donner la parole sans contradiction à, par exemple, Kader, toxicomane conduisant sans assurance et qui a refusé de se plier à un contrôle routier, à Rabah qui indique "qu'il a fait son boulot en jetant des pierres" contre la police, et à "une poignée de jeunes" vitupérant le raid policier très médiatisé de mercredi dernier. Qu'on ne vienne pas soutenir qu'il était fondamental, comme pour respecter un équilibre qui n'a pas lieu d'être, de braquer les projecteurs sur une catégorie de jeunes gens, ou en fuite comme Kader ou inspirés par une haine de la police et de ses contrôles, qu'elle effectue dans des conditions de plus en plus difficiles. Qu'on ne prétende pas non plus, selon une argumentation ressassée, que le journaliste décrit seulement le réel et qu'il n'est pas responsable de sa substance.

On sait bien, pourtant, que la réalité n'est jamais présentée dans sa globalité et sa plénitude, qu'il y a des choix et que le professionnel de l'information est davantage un créateur du réel que son commentateur. D'autant plus, comme en l'occurrence, lorsque la vision imposée et les propos tenus ne sont accompagnés d'aucune nuance ni pensée critique. On nous balance un fragment de vie sociale lesté de tout ce qui existait par avance dans la tête de la journaliste et qui consistait, peu ou prou, à favoriser une forme de complaisance pour ces "jeunes" si tranquilles mais harcelés par une police naturellement malfaisante !

Les médias se réfugient trop souvent dans un débat contradictoire absurde entre le bien et le mal, le transgresseur et sa victime, la police et ses agresseurs, l'ordre juste et le désordre violent. Je ne suis pas persuadé que le lecteur, l'auditeur ou le téléspectateur se sentirait privé, si lui étaient épargnées de si choquantes confrontations.

Combien, comme moi, auront été indignés à cause de ce tableau faussement objectif, combien, sans doute infiniment plus nombreux, le seront à cause de l'attitude policière prétendue et dénoncée ! C'est l'Etat de droit qui sera touché dans ses profondeurs.

Loin de représenter un journalisme responsable où le professionnel n'oublierait pas le citoyen, où la compétence et la déontologie du premier se mêleraient intimement à la morale et à l'inquiétude du second, une telle démarche jette de l'huile sur le feu et favorise la bonne conscience de ceux qui, traités en victimes, finissent par oublier qu'ils sont les fauteurs de troubles. Après un tel article, quel sentiment peut habiter Kader ou Rabah, sinon celui de son importance et de sa légitimité  à fuir ou à agresser puisque c'est "un boulot" ?

Enfin, ce n'est pas parce que, dans la page qui précède, le JDD donne à Nicolas Sarkozy l'occasion de "se justifier" sur les Tarterêts, Les Mureaux et Cachan qu'un journalisme responsable serait ainsi restauré. Le mal ou le bien est accompli, sans pouvoir être rattrapé, dans chaque page.

Les médias informent la société, ils en font partie aussi et sont jugés par elle. Le journalisme sur le feu, c'est le pompier pyromane ou le magistrat injuste.

Kader, qui est en fuite et que la journaliste a rencontré, reviendra, s'il le désire, comme un héros.

Justice en transe ?

Ce titre est-il trop fort ? Je ne crois pas. Depuis quelque temps, j'avais le désir de m'interroger avec vous sur un phénomène de plus en plus net  : la politisation de notre monde. Il est manifeste que l'irruption répétée de Nicolas Sarkozy dans l'espace judiciaire a entraîné des attitudes antagonistes, voire des choix partisans. Loin de moi l'idée d'évaluer les uns et les autres d'autant plus qu'ayant moi-même été soumis au reproche de partialité, je serais mal placé pour m'ériger en juge. Ce qui m'intéresse dans cette évolution, c'est de déterminer les raisons qui l'ont inspirée et facilitée. C'est de vérifier si la personnalité de Nicolas Sarkozy, sa fonction, son style, son implication vigoureuse et polémique dans le débat de justice n'ont pas créé,  autour de lui,  pour ou contre lui, un champ d'affrontements de nature judiciaire mais si proches du politique que la distinction n'a plus guère de sens.

On ne peut nier qu'au sein de la magistrature, encore récemment au sujet de la polémique sur la justice des mineurs de Bobigny, des voix se sont élevées qui manifestaient soit une opposition farouche aux propos du ministre soit une adhésion à leur teneur. Pensons pour les premières à un article virulent d'un Président de cour d'assises dans Libération et sur le plan de la dénonciation générale, au livre de Serge Portelli, magistrat intelligent et courageux. Pour les secondes, puis-je me permettre de mentionner mes propres interventions accompagnant notamment l'article de deux magistrats vifs et libres. Il n'est pas fréquent de voir avec tant de spontanéité des factions et des personnalités s'opposer à partir de la démarche d'un responsable politique.

Il convient de s'attacher au parcours de celui-ci et à la manière dont, s'engageant sur un terrain qui n'est pas spécifiquement le sien, il fait bouger les lignes, suscite des controverses et formule des questions dérangeantes ou scandaleuses au gré intellectuel de chacun. Ministre de l'Intérieur, Nicolas Sarkozy n'a cessé, porte-voix de la police, de jeter des brûlots sur le pré carré du judiciaire : par exemple sur la détention provisoire, la récidive, la justice des mineurs et la responsabilité des juges. Ces sujets qui, en eux-mêmes, ne sont pas minces et appellent une réfléxion d'envergure ont fait naître des débats d'autant plus vifs qu'ils ont été proposés sur un mode volontairement provocateur. Le ministre, considérant que police et justice sont liées par une solidarité évidente, soutient que les carences de la seconde ne peuvent que nuire à l'efficacité de la première. Comment s'étonner qu'une telle vision, avec l'esprit judiciaire actuel, ait fait l'objet de résistances aussi pugnaces ?

Ces oppositions sont d'autant plus affirmées que ce ministre-là - et on sait dans l'histoire politique qu'entre le garde des Sceaux et le ministre de l'Intérieur, il y en a toujours un qui prend le pas sur l'autre !- est candidat affiché depuis longtemps à l'élection présidentielle et que le combattre sur le plan judiciaire, c'est nécessairement anticiper la lutte politique. Actuellement nous sommes à quelque sept mois de l'élection capitale et il est normal que la magistrature, ou en tout cas certains de ses membres, ne se détache pas artificiellement de la vie citoyenne en évoquant le sexe des anges plutôt que les défis de demain.

Cette politisation de la vie judiciaire s'est aggravée également du fait qu'en son sein, aucune instance ne représente plus ceux qui, en désaccord avec le syndicalisme de gauche voire d'extrême-gauche, ont longtemps trouvé auprès de l'USM une structure modérée leur évitant de se projeter directement dans le discours politique. Hier, le pour ou contre Nicolas Sarkozy aurait trouvé sa réponse dans un affrontement syndical qui aurait mis aux prises les idéologues du SM et les professionnels de l'USM avec leurs sympathisants respectifs . On sait que sous Dominique Barella, l'USM, pour la plupart de ses positions, a basculé dans le camp du SM de sorte que, faute de médiation, les voix déçues par ce syndicalisme global de contestation ont été contraintes de se déterminer immédiatement par rapport à Nicolas Sarkozy et à ses coups de boutoir calculés.

Si on examine de près, il ne me semble pas que cette politisation de moins en moins rampante soit si négative que cela à partir du moment où elle n'altère ni d'un côté ni de l'autre l'intégrité des pratiques. Elle n'est que la conséquence du téléscopage d'une personnalité avec une fonction et un calendrier. Il serait même inconcevable que seule une atonie fasse  écho à cette effervescence, à ce bouillonnement judiciaire et politique.

On peut dire, alors, que la justice est heureusement en transe. Si sa sérénité demeure acquise pour les justiciables et les citoyens.