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« novembre 2006 | Accueil | janvier 2007 »

Les Bienveillantes et les Soumis

Lors des fêtes de Noël, m'ont été offerts quelques livres dont "Une imposture française", sur Bernard-Henri Lévy, par Nicolas Beau et Olivier Toscer (Les Arènes). En même temps, l'une de mes filles m'a prêté "Les Bienveillantes" de Jonathan Littell, roman qui a obtenu le prix Goncourt et le grand prix de l'Académie française. L'auteur a bénéficié d'une presse enthousiaste mais ne s'est pas dérangé pour se voir remettre le Goncourt et n'a donné qu'une interview ou deux, au motif que la littérature devait être consacrée, non l'écrivain. Un livre encensé donc, un autre totalement passé sous silence. Quand on lit le premier, on est sous le choc. Quand on parcourt le second, on est stupéfié par ce qu'il révèle de BHL, de ses amis, de son réseau d'influence et de beaucoup de médias.
"Les Bienveillantes" constitue un monument de 900 pages dont je ne suis pas sûr qu'il ait été lu dans son intégralité par ceux qui en ont rendu compte. Il s'agit d'un livre énorme qui à la fois étouffe par sa documentation, sa surabondance, son amplitude historique et suscite l'admiration par cette dimension même et cet acharnement dans les détails. Loin que le roman soit affaibli par l'interminable monologue du narrateur nazi omniscient et névrosé, on peut regretter au contraire que sa relation passe au second plan, noyée sous le flot d'une masse d'informations et dans la profusion d'un savoir trop impérial, la nudité de la parole solitaire étant accablée par trop d'éléments adventices, et parfois franchement ennuyeux. Ainsi, par exemple, la bagatelle de quatre pages sur les langues caucasiennes qui peuvent se justifier dans le cours du récit mais le plombent tout de même, ralentissant encore une histoire à la démarche d'escargot. Contrairement à ce que j'ai souvent lu, ce sont les séquences intimistes, qui se rapportent à un déséquilibré amoureux de sa soeur, homosexuel et obsédé par l'excrément, qui me semblent de loin les plus réussies. A l'exception d'une quarantaine de pages franchement ridicules où la frénésie sexuelle confine au grotesque, mais largement rattrapées par la fin magnifique qui les suit sur l'atmosphère décomposée de Berlin, le chaos et la fuite des nazis, ce roman est un immense objet littéraire et historique non identifiable, un monde gonflé à bloc et qui craque aux entournures. Il y en a trop pour trop peu de place, et pourtant 900 pages ! L'auteur est à l'évidence quelqu'un et le triomphe fait au livre est mérité car plus que grand, il est singulier, unique. On n'a entendu parler que du roman car Littell n'a cessé de vouloir l'obscurité, en refusant les pièges de la vanité médiatique.
On n'a pas entendu parler du livre de Beau et de Toscer parce que BHL, qui en est le sujet et qui est qualifié "d'imposture française", a réussi, par tous les moyens considérables dont il disposait et qui vont, pour aller vite, de François Pinault à Thierry Ardisson, à faire peser une chape de plomb et de silence sur ce petit livre caustique et apparemment bien informé. L'étonnant n'est pas que BHL se soit opposé à ce livre mais qu'il ait pu d'emblée le faire tomber dans les oubliettes. Un précédent essai sur lui n'avait pas connu un meilleur sort. J'avoue que Nicolas Beau et Olivier Toscer, sous la bannière respective de deux hebdomadaires à la fois craints et respectés, le Canard enchaîné et le Nouvel Observateur, ont à ma grande surprise perdu leur combat. D'une part, je les croyais soutenus, dans leur action de démythification, par les publications pour lesquelles ils travaillaient. D'autre part, j'imaginais que les médias en général seraient attirés par cette démarche qui est au coeur de l'activité du journaliste. Montrer que les idoles sont nues. Démontrer que des simples devraient être des idoles ou au moins des personnalités célébrées. Je pensais que la passion d'informer, de gratter le vernis et d'arriver au coeur serait plus forte que toutes les dépendances, tous les clientélismes favorisés par BHL, ses obligés et ses affidés. Je me suis, à lire cet essai et à constater le très faible écho qu'on lui a donné, complètement trompé et je me dois d'admettre qu'il y a quelque chose de pourri dans notre société médiatico-intellectuelle.
Le tableau dressé par les auteurs ne serait-il qu'à moitié vrai, l'image demeurerait stupéfiante. Qu'un homme comme BHL puisse s'appuyer sur sa richesse, son influence, ses soutiens médiatiques et politiques de tous bords, sa capacité de nuisance pour éviter des révélations à son sujet et en tout cas celle de la discordance entre l'intellectuel vanté et le gestionnaire de soi-même, est proprement stupéfiant dans un pays comme la France. Tant de verrous, dans des domaines infiniment plus importants que le registre culturel, demeurent et sont encore loin d'être libérés. Pour eux, on peut concevoir, en le regrettant, que dans une démocratie tout ne puisse s'accorder du même pas et qu'une société soit en retard par rapport à ses idéaux de transparence politique et de liberté d'expression. Mais pour un homme, un écrivain, un intellectuel, que la vérité soit défaite et même rendue interdite par celui qu'elle concerne, manifeste à quel point, sur le plan culturel, les connivences sont honteuses et les indépendances trop rares.
Le pire, c'est que cela n'affole personne. C'est inscrit dans les moeurs et dans le journalisme.Une sorte de fatalité, presque. Alors que les médias se flattent d'être les contempteurs de la puissance en gros, ils sont clairement aussi,ici ou là, les serviteurs de puissants au détail. Littell a écrit sur les Bienveillantes. Au sujet de BHL, les journalistes sont les Soumis.
Le pire n'est sans doute pas là où je l'ai placé.Il réside dans la perception que les véritables admirateurs de l'intelligence, de la pensée et du style nus de BHL, sont obligés d'avoir de lui, maintenant. Plus exactement, demeure-t-il à ce point indifférent à ce qui fait son authentique talent, qu'il puisse aussi allégrement le faire oublier par un comportement aussi décevant ? Il domestique les médias, la belle affaire. Les critiques sur lui sont ignorées, et alors ?
Le plus triste, c'est qu'il finit par disparaître derrière toute cette mousse.
Recherche BHL désespérément.

La France en Suisse !

Ainsi Johnny va quitter la France chaque année durant six mois. Ainsi Johnny va nous quitter. Celui qui a mon âge, à deux mois près, a décidé, après avoir apporté il y a quelques semaines son soutien à Nicolas Sarkozy, de résider en Suisse pour des raisons exclusivement fiscales. Je ne sais pas pourquoi mais j'éprouve une réelle déception, bien plus vive que j'aurais pu le prévoir. Certes, ce n'est pas le premier artiste ou sportif français qui s'expatrie de la sorte mais Johnny, c'est Johnny. Son talent, ses frasques, ses amours, la bête de scène qu'il est, ses tournées gigantesques, sa voix géniale et familière, son laconisme et sa simplicité, tout nous appartenait de droit et aurait dû demeurer à vie dans l'enclos national. Qu'on s'en moque ou non, sa gloire était un peu la nôtre et c'est un peu de nous qui s'affaisse et s'attriste quand beaucoup de lui déçoit.
Car il ne faut pas se leurrer. Dans le Paris-Match de cette semaine, Daniel Rondeau a beau apporter son lustre intellectuel aux questions qu'il pose à l'idole et Johnny répondre en tentant de rassurer et de se justifier, il est clair, pourtant, que le chanteur s'en va  parce qu'il gagne beaucoup d'argent et que les impôts sont moins  lourds ailleurs. C'est net, réaliste et, de sa part, surprenant, surtout en cette période. Sa promesse de revenir demain, quand la charge fiscale sera devenue plus supportable, ressemble  plus à un voeu pieux pour apaiser le bon peuple qu'à un engagement ferme. Johnny ne s'est jamais piqué d'avoir la tête politique, il lui suffisait d'avoir le corps pluraliste et indivis.
Il y a peu de chance qu'il fasse marche arrière un jour. Je devine, dans le  lointain de ce blog, des ricanements jugeant dérisoires ces bagatelles et ridicule cet attachement  à un tel artiste. On a les admirations qu'on peut, qu'on veut et qui oserait prétendre n'avoir jamais trouvé dans son répertoire "l'air national de son amour" ? En même temps, la déception éprouvée, ce ver dans le fruit, cette ombre triste me font mettre en lumière, je ne sais pourquoi, un autre chanteur qui ne chante  plus aujourd'hui, un compositeur et parolier remarquables, un citoyen exemplaire. Jean-Jacques  Goldman. Il a écrit des chansons pour Johnny et j'avais cru comprendre qu'à l'époque il n'y avait pas eu une forte complicité entre eux. Johnny, c'est un parcours qui me renvoie avec tendresse et nostalgie à ma vie, il est comme un copain qui m'a accompagné et qui, par le passage du temps sur  lui, me rend  perceptible ma propre évolution. J'aurais aimé être Jean-Jacques Goldman. Lors d'une récente  interview pour VSD, on m'avait demandé quelle personne j'aurais désiré incarner et après avoir hésité j'ai choisi Goldman plutôt que Grégory Coupet.

Jean-Jacques Goldman, c'est cette déchirante chanson " Veiller tard" mais c'est aussi et surtout l'homme qui se dit heureux de payer beaucoup d'impôts en France pour les services  publics qu'ils permettent de faire fonctionner, c'est l'homme qui répond "citoyen" à une question sur son occupation, c'est, enfin, le seul qui a osé qualifier de vulgaire  la triste équipée friquée de la  princesse Diana avec son amant, de la Sardaigne à Paris où elle va mourir. Il fallait un certain cran pour formuler ce  point de vue qui tranchait avec le choeur délirant des hystériques de la peopolisation.

Au fond, Johnny et Goldman ne nous font-ils pas replonger dans  nos affres scolaires quand nous devions comparer Corneille avec Racine et qu'on nous enseignait que le second  peignait l'humanité telle qu'elle était et le premier telle qu'elle devait être ? Johnnny, c'est la France telle qu'elle est et Goldman, le citoyen tel qu'il devrait être. On n'imagine pas une seconde ce dernier prendre ses quartiers ailleurs qu'en France pour des motifs fiscaux. Johnny, lui, le fera.

On a tous en nous quelque chose  de Johnny. On continue à l'aimer malgré tout. Quand on admire Goldman.

Des magistrats contre la magistrature ?

Depuis longtemps, on a abandonné l'idée, le rêve ou le cauchemar d'un Grand Soir judiciaire qui viendrait comme par magie bouger les lignes, détruire les conservatismes et mobiliser les énergies et les enthousiasmes.
Alors, on est obligé de se rabattre sur les petits matins dont l'horizon est modeste et les actions sans éclat.
L'étonnant, à lire les communiqués de tel ou tel syndicat, c'est que ces petits matins, qui pourtant ne "décoiffent pas", sont perçus comme s'ils étaient précisément ce Grand Soir jeté dans les oubliettes d'une société qui n'aime rien tant que les bouleversements en parole mais raffole de l'immobilité protectrice des acquis. Ainsi, ce communiqué de l'Union syndicale des magistrats (USM) en date du 12 décembre dénonce le texte sur la responsabilité des magistrats tel qu'il a été élaboré par la Commission des Lois de l'Assemblée Nationale en osant prétendre que son "seul objectif est de reprendre en main une magistrature jugée trop indépendante".
Cette suspicion est déjà absurde quand on sait que cette réflexion sur la définition élargie de la responsabilité n'est pas née mais a été amplifiée à la suite de la catastrophe d'Outreau qui ne renvoyait à aucun dysfonctionnement politique mais seulement à des détentions provisoires interminables de mis en examen acquittés plus tard.
Regardons d'un peu plus près cette affreuse perspective qui représenterait une atteinte intolérable à notre indépendance. Elle mentionne que "constitue notamment un manquement aux devoirs de son état la violation grave et intentionnelle par un magistrat d'une ou plusieurs règles de procédure constituant des garanties essentielles des droits des parties, commise dans le cadre d'une instance close par une décision de justice devenue définitive". Imagine-t-on qu'avec de telles précautions de fond et de forme, l'exigence de gravité et d'intentionnalité pour les violations constatées, la nécessité d'une procédure devenue définitive, la responsabilité du magistrat soit mise en cause de manière légère, soit même mise en cause ? On a tellement voulu éviter la confusion avec une quelconque contestation de l'acte juridictionnel qu'on a créé les conditions d'une impunité quasi totale sur le plan disciplinaire. Il suffit, à nouveau, de se pencher sur la tragédie d'Outreau et les comportements qui lui sont liés pour se rendre compte que cette nouvelle approche n'aurait, pas plus que la précédente, autorisé l'incrimination des magistrats concernés par le Conseil supérieur de la magistrature (CSM) et de ses fourches caudines. Je sais bien que le juge Burgaud et le procureur Lesigne attendent la décision du CSM mais je ne pourrai m'empêcher de penser, s'ils sont sanctionnés, qu'ils le devront plus à la démagogie ambiante qu'à l'application stricte de la règle. L'opinion publique serait-elle incapable de comprendre qu'entre le comportement professionnel satisfaisant et la faute disciplinaire,il existe une médiocre et large zone grisailleuse à laquelle, précisément, il aurait fallu porter une attention toute particulière ?
Je relève également que certains scandales tenant à des décisions collégiales aberrantes - considérées en tout cas comme telles rétrospectivement par l'irruption de la mort et du crime dans leur environnement lointain ou proche - échapperaient à la suspicion disciplinaire alors que la grossière erreur d'appréciation aurait constitué un outil d'analyse pertinent et adaptable à toutes les situations, pour peu qu'on parvienne à résoudre le problème posé par le secret du délibéré. Il serait paradoxal, en tout cas, que la réflexion collective bénéficie d'une immunité plus étendue que la pensée solitaire, la première étant moins excusable de s'être trompé.
C'est cette même exclusive alternative entre le normal et le disciplinaire qui entache une mesure et un processus qui en eux-mêmes sont tout à fait souhaitables puisqu'ils favoriseraient un contrôle externe sur le fonctionnement de la justice. Je n'évoque pas la lourdeur bureaucratique des mécanismes qui impliquent la personne requérante, le Médiateur de la République, le garde des Sceaux, les Chefs de cours d'appel et un membre du Parlement. Avec un chemin aussi compliqué, à l'évidence on espère que le réclamant sera découragé avant même d'avoir tenté d'écrire. Mais il y aura peut-être des intrépides, des audacieux ! Comme on n'évoque la plainte que par référence à la faute disciplinaire, que fera-t-on de la requête qui dénoncera une incurie, une carence, des lenteurs, des abus d'autorité ou des négligences suffisamment nettes pour n'être pas laissées de côté mais situées en-deçà de la faute disciplinaire ? Il est vraisemblable qu'on la transmettra à la hiérarchie du magistrat mis en cause et qu'en définitive ce dernier sera amené à fournir des explications sur la dénonciation le concernant, avec les suites indolores que l'on devine.
Alors comment oser faire de ces esquisses, de ces embryons de rapprochement entre la justice et les citoyens une sorte de monstre qui n'aurait pour dessein que de briser le corps judiciaire et de ruiner ses libres pratiques ? Au contraire, il convient de voir dans ces textes à la fois utiles mais trop technocratiques une prise de conscience, mais gâchée par la crainte des réactions corporatistes des magistrats. Apparemment, seule l'USM s'est élevée contre ces dispositions. Il y a tout de même quelque chose de navrant  dans cette volonté judiciaire de rapporter tout risque de métamorphose à soi et à son univers au lieu de la voir s'interroger sur les bienfaits démocratiques à en attendre.

Aujourd'hui, tout ce qui permet de contrôler l'exercice d'un pouvoir, l'accomplissement d'une mission, ne doit pas être perçu comme une offense mais comme une garantie et une chance. Une garantie pour le citoyen, le justiciable. Une chance pour nouer ou renouer le pacte de confiance entre l'institution et la société, au plus grand bénéfice de la démocratie.

Un espoir, enfin.

Au bénéfice de la certitude ?

Depuis Outreau, on entend beaucoup parler du doute, de sa culture, des interrogations qu'il devrait sans cesse susciter au coeur de l'activité de justice. On reproche aux magistrats de ne pas savoir lui donner la place qu'il mérite et même d'ignorer la richesse intellectuelle qu'il apporte.
J'ai déjà dit que ce procès qui nous était intenté me semblait abusif. D'une part, parce que je n'étais pas sûr que les avocats soient les mieux fondés à nous entretenir du doute, puisque pour eux un magistrat pétri d'incertitudes serait, à l'évidence, une proie facile. D'autre part, parce que si le doute représente l'allié fondamental de l'élaboration de la pensée pour toute intelligence ne se voulant pas trop obtuse, je suis loin d'être persuadé qu'il constitue la qualité fondamentale du juge.
Pourtant, force est de reconnaître que l'esprit judiciaire répugne à proclamer le bénéfice du doute, parce qu'il a besoin d'une certitude. Aussi, je me demande si nous ne faisons pas fausse route en focalisant notre attention sur la culture du doute comme si c'était à cause de son absence que la justice décevait parfois les attentes les plus respectables.
Si nous nous demandions plutôt pourquoi, appréhendée par le magistrat - car à l'évidence, il n'est pas une affaire ayant défrayé la chronique où les juges n'aient perçu, dans leur débat collectif, l'importance de l'incertitude face aux affirmations contraires - elle n'aboutit que rarement aux décisions d'exonération souhaitées par la défense et les multiples comités de soutien qui prospérent dans son orbite ? La question ne serait plus alors d'enseigner le doute aux magistrats, ils le connaissent et ne refusent pas son aide dans une stratégie de discussion et de réflexion, mais de déterminer pourquoi il est souvent perdant devant les décrets de l'autorité affirmative. Pourquoi, au fond, la justice, après avoir rendu hommage au doute, le laisse volontiers ensuite au vestiaire.
Il convient de s'attacher alors, plus qu'à la spécificité de la démarche judiciaire, à la nature même de l'esprit humain qui, confronté à l'évidente et surabondante présence du positif, répugne à se mettre en état d'hibernation, en suspens pour adopter une attitude sinon négative du moins abstentionniste. Il y a vraisemblablement dans l'acte de justice et, au-delà, dans les pratiques conceptuelles ou instinctives de beaucoup une manière de crédit systématique donné à ce qui paraît crever les yeux et l'esprit. Il y a, dans la certitude de la culpabilité en dépit de tout ce qui, auparavant, a pu la déstabiliser, le confort et la tranquillité de l'affirmation, l'engagement et l'implication, le oui qui rassure, l'évidence qui soulage alors qu'on ne parvient pas, ou difficilement, à percevoir que le doute est aussi une affirmation et que l'intelligence et le sens civique ne désertent pas quand ils disent non ou peut-être, mais s'honorent de tirer des conclusions décisives de la perception mal assurée et scrupuleuse qui a été la leur.
C'est là, me semble-t-il, dans cette défaite quasiment constante du doute face à la certitude adverse que doit résider notre inquiétude. Une virilité judiciaire classique n'est pas absente de ce combat toujours gagné par la force de l'acquis contre l'hésitation du retrait et du recul.
On ne peut pas dire que juger est une chose simple. C'est d'abord se traiter mal, penser contre soi, croire à la valeur de ce qui refuse, à la grandeur de la marge.
J'aime  croire que c'est possible.

Pas assez d'Outreau ?

On a assez interprété la justice. Il faut maintenant la transformer. Et savoir tourner la page tragique d'Outreau. On en est loin.
Pour preuve, la page parue hier dans le Monde où "Trois d'Outreau critiquent la réforme" proposée par le garde des Sceaux et débattue à partir d'aujourd'hui à l'Assemblée nationale, dans un entretien mis en forme par Nathalie Guibert. Trois d'Outreau ? Maître Hubert Delarue, soit. Le prêtre-ouvrier Dominique Wiel, évidemment. Mais là où je renâcle, c'est devant la présence de Sabine Mariette, Conseiller à la Chambre de l'instruction de Douai lors des événements, pour parler pudiquement. Certes, elle a fait une remarquable analyse de la catastrophe à laquelle elle a participé avec d'autres, mais trop tard. Certes elle appartient au Syndicat de la magistrature dont Nathalie Guibert ne semble pas éloignée, mais tout de même. L'étonnant est que ce magistrat ait accepté de participer à cet exercice surréaliste où elle est amenée à formuler des appréciations sur la qualité des  remèdes prévus pour soigner les maux qu'elle a, elle aussi, causés. Singulière faveur. Pourquoi ne pas avoir convoqué le juge Burgaud et  le procureur Lesigne à ce banc médiatique ? Ils  n'en auraient pas été plus dignes ou plus indignes que Sabine  Mariette.
Les quatre mesures-phares de la réforme sont évoquées. Il est piquant de constater que le magistrat est la plus critique, syndicat oblige. Le prêtre demeure fidèle à lui-même avec ce mélange d'intuition brutale et de lucidité courageuse. J'ai beaucoup apprécié la  modération de Me Delarue qui n'a  pas fait dans la surenchère et a souligné que le problème central tenait à la suppression ou non de  la fonction de juge d'instruction.

Au fond, si on considére sans parti-pris ces propositions, il est difficile de s'enthousiasmer ou de s'indigner. J'ai le sentiment qu'elles ne seront pas inutiles mais qu'aucune d'elles ne sera décisive. Des expertises contradictoires représenteront une avancée valable, l'enregistrement audiovisuel des interrogatoires de garde à vue et des auditions du juge d'instruction favorisera  sans doute un progrès de la transparence mais clairement une déperdition de l'efficacité pour les enquêtes de police, la co-saisine obligatoire de plusieurs juges dans les affaires difficiles, si elle constitue un véritable  partage des tâches et des analyses, offrira peut-être une chance intellectuelle et technique, mais difficile de croire à une révolution. La seule innovation forte, que le débat parlementaire semble vouloir encore l'améliorer, consistera pour les personnes détenues à pouvoir demander tous les six mois une audience publique devant la cour d'appel pour un examen au fond de leur dossier. On envisage de faire de cette faculté un impératif dont la mise en oeuvre devra s'effectuer tous  les trois mois.

Le garde des Sceaux, ce matin sur France-Inter avec Nicolas Demorand, n'a pas été dupe de l'amplitude de la réforme qu'il propose, affirmant seulement que ses quatre mesures fondamentales répondaient aux  questions graves soulevées par le sinistre d'Outreau.  Je ne suis pas certain que cet optimisme ministériel soit  justifié. En revanche, comme Pascal Clément a raison lorsqu'il souligne que toute réforme d'envergure de la justice, à la supposer possible et souhaitable, devra être élaborée et prendre effet après l'échéance présidentielle. L'Himalaya, ce sera forcément pour plus tard.  Maintenant, nous n'avons droit qu'aux collines tempérées d'une évolution infiniment paisible. Il ne serait en effet pas concevable de bouleverser avant qu'un changement politique rende cette mue légitime.

J'ai indiqué que le ministre de la Justice s'illusionnait lorsque, tout en admettant le caractère minimaliste de son projet, il l'estimait accordé aux graves problèmes suscités par Outreau. Cette attitude semble plutôt une déviation de l'esprit par rapport au véritable défi de cette crise, qu'on ne veut pas correctement identifier. C'est celui de la qualité professionnelle et humaine des  magistrats, donc celui de la formation à l'aube de leur carrière. L'Ecole nationale de la magistrature est à revoir de fond en comble. Seuls des professionnels d'une autre sorte, trempés à d'autres sources, pétris de sensibilité et d'intelligence pourront éviter de détourner les procédures, même les  meilleures, à des fins sujettes à caution ou, pire, scandaleuses. La culture du doute, que la réflexion doit accueillir comme une chance dans sa texture intime, c'est d'abord et avant tout l'apprentissage ou l'approfondissement de la culture. Du pluralisme, de la distance, du recul, de la souplesse, une certitude enrichie par toutes les contradictions qui l'ont blessée et qu'elle a surmontées. Cette culture, elle manque tragiquement quand l'auditeur devient magistrat et je suis effaré de constater comme, chez la  plupart, la vie judiciaire la rend absente. Pour ma part, justiciable, j'aurais plus peur de l'arrogant sot que de l'incompétent heureux. Les codes peuvent guérir le second quand le premier est pratiquement incurable.

On a eu assez d'Outreau. Je vais finir par croire qu'il y a une manière choquante de revenir sur ses pas et, pour la justice sollicitée par les médias, de contempler des plaies déjà largement cicatrisées. Il ne faudrait pas que la nostalgie masochiste devienne un nouvel alibi pour notre impuissance.

Et si nous tentions l'action, l'avenir ?

Une photo ciblée pour un bilan orienté

Il y a d'abord  la photographie.
La Une de Libération du 6 décembre prétend nous informer sur "le vrai bilan sécuritaire de Sarkozy"  et publie une photographie pleine page de lui, dans une  posture et avec un maintien menton levé, destinés à mettre dans nos têtes l'image du petit Mussolini qu'il serait. Manipulation classique, pourrait-on penser, compensée, en quelque sorte, dans le Paris-Match de cette semaine par une autre photographie du même en couverture, mais serein, apaisé et tranquille. Reste que le choix de Libération n'est pas neutre, qui montre dans ses pages intérieures à quel point "le vrai bilan" donnera une illustration caricaturale et outrancière du préjugé affiché par la photo : Sarkozy est un facho et on va tout faire pour démontrer que l'ensemble de sa politique en matière de sécurité a échoué.
Cette mauvaise foi pourrait caractériser seulement ce mal français chronique de l'idéologie venant dénaturer une réalité qui ne serait ni assez rose ni assez noire - comme en l'occurrence -,  si elle n'émanait d'une classe intellectuelle et médiatique acharnée à donner des leçons sur la nécessaire exclusion du débat politicien de ces problèmes de société. Autrement dit, par cette approche  partisane, Libération fait le contraire de ce qui est  prêché en permanence et qui, en effet, est peut-être absurde. C'est  la contradiction qui est riche d'enseignement.
On pourrait plaisanter, à lire attentivement le constat présenté sous  le titre très révélateur de "Sarkozy n'est pas en sécurité", sur la "vérité" qui nous est promise. Constat établi à partir d'un article général choisissant soigneusement à gauche et à droite - en interprétant mal  - tout ce qui pourrait être de nature à dégrader le bilan du ministre de l'Intérieur même si évidemment, dans cette critique en gros, certaines carences relevées sont exactes. Il n'y  pas seulement ce texte rédigé par deux journalistes qui n'ont que le désir d'écrire ce qu'ils désirent croire. Il y a aussi, sans doute  pour faire "objectif", une série d'interventions qui vont de l'Union syndicale des magistrats (USM), qualifiée de modérée alors qu'elle s'est trouvée obstinément et continûment sur une  ligne anti-Sarkozy, à Me Fédida dont les lecteurs de ce blog savent ce que j'en pense. Alors, au regard des personnalités sélectionnées, quoi d'étonnant à ce que le bilan pour les violences aux personnes soit défini comme " non formidable", que les groupements interrégionaux d'intervention, qui ont réussi, soient tournés en dérision par le Syndicat de la magistrature (SM), que l'inflation législative soit dénoncée par le sociologue Sébastien Roché qui semble avoir troqué sa lucidité d'antan contre  le conformisme opposant de ses collègues et qu'enfin, reprenant son antienne, Jean-Marc Fédida évoque "une  législation de guerre", alors qu'absurdement nous nous croyons en paix et mieux protégés ! Avec une telle sélection, on est assuré d'échapper au risque d'un satisfecit qui serait venu altérer la  pureté de ce tableau au noir.
Cette discrimination choquante est d'autant  plus dommageable, pour un vrai journalisme, que si la  délinquance a globalement baissé sous  la droite, il y a eu en effet une augmentation préoccupante des atteintes aux personnes. Elle a d'ailleurs été reconnue aussi bien par le  Premier ministre que par le ministre de l'Intérieur, notamment dans l'émision sur France 2 avec Arlette Chabot. Egalement, qui pourrait contester le caractère mécanique et en définitive contre-productif de cette frénésie législative qui trop souvent cherche à donner l'illusion de l'action mais sans l'action ? C'est aussi le résultat d'une tradition française. Mais toutes les traditions ne sont pas à respecter, à l'évidence. Dix  lois, voire douze si on ajoute les deux lois d'immigration, c'est trop. Un Etat n'a  pas besoin de cette prolixité du langage législatif pour entreprendre et accomplir. Le citoyen, à la longue, risque d'être plus lassé que séduit par cette noria. Sur cette "avalanche", Le Monde du 6 décembre a  produit une remarquable étude qui, pour adopter la  froideur de l'analyse, n'a pas  affaibli la portée de la dénonciation.
J'ai indiqué plus haut comme on tentait de faire fond sur des appréciations portées  par les partisans  politiques de NS, en les dénaturant. Lorsque Patrick Devedjian énonce une double réponse négative aux questions sur la réussite actuelle et sur la possibilité de réussite à l'avenir, il me semble, sans langue de bois, rappeler qu'une  politique contre l'insécurité ne peut jamais être dite ou se dire "réussie" pour la simple raison que ce travail de Sisyphe consiste à rendre supportable une situation collective caractérisée par une infinité de petits succès avec d'incessantes et inévitables rechutes. L'inventivité du désordre et de la transgression ne s'arrêtant  jamais, il n'est pas incompatible de faire  preuve d'une modestie de bon aloi devant les désastres à venir et de satisfaction mesurée au regard des résultats obtenus mais toujours et par nature décevants. Il est  paradoxal de constater que  la Gauche juge la Droite, pour la lutte contre  l'insécurité, en fonction de ses effets alors qu'en charge des responsabilités, elle ne prétendait devoir être jugée que sur sa bonne volonté. C'est commode.
Tout ce qu'on a le droit d'exiger, c'est une tolérance zéro. On a bien tort de se moquer de cet impératif comme s'il relevait d'une imbécillité alors qu'il renvoie à une vision pénale basique. Que chaque  infraction, de la plus dérisoire à la plus grave, appelle un effort constant, acharné et maîtrisé des forces de l'ordre et de justice pour l'interpellation et le  jugement , quoi de plus normal ? Que chaque délit soit accompagné par une réponse, que chacune des incivilités relevées soit suivie par un avertisssement, que rien de ce qui offense la vie collective ou le droit à la sûreté de chacun demeure sans riposte, que la société et son bras juridiquement armé fassent en sorte de n'être jamais inactifs ni impuissants, c'est sans doute cela, la tolérance zéro. Ne pas tolérer le pire qu'on découvre, chercher obstinément le pire qui a été commis et se dissimule. Quelle difficulté donc qu'une politique pénale exemplaire qui, entre l'échec  inévitable et la  volonté d'être sans cesse réactive, doit se frayer un chemin rendant notre société toujours plus respirable, en particulier pour les plus faibles et les plus démunis !
En réalité, Libération, comme  je  l'ai évoqué  plus  haut, n'a sans doute pas le choix. Il est en effet inévitable que le débat sur la sécurité et la justice échappe au consensus superficiel et au faux oécuménisme :  parce que, par le regard qu'on pose sur les délits, les  crimes,  les déchirures individuelles et collectives, il implique une philosophie, une conception de la liberté et de la responsabilité qui partage clairement la communauté nationale en deux familles. Pour la première,  le "je" est parfois réduit, voire détruit par les pesanteurs économiques et sociales. Pour  la seconde, tant qu'il reste du "je", tant qu'une capacité d'autonomie et d'initiative est laissée à l'être humain, la justice a son mot à dire, sa mission à accomplir. Au fond, pour les tenants d'une société dévorante et vorace, mieux vaut être broyé que responsable. Pour leurs adversaires, dont je suis, mieux vaut être libre et responsable, même partiellement, qu'étouffé. C'est aussi la  lutte immémoriale du collectif contre  le singulier. D'aucuns aiment que le premier nous soulage quand les autres revendiquent l'honneur, parfois douloureux, du second. C'est sans doute dans la restauration de ce terreau, de cet humus de  la  liberté, de la responsabilité et de  l'exigence légitime de sûreté que réside l'apport décisif de NS. Ce sont d'abord les idées qui doivent gagner, pour qu'une  politique devienne possible et soit acceptée.
Pour conclure, je voudrais revenir sur les propos de personnalités de gauche rapportés par Libération, qui semblent à nouveau tomber dans une dénonciation sans nuance et un angélisme qui n'a plus l'excuse de l'ignorance. L'aveu du Premier ministre Lionel Jospin sur sa  "naïveté" avait, croyait-on, éclairé toutes les lanternes. Ce retour à des sources sujettes à caution, plus idéologiques que réalistes, plus rêveuses qu'attentives aux  leçons prodiguées par  le cours des choses, est d'autant plus regrettable qu'avec Ségolène Royal, le socialisme est représenté par  une candidate qui, par sa vision lucide sur le plan qui nous occupe, aurait pu favoriser non un consensus illusoire mais  un concert d'intelligences et d'évidences sur les défis à relever, face  à un réel pris dans toute sa mesure et sa complexité. J'espère qu'aucune régression ne nous guette, qu'il y a  des voix dissidentes mais que  l'essentiel demeure acquis.
Libération, décidément, n'a rien démontré avec sa photographie. Le bilan annoncé est tout sauf vrai et s'il est "sécuritaire", c'est qu'il faut bien dégrader le beau concept de sécurité.
Que fait donc Laurent Joffrin ?

Justice : la crise n'est pas fatale

La politique est partout. Elle s’introduit même là où elle ne devrait pas.
Qu’on se souvienne de la basse polémique engagée par Dominique Barella contre la nomination de Laurent Le Mesle comme procureur général de Paris, tristement relayée par un recours devant le Conseil d’Etat où Jean Lacouture et Stéphane Hessel se sont commis. Dominique Barella, conseiller de Ségolène Royal , tentait de faire passer son message partisan pour une contestation syndicale.
Cette médiocre politisation a été accompagnée par un débat d’une toute autre envergure, initié par Nicolas Sarkozy au sujet du fonctionnement de la justice des mineurs à Bobigny. Je persiste à penser que si l’expression « démission » qu’il a utilisée était outrancière, l’affrontement né de ses propos n’était pas inutile. Il mettait en évidence le droit de critique que les membres d’un gouvernement - celui en charge de la sécurité publique étant évidemment le plus à même de formuler une opinion – peuvent justement revendiquer, qu’ils s’expriment en leur nom ou portent la voix des citoyens. Cette critique , qui peut d’ailleurs stimuler une institution plus que l’affaiblir, n’a rien à voir avec une quelconque atteinte à l’indépendance de la justice. En l’occurrence, si Nicolas Sarkozy a dénoncé la mansuétude réelle ou prétendue des juges, il ne s’est pas directement immiscé dans leur activité et n’a pas davantage dicté leurs décisions. Reste qu’en même temps, et c’était inévitable, les plus hautes autorités judiciaires ont protesté, l’une auprès du Président de la République et l’autre en venant soutenir les magistrats de Bobigny.

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A Nice du nouveau !

Pour un colloque sur les droits et les devoirs des journalistes, organisé il y a longtemps par le Syndicat de la presse quotidienne régionale (SPQR), j'avais invité le juge d'instruction Jean-Michel Hayat (JMH) qui avait subi une campagne de dénigrement de la part des médias à propos d'une affaire où il avait mis en cause une personnalité policière de premier plan. Son intervention à la fois précise et sensible m'avait beaucoup plu.

Il y a deux ou trois ans, j'en avais entendu parler à nouveau par mon ami Stéphane Durand-Souffland - le plus grand chroniqueur judiciaire français - qui m'avait indiqué que JMH présidait remarquablement la cour d'assises de Versailles.

Enfin, j'ai pu lire récemment un discours prononcé par JMH devant une assemblée pluri-professionnelle. J'apprenais qu'il avait été nommé Président du tribunal de grande instance de Nice.

Là n'était pas l'important. La teneur de ses propos, qui se rapportaient à l'action entreprise dans cette nouvelle juridiction, m'a ravi tant elle dérogeait au pessimisme structurel et au défaitisme morose dans lesquels le monde judiciaire, beaucoup de ses responsables, ses syndicats, se complaisent. Sans aucune vanité, JMH exposait l'état dans lequel il avait trouvé le tribunal de Nice et la manière dont il l'avait réorganisé et dynamisé. Le ton était étonnant qui, au lieu de virer à l'aigre et au revendicatif, parlait d'espoir et de progrès. Le président Hayat n'évoquait pas d'abord ce qui n'allait pas mais s'attachait à présenter le meilleur en montrant à quel point l'optimisme et l'esprit d'entreprise permettaient des miracles.

Je n'ai fait que me sentir confirmé dans mon estime lorsque dans Le Figaro, un article consacré à la justice des mineurs à Nice, "A l'épreuve des faits", nous offrait à nouveau la parole "enthousiaste" de JMH. Sans langue de bois, il mentionnait en 2005 un accroissement des incarcérations de mineurs et annonçait pour 2007 une réorganisation du tribunal pour enfants. Parfaite synthèse d'une capacité d'administration et  d'une volonté de rigueur.

Certains diront que cet éloge rapide est inutile, qu'un Hayat ne fait pas le printemps et que la justice continuera à aller mal. Je ne partage pas ce sentiment. Au contraire, je suis heureux de constater qu'il existe, à la tête de juridictions importantes, des magistrats qui savent donner de la justice une image qui ne peut que rassurer et mettre en confiance le justiciable, le citoyen.

On peut tenter de faire de sa pratique individuelle un exemple. Il y a aussi des gestions collectives et des mobilisations intelligentes qui méritent d'être imitées. Il me semble que de cette destinée professionnelle qui tranche heureusement et réussit là où elle est placée, une leçon devrait être tirée. Pourquoi ne pas créer, à partir d'indéniables succès manifestés par le terrain, une élite  qui aurait la chance et la charge d'être mise à l'épreuve partout où les crises de la justice au quotidien l'imposeraient, partout où les retards et les dysfonctionnements dépasseraient le taux de tolérance du citoyen, même le plus indulgent ? Cette excellence, pour une fois, ne serait pas décrétée à partir de données volatiles et clientélistes. Elle résulterait du seul constat qui vaille, celui du travail, des métamorphoses apportées au réel et du service rendu au justiciable. On sortirait de l'irresponsabilité de la fonction publique qui préfère la médiocrité inévitable suscitée par l'égalité érigée en dogme à l'illustration ciblée du talent et de la compétence. C'est la raison pour laquelle prononcer l'expression "culture du résultat" est un piège et presque un gros mot pour la plupart des fonctionnaires. Elle risquerait de discriminer, pour une fois, sur des critères légitimes, c'est donc intolérable !

Il nous faudrait beaucoup d'Hayat.

Pour un grand ministère de la tranquillité publique !

L'échéance présidentielle qui s'approche est l'occasion, pour tous les citoyens passionnés par la chose publique, de réfléchir et de proposer dans le domaine de leur compétence. Ces derniers jours, trois événements  m'ont facilité cette démarche.

Samedi,  j'ai eu la chance de participer, seul magistrat, à une journée organisée par l'Institut de défense pénale de Marseille, sous l'égide de deux avocats remarquables, Alain Molla et Philippe Vouland. Le thème central se rapportait à la vérité et au mensonge. Cette problématique, développée avec talent et intelligence notamment par Me Eric Dupond-Moretti, m'a permis de comprendre que ma vision de l'antagonisme éthique et professionnel entre le barreau et la magistrature méritait largement d'être nuancée. Lors de mon intervention, je me suis senti partagé entre ma conviction d'avant et les incertitudes suscitées par mon écoute. Ce qui m'a semblé stimulant, c'était, d'une part, le ton civilisé et argumenté qui donnait au débat un caractère profond  et sans concession, d'autre part, le courage avec lequel on avait accepté de discuter publiquement d'interrogations et de soupçons qui d'habitude ne relevaient que d'échanges privés.

Dans le Journal du Dimanche, je lis avec stupéfaction le texte "Horreur sécuritaire, danger totalitaire", de Me  Fédida. Avec stupéfaction car je me suis demandé, à parcourir l'article, dans quel pays nous vivions et sous quelle férule. Il faut tout de même avoir un certain aplomb pour qualifier, sur le plan " sécuritaire", les trente dernières années "les Trente Honteuses". Quel contraste avec la complexité d'hier où des avocats, sans doute aussi pétris de sens moral et civique que le rédacteur de l'article, tenaient un autre langage et demeuraient dans une description critique de la réalité au lieu de tomber dans une caricature qui serait ridicule si d'aucuns ne prétendaient la cautionner !

Enfin, j'ai vu en différé l'émission d'Arlette Chabot où Nicolas Sarkozy (NS) s'est expliqué longuement sur les raisons de sa candidature présidentielle et sur son programme. Bien évidemment, en dépit des reproches qui me sont adressés par quelques-uns sur Agora Vox, je me suis toujours gardé de faire dévier ma perception de NS du judiciaire vers le politique. Mon approbation ou mes réserves judiciaires ne constituent pas un bulletin de vote. J'ai tout de même le droit, en tant que professionnel, d'émettre une opinion sur de futures orientations qui vont concerner à la fois les problèmes de la sécurité et ceux de la justice. Egalement, d'ailleurs, ceux de l'univers pénitentiaire. Ainsi, il n'y aurait que les syndicats qui auraient le droit de s'en prendre judiciairement à NS ou de l'approuver tandis que les voix solitaires et parfois dissidentes seraient tenues de se taire. J'ajoute que demain, lorsque Ségolène Royal s'expliquera dans la même émission, je ne manquerai pas si je l'estime nécessaire d'avaliser ou non les mesures qu'elle proposera dans le champ de compétence qui est le mien. Sur le fond, je suis d'ailleurs persuadé que ce que je vais suggérer est applicable sous toutes les latitudes présidentielles.

Ces précautions prises pour rassurer les inquiets ou les venimeux, force m'est d'admettre que je me suis trouvé en total accord avec NS, en dépit de quelques erreurs techniques, sur sa conception philosophique et sociale, sur ses projets et ses critiques en matière de sûreté et de justice et, enfin, sur son approche pénitentiaire. J'en suis d'autant moins marri que le dialogue entre le nouveau Président de l'Union syndicale des magistrats et le ministre d'Etat a été de très bonne qualité et que je n'ai pas perçu, de la part du premier, une opposition farouche aux propos de son contradicteur.

Ecoutant NS évoquer la nécessaire transformation législative de la justice des mineurs à partir de cette évidence que le mineur d'aujourd'hui, entre 16 et 18 ans, n'a plus rien de comparable avec celui d'il y a un demi-siècle, m'est revenue à l'esprit une idée que j'avais formulée sur ce blog mais dont alors j'avais souligné le caractère probablement utopique. La justice des mineurs, ainsi actualisée, impliquera une autre condition pénitentiaire, de la même manière que le lien entre une police efficace et contrôlée et une magistrature efficiente et devenue plus responsable imposera une solidarité structurelle au niveau de l'Etat. Il est impossible de continuer à traiter séparément des univers aussi naturellement reliés les uns aux autres et qui devraient constituer un bloc. Qui peut songer une seconde que sans une approche globale, à la fois qualitative et quantitative, de la sécurité, de la justice et de l'enfermement, une politique digne de ce nom pourrait être menée ? La pire des solutions consisterait, comme aujourd'hui, à laisser chaque département ministériel s'occuper de son pré carré sans que quelque chose soit tenté pour en finir avec cette absurde parcellisation sur le plan technique, sociologique et politique. 

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