Ce titre est-il trop fort ? Je ne crois pas. Depuis quelque temps, j'avais le désir de m'interroger avec vous sur un phénomène de plus en plus net : la politisation de notre monde. Il est manifeste que l'irruption répétée de Nicolas Sarkozy dans l'espace judiciaire a entraîné des attitudes antagonistes, voire des choix partisans. Loin de moi l'idée d'évaluer les uns et les autres d'autant plus qu'ayant moi-même été soumis au reproche de partialité, je serais mal placé pour m'ériger en juge. Ce qui m'intéresse dans cette évolution, c'est de déterminer les raisons qui l'ont inspirée et facilitée. C'est de vérifier si la personnalité de Nicolas Sarkozy, sa fonction, son style, son implication vigoureuse et polémique dans le débat de justice n'ont pas créé, autour de lui, pour ou contre lui, un champ d'affrontements de nature judiciaire mais si proches du politique que la distinction n'a plus guère de sens.
On ne peut nier qu'au sein de la magistrature, encore récemment au sujet de la polémique sur la justice des mineurs de Bobigny, des voix se sont élevées qui manifestaient soit une opposition farouche aux propos du ministre soit une adhésion à leur teneur. Pensons pour les premières à un article virulent d'un Président de cour d'assises dans Libération et sur le plan de la dénonciation générale, au livre de Serge Portelli, magistrat intelligent et courageux. Pour les secondes, puis-je me permettre de mentionner mes propres interventions accompagnant notamment l'article de deux magistrats vifs et libres. Il n'est pas fréquent de voir avec tant de spontanéité des factions et des personnalités s'opposer à partir de la démarche d'un responsable politique.
Il convient de s'attacher au parcours de celui-ci et à la manière dont, s'engageant sur un terrain qui n'est pas spécifiquement le sien, il fait bouger les lignes, suscite des controverses et formule des questions dérangeantes ou scandaleuses au gré intellectuel de chacun. Ministre de l'Intérieur, Nicolas Sarkozy n'a cessé, porte-voix de la police, de jeter des brûlots sur le pré carré du judiciaire : par exemple sur la détention provisoire, la récidive, la justice des mineurs et la responsabilité des juges. Ces sujets qui, en eux-mêmes, ne sont pas minces et appellent une réfléxion d'envergure ont fait naître des débats d'autant plus vifs qu'ils ont été proposés sur un mode volontairement provocateur. Le ministre, considérant que police et justice sont liées par une solidarité évidente, soutient que les carences de la seconde ne peuvent que nuire à l'efficacité de la première. Comment s'étonner qu'une telle vision, avec l'esprit judiciaire actuel, ait fait l'objet de résistances aussi pugnaces ?
Ces oppositions sont d'autant plus affirmées que ce ministre-là - et on sait dans l'histoire politique qu'entre le garde des Sceaux et le ministre de l'Intérieur, il y en a toujours un qui prend le pas sur l'autre !- est candidat affiché depuis longtemps à l'élection présidentielle et que le combattre sur le plan judiciaire, c'est nécessairement anticiper la lutte politique. Actuellement nous sommes à quelque sept mois de l'élection capitale et il est normal que la magistrature, ou en tout cas certains de ses membres, ne se détache pas artificiellement de la vie citoyenne en évoquant le sexe des anges plutôt que les défis de demain.
Cette politisation de la vie judiciaire s'est aggravée également du fait qu'en son sein, aucune instance ne représente plus ceux qui, en désaccord avec le syndicalisme de gauche voire d'extrême-gauche, ont longtemps trouvé auprès de l'USM une structure modérée leur évitant de se projeter directement dans le discours politique. Hier, le pour ou contre Nicolas Sarkozy aurait trouvé sa réponse dans un affrontement syndical qui aurait mis aux prises les idéologues du SM et les professionnels de l'USM avec leurs sympathisants respectifs . On sait que sous Dominique Barella, l'USM, pour la plupart de ses positions, a basculé dans le camp du SM de sorte que, faute de médiation, les voix déçues par ce syndicalisme global de contestation ont été contraintes de se déterminer immédiatement par rapport à Nicolas Sarkozy et à ses coups de boutoir calculés.
Si on examine de près, il ne me semble pas que cette politisation de moins en moins rampante soit si négative que cela à partir du moment où elle n'altère ni d'un côté ni de l'autre l'intégrité des pratiques. Elle n'est que la conséquence du téléscopage d'une personnalité avec une fonction et un calendrier. Il serait même inconcevable que seule une atonie fasse écho à cette effervescence, à ce bouillonnement judiciaire et politique.
On peut dire, alors, que la justice est heureusement en transe. Si sa sérénité demeure acquise pour les justiciables et les citoyens.
" La politisation de la justice n'est-elle pas une manière élégante d'éluder la question sur son incapacité à remplir sa mission ? Le tout est ensuite de savoir s'il s'agit juste d'une question de moyens ou de volonté.
L'actualité sur l'affaire d'Outreau n'est pas rassurante.
http://www.lemonde.fr/web/article/0,1-0@2-3226,36-781396@51-819345,0.html
Pourquoi ne pas s'interrroger plutôt si la justice française n'est pas vraiment très malade ?
Le raisonnement qui a abouti à la décision rendue par l'IGSJ prouve que ce n'est pas une question de moyens mais de mentalité. L'enquête d'Outreau nous démontre au moins le peu d'utilité à saisir l'IGSJ...
Le résultat de l'enquête aboutit à une conclusion que la Justice n'est plus qu'une administration. Le genre de bureaucratie où jamais personne n'est responsable de rien. Et excusez du peu, mais Outreau est un fiasco qui se mesure en vie brisées. Les conclusions de l'IGSJ doivent surtout être ressenties comme un témoignage d'indécence et de mépris. Ce n'est pas très bon pour l'image d'une institution censée replacer les gens dans leurs droits.
Les justiciables l'évitent d'ailleurs et s'en prémunissent comme il peuvent selon leurs moyens (succès grandissant de l'arbitrage, augmentation de l'union libre au regard de l'impéritie judiciaire en matière de divorce).
Elle n'assure donc plus ni le respect du droit ni l'égalité de tous devant la loi. Le droit en France est à l'image de la médecine de Molière.
Il me semble que ce débat là est bien plus important que d'élever des louanges à un candidat potentiel ; lequel, même s'il n'est pas dénué de qualités, ne se prononce pas sur le fond du problème de la justice en France et se contente de critiques factuelles.
L'actualité lui donne l'occcasion de se prononcer.
La sincérité se juge sur les engagement généraux et la façon dont on s'y tient. En cela, Nicolas Sarkozy n'est pas exempt de critiques.
Un modeste praticien du droit.
Q.
NB : j'ai encore reçu une réponse d'un président de tribunal (français) qui - toute proportion gardée - est dans la logique même de l'analyse purement formaliste qui a conduit à la catastrophe d'Outreau. Elle ne fait que s'ajouter à ma collection d'aberrations judiciares (françaises).
Rédigé par : Qwyzyx | 03 octobre 2006 à 18:04
Vos billets auront toujours l'art de susciter les compliments qui font que vos commentateurs passent pour d'incorrigibles flagorneurs.
Qu'ajouter en effet à cette invitation à la transe, si ce n'est de rappeler que la transe pouvait être forme de méditation oraculaire.
Rédigé par : Marcel Patoulatchi | 03 octobre 2006 à 16:15