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« octobre 2006 | Accueil | décembre 2006 »

La responsabilité est une chance

Une nouvelle fois, des magistrats vont descendre dans la rue. L'Union syndicale des magistrats (USM) et le Syndicat FO ont appelé à une manifestation nationale le 1er décembre devant le ministère de la Justice à Paris - interdite, ce soir, par la Préfecture de police - "pour exiger le respect de la justice et des magistrats de la part des décideurs publics". Le Syndicat de la magistrature (SM) s'associera seulement à la journée d'action.

Ce qui inspire et anime cette fronde à laquelle beaucoup de magistrats adhérent, c'est la crainte d'être assujettis à un régime renforcé de responsabilité. Difficile de se situer à contre-courant et de sembler ainsi répudier toute solidarité. Les mouvements collectifs ont leur logique propre et font chaud au coeur et à l'esprit par leur déroulement même. Il ne convient jamais d'aller y regarder de trop près. Pourtant, il le faut bien.

D'une part, je continue à penser que le monde de la justice n'est pas un univers ordinaire et que, pour avoir des syndicats, il n'est pas nécessaire que ceux-ci adoptent les méthodes d'autres syndicats professionnels, qui n'ont rien à voir avec la grandeur et la dignité du corps. C'est à nous de les sauvegarder sans cesse, en particulier en n'offrant pas une image désastreuse "aux décideurs publics" et un comportement vulgaire à l'opinion publique. Je ne suis pas persuadé que les premiers seront convaincus par une entreprise militante qui va manifester notre régression plus que notre ouverture. La seconde s'interrogera sur ces étranges juges qui vont protester comme n'importe qui et qui paraissent croire que ce beau métier de justice leur appartient alors qu'ils n'en sont que les dépositaires, au nom de la démocratie. Les politiques et les citoyens n'auront pas envie d'honorer et de mieux considérer les magistrats après le 1er décembre, cela me semble incontestable.

Sur le fond, un an après Outreau il est tout de même extravagant,  même si on ne croit pas aux bienfaits d'une responsabilité élargie, de ne pas comprendre que la période est en tout cas mal choisie pour en contester le bien-fondé. Le SM l'a bien perçu qui souligne ne pas être hostile "à l'évolution de la responsabilité des magistrats". Il n'est plus temps, pour les adversaires de ce changement, de croire qu'ils ont encore toutes les cartes en main. Le jeu est distribué et la société a tranché. Le Pouvoir, qui est ravi de rendre la monnaie de sa pièce à une Autorité judiciaire qui en a fait baver à certaines de ses émanations ou certains de ses représentants, ne pourra qu'entériner ce décret porté par une volonté collective forte. Il ne s'agit pas seulement, par cette exigence plus affirmée, de tirer les conséquences d'Outreau mais d'autres dysfonctionnements tragiques (les affaires Bonnal, Bodein et Gateau notamment) auxquels  le monde judiciaire n'a pas été étranger. Le garde des Sceaux, qui avait envisagé de retenir la grossière erreur d'appréciation comme fondement de cette responsabilité accrue, a décidé d'abandonner ce concept. Il semblait pourtant parfaitement opératoire puisque, distingué d'une activité juridictionnelle demeurant dans la norme, on pouvait l'appliquer à tout ce qui avait révélé, à tort ou à raison, un comportement professionnel extra-ordinaire. Le ministre de la Justice s'est orienté vers une autre définition impliquant la violation des principes directeurs de la procédure pénale ou civile. Désavoué par le Conseil d'Etat, le garde des Sceaux s'en tient maintenant à une position reposant sur "la violation grave et intentionnelle par un magistrat d'une ou plusieurs règles de procédure constituant des garanties essentielles des droits des parties, commise dans le cadre d'une instance close par une décision de justice devenue définitive". L'USM estime que cette formulation est encore plus contraignante que la précédente. Surtout, elle ne serait pas de nature à régir les aberrations graves que j'ai évoquées. De plus, une démarche professionnelle aussi délibérément erratique ne relèverait plus d'une quelconque responsabilité mais d'une exclusion à décréter. Pour tout dire, je m'accroche à cette grossière erreur d'appréciation trop vite abandonnée. Le caractère à la fois vague et précis de cette notion aurait heureusement permis la mise en oeuvre d'une responsabilité souhaitable et aurait protégé les magistrats de toute interprétation mécanique. Il aurait fallu soigneusement analyser et discriminer. Peut-être tout n'est-il pas perdu sur ce plan ? J'espère que ce n'est pas l'apparence trop peu technique de la définition, son air de bon sens, qui ont fait perdre à celle-ci son crédit ?

Ce serait dommage. Nous nous priverions de la possibilité d'être compris et approuvés  par l'opinion publique. Dans la société civile, quel magistrat ne s'est pas vu critiquer du fait que nos fautes et nos erreurs échapperaient naturellement à la sanction ? Il est manifeste que le grief principal fait à la magistrature par les citoyens, c'est celui de son irresponsabilité réelle ou prétendue. Difficile, pour nous, de faire appréhender la finesse de la distinction à opérer entre l'exercice du métier, qui doit être protégé, et les dérives de telle ou telle pratique. Toujours est-il que le pacte de confiance entre l'institution et la démocratie est d'abord rompu à cause de ce sentiment que, quoi qu'on fasse, on ne risque rien. Nous sommes placés de l'autre côté, du côté des intouchables, et cette impression constitue la raison essentielle de l'écart entre les juges et ceux qui ont à faire avec la justice. Autrement dit, pour supprimer, voire réduire ce gouffre, créer ou recréer une véritable familiarité entre les magistrats et les citoyens qui les jugent, rien de mieux que d'inscrire les premiers dans un nouvel espace de responsabilité. Loin d'affaiblir leur impérium, il en sera amplifié. Il n'était pas reconnu auparavant dans sa plénitude parce qu'il pouvait sembler injuste et dérogatoire : avec le contre-pouvoir d'une responsabilité plus contraignante, il sera infiniment plus respecté. La pire erreur serait de s'abandonner du bout de l'esprit à ce qui est inéluctable aujourd'hui. Au contraire, il faut faire de cette opportunité une chance. Ce que d'aucuns croient nous imposer, acceptons-le avec enthousiasme. Ce qu'on s'imagine nous prendre, offrons-le aux citoyens.

Décidément, c'est un honneur, un formidable et stimulant aiguillon que d'exercer un métier où la liberté et la responsabilité vont constituer un couple jumeau indissociable.

A nous la liberté, aux citoyens le droit de mettre en cause notre responsabilité.

Alain Finkielkraut est de retour !

Je sais, cela ne fait pas sérieux d'écrire tant de billets en si peu de temps ! Mais je tiens absolument à saluer le retour d'Alain Finkielkraut ( AF).

Le retour, pourquoi ? Il me semble que depuis quelque temps il a fait une cure de silence et d'abstention médiatiques et que cette diète lui a causé le plus grand bien. Plus rares, sa pensée, son souci de vérité, son courage intellectuel, son style à la fois dense et percutant ont été naturellement plus désirés. Le "Savonarole choyé" que j'avais décrit dans une note ancienne a laissé la place à un polémiste philosophe au meilleur de sa forme. On finissait par croire, à force de l'entendre, qu'on pouvait réfléchir et parler comme lui, que c'était facile. Il a fallu se passer, se priver de lui et on se rend compte qu'il est inimitable.

Il a publié hier dans Le Figaro un article éblouissant "L'affaire Redeker et la blessure de la liberté". Vous savez à quel point, sur ce blog, dès l'annonce de l'intimidation islamiste, la réaction a été vive. AF, dans une synthèse inégalable, reprend tout et convainc, je l'espère, les derniers qui s'obstinaient à préférer les errances d'un intellectuel pourchassé à la liberté d'expression absolument défendue.

Pour finir, je ne veux pas résister au bonheur de citer ce qui termine ce texte.

"Ma liberté n'est pas le dernier mot, je ne suis pas seul", écrit Emmanuel Lévinas. Voilà sans doute pourquoi la liberté d'expression est si fragile. Il y a des gens qui ont envie d'être seuls ou, plus exactement, d'être seuls à être. Il nous incombe d'inhiber ce ce désir, de le vaincre en nous et hors de nous. C'est visiblement une question de vie ou de mort."

La liberté d'expression qui crée du lien et de la communauté, c'est une magnifique intuition.

La Croix ou la foi ?

On m'avait dit à plusieurs reprises que La Croix était un excellent journal. Ce matin, la revue de presse de France Inter annonçait une enquête alarmiste sur la justice, dans ce quotidien. Je l'ai donc acheté et n'ai pas été déçu.

Je sais bien qu'un blog qui va souvent chercher le thème de ses billets dans les médias peut décevoir ses visiteurs et ses commentateurs habituels, peut-être pas aussi "accros", sur ce plan, que l'auteur de ces lignes. Mais faut-il vraiment m'en excuser puisque c'est à la télévision, à la radio ou dans la presse écrite que la justice, à l'honneur ou à la peine,  se trouve exposée et discutée, est comprise ou incomprise. Au cours de ces derniers jours on ne peut pas dire qu'elle a quitté le devant de la scène publique, avec la remarquable gestion par le procureur de la République de Paris de la tragédie du Parc des Princes et le coup d'éclat du juge Bruguière suivi, comme il est habituel avec ce futur candidat UMP, d'un coup de grisou. L'effervescence médiatique semble être voilée par de fortes interrogations si on en croit Le Monde d'aujourd'hui. Pour ce qui concerne la folie et le drame de cette soirée d'après match, je me suis pris à supputer, en total irrespect de la pensée socialement et politiquement correcte, que si la personne protégée n'avait pas été un jeune homme de confession juive et le gardien de la paix hors service un Français originaire des Antilles, la meute n'aurait pas manqué de s'en prendre d'abord à la police et nous n'aurions pas connu au moins ce relatif consensus. C'est un point de vue qui n'engage que moi mais il me semble que l'expérience du passé ne me contredit pas.

Dans La Croix, avant de découvrir le reportage sombre sur l'état de la justice - le titre en première page : Une justice débordée, des juges hors la loi! -, j'ai pu lire, dans une rubrique " Aux marches du Palais", un petit bijou signé Emmanuelle Réju qui rendait compte d'une affaire de fraude aux examens. Je me suis attaché à cette chronique car elle m'a rappelé les Carnets de justice que Dominique Simonnot, avant de rejoindre Le Canard enchaîné, publiait chaque lundi dans Libération. Sauf que la comparaison est écrasante en faveur de la Croix. Certes, c'est moins sulfureux que dans le quotidien d'avant Laurent Joffrin. Mais plus juste et plus honnête. D'abord, on sait réellement comment s'est passée l'audience. Ensuite, toutes les parties voient leur position correctement rapportée et les phrases placées entre guillemets ne sont pas, étrangement, toutes absurdes ou ineptes. Enfin, la procureure n'est pas présentée comme une imbécile mais comme une personne qui tient compte de la personnalité du prévenu et de son casier judiciaire vierge. Pour résumer, ce ne sont pas les états d'âme d'Emmanuelle Réju qui nous sont offerts mais une vision qui n'a pas pour seule finalité de tourner en dérision la justice pénale au quotidien, étant entendu que seuls trouvaient parfois grâce aux yeux de Dominique Simonnot le prévenu et son avocat. A La Croix, on a  la vérité du document. A Libération, on avait du roman sarcastique et ridicule. On a si rarement l'occasion de vanter la presse écrivant sur le judiciaire que cela fait du bien de pouvoir s'abandonner à l'éloge.

D'autant plus que l'enquête, si elle me gêne à cause de sa tonalité globalement défaitiste, est, elle aussi, remarquablement faite. Elle donne une large place, certes, à l'Union syndicale des magistrats (USM) et à son nouveau Président sur la question des moyens mais expose également le point de vue du Président du Conseil national des barreaux et de Philippe Houillon, député UMP, rapporteur de la commission d'enquête sur Outreau.

Loin de moi l'envie de mettre en cause la réalité des dysfonctionnements allégués par Bruno Thouzelier. Ici ou là, le manque de greffiers, la pénurie matérielle, les difficultés d'organisation créent à l'évidence des obstacles objectifs à un bon fonctionnement de la justice. Je note toutefois qu'il y a un paradoxe à célébrer l'efficacité seulement lorsqu'elle serait rendue impossible par la faiblesse de nos moyens  alors que jamais on ne l'invoque positivement pour en faire une règle essentielle de notre action au service des citoyens.

Qui pourrait soutenir cette absurdité que l'augmentation du budget, des ressources humaines et matérielles ne pourrait pas constituer une belle opportunité pour la justice ? Mais, d'une part, à supposer même qu'une volonté politique nous apporte le meilleur, l'exigence du "toujours plus" continuera d'être formulée. Entre l'Etat et une institution qui dépend de lui pour son fonctionnement et sa gestion, rien ne sera jamais de nature à freiner la demande syndicale et la résistance du Pouvoir. Comme on n'aura jamais assez sur tous les plans, on ne peut pas se contenter d'attendre et de geindre pour agir pleinement. Nous sommes contraints de devoir composer avec cette pénurie relative qui, toujours plus ou moins éloignée de l'idéal, nous impose de trouver par d'autres voies la possibilité d'une justice efficace. D'autre part, nous avons du constater, devant par exemple le sinistre collectif d'Outreau ou d'autres tragédies judiciaires antérieures, que le problème des moyens n'a jamais été une bonne explication de ces malfaisances. Elles tiennent essentiellement à des déficiences techniques et à des déficits en humanité que la surabondance matérielle n'aurait pas empêchés. C'est ce qu'a remarqué justement Philippe Houillon qui souligne que "les difficultés ne se résument pas à la question des moyens."

Par ailleurs, j'entends bien que le syndicalisme a pour charge de défendre les intérêts de ses mandants et de placer au premier plan, à partir de constats exacts, la dénonciation de ce qui ne va pas dans le monde judiciaire. Mais est-ce, aujourd'hui, la seule mission d'un syndicat que de transmettre une telle négativité qui non seulement, je le crains, touche peu l'autorité publique mais angoisse et trouble le citoyen ? N'y aurait-il pas de sa part une autre perspective, qui pourrait le conduire, à côté d'une contestation interne sans outrance, à développer une illustration externe de la justice, de ses forces, de ses grandeurs et de son travail réussi, en dépit de tout ? Servir ses mandants, c'est non seulement veiller à l'amélioration de l'espace où ils exercent leur activité mais aussi persuader la société de jeter sur eux un regard plus lucide et plus pertinent. Une enquête aussi catastrophiste aura pour seul effet de montrer que la magistrature n'a rien compris et qu'elle continue, entre gémissements et corporatisme, à se soucier de son nombril plutôt que s'ouvrir à un optimisme actif, à l'espérance et donc, aux citoyens qui attendent tout d'elle.

Il ne faudrait pas, après avoir perpétré la tragédie d'Outreau, mal l'analyser. 

 

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Où est passé le rire d'antan ?

Ce n'est pas seulement de la nostalgie en dépit de la volupté douce-amère de ce sentiment.

Dans la livraison du Nouvel Observateur de cette semaine, Jean-Claude Guillebaud a écrit un article mettant l'accent sur un point essentiel du rire d'aujourd'hui : il s'en prend trop rarement aux puissants et aux forts. Cette fine observation m'a rappelé les vigoureuses joutes qui m'ont opposé à Bruno Gaccio quand nous écrivions le Guignol et le Magistrat, où deux chapitres ont été consacrés aux Guignols, avec l'expression d'un désaccord que le dialogue n'a pas permis d'atténuer. Je soutenais que l'émission, ciblant ses têtes et ses sujets, avait plus une vocation idéologique que de pur divertissement. Ce qui me gênait, c'était que les victimes étaient peu ou prou choisies dans le même camp qui, pour parler vite, regroupait les conservateurs, les partisans de l'ordre et les traditionnalistes. Il était évident qu'à côté de ces orientations claires, le style avec lequel étaient mis en scène certains événements et personnages de la vie publique faisait de ces quelques minutes - véritable culte pour beaucoup - un régal de dérision et d'esprit.

Pourquoi, tout de même, le rire d'aujourd'hui laisse-t-il sur leur faim des gens comme moi ?

La traduction la plus éclatante de cette régression est dans l'audiovisuel.

Il me semble d'abord que le rire est artificiellement opposé au sérieux et à la gravité. Or le rire propose un regard sur la réalité et n'est pas condamné à s'approprier une matière aussi évanescente que la forme avec laquelle elle est perçue. Il n'y a plus actuellement une capacité de faire réfléchir, par le rire, sur des sujets qui ne seraient pas par nature futiles. L'inconsistant - et, en définitive, l'absence de véritable esprit - résulte du téléscopage entre un langage infirme et souvent, un thème vide de sens.

Ensuite, je viens de faire référence au langage. Comment ne pas constater que s'il existe encore chez certains un jeu sur les mots, a disparu l'esprit qui était fondamentalement le lien intime que l'intelligence savait nouer avec l'art de parler ou d'écrire. Comparons les saillies des grands humoristes du XIXe siècle avec quelques-unes des pauvres plaisanteries d'aujourd'hui. Nous y voyons non seulement la dégradation de l'humour mais le déclin d'un monde. D'une certaine manière, la culture permettait l'esprit. Faute de culture, aujourd'hui, on n'a plus que la dérision qui, sauf lorsqu'elle est exercée sur soi, n'est que l'intelligence des imbéciles.

Enfin, et je rejoins Jean-Claude Guillebaud, ce qui disqualifie le rire d'aujourd'hui, c'est qu'il flatte les puissants et offense les faibles. C'est d'autant plus choquant que les médias, créant parfois avec beaucoup d'artifice des personnalités dominantes, nourrissent sans cesse le système en les invitant et en les encensant. Je me souviens de l'époque où Fogiel officiait avec Carlier. Celui-ci n'hésitait pas à s'en prendre au physique des gens, protégé par sa propre apparence. Surtout, la flagornerie dépensée pour les élus du système médiatique avait pour rançon l'ironie bête et méchante à l'encontre des misérables qui n'étaient invités que pour se faire rosser. J'ai encore dans la mémoire l'air ravi et béat avec lequel Carlier a quasiment baisé la main d'Alain Delon qui venait de nous faire un numéro longuet sur lui-même, à la troisième personne. Cette inaptitude à comprendre que le rire, s'il n'est pas profondément et heureusement politique, n'a pas lieu d'être, est partagée par beaucoup de nos prétendus humoristes. J'attends avec impatience celui qui osera porter le fer de l'esprit dans toutes les plaies, dénoncer tous les ridicules. Qui saura ménager les faibles pour accabler les forts par le rire. A partir du moment où on ménage les copains, où on n'attaque que les idées de l'adversaire, on clive et on sépare. Alors que le respect de tous s'attacherait à celui qui n'aurait pour seule méthode que de se moquer de ceux placés sur un piédestal en laissant les autres à l'abri de leur vindicte. Il y a quelque chose de salutaire à ramener une personne au niveau d'où sa vanité ou son air d'importance n'auraient pas du l'éloigner.

Le seul avantage de cette déperdition, c'est qu'au lieu de voir l'esprit confisqué par les professionnels du rire, il est réparti, ici ou là, toutes tendances politiques confondues, entre des chanteurs comme Jean-Louis Murat, des humoristes comme Laurent Gerra - les idoles de la télé sont les plus difficiles à attaquer - et des journalistes comme Michèle Stouvenot. Au fond, le critère qui distingue le rire de confort du rire d'audace, c'est que le premier se satisfait de peu quand le second n'a peur de rien.

Laurent Joffrin a dit récemment qu'il souhaitait faire de Libération la voix de la société contre les Pouvoirs. Bon courage. Mais, en tout cas, il n'y a pas de rire authentique et rassembleur qui n'ait pour ambition de révéler à tous, au sujet de toutes les puissances, qu'elles sont nues.

Comme le roi.

Une prison sans société !

Ces dernières semaines, la prison s'est trouvée au centre du débat public. Le restera-t-elle comme l'ont souhaité, le 14 novembre, les Etats généraux de la condition pénitentiaire ? Rien n'est moins sûr. Il me semble que le citoyen français a fait l'objet d'un "matraquage" où grandes consciences, médias, Observatoire international des prisons (OIP) et son président Gabriel Mouesca, détenus eux-mêmes qui ont répondu en masse à un questionnaire, se sont relayés pour tenter de nous convaincre de l'indignité de l'enfermement dans notre pays. Dans ce concert humaniste à sens unique, le réalisateur Bernard George a pris une large part avec le documentaire "Prisons : la honte de la République", diffusé sur Canal Plus - qui devient de plus en plus la chaîne du sport bavard et de la subversion chic.

Peut-on encore, après ce déluge de mots, de compassion et d'autisme intellectuel, émettre une réplique ? Il ne s'agit en aucun cas de célébrer la prison. Elle représente une necéssité dans un monde imparfait et personne ne peut entretenir un rapport joyeux avec l'exécution de la peine. Ce qui me frappe tout d'abord, c'est que des utopistes ont rêvé d'une société sans prison. On a aussi, souvent, reproché aux réalistes qui se résignaient à l'enfermement de le détacher atificiellement du tissu social et de considérer la prison comme un univers à part, sans lien avec l'humanité et la vie environnantes. Autrement dit, les idéalistes,  eux, affirmaient à juste titre que le pénitentiaire ne pouvait être analysé que si sa relation avec l'amont - l'existence d'avant la prison - était clairement mise en évidence. Or les contempteurs de la prison d'aujourd'hui adoptent exactement la même démarche, mais à rebours. Pour pouvoir mieux accabler le monde pénitentiaire, ils l'ont détaché artificiellement de la société qui le justifie, des crimes et des délits qui l'ont suscité. De la sorte, on peut se permettre de proférer un certain nombre d'absurdités qui toutes tendent à faire croire que la prison secrète par elle-même des violences, des malfaisances et des inhumanités. Pétition de principe facile à tenir puisqu'on a décidé d'oublier que d'abord, la violence, la malfaisance et l'inhumanité sont nées hors de la prison pour y être enfermées afin de protéger les citoyens. Je sais bien qu'à un certain niveau de compassion partielle et partiale, on n'ose même plus rappeler de telles contraignantes banalités. Mais, puisque personne ne les dit, puisque les commentaires évacuent soigneusement tout ce qui serait de nature non pas à justifier l'indignité matérielle et humaine, parfois, de la prison mais à légitimer l'existence de celle-ci, force est de devoir énoncer qu'on ne se trouve jamais enfermé par le fait du hasard, que la détention provisoire est permise en France, en dépit de la présomption d'innocence, pour des motifs techniques et que les prisons sont pleines de condamnés pour des faits graves, crimes et délits.

Cela ne signifie pas qu'il convient de se débarrasser de cette population par l'indifférence. La décence des lieux qui l'abritent doit demeurer une préoccupation fondamentale. Mais, de grâce, qu'on nous épargne les  "scies" sur la prison école du crime, quand à l'évidence la leçon a été apprise avant. Sur la prison responsable des suicides, quand ces êtres et leurs troubles de la personnalité devaient, à cause de leurs agissements, être incarcérés. Sur la prison " créatrice de bataillons de délinquants pour demain ", quand les délinquants ont du être enfermés dès aujourd'hui. Ce n'est pas la prison qui fait le délinquant ou le criminel. Elle est faite pour le délinquant et le criminel. Au moins Bernard George, à qui on doit "les bataillons de délinquants", a-t-il l'honnêteté d'avouer qu'il a réalisé un film "clairement à charge" et qu'on ne peut donc prétendre tirer aucune lumière décisive des morceaux soigneusement choisis qu'il  nous propose, récits, entretiens et misérabilisme dont rien ne garantit l'authenticité du fond et qui omettent l'essentiel : la raison de la présence en prison.

Rien ne serait pire que fermer son coeur et son esprit à cette réalité pénitentiaire en s'avouant qu'on s'en moque et que bien d'autres exigences et sollicitudes sont prioritaires. Seulement, qu'on ne demande pas à l'enfermement de réaliser des miracles là où la liberté a échoué. Qu'on ne lui demande pas d'éduquer quand toutes les instances en amont ont failli sur ce plan et parfois même au grand désespoir des familles impuissantes. Qu'on ne demande pas à la prison de corriger l'humain mais de le sanctionner et, quelque temps, de préserver la société. Cela n'est pas contradictoire avec deux impératifs qui paraissent assez simples à réaliser. D'une part, profiter de ce temps pénitentiaire pour procéder à une formation, à une alphabétisation élémentaires et minimales. D'autre part, faire le maximum pour traiter la multitude des troubles de la personnalité qui n'abolissent pas la responsabilité pénale mais exigent de l'analyse et des soins.

Il va de soi que pour rémédier à l'insupportable surpopulation qui rend la vie collective difficile, voire ingérable, il faut construire de nouvelles prisons et remettre en état celles d'aujourd'hui. J'entends bien l'argument classique qui soutient qu'il y aura ainsi un "appel d'air" pénitentiaire et donc davantage de détenus. J'avoue n'être pas convaincu par cet apparent bon sens qui se fonde sur l'idée fausse que les magistrats, pour les détentions provisoires comme pour les condamnations, seraient trop répressifs. Je ne le crois pas. Il n'y a pas d'autre solution que de construire pour tenter de mettre en oeuvre une vie en prison où la dignité puisse être davantage respectée parce que le lieu offrirait un espace suffisant.

C'est loin d'être tout. J'ai déjà écrit un billet sur l'heureuse initiative d'un contrôle extérieur sur le fonctionnement pénitentiaire. Ce regard externe, qui pourrait être confié au Médiateur de la République, n'aura d'efficacité que si ce dernier ne manque pas de moyens et de légitimité. Il bénéficie de la seconde pour exercer sa vigilance démocratique et s'occuper du  contrôle général des prisons, il disposera à coup sûr des premiers.

Au sortir de l'enfermement, dans ce sas parfois si malaisé à franchir entre la prison et la vie libre, dans cette période délicate où, faute de soutien, la résolution du libéré est susceptible de fléchir, il serait utile de multiplier les structures associatives qui aideraient ceux qui souhaitent l'être et donneraient ce "coup de pouce" pour favoriser une destinée honnête.

Enfin, il faudrait réunir population pénale et personnel pénitentiaire pour qu'une politique efficiente veuille bien les prendre en charge, l'une et l'autre. Je suis persuadé qu'on n'intéressera la société française aux prisons - qui l'inquiétent et à la fois la rassurent - qu'en parvenant à présenter au citoyen la globalité d'une situation, où le sort matériel, financier et humain des surveillants sera associé à la restauration de la dignité des détenus. Ne s'occuper que de ceux-ci, c'est aller à l'échec. Cette politique qui prendrait la prison pour un tout lié à la société aurait d'autant plus de chance de réussir que le questionnaire empli par beaucoup de prisonniers montre que leurs revendications n'ont rien d'exorbitant et sont de bon sens.

Aussi, je crois que la campagne développée ces dernières semaines, parce qu'elle a parlé des condamnés sans évoquer les crimes, parce qu'elle a préféré les facilités du coeur hémiplégique à l'honnêteté d'une interrogation dure et lucide, parce qu'elle a oublié la société, non seulement n'a pas convaincu mais a fait régresser une cause légitime si on l'appréhende en son entier.

Mais on a du mal à résister aux grands mouvements d'indignation collective et le réel est tellement compliqué !   

Intermède galant et artistique !

Il faut bien rire parfois. A cet égard, rien de plus instructif que les interviews d'actrices où se nichent ici ou là des "perles" d'autant plus ridicules qu'elles sont proférées avec un grand sérieux. Elles révèlent certes un personnage mais ne sont pas loin de concentrer dans leur creuset les poncifs snobs et grotesques d'une société.

Il s'agit d'un entretien paru aujourd'hui dans le Figaro Madame. Eva Green, qui joue dans le prochain James Bond, est questionnée ainsi : "Une photo emblématique des "Innocents", très diffusée, vous montre nue. Cela vous embête ?" Elle répond :  "Je m'en fiche royalement. Je savais que ça allait arriver, j'étais prévenue. Des gens m'envoient cette photo en me demandant de la signer, je ne leur réponds même pas, cette démarche est obscène et irrespectueuse pour l'actrice que je suis..."

Tout y est. Se laisser filmer et exposer nue n'a pas l'ombre d'une importance. Cela n'empêche pas de se prendre pour une artiste. On croit même sentir implicitement qu'une véritable actrice se signale en passant par là. En tout cas, cette exhibition offerte au regard de tous ceux qui veulent "se rincer l'oeil" n'a rien d'obscène et manifeste sans doute le respect qu'on se doit et qu'on doit au public. Ce serait une opinion discutable, révélant un singulier rapport à soi et aux autres, mais guère plus sujette à caution que mille propos d'actrices, si "la pensée" d'Eva Green s'arrêtait là.

Ce qui gâte et permet, à mon sens, qu'on se moque, c'est la suite. Quoi ! Des imbéciles prétendent prendre au premier degré cette nudité  et me faire signer sa représentation. Hors de question de répondre, même négativement, à ces ploucs. Leur démarche, elle, est obscène et irrespectueuse parce qu'ils ont affaire à une "artiste" et n'ont pas l'air de le savoir.

La nudité n'est rien, la montrer est indifférent. L'arrogance de l'artiste qui s'affiche telle. On l'est, on le demeure quand on joue nue et les obtus qui se fient à leur regard vous offensent. Inversion des évidences, le bon sens cul par-dessus tête. Mépris et vanité. Tout ce que je déteste.

En art, les précieuses ridicules, parfois belles, sont innombrables.

Il y a un avenir après le viol

J'ai conscience de la provocation que peut représenter ce titre mais j'y tiens. Il m'est inspiré par un article paru il y a plus d'une semaine dans le Monde sous la signature de Sylvia Zappi. Son en-tête annonce que "Clémentine Autain raconte son viol pour expliquer son combat féministe ".

On peut ne pas apprécier cette dernière sur le plan politique. Candidate à la candidature de la gauche antilibérale pour l'élection présidentielle de 2007, elle brille par son culot, sa vivacité et son intelligence sur les plateaux de télévision. Elle fait l'objet d'un livre-portrait publié récemment. Elle y révèle - et l'a confirmé dans le magazine Elle - un épisode traumatisant qui l' a engagée dans le combat féministe. En effet, elle a été victime d'un viol à l'âge de 22 ans sur le chemin de l'université Paris-VIII-Saint-Denis, son agresseur étant un multirécidiviste armé d'un couteau.

D'abord, comment ne pas saluer le courage de cette jeune femme qui met en lumière un épisode intime et douloureux de son existence pour éclairer autrui, alors que par ailleurs, elle a toujours été d'une parfaite discrétion médiatique sur sa vie privée ? Nul doute qu'il faille, dans ces conditions, une force rare pour exposer publiquement ce qui ne se déclare en général qu'à des fins judiciaires, pour voir châtier les coupables. On ne sait d'ailleurs pas si Clémentine Autain s'est retrouvée aux Assises en face de son violeur.

Elle a tellement raison d'insister sur le terrible malaise qui fait que la victime d'un viol n'ose jamais raconter dans la vie sociale ce qu'elle a enduré, alors qu'elle pourrait évoquer sans trop de gêne la gravité d'une maladie, un " braquage " ou la disparition d'un proche. Ce silence est honteux qui enferme l'innocente dans la certitude absurde qu'elle serait coupable. Sinon coupable, du moins complice du crime qui l'a dévastée. Ou, au moins, l'ayant facilité. Il n'y a rien à faire pour abolir, voire atténuer cette injustice profonde qui renvoie d'abord la victime devant sa propre juridiction et la fait se condamner à tout coup. Combien de fois, lors de procès pour viol - et ils sont multiples, à croire que la libération des moeurs a exacerbé la sexualité au lieu de l'apaiser et de la civiliser -, ai-je été le témoin de ces détresses qui s'accablaient, de ces vulnérabilités qui se reprochaient à tort d'avoir été complaisantes ou trop faibles... Leur innocence ne pouvait être consacrée, intimement, que par la reconnaissance judiciaire de la culpabilité de l'AUTRE. Quel soulagement alors, dans les tréfonds de l'être, que ce verdict de condamnation parfois suffisant à lui seul, certaines parties civiles étant presque indifférentes à l'égard du quantum de la peine prononcée ! Les victimes arrivent aux Assises défaites, décomposées, plongées encore dans l'enfer proche ou lointain qui leur a fait craindre bien plus que la perte de leur liberté sexuelle et personnelle : toutes, violées dans leur corps, ont craint pour leur vie. Elles quittent les Assises, l'arrêt rendu, avec une conscience un peu moins douloureuse, un désespoir moins fatal et une esquisse d'aurore. On peut comprendre aisément que c'est notamment pour ces moments-là qu'être magistrat a du sens et du prix. On peut percevoir qu'il y a, pour le professionnel en recherche d'utilité et de légitimité, dans ces audiences où un peu de jour vient éclairer la nuit, des réponses bienfaisantes qu'un métier, quel qu'il soit, n'offre pas nécessairement.

Les larmes des victimes constituent le plus impitoyable des réquisitoires et j'ai souvent l'impression qu'après, nous sommes dans la redondance. Cette incroyable capacité de conviction portée par un visage brisé, par une parole nue et hachée doit nous rendre attentifs à l'évidence que le mensonge pourrait se parer des mêmes apparences et nous entraîner, en totale bonne foi, vers l'erreur judiciaire. Pour ma part, j'essaie de ne jamais l'oublier et cela me conduit à rudoyer, dans la politesse, des plaignantes qui ne deviendront véritablement victimes, et de cet accusé-là, qu'une fois la sanction édictée.

Les éloges sur l'activité  policière et judiciaire sont trop rarement répandus pour que je ne souligne pas, depuis plusieurs années maintenant, l'exceptionnel investissement mis par les enquêteurs et les magistrats dans la lutte contre le viol, et le respect ainsi que l'attention dus à ses victimes. Sur ce plan capital, il y a un féminisme ancien qui a mis dans les têtes des enseignements ineffaçables.

Enfin, Clémentine Autain offre le meilleur de ce qu'un témoignage de cette nature est susceptible d'apporter. Non pas seulement l'enlisement dans une vision du pire et la résignation du malheur. Trop souvent plaidés par les avocats des parties civiles, les arguments de catastrophe à vie, heureusement, sont rendus caducs par la vie elle-même. C'est ce que Clémentine Autain vient doucement murmurer au nom de ce qu'elle a éprouvé et dépassé. "Une femme n'est pas condamnée à survivre après un viol. On peut vivre, se reconstruire, et même se sentir plus forte."

Cette force, on l'admire d'autant plus que la même avoue : "Ce n'est pas facile à porter, même avec le temps qui passe."

On remercie Clémentine Autain d'avoir su offrir en partage et l'aveu serein de sa faiblesse et l'espérance de cette reconquête de soi.

 

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Une conscience civique, vraiment ?

L'actualité est inventive qui, du tragique au dérisoire, nous oblige à jouer de toute la palette de notre esprit et de notre sensibilité. De l'indignation au grotesque, du futile au sérieux. La société est à pleurer ou grimace son rire.

On vient d'apprendre - et le Parisien y consacre une pleine page - que Didier Morville, plus connu sous l'identité de Joey Starr, a usurpé, en 2001-2002, celle d'un ouvrier de 34 ans malencontreusement prénommé Didier et nommé Morville. Celui-ci s'est vu imputer, à son grand désarroi, un certain nombre d'infractions routières, dont certaines graves si l'on en croit son avocat.

Joey Starr a, au cours de sa carrière, été impliqué dans un certain nombre d'incidents. Il a fait l'objet de procédures, notamment pour deux affaires de violences. Il a déjà été condamné à plusieurs reprises.

Certes, c'est le passé et l'honnête Didier Morville a subi les agissements de "l'artiste", il y a quatre ou cinq ans, le Trésor public ayant rajouté sa contrainte en 2003, avant que, beaucoup plus tard, la vérité se fasse jour. Certes, Joey Starr, mis en examen, est défendu par un très grand avocat, de surcroît mon meilleur ami, Me Jean-Yves Le Borgne. Mais tout de même !

Je me souviens des dithyrambes ayant accueilli le mois dernier le nouveau CD du chanteur. Dans leurs pages culturelles, le Monde, Libération et d'autres publications avaient fait fort dans l'idolâtrie. Si cette dernière ne s'était rapportée qu'au créateur, pourquoi pas ? A chacun ses goûts et ses dégoûts. Mais à cette occasion on a prétendu le représenter en héros des banlieues, héraut d'un civisme rajeuni et penseur traité avec infiniment de respect, comme si de sa bouche, lors des entretiens, n'était sorti que le miel de la finesse et de l'élégance, avec quelques "enculés" en prime. Il a même été baptisé, sans rire, " conscience civique" et cité en exemple à tous ceux de sa génération qui pouvaient douter de la politique et avaient oublié qu'il fallait insulter Nicolas Sarkozy.

Que lui n'ait pas eu ce sens élémentaire de l'humour pour se moquer, au regard de son passé tumultueux, de la statue que les médias dressaient, c'est déjà étonnant. Qu'il ait pu, en demeurant concentré, se voir affubler du titre d'éclaireur civique ou tout comme, sans exploser de dérision, montre ses limites intellectuelles ou sa capacité de moquerie, vérifiant jusqu'où les journalistes étaient capables d'aller trop loin.

Pour ceux qui ont participé, il y a peu, à cette célébration, quelle opinion ont-ils d'eux-mêmes aujourd'hui ? Probablement, aucun regret. Pourtant, s'il était normal de rendre compte de son "oeuvre",  il était déjà ridicule d'en faire plus, de camper le chanteur en sociologue lucide des banlieues, en militant averti , en "conscience civique". On savait ce qu'il avait accompli. La série de ses démêlés avec la justice aurait justifié, à elle seule, une réserve de bon aloi. Maintenant, il convient de rajouter un malheureux Didier Morville à la liste des personnes ayant déjà eu à pâtir de Joey Starr. Lira-t-on une vague contrition, qu'on s'est fourvoyé, que c'était trop ? Bien sûr que non. Cet encens déversé - seul le Parisien, à l'époque, a su mettre un bémol - demeurera absurdement acquis à Joey Starr. Un trait paradoxal contemporain veut que des leçons de morale publique ne soient recevables que de la part de personnalités peu habilitées à les donner. Il n'empêche. Conscience civique il a été intronisé, conscience civique il demeurera. Pour les imbéciles et les gogos.

Le prochain délire médiatique est pour quand, le prochain dé-rap-age ?

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Mort injuste, défense légitime

Depuis le 29 octobre, on a beaucoup parlé de la mise en détention provisoire de René Dahan, ce commerçant mis en examen par un juge d'instruction de Créteil pour homicide volontaire sur la personne de Pascal Hilaire. Je me fonde pour évoquer les circonstances de ces drames sur la relation qu'en ont donnée principalement le Figaro et le Parisien.

Il est environ 9 heures, le 27 octobre, lorsque René Dahan se retrouve devant la porte de son appartement de Nogent-sur-Marne en face d'un trio, dont Pascal Hilaire, qui le repousse à l'intérieur. Il est aussitôt plaqué au sol par l'un des malfaiteurs tandis que les deux autres ceinturent son épouse et la molestent. Une arme sur la tempe, René Dahan essaie d'échapper à l'emprise de son agresseur qui, pour sa part, cherche à l'étrangler. René Dahan, dans l'empoignade, réussit à détourner l'arme. Un coup part, atteint le plafond. Détenant le 357 magnum, le commerçant tire à trois reprises sur Pascal Hilaire qui, dans sa fuite, tombe par la fenêtre. Sa mort sera constatée peu de temps après. Les deux autres malfaiteurs seront interpellés, quelques jours plus tard.

Au regard de ces éléments dont la seule source est médiatique mais qui me semblent fiables, René Dahan a été placé en détention provisoire à cause de la  gravité des faits et, selon un magistrat, pour le protéger car il aurait craint des représailles.

Cette incarcération a suscité l'intervention de Nicolas Sarkozy auprès du garde des Sceaux. "Cette affaire suscite une émotion considérable parmi nos concitoyens qui ont du mal à admettre qu'un honnête homme, agressé chez lui, menacé de mort avec une arme et craignant pour la vie de son épouse, soit en retour mis en examen pour homicide volontaire et placé en détention provisoire", a déclaré le ministre d'Etat. Le ministre de la Justice lui a répondu que René Dahan ne semblait pas avoir agi "dans le cadre de la légitime défense" mais que le Parquet envisageait le placement sous contrôle judiciaire du mis en examen. Le père de Pascal Hilaire s'interrogeait :  "pourquoi il n'a pas tiré dans les jambes", tout en admettant le caractère " inexcusable " de l'acte de son fils et le droit qu'avait le commerçant de se défendre. Le demi-frère de Pascal Hilaire alléguait l'importance des dettes de ce dernier (loyer et factures  EDF) et soulignait que le 10 novembre, il aurait eu 27 ans. Ségolène Royal, à Montpellier, s'en prenait à Nicolas Sarkozy  en ces termes "Un ministre n'a pas à exploiter des faits divers pour en tirer des règles générales, ce n'est pas ma conception de l'exercice du pouvoir".

Le simple énoncé de ces échanges croisés manifeste l'amplitude de la controverse, qui dépasse le domaine judiciaire pour rejoindre le débat citoyen et social. J'ai attendu, pour écrire ce billet, que la Chambre de l' instruction de Paris ait rendu son arrêt en ce qui concernait René Dahan. Celui-ci a été placé sous contrôle judiciaire, le 10 novembre. Je suis heureux de cette décision qui était espérée par tous ceux qui ont  été surpris, voire choqués par les péripéties initiales de cette affaire.

D'abord, sauf à manquer d'une partie de l'argumentation, quelle étrange motivation, pour justifier la détention provisoire de René Dahan, d'invoquer "la gravité des faits". On se sert contre lui de la gravité d'une entreprise criminelle dont il a été la première victime et qui a été le fait de trois malfaiteurs. Il est paradoxal de retourner contre le mis en examen une donnée de nature à rendre sa détention provisoire injustifiable. Par ailleurs, même si René Dahan a craint, paraît-il, une vengeance, il était d'un humour judiciaire amer de l'incarcérer en prétendant le protéger alors que, pour le moins, son statut de victime aurait imposé d'autres modalités de sauvegarde.

Mais peut-être me trompé-je ? La gravité des faits, à laquelle on se rapportait, n'était-elle pas liée à la mort de Pascal Hilaire ? Quelles que soient ses circonstances, la disparition de ce jeune homme, pour ses proches et sa famille, demeure une mort injuste et je comprends que son père, qui a déjà eu l'honnêteté rare de qualifier ses agissements d'inexcusables, ne puisse pas aller plus loin dans l'acceptation d'un destin fatal. Mort scandaleuse pour le coeur de ceux qui aimaient Pascal Hilaire, mais qui ne doit pas interdire de se pencher sur l'existence ou non d'une légitime défense sur le plan pénal.

Le premier paragraphe de l'article 122-5 du code pénal édicte que "n'est pas pénalement responsable la  personne qui, devant une atteinte injustifiée envers elle-même ou autrui, accomplit, dans le même  temps, un acte commandé par la  nécessité de la légitime défense d'elle-même ou d'autrui, sauf s'il y a disproportion entre les moyens de défense employés et la gravité de l'atteinte". Nous savons que René Dahan, pour se défendre, ne va pas chercher une arme qui lui appartiendrait pour s'en servir contre son agresseur. Il parvient au contraire à s'emparer de celle de son adversaire. Nous ignorons, en revanche, pendant la bagarre entre René Dahan et Pascal Hilaire, ce qu'accomplissent ses deux compagnons en criminalité et s'ils continuent à s'en prendre à Mme Dahan. Il me semble qu'il n'aurait pas été inconcevable, au regard de l'information dont je dispose, de faire bénéficier René Dahan de la légitime défense, certes dans une conception élargie, une fois analysé l'apparent obstacle de la "disproportion" visée par le texte pénal . Admettons toutefois, puisque le garde des Sceaux semble avoir transmis à Nicolas Sarkozy le point de vue argumenté du Parquet et de la Chancellerie, que la légitime défense strictement entendue ne puisse pas venir au soutien de la cause de René Dahan.

Il n'y aurait pas légitime défense. Mais il y a défense légitime.

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Gaullisme pour tous !

Il est extraordinaire de voir à quel point la classe politique se bat pour s'approprier, aujourd'hui, l'essence du gaullisme. Comment ne pas être surpris par ces antagonismes destinés à laisser croire qu'il y auraient plusieurs chapelles dans cette cathédrale et qu'on aurait besoin d'éxégètes ?

Il y a longtemps que les citoyens ont compris et sont allés à l'essentiel. Le gaullisme, c'est l'obligation de résistance et l'exigence de légitimité. Je crois que cette double définition permet d'y voir clair.

Surtout, on se rend compte que le gaullisme véritable appartient à tous et qu'il peut et doit nourrir toutes les professions d'ordre, d'autorité et de sûreté publique. Tous les métiers d'Etat.

Dont le mien.