Formuler une telle question est infiniment vulgaire. Comme si une personne, une intelligence, une âme, un souffle unique pouvaient être privatisés, avaient le droit d'être confisqués. On ne songerait pas à aborder ce débat apparemment facile à trancher si François Hollande, récemment, n'avait reproché à Nicolas Sarkozy d'avoir cité à plusieurs reprises dans un discours le nom de Jaurès, dont la gauche aurait oublié les leçons. Il est hors de question de discuter de l'antagonisme politique. Plus passionnante me semble être l'analyse, bien au-delà de leur champ immédiat, de cette attitude et de ce déni.
Dans le domaine privé où la culture de chacun se forme par couches et sédiments successifs par l'apport de mille lectures souvent et heureusement contradictoires, personne n'irait mettre en cause la curiosité multiforme et donc non partisane qui emplit un esprit, aussi bien de Gramsci que de Drieu la Rochelle, de Céline que de Sartre, de Faulkner que de Marcel Proust. Pour demeurer dans un registre purement politique, on peut lire Tocqueville, Taine, Hobbes ou Gobineau avec la même passion, au moins dans la découverte, que Marx, Bakounine ou d'autres théoriciens de la révolution, moins spectaculaires. Un tel éclectisme serait même favorisé, tant dans son principe il rejoint une conception générale de la connaissance et de la formation de la pensée, qui la constitue comme une appétence sans limites et sans tabou pour tout ce qui est à lire et à comprendre.
Ce ne serait pas la même chose dans le domaine de la vie politique. La culture nourrissant chacun dans l'intimité relèverait d'un monde idéal mais les frontières et les camps reprendraient toute leur emprise, les interdictions et les intolérances distilleraient leur venin dans l'espace public. D'un coup Jaurès n'appartiendrait plus à tout le monde et il y aurait des personnalités gardées comme il y a des chasses gardées.
Une telle conception - si elle était radicalement mise en oeuvre et si par exemple seuls les socialistes et les communistes avaient le droit de faire référence à Jean Jaurès -, représenterait une formidable régression par rapport à notre socle d'admirations communes. Un pays ne peut pas vivre ni respirer convenablement si l'histoire, l'art, la philosophie ou le génie ne lui offrent pas, dans cette patrie de l'intelligence et du coeur indivise, dans ce fonds collectif où les apparentes provocations d'hier sont devenues les vérités de tous, où l'humanisme paré d'éternité de quelques-uns rassemble une société, de quoi nourrir sa soif d'absolu et sa volonté d'union. Une multitude a besoin de savoir que certains sont parvenus à échapper au sort habituel de la banalisation et de la domestication; ils ont été plus forts que les clivages et les idéologies qui viennent si naturellement découper nos enthousiasmes en séquences idéologiques. Il y a bien longtemps que Jean Jaurès a dépassé le socialisme pour entrer, par la qualité de son verbe et de sa langue, la profondeur de sa réfléxion, l'évidence de ses élans de coeur et d'esprit et le respect que sa puissance d'être inspire, dans le royaume des intouchables. Cela signifie que son existence, son oeuvre et ses combats ont pris une telle couleur d'universalité que n'importe qui peut aller puiser en eux, sans demander la permission à quiconque. C'est, par conséquent, le réduire que de laisser croire que certaines admirations lui seraient réservées et que d'autres seraient indignes alors que précisément ce qui distingue ces personnalités de toutes les autres, c'est qu'elles-mêmes et le temps passé ont remplacé la contingence des opinions et des choix par la nécessité de l'adhésion. Ne pas estimer Jaurès, aujourd'hui, ce serait se dépouiller d'une part d'un patrimoine commun qui renvoie la politique à ses jeux partisans et parfois ridicules, pour seulement parler de ce qui nous relie les uns aux autres.
Loin de moi l'idée de prétendre que cette élite plus forte que le siècle, sans cesse victorieuse des bruits et des combats du monde serait forcément ancrée dans le camp de la gauche, du progressisme et de la révolution. Je pourrais trouver des exemples qui sans doute s'affronteraient difficilement à un monument humain comme Victor Hugo, pour n'évoquer que lui, mais qui pourraient être admises par des sensibilités adverses, comme Jean Jaurès par Nicolas Sarkozy. L'important est d'ailleurs moins ce qu'on pense et l'étiquette que le besoin de définir appose qu'une certaine manière d'exister, de sentir et de compatir. Combien de fois a-t-on répété, avec un peu de condescendance, que Camus ne valait pas Sartre et et que celui-ci, avec son génie sectaire et si prompt à justifier l'injustifiable, était infiniment plus vivant que celui-là avec son humanisme tiède, sa générosité et ses doutes. Pourtant, à y regarder de près aujourd'hui, quel changement de perspective ! Camus, engagé pourtant aussi dans beaucoup de controverses, clairement de gauche, philosophe de la révolte, moraliste scrupuleux, fait l'objet d'une adhésion qui, toutes familles confondues, le distingue de beaucoup d'autres qui se sont brûlé les ailes et le talent au feu de l'actualité. Camus n'a jamais eu le goût du sang et il a tenté d'inscrire sa pensée certes dans les polémiques de son époque mais en veillant à lui garder une spécificité qui ne cesse pas d'interpeller au-delà du politique. Appréhendant avec honnêteté et courage la complexité du monde, il a réussi à la faire entrer en lui pour en fournir une analyse et en donner une vision qui, par l'universel qu'elles portent, rassemblent et rassurent. Au fond, ces personnes qui, comme Jaurès, appartiennent à tous sont habitées elles-mêmes par tous. On pourrait soutenir, même si l'approche est à approfondir, qu'elles ont su quitter le politique élémentaire et quotidien pour présenter, grâce à leurs propres contradictions, une image qui a permis à un camp de rejoindre l'autre dans une estime solidaire. Notre Histoire est riche de ces rencontres, au sein d'une personne emblématique, de la société tout entière. Droite, gauche, quelle importance cela avait-il, à la fin de sa vie, pour un François Mitterrand que les purs accusaient de trahison idéologique et qui, pour la plupart, avaient atteint ce point où il n'était plus contestable ? Le général de Gaulle, statue du Commandeur dégagée de la gangue des jours ordinaires, fait partie de ces phares qui, oubliés les motifs de discorde, ne cessent d'être regrettés en ayant rendu vaine toute imitation.
J'ai insisté sur l'universel. Il me semble qu'en effet certains êtres sont plus universels que d'autres. Ils nous appartiennent parce qu'ils nous possèdent. Interdire, en politique ou ailleurs, de les évoquer à ceux qui n'en auraient pas la légitimité est une absurdité. Tout le monde est légitime à s'abriter sous le meilleur de ce que l'humain a inspiré. Privatiser les grands esprits, ce serait une démarche étrange pour le socialisme. Je conviens que cela peut être dur à accepter mais il n'y a aucun doute : personne n'a le droit de nous empêcher de nous installer dans la belle famille humaine.
Le problème n'est pas tant de citer Jaurès mais d'expliquer pourquoi on le fait.
Citer Jaurès n'a de sens que si l'on entend s'inspirer de son action.
C'est sur ce terrain qu'il faut estimer et observer la référence faite à Jaurès par NS.
La réaction des socialistes se comprend dans la mesure ou ils craignent que cette référence soit en fait un baiser de la mort car en faisant de Jaurès une icône commune et consensuelle, on l'assassine une seconde fois.
Jaurès a été tué par une partie de la droite de l'époque qui voulait l'affrontement avec l'Allemagne et que l'on retrouvera plus tard en 1934 devant l'Assemblée nationale et qui n'acceptera jamais le Front Populaire.
La charge historique, politique, affective et symbolique qui entoure Jaurès impose un maximum de précaution et d'explication et ne permet pas une appropriation à la hussarde.
Jaurès à tout le monde, oui mais pas n'importe comment ni pour n'importe quoi.
Rédigé par: campion | 23 janvier 2007 à 16:25
Je voudrais quand même déplorer un fait, nouveau à ce niveau de compétition politique qu'est une élection présidentielle : Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy n'écrivent pas leurs discours. Il est vrai qu'eux deux manipulent une langue française désastreuse mais c'est la première fois que nous avons le choix entre deux candidats principaux dont il apparaît qu'ils sont d'une inculture crasse au regard de la fonction qu'ils briguent.
Leurs citations, heureuses ou malheureuses, leurs sont soufflées en fonction du chiffre d'affaires qu'elles peuvent générer.
Que NS cite Jaurès n'a pas plus de signification que s'il citait Mao : l'objectif est de ratisser et non d'exprimer une conviction personnelle.
Et c'est la première fois que j'aurai le sentiment de voter pour une fumiste, en plaignant ceux qui voteront pour son équivalent masculin...
Rédigé par: Jean-Dominique Reffait | 23 janvier 2007 à 16:20
@ Bulle
Quand NS se trompe sur l'auteur de la fameuse citation, c'est ce que moi, je peux appeler un lapsus. Car enfin, François Mitterrand était-il un homme de gauche?
@ Jean-Dominique
" j'attends avec gourmandise un exemple, un seul, d'un intellectuel ou d'un penseur politique de droite qu'un homme de gauche serait tenté de récupérer !"
Francois Mitterrand, voilà peut-être un homme de droite auquel se réfèrent sans difficulté ceux qui sont à gauche.
ps: évidemment, mes deux réflexions, c'est en forme de boutade...
Rédigé par: Véronique | 23 janvier 2007 à 13:05
Et puis Nicolas Sarkozy a eu la citation de trop, à force de se tourner à gauche, il en oublie les auteurs de droite !
Il a cité fort sérieusement sur les hauteurs du Mont Saint-Michel l'excellent "Vous n'avez pas le monopole du coeur" de Giscard à Mitterrand mais en l'attribuant au second !
Rédigé par: Bulle | 23 janvier 2007 à 10:59
C'est brillant, illustré et parfaitement juste ce que vous écrivez, Parayre : chapeau bas à Monsieur Parayre.
Rédigé par: LEFEBVRE | 22 janvier 2007 à 23:54
Ma première réaction à la référence de Nicolas Sarkozy à Jaurès a été de me dire que les communicants, là, pour le coup, ils y étaient quand même allés fort.
Vous me répondez que je surestime la culture des médiatiques.
Evidemment, là-dessus, je ne peux vraiment pas vous donner tort.
Jean Jaurès donc.
Certains retiendront le député de Carmaux, d’autres le fait qu’il a été le premier parlementaire à défendre le capitaine Dreyfus. Il restera pour certains le créateur du journal "L'Humanité". Il y a aussi ceux qui vénèrent le pacifiste assassiné. Enfin pour beaucoup, Jean Jaurès, c’est, en raccourci, le socialisme sans le marxisme.
Je ne sais pas lequel de ces Jaurès a la préférence de NS. Sans doute, comme pour beaucoup, tous ceux-là en même temps.
Les engagements de Jaurès synthétisent et illustrent les fractures, les ruptures, les crises, les progrès et les grandes réformes qu ont façonné la vie politique de notre pays depuis plus d’un siècle. Son nom nous parle d’un idéal républicain. C'est à ce titre, je pense, qu'il appartient à un patrimoine collectif.
Les grandes références, qu'elles soient artistiques, littéraires, scientifiques ou politiques sont celles qui ont cristallisé sur leur nom, les soubresauts et les avancées d'une histoire collective. Ils sont dans nos livres d'images.
Je pense que NS ne capte pas un héritage. Il a naturellement le droit d’inscrire son projet dans cette tradition historique républicaine.
Rédigé par: Véronique | 22 janvier 2007 à 19:39
La relation de la gauche avec les intellectuels est fortement imprégnée de sacré, son jugement ne tend pas à l’objectivité et donc la gauche dans le mouvement même qui la porte à admirer l’intellectuel en nie la vérité car elle le porte aux nues parce qu’il est dans la ligne, compagnon de route, finalement dénué d’esprit critique, bref ce n’est pas un homme éprit de vérité. Cette forme d’idôlatrie est décrite avec un humour un peu potache dans l’écume des jours.
Enfin pour répondre à Jean Dominique, comme il existe encore de vrais intellectuels ici ou là je pense avoir lu des philosophes à mes yeux de gauche disant que Heidegger était à leurs yeux le philosophe le plus important du 20ème siècle, et je sais que DSK dit du bien de Schumpeter dont je doute vraiment qu’il fut de gauche.
Jean-Marie
Rédigé par: jmgambrelle | 22 janvier 2007 à 18:40
Très juste Parayre : "C'est la gauche qui définit les droites", mais la faute à qui ?
Jusqu'à un passé tout récent - disons avec N.Sarkozy - la droite se planquait toute seule derrière des faux nez pour ne pas se dire à droite. Centriste, libéral, nationaliste, c'est à peine si elle acceptait du bout des lèvres d'être au centre-droit. Et comme elle refusait de se définir elle-même, la droite n'existait que par défaut, par comparaison à la gauche.
Cela vient sans doute de son héritage politique, pas reluisant au regard de l'histoire : on associe à la droite des gouvernements liberticides, casseurs de grèves, alliés des maîtres de forges et des 200 familles. A cela s'ajoute une absence de vision, de construction idéale, d'idéologie.
C'est pourquoi la tentation est forte pour un homme politique de droite de se référer aux figures emblématiques de la gauche qui, qu'on soit d'accord ou non avec elles, portent malgré tout une vision, un souffle, un espoir.
Ce fut, je crois, le malheur d'un Giscard, homme politique de grande valeur, théoricien d'un libéralisme avancé qui prenait fait et cause pour des thèmes de sociétés. Dans une certaine mesure, c'est aussi l'ambiguïté de Chirac, mais, je le dis comme je le pense, avec beaucoup moins de talent et de vision.
Le billet de Philippe ressemble à une prière : et pourquoi pas moi ? Pourquoi serais-je exclu de l'héritage d'un Jaurès ?
Et je l'ai déjà dit : un homme de droite d'aujourd'hui n'est pas nécessairement un défenseur de l'esclavage, un ennemi des droits sociaux, il peut y avoir du Jaurès en lui, et c'est tant mieux.
Rédigé par: Jean-Dominique Reffait | 22 janvier 2007 à 16:24
A qui appartient l'Abbé Pierre ?
Deux billets de Philippe se croisent dans ce personnage : "Les héros et les zéros" et ce billet.
L'abbé Pierre était un curé, et moi, le franc-maçon athée, je pleure aujourd'hui le départ d'un grand frère. Et je sais, oui je le sais, que peu d'athées ont été capables de cette persistance dans le courage, de ce dévouement sans compromission aux plus pauvres. Ais-je le droit de le revendiquer ? Je le pense, car je le prends tout entier, avec ses engagements et sa foi. Je puis même parfois regretter de ne l'avoir pas cette foi, qui lui a permis d'être ce qu'il fut. Je me console en constatant que cela ne fait pas tout et qu'il fallait que la foi rencontre cet homme-là pour faire l'Abbé Pierre.
Une icône, un modèle, un héros du monde moderne, fut-il de droite ou de gauche ? Ah bon sang, qu'est-ce qu'on s'en fout !
Rédigé par: Jean-Dominique Reffait | 22 janvier 2007 à 14:52
Jean-Dominique Reffait semble oublier que la Gauche a souvent invoqué les mânes de De Gaulle ainsi que le rappelle Lefevre.
Pour répondre à Philippe, je trouve qu'il est encore un peu tôt pour ranger Mitterrand dans le patrimoine patriotique national. En tout cas, ça sera sans moi !
Rédigé par: Béatrice de Fonclare | 22 janvier 2007 à 10:26
Il est vrai que même si "les gauches sont plurielles", elles disposent d'un fonds commun mythologique. Les Lumières. Voltaire ou Rousseau. Le 14 juillet et la nuit du 4 août. Danton ou Robespierre. Les canuts de Lyon. Le mur des fédérés. Marx ou Proudhon. Ou Bakounine. Octobre 17 ou le Front populaire. Jaurès effectivement ou Rosa Luxemburg. La longue marche de Mao ou le corps martyr du "Che". Les "justes revendications", les "avancées progressistes" et autres versets d'une litanie qui nimbe la réalité d'une aura religieuse.
Rien de tel à droite. Les fantasmes se cherchent en vain des référents dans un âge d'or qui tantôt idéalise un passé antérieur, tantôt s'évade dans des futurismes variables.
Quoi de commun entre de Maistre et Marinetti , ou entre Boutang et José Antonio Primo de Rivera, pour citer des figures emblématiques chez certains ultras de droite .
Quoi de commun entre un libéral disciple d'Hayek, un monarchiste, un conservateur anticlérical, un intégriste catho, un fasciste ?
Rien. C'est le regard de la gauche qui les jette dans le même sac. Elle discrimine des droitiers respectables et d'autres qui ne le seraient pas .
C'est la gauche qui définit les droites et les somme de se positionner sur son échelle des valeurs. Échelle mobile car enfin le nationalisme, le libéralisme et le colonialisme ont surgi à gauche avant de virer à droite ; et l'écologie fut pétainiste avant de recycler dans le bio une fraction de gauchistes .
Les héros de la gauche sont souvent des hommes politiques ; ceux invoqués par telle droite et haïs par telles autres sont des figures solitaires, marginales, inclassables et éventuellement réprouvées : Carlyle, Baudelaire, d'Artagnan, von Salomon, Mermoz ou Saint-Ex, Tintin, Bob Morane ou James Bond pendant la guerre froide.
Rédigé par: Parayre | 22 janvier 2007 à 09:17
Malraux, De Gaulle furent souvent cités par la gauche et de façon louangeuse.
Oui le privé et le collectif, la mise à part plus importante que jamais. Il faudrait ne plus apprécier Nabokov si la pédophilie ne nous convient pas. N'aimer que des acteurs qui soient des modèles de vertu, avoir été emprisonné pour pouvoir estimer Jean Genet, être homosexuel pour apprécier Proust, antisémite pour être lecteur de Céline ou de Mirbeau, être japonais pour être fan de Raganpowa.
C'est vrai que N S qui cite Jaurès prête à sourire... autant que Strauss-Kahn qui a un quatre sur deux dans son bureau du journaliste humaniste et pire qui s'en réclame.
Ayons de l'humour et imaginons-les débarquer vêtus d'un drapé en se réclamant de Gandhi, c'est le mieux que nous ayons à faire et ce n'est au fond que de l'anecdotique que le PS ne devrait pas amener dans le débat lorsque les enjeux sont si forts que cette année.
Rédigé par: LEFEBVRE | 22 janvier 2007 à 04:23
Jacques Brel n'a jamais dit qui était ce « ils ». J'ai toujours aimé Brel mais il faut reconnaître qu'il avait la rébellion de son temps. On sait aujourd'hui que le taux de défunts parmi les « sabreurs » était supérieur à celui des sans-grade sans-sabre. On sait aussi que Brel n'aurait pas aimé se voir imposer une langue et un mode de vie par les flamingans, qu'en cela il n'est finalement pas si différent de l'esprit « d'union sacrée ».
Un pan de la gloire de Jaurès repose sur le fait qu'il n'a pas eu à participer à « l'union sacrée », mort avant l'heure de la guerre. Il n'a donc pas eu comme le reste de la gauche à trancher sur la question de l'opposition entre solidarité nationale et solidarité de classe. Il n'a pas eu à affirmer la supériorité de la citoyenneté sur la classification sociale, il n'a pas eu à se condamner au paradoxal déterminisme social (paradoxal car quelques années plus tard, le bolchévisme naissant n'hésitera pas à parler de droit des peuples à disposer d'eux-même pour justifier les révolutions bolchévisantes reposant sur une dimension nationaliste). Bref, il n'a pas eu à mettre les mains dans ce cambouis-là... Cela fait nécessairement de Jaurès une idole propre sur elle. Mais de Gaulle est aussi largement reconnu comme patrimoine national. En ce sens, certains hommes ont nécessairement dépassé par leurs actes leur positionnement général.
Rédigé par: Marcel Patoulatchi | 21 janvier 2007 à 14:02
Je comprends bien l'absolue nécessité, lorsqu'on est de droite, de revendiquer un caractère universel pour certains grands esprits de gauche : il n'y en a pas tant que ça à droite, c'est vrai et malgré votre protestation ("Loin de moi l'idée de prétendre que cette élite plus forte que le siècle, sans cesse victorieuse des bruits et des combats du monde serait forcément ancrée dans le camp de la gauche, du progressisme et de la révolution"), j'attends avec gourmandise un exemple, un seul, d'un intellectuel ou d'un penseur politique de droite qu'un homme de gauche serait tenté de récupérer !
Au-delà de l'ironie cruelle, le long mouvement de l'histoire moderne explique cela : les progrès de la société s'initient à gauche et se consolident à droite. Et, en Europe au moins, nous voyons bien que la droite sait assez bien gérer les avancées que la gauche met en place. On pourrait, au contraire, reprocher à la gauche d'avoir des difficultés à installer dans le temps ses propres réformes. Ainsi donc, l'alternance de la gauche et du centre-droit conservateur est une bonne chose, l'une pour avancer, l'autre pour souffler.
Aussi, je ne conteste pas que des personnes de droite puissent se référer à des hommes de gauche qui auraient été leur ennemi juré s'ils avaient été contemporains mais dont le décalage dans le temps permet de mieux apprécier la vision. Le glissement de la droite vers la gauche de la société fait qu'aujourd'hui un honnête homme de droite aurait été un dangereux révolutionnaire cent ans auparavant. Et c'est sans doute votre cas, Philippe, et c'est la raison pour laquelle vous pouvez, à juste titre, vous concevoir comme un héritier, parcellaire éventuellement, de Jaurès.
Toutefois, nous pouvons légitimement penser que le discours de N Sarkozy, plus réactionnaire que conservateur, n'a été influencé qu'à dose homéopathique par le message de Jaurès. Sa citation de Jaurès appartient plus à la tactique et à la récupération, voire, à la déstabilisation des repères. Il cite Aragon, Camus, Jaurès mais c'est pour tenir un discours partisan et non universel, et il répète : "Pourquoi la gauche n'entend-t-elle plus la voix de Camus ? Pourquoi la gauche n'entend-t-elle plus la voix de Jaurès ?" dans un discours qui vise à ratisser plus qu'à rassembler.
Jaurès appartient à ceux qui ne le découpent pas en rondelles en rejetant l'essentiel pour ne retenir que le décoratif.
NB : J'apprends, au détour de ma documentation pour rédiger ce commentaire, que le conseiller en communication à l'origine du sacre de NS, est également un exilé fiscal en Suisse ! Singulière manie !
Rédigé par: Jean-Dominique Reffait | 21 janvier 2007 à 13:47
Ils étaient usés à quinze ans
Ils finissaient en débutant
Les douze mois s'appelaient décembre
Quelle vie ont eu nos grand-parents
Entre l'absinthe et les grand-messes
Ils étaient vieux avant que d'être
Quinze heures par jour le corps en laisse
Laissent au visage un teint de cendres
Oui notre Monsieur, oui notre bon Maître
Pourquoi ont-ils tué Jaurès ?
Pourquoi ont-ils tué Jaurès ?
On ne peut pas dire qu'ils furent esclaves
De là à dire qu'ils ont vécu
Lorsque l'on part aussi vaincu
C'est dur de sortir de l'enclave
Et pourtant l'espoir fleurissait
Dans les rêves qui montaient aux cieux
Des quelques ceux qui refusaient
De ramper jusqu'à la vieillesse
Oui notre bon Maître, oui notre Monsieur
Pourquoi ont-ils tué Jaurès ?
Pourquoi ont-ils tué Jaurès ?
Si par malheur ils survivaient
C'était pour partir à la guerre
C'était pour finir à la guerre
Aux ordres de quelque sabreur
Qui exigeait du bout des lèvres
Qu'ils aillent ouvrir au champ d'horreur
Leurs vingt ans qui n'avaient pu naître
Et ils mouraient à pleine peur
Tout miséreux oui notre bon Maître
Couverts de prèles oui notre Monsieur
Demandez-vous belle jeunesse
Le temps de l'ombre d'un souvenir
Le temps de souffle d'un soupir
Pourquoi ont-ils tué Jaurès ?
Pourquoi ont-ils tué Jaurès ?
Rédigé par: Parayre | 21 janvier 2007 à 00:08