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« décembre 2006 | Accueil | février 2007 »

Canal Moins

Un petit billet de rien du tout, comme une halte avant de replonger dans le sérieux. Je demande par avance le pardon de ceux qui n'aiment ni le foot, ni la télévision, ni les journalistes sportifs, ni que je m'abandonne au dérisoire.
Dérisoire, l'indignation du sportif en chambre que je suis ? Elle m'est venue à la suite de la lecture de "la noix d'honneur" du Canard enchaîné d'aujourd'hui. Elle a été décernée à juste titre à Olivier Rouyer, footballeur reconverti comme tant d'autres en commentateur sportif, pour sa comparaison ridicule entre Michel Platini et Martin Luther King. Me sont alors remontées à la mémoire mes vaines tentatives auprès du directeur des sports de Canal Plus pour attirer son attention sur l'épouvantable français parlé par certains des journalistes de sa chaîne, notamment Olivier Rouyer et Laurent Paganelli. Apparemment, personne n'en a cure.
Cela donne des salmigondis verbaux de très mauvais aloi qui laissent croire que le foot serait un domaine à ce point secondaire qu'on pourrait en charger n'importe qui. Pourtant, on constate que ce n'est pas du tout le point de vue de la chaîne qui au contraire, au fil du temps, nous inflige l'écoute d'au moins quatre commentateurs, dont un homme de statistiques et un homme de terrain, et j'oublie le consultant arbitre ! Un seul commentateur serait largement suffisant mais cela ne ferait pas sérieux... On aurait l'impression que le foot demeurerait un divertissement ne se payant pas de mots et ne se prenant pas la tête, alors qu'il faut au contraire persuader l'abonné que ce charabia collectif est fondamental. Le foot devient ainsi, de manière grotesque, un jeu qui se déguise en science et qui meurt dans son esprit, noyé sous des déluges inutiles.
Une soirée de foot comme une autre sur Canal : Olivier Rouyer qui répète plus mal ce que le commentateur principal a déjà dit et qui maltraite la langue française. L'inénarrable Paganelli qui pose d'absurdes questions aux footballeurs qui passent - du genre : pour gagner, faut-il que vous marquiez un but ? -, rit en permanence de ses piteuses plaisanteries et termine toutes ses phrases par "OK, merci". Il y a longtemps, il a joué dans l'équipe de Saint-Etienne, il disposait d'un excellent pied gauche mais était-ce une raison suffisante pour nous l'imposer ? Toute cette équipe - ils sont donc quatre, cinq avec l'arbitre - parle tellement, s'esclaffe et se congratule à un point tel qu'on est gêné pour voir les actions de jeu, qu'elle nous empêche littéralement d'écouter les images et de prendre plaisir au combat des équipes, à leurs évolutions seulement ponctuées de cris d'encouragement ou de déception.
Dans cette dérive du verbiage incorrect, ennuyeux à force de compétence sans lien avec le spectale qui nous est offert, se manifeste la dérive d'un monde qui, même dans ce registre, a besoin de fuir la belle simplicité de l'image qui montre et du son qui explicite, pour tomber dans un snobisme dévastateur : le foot est une passion réjouissante, il faut trouver le moyen de la rendre pénible.
Canal Moins, c'est clair. Il n'est que temps de nous redonner du foot en bon français et avec un unique commentateur.
Voilà, l'entracte est terminé. Demain sera fait de gravité.

Un abbé de société

On n'en finit pas de déplorer sa mort et de le célébrer. La pompe officielle et étatique puis l'ensevelissement discret et glaçant dans un petit cimetière de Normandie. Tout semble avoir été dit sur cette destinée exceptionnelle et pourtant il manque quelque chose. Ce consensus étonnant, parfait, est trop beau pour qu'on ne tente pas  de découvrir l'explication-miracle, l'explication de ce miracle, la cause de ce triomphe. Le pourfendeur de la misère en pleine gloire médiatique, maintenant comme hier. Qu'avait-il donc de si remarquable, cet abbé de société comme il y a des abbés de cour, pour susciter tant d'enthousiasme attristé, comme si nous avions été un peu lui et qu'il avait été beaucoup nous ? C'est sans doute la force de ces personnalités d'exception que de donner le droit à chacun de se façonner son image personnelle. Peut-être chacun a-t-il en effet "son" abbé Pierre qui n'a pas qu'à voir avec les hommages unanimes qui lui ont été rendus.

Certes, je reconnais volontiers que pour cet ecclésiastique hors norme, c'est d'abord son humanité et ses faiblesses qui l'ont rapproché de nous. Avant même de devenir un modèle de solidarité et d'abnégation et de s'inscrire de manière exemplaire dans nos mondes, il a su, par sa vie , créer une familiarité intense avec la nôtre en apportant lui-même des brèches à sa statue. Les tentations d'une vie trop humaine, la chasteté si difficile à supporter, les dérives et abandons assumés, la compréhension des situations dramatiques où, notamment pour le préservatif et le sida, il distinguait si lucidement la faute et le crime, cette capacité à ne pas fuir le mouvement du monde en apposant sur lui la facilité d'un décret absolu, à ne pas fuir l'agitation intime et ses risques en se prétendant faussement au-dessus de soi, tout cela a définitivement ancré l'abbé Pierre du bon côté de l'existence : du nôtre. Même ce que d'aucuns ont rappelé avec délectation, comme si c'était fondamental - son soutien apporté, à travers Roger Garaudy, à la liberté d'expression - est apparu moins comme une intolérable transgression que comme, au pire, la défaillance provisoire et pour certains, sénile, d'un corps et d'un coeur accordés à l'humaine condition. Il me semble qu'il a d'abord été aimé parce que sa respiration le constituait comme notre prochain, ombres et lumières mêlées.

Ensuite, il nous a servi de formidable alibi. Quel bonheur que ce combattant inlassable de la misère et de la détresse qui dispensait, comme il l'avait lui-même si lucidement analysé, les autres du devoir d'agir. Il parlait et agissait pour nous et offrait aux politiques de tous bords cette merveilleuse opportunité, en le soutenant verbalement, de paraître solidaires et, mieux que cela, entreprenants comme lui. L'abbé Pierre - et il n'était pas dupe - a été instrumentalisé par tous ceux qui lui avaient confié avec une allégresse citoyenne la charge de les représenter dans une lutte impossible à gagner. Il était devenu "le coeur d'un monde sans coeur" et le religieux qu'il était ne donnait pas au peuple de l'opium mais de la bonne conscience. Dans cette relation il y avait aussi l'illusion, qui n'était pas en elle-même médiocre, de se hisser vers des sommets d'humanité altruiste grâce à cet homme exemplaire. Il nous tirait vers le haut et c'était bon de croire que, grâce à lui, notre compassion abstraite saurait se muer en action. Dans notre quotidienneté parfois grise, l'espérance d'une sainteté à notre mesure diffusait son charme.

Enfin, et il me semble que c'est le plus important, l'abbé Pierre a constitué, dans un univers de faux-semblants, une preuve absolue d'authenticité. Ce serait une absurdité que d'analyser son rapport avec les médias comme le signe d'un quelconque narcissisme alors qu'il le désirait opératoire et qu'en définitive il l'a été. La concordance entre sa morale, son existence, sa parole et son comportement n'a cessé de faire naître en nous une inguérissable nostalgie : celle d'un monde politique où la vérité imposerait son exigence, où ne pourrait plus être tournée en dérision cette comédie contemporaine des apparences nobles et des coulisses obscures. Ce que l'abbé Pierre a rendu insupportable, ce sont ces vies, ces discours et ces pratiques, non seulement désaccordés mais utilisés pour échapper à la charge accablante de la rectitude. L'éthique est remplacée par les mots, la passion affichée du peuple se marie avec le clinquant de coteries friquées, la politique n'est qu'une manière de placer un écran de fumée entre ce qu'on propose et ce qu'on vit, rien ne vient persuader le citoyen que pour obtenir ses suffrages, va se dresser un être dont la vérité sera la seule arme et qui pourra proclamer l'unité de sa personnalité. Tant de distance entre les concepts et la réalité, entre les promesses et leur accomplissement, entre l'intime et le superficiel, entre la parole lucide et la parole politique. L'abbé Pierre, c'est au contraire l'absence de tout hiatus entre la source et la mer, entre les origines et l'aboutissement. Je crois que c'est sur cette coïncidence totale que se fonde l'admiration de tous. On se dit qu'une telle honnêteté n'est pas possible et qu'il convient de la saluer comme un exploit personnel qui ne portera pas à conséquence. Trop humain donc, cet abbé de société, mais aussi trop ailleurs pour constituer un remords vivant. Trop loin, trop dur, trop difficile : on ne peut qu'applaudir respectueusement cet artiste de l'humain et s'en tenir à notre médiocre condition qui a ses petits plaisirs comme ses grandes joies. Au fond, l'abbé Pierre n'a gêné personne.

La clé de son apothéose réside probablement dans ces injonctions du coeur qu'il adressait, dans ces appels à la générosité et dans son indignation renouvelée, dans ces foudres fortes mais indolores qu'il laissait tomber sur les politiques. Il châtiait mais ne faisait pas mal. Sa politique du coeur n'abordait jamais le coeur de la politique. Il était révéré comme une sorte de Savonarole sympathique et compatissant mais dont on n'avait pas peur parce que l'écouter était commode et gratifiant mais qu'il n'avait rien à sa disposition pour  contraindre à suivre et à respecter ses chemins rugueux et nécessaires. L'abbé Pierre était profondément désarmé. En ce sens, il n'inquiétait pas, il rassurait.

Pas une seconde, me viendrait à l'esprit la pensée vulgaire de juger surabondante l'adoration de ces derniers jours. Je voudrais seulement que dans ce miroir que l'abbé Pierre nous a tendu tout au long de son existence et, au-delà, par sa mort, nous n'oubliions pas de nous regarder nous-mêmes. Au fond des yeux, au fond du coeur.

On ne répond plus

On ne répond plus aux lettres qu'on reçoit, on n'accuse plus réception des livres qui vous sont adressés, on ne remercie plus le lendemain d'un dîner, on laisse les événements et les actes sans avenir, on ne cherche plus jamais à leur donner un prolongement, on arrête trop vite la chaîne du vivant.
Est-ce une dégradation de plus de notre société que cette inaptitude largement répandue à tirer les  leçons de ce qu'un autre a bien voulu faire pour vous ? Faut-il y voir comme du mépris, une indifférence manifestée par l'abstention, la supériorité qu'on s'octroie en refusant le signe de vie ou d'amitié que l'autre a raison d'attendre ? Est-ce l'expression quotidienne et banale de la disparition de la politesse comme lien social et de l'enfermement dans nos autarcies fières d'être sollicitées et courtisées mais répugnant à se livrer, à s'abandonner à la réciprocité ? Pourtant, il m'avait toujours semblé que le savoir-vivre, l'urbanité offraient ce merveilleux avantage de permettre un monde facile à vivre, aisément civilisé dans la mesure où la forme, les formes n'imposaient pas d'aimer son prochain profondément mais seulement de l'inscrire dans un rituel confortablement conventionnel ? Est-ce la passion de l'authenticité qui a fait disparaître chez beaucoup, ces minuscules et touchantes délicatesses de la vie en société ?

Pour ma part, aussi bien sur le plan professionnel que dans le domaine privé, je me suis toujours senti infiniment sensible - peut-être trop ?- à ces marques qui révélaient à la fois la gentillesse et l'efficacité de mon interlocuteur ou de mon correspondant. Je perçois la politesse plus comme la manifestation d'une parfaite organisation du coeur et de l'esprit que comme un sentiment altruiste et généreux. Aussi, j'ai éprouvé de l'inquiétude devant n'importe quelle personnalité lorsque je la devinais assurée d'elle-même mais incapable de s'attacher à ces infimes démonstrations de l'attention à autrui. On m'a beaucoup reproché la cohérence presque absolue que j'établissais, pour critiquer ou célébrer les destinées les plus diverses, entre la maîtrise du formel, du superficiel des usages et le talent pour appréhender l'essentiel et l'important. Mon expérience, côté cour et côté jardin, m'a démontré en effet qu'il n'y avait pas de négligences dérisoires qui n'eussent, en profondeur, des conséquences plus graves et plus dévastatrices. Celui qui ne sait pas répondre à un courrier, offrir l'élégance d'un signe à qui l'a alerté ne sera probablement pas assez attentif aux exigences lourdes et contraignantes d'une action d'envergure. Qu'on ne vienne pas soutenir, excuse mécaniquement ressassée, que l'excès de travail interdirait ces gestes qui prennent une seconde. Précisément, ceux qui ont véritablement du travail ont toujours la disponibilité pour le reste. Rien ne leur échappe. Les quelques modèles que j'ai eu la chance de connaître et de fréquenter brillaient et s'illustraient par leur constance dans l'accomplissement de tout. On est médiocre, voire nul de bas en haut. Le désordre est contagieux, touche la tête et les jambes. L'allure se répand partout ou nulle part. L'être humain constitue un bloc.

Comment pourrai-je ne pas songer à ces courriers réguliers qui me sont adressés soit par des détenus soit par des particuliers qui jettent leur texte comme une bouteille à la mer, un appel à l'avocat général ? Comment pourrai-je oublier ces voeux de bonne année qui viennent de telle ou telle prison et auxquels je me dois de répondre avec une formule finale difficile à trouver ! Comment faire pour que les souhaits formulés n'apparaissent pas choquants ou moqueurs devant le temps restant à purger ? Quel étonnement de deviner une gratitude sincère hors de proportion avec le caractère anodin de ma démarche, comme s'il y avait déjà de ma part l'expression d'une considération et d'un respect qui rassurent et réconfortent. Et je ne dispose pas d'un secrétariat pour  me faciliter ce travail de relation ! Je suis persuadé que l'une des plaies dramatiques dans l'affaire d'Outreau a été que personne, jamais, n'a répondu aux mille courriers qui ont circulé, pleins de détresses, de désespoirs et d'interrogations. L'aurait-on fait, à un moment ou à un autre il y aurait eu un signal, un déclic, un questionnement, un réveil.

Ces réflexions me sont venues à la suite des nouvelles préoccupantes sur les résultats de France 2, sur les bouleversements internes opérés et, plus généralement, sur l'image donnée par la chaîne. J'avais eu le plaisir d'envoyer deux livres dédicacés à Patrick de Carolis et je n'ai jamais eu l'heur d'un quelconque accusé de réception. Cela m'avait semblé d'autant plus surprenant que les secrétariats étoffés qui assistent ces responsables sont de nature à leur éviter les affres et les embarras du commun des professionnels. Plus qu'un infime agacement, cette abstention systématique avait créé chez moi un doute sur les capacités managériales de Patrick de Carolis, en vertu de l'adage que qui n'est pas capable du petit ne le sera pas du grand. Qu'on m'entende bien : il ne s'agit en aucun cas de comparer la minuscule démarche qu'il aurait dû accomplir avec probablement l'immense intérêt, pour un futur patron de chaîne, d'un dialogue avec l'épouse du Président de la République ! Quel dommage tout de même que ces négligences et cette impolitesse qui m'ont paru annoncer, en réduction, les carences importantes d'aujourd'hui !

Au fond, derrière ces silences ou ces paresses, derrière ce défaut d'organisation, derrière cette érosion de la politesse, ce grignotage des beaux rites de la vie quotidienne et de la sociablité, il y a peut-être tout simplement l'oubli d'autrui, son enfouissement dans cette partie de soi où on n'a pas envie d'aller le chercher. Il nous dérange, alors on le cache, on l'occulte.

Ne pas lui répondre, ne pas lui faire l'aumône d'un signe, d'un regard, d'un mot, c'est symboliquement un peu le tuer.  Notre société  qui  juxtapose tant de solitudes est pleine de petits cadavres.

A qui appartient Jean Jaurès ?

Formuler une telle question est infiniment vulgaire. Comme si une personne, une intelligence, une âme, un souffle unique pouvaient être privatisés, avaient le droit d'être confisqués. On ne songerait pas à aborder ce débat apparemment facile à trancher si François Hollande, récemment, n'avait reproché à Nicolas Sarkozy d'avoir cité à plusieurs reprises dans un discours le nom de Jaurès, dont la gauche aurait oublié les leçons. Il est hors de question de discuter de l'antagonisme politique. Plus passionnante me semble être l'analyse, bien au-delà de leur champ immédiat, de cette attitude et de ce déni.

Dans le domaine privé où la culture de chacun se forme par couches et sédiments successifs par l'apport de mille lectures souvent et heureusement contradictoires, personne n'irait mettre en cause la curiosité multiforme et donc non partisane qui emplit un esprit, aussi bien de Gramsci que de Drieu la Rochelle, de Céline que de Sartre, de Faulkner que de Marcel Proust. Pour demeurer dans un registre purement politique, on peut lire Tocqueville, Taine, Hobbes ou Gobineau avec la même passion, au moins dans la découverte, que Marx, Bakounine ou d'autres théoriciens de la révolution, moins spectaculaires. Un tel éclectisme serait même favorisé, tant dans son principe il rejoint une conception générale de la connaissance et de la formation de la pensée, qui la constitue comme une appétence sans limites et sans tabou pour tout ce qui est à lire et à comprendre.

Ce ne serait pas la même chose dans le domaine de la vie politique. La culture nourrissant chacun dans l'intimité relèverait d'un monde idéal mais les frontières et les camps reprendraient toute leur emprise, les interdictions et les intolérances distilleraient leur venin dans l'espace public. D'un coup Jaurès n'appartiendrait plus à tout le monde et il y aurait des personnalités gardées comme il y a des chasses gardées.

Une telle conception - si elle était radicalement mise en oeuvre et si par exemple seuls les socialistes et les communistes avaient le droit de faire référence à Jean Jaurès -, représenterait une formidable régression par rapport à notre socle d'admirations communes. Un pays ne peut pas vivre ni respirer convenablement si l'histoire, l'art, la philosophie ou le génie ne lui offrent pas, dans cette patrie de l'intelligence et du coeur indivise, dans ce fonds collectif où les apparentes provocations d'hier sont devenues les vérités de tous, où l'humanisme paré d'éternité de quelques-uns rassemble une société, de quoi nourrir sa soif d'absolu et sa volonté d'union. Une multitude a besoin de savoir que certains sont parvenus à échapper au sort habituel de la banalisation et de la domestication; ils ont été plus forts que les clivages et les idéologies qui viennent si naturellement découper nos enthousiasmes en séquences idéologiques. Il y a bien longtemps que Jean Jaurès a dépassé le socialisme pour entrer, par la qualité de son verbe et de sa langue, la profondeur de sa réfléxion, l'évidence de ses élans de coeur et d'esprit et le respect que sa puissance d'être inspire, dans le royaume des intouchables. Cela signifie que son existence, son oeuvre et ses combats ont pris une telle couleur d'universalité que n'importe qui peut aller puiser en eux, sans demander la permission à quiconque. C'est, par conséquent, le réduire que de laisser croire que certaines admirations lui seraient réservées et que d'autres seraient indignes alors que précisément ce qui distingue ces personnalités de toutes les autres, c'est qu'elles-mêmes et le temps passé ont remplacé la contingence des opinions et des choix par la nécessité de l'adhésion. Ne pas estimer Jaurès, aujourd'hui, ce serait se dépouiller d'une part d'un patrimoine commun qui renvoie la politique à ses jeux partisans et parfois ridicules, pour seulement parler de ce qui nous relie les uns aux autres.

Loin de moi l'idée de prétendre que cette élite plus forte que le siècle, sans cesse victorieuse des bruits et des combats du monde serait forcément ancrée dans le camp de la gauche, du progressisme et de la révolution. Je pourrais trouver des exemples qui sans doute s'affronteraient difficilement à un monument humain comme Victor Hugo, pour n'évoquer que lui, mais qui pourraient être admises par des sensibilités adverses, comme Jean Jaurès par Nicolas Sarkozy. L'important est d'ailleurs moins ce qu'on pense et l'étiquette que le besoin de définir appose qu'une certaine manière d'exister, de sentir et de compatir. Combien de fois a-t-on répété, avec un peu de condescendance, que Camus ne valait pas Sartre et et que celui-ci, avec son génie sectaire et si prompt à justifier l'injustifiable, était infiniment plus vivant que celui-là avec son humanisme tiède, sa générosité et ses doutes. Pourtant, à y regarder de près aujourd'hui, quel changement de perspective ! Camus, engagé pourtant aussi dans beaucoup de controverses, clairement de gauche, philosophe de la révolte, moraliste scrupuleux, fait l'objet d'une adhésion qui, toutes familles confondues, le distingue de beaucoup d'autres qui se sont brûlé les ailes et le talent au feu de l'actualité. Camus n'a jamais eu le goût du sang et il a tenté d'inscrire sa pensée certes dans les polémiques de son époque mais en veillant à lui garder une spécificité qui ne cesse pas d'interpeller au-delà du politique. Appréhendant avec honnêteté et courage la complexité du monde, il a réussi à la faire entrer en lui pour en fournir une analyse et en donner une vision qui, par l'universel qu'elles portent, rassemblent et rassurent. Au fond, ces personnes qui, comme Jaurès, appartiennent à tous sont habitées elles-mêmes par tous. On pourrait soutenir, même si l'approche est à approfondir, qu'elles ont su quitter le politique élémentaire et quotidien pour présenter, grâce à leurs propres contradictions, une image qui a permis à un camp de rejoindre l'autre dans une estime solidaire. Notre Histoire est riche de ces rencontres, au sein d'une personne emblématique, de la société tout entière. Droite, gauche, quelle importance cela avait-il, à la fin de sa vie, pour un François Mitterrand que les purs accusaient de trahison idéologique et qui, pour la plupart, avaient atteint ce point où il n'était plus contestable ? Le général de Gaulle, statue du Commandeur dégagée de la gangue des jours ordinaires, fait partie de ces phares qui, oubliés les motifs de discorde, ne cessent d'être regrettés en ayant rendu vaine toute imitation.

J'ai insisté sur l'universel. Il me semble qu'en effet  certains êtres sont plus universels que d'autres. Ils nous appartiennent parce qu'ils nous possèdent. Interdire, en politique ou ailleurs,  de les évoquer à ceux qui n'en auraient pas la légitimité est une absurdité. Tout le monde est légitime à  s'abriter sous le meilleur de ce que l'humain a  inspiré.  Privatiser les grands esprits, ce serait une démarche étrange pour le socialisme. Je conviens que cela peut être dur à accepter mais il n'y a aucun doute : personne n'a le droit de nous empêcher de nous installer dans la belle famille humaine.

La prison ou la bonne conscience politique

Le consensus sur les prisons vaut celui sur l'écologie : c'est un thème de fin de quinquennat pour éclairer le suivant. Il fait chaud au coeur, donne l'impression d'un accord  des sensibilités et des humanismes. L'aurore va luire, c'est sûr.
Pourquoi pas après tout ? Il paraît que les principaux candidats à l'élection présidentielle s'engagent à mettre en oeuvre une loi de réforme pénitentiaire. Tous, sauf Philippe de Villiers, ont répondu aux Etats généraux de la condition pénitentiaire et la prison serait devenue "un sujet qui fait presque l'unanimité" (Le Monde du 17 janvier 2007). Je me garderai bien de sourire devant ces promesses si traditionnelles, qui sont crues avec bonheur, avant que la désillusion de la réalité les laisse dans leur statut de virtualités.  Convenons, au contraire, du sérieux et de la gravité de ces adhésions d'aujourd'hui comme si les prisons étaient devenues, toutes affaires cessantes, la priorité sociale du jour.
Qui pourrait se désoler que notre démocratie, représentée par des candidats estimables et de qualité, soit favorable au respect des droits des détenus et à des conditions de détention plus dignes ? Qui pourrait se plaindre du fait que la plupart des doléances exprimées par des prisonniers dans leurs réponses à un questionnaire soient faciles à satisfaire, si on voulait bien consacrer à leur accomplissement un peu de temps et beaucoup d'argent ? Qui pourrait refuser que la surpopulation pénale se répartisse dans des établissements plus nombreux qui sauraient tenir compte de son extrême diversité ? Tout cela est bel et bon et il serait malséant de présumer que l'avenir ressemblera forcément au passé. Il y aura sans doute des avancées, des progrès mais ceux-ci ne seront possibles que si, par ailleurs, on ne se leurre pas.
En effet, il est impossible que la prison demeure à l'abri des violences sociales, du désir de sécurité et de justice des citoyens et, plus généralement, de la vie autour d'elle. Pendant que le consensus du coeur semble s'opérer à son sujet, délits et crimes continuent à être commis. Ce n'est pas par méchanceté gratuite qu'on incarcère. Ce n'est pas cynisme politique que d'affirmer que seule la droite a eu, depuis longtemps, une politique pénitentiaire cohérente en construisant de nouveaux lieux d'enfermement. Pour que la protestation ne demeure pas vide de sens devant les incommodités banales ou terribles de l'existence des détenus, a-t-on un autre choix que d'améliorer l'état des prisons existantes et d'en construire de nouvelles ? Si l'humanisme consiste à plaindre, sans rien proposer qu'une mansuétude qui, en libérant de la malfaisance, offenserait la société, autant dire qu'il porterait une lourde responsabilité. Pas davantage que les magistrats, les politiques n'ont à se faire plaisir en faisant passer au premier plan  leur bonne conscience, au détriment de la sauvegarde de tous. A lire et à entendre beaucoup de ceux qui se sont fait une spécialité du discours miséricordieux unilatéral, l'humanisme à prodiguer aux détenus serait incompatible avec la compassion et le respect dus à la majorité qui se contente d'être honnête et digne. Je ne crois pas que ces exigences soient contradictoires et, si elles l'étaient, il faudrait oser affirmer la priorité sociale contre l'autre. Aussi, tenter de soutenir par démagogie que plus d'enfermement ne créerait pas plus de sécurité et que cette politique aurait échoué - Ségolène Royal est allée dans ce sens - ne me semble pas pertinent. D'abord, pense-t-on sérieusement qu'une société vivante et libre pourrait tarir toute criminalité ? Que sait-on, par ailleurs, de ce qu'une autre pratique - moins de prison, plus de liberté - aurait entraîné comme effets ? Sans doute infiniment plus de violences et d'agressions contre les personnes.
Ce même article du Monde auquel j'ai fait allusion signalait aussi la déception de l'Observatoire international des prisons (OIP) parce que Nicolas Sarkozy n'avait pas avalisé l'une de ses propositions, selon laquelle la prison doit être "un dernier recours". Heureusement qu'il ne l'a pas consacrée car, si elle constitue une bienséance théorique, elle n'a pas le moindre rapport avec la réalité que les forces de police et de justice doivent affronter quotidiennement. La prison peut être un dernier recours dans un système idéal ou lorsqu'une destinée judiciaire correspond à une progression pénale abstraite, qui fait passer de l'amende à la réclusion criminelle par le travail d'intérêt général, le sursis et le sursis probatoire par exemple. Ce qui caractérise profondément les trajectoires individuelles coupables, c'est au contraire leur extrême diversité. Elles peuvent atteindre d'emblée le pire, donc la prison, ne jamais la nécessiter, ou l'imposer à un certain moment de leur histoire et non à un autre. Pour certaines tragédies, la prison ne peut pas être un dernier recours parce qu'elle se doit d'être le premier. Pour de nombreux comportements transgressifs, le désastre est moins la prison elle-même que la prison à contre-temps, trop tôt ou trop tard. Trop tôt elle peut briser, trop tard elle perd son sens. Aussi, que vaut un engagement certes séduisant intellectuellement mais concrètement absurde ?
Plutôt que de se jeter avec frénésie, parce que le temps spécial d'une campagne l'autorise, dans une surenchère du genre "nous avons tous du coeur et demain on punira gratis", mieux vaudrait saisir que la seule manière de donner à la prison une place à la fois nécessaire et mesurée serait de mettre en oeuvre une véritable et efficiente politique de l'éxécution des peines. Pour prendre un exemple banal, c'est parce qu'on pressent que le mois avec sursis, révoqué, ne sera jamais effectif qu'on a tendance à faire de la prison un horizon indépassable. Si chaque sanction était suivie d'effet et exécutée, l'enfermement perdrait de sa sombre magie, qui tient seulement au fait que la prison constitue une assurance répressive.
Il ne suffit pas de laisser croire à un consensus sur les prisons pour que tous les citoyens soient dupes. On ne peut désirer tout et son contraire, une police efficace mais désarmée, une sécurité et une justice fortes mais sans prisons, une démocratie digne mais des prisons matériellement indignes, un Etat sans autorité, un humanisme sans vigueur.
Que restera-t-il demain de ces mouvements seulement généreux d'aujourd'hui ? Pas grand-chose, je le crains. Le réel se venge toujours quand on l'oublie.

Le bon grain et l'ivraie

Bernard-Henri Lévy (BHL) a donné une interview dans la presse écrite et sur LCI, où il justifiait le vote des lois dites mémorielles (adjectif qu'il récuse, d'ailleurs) et où il soutenait celle contre le génocide arménien, en discussion devant le Sénat après que l'Assemblée nationale l'a votée.
Il développait une double argumentation un rien désinvolte et presque condescendante à l'égard de ceux qui avaient la faiblesse de penser que la liberté pour l'Histoire et pour chacun n'était pas une ambition médiocre.
Les génocides étant des crimes contre l'humanité, il était naturel, selon lui,  que le législateur s'en emparât pour édicter une interdiction de les nier. Cela déblaierait le terrain pour les véritables historiens et les mauvais, eux, n'avaient aucun titre à faire valoir. BHL, plein de la certitude que le terme de génocide pour telle ou telle tragédie collective n'avait pas à être débattu, soutenait qu'il était même illégitime de prétendre qu'il pouvait être inapproprié.  Les politiques définissent et les historiens se débrouillent avec ce qu'on leur laisse. Le champ est débarrassé de ses mauvaises herbes , il reste les bonnes. BHL ajoutait que personne de sérieux ne pourrait se plaindre de voir son espace de réfléxion ainsi circonscrit et délimité. Bien au contraire. Au fond, la société et ses aspirations à l'esprit critique, à la liberté et à l'autonomie, le savoir et ses exigences, la curiosité et son infini désir de recherche et d'ouverture n'auront plus de souci à se faire. On leur mâchera le génocide comme toutes les autres interrogations angoissantes susceptibles d'entraîner des polémiques stimulantes pour l'esprit mais dérangeantes pour la morale.  Les panneaux sont bien orientés, la route est fléchée. Au sujet des génocides vous pourrez parler de tout, historiens, sauf d'eux. Je parie que personne ne se révoltera contre un tel mépris de l'intelligence des autres, auxquels  est refusé le droit de l'exercer pleinement.
Comme tout de même BHL doit percevoir que, pour l'intellectuel qu'il est et les droits qu'il s'octroie, une telle approche peut sembler choquante, devant Michel Field il peaufine.  Ainsi on apprend que la loi Gayssot a été une bonne loi parce qu'elle a interdit à Le Pen, à Faurisson et à feu Bardèche de s'exprimer, qu'elle les a condamnés heureusement au silence. Il n'y a bien sûr qu'eux que cette loi a pu gêner. Et tant mieux pour la démocratie.
Double absurdité. A cause de ce texte, ces personnages ont peut-être été entravés un temps dans leur volonté de dire n'importe quoi sur cette période de l'histoire inscrite dans le marbre législatif. Mais au regard de ce minuscule gain politique, que d'avantages ils ont pu retirer d'être ainsi étiquetés sulfureux, martyrs de la liberté d'expression et protestataires professionnels. Avant, leurs absurdités étaient contredites. Aujourd'hui, tues ou étouffées, elles bénéficient de l'impunité que le silence imposé par la loi permet. C'est laisser parler qui est dangereux pour la supercherie intellectuelle et le scandale historique, parce que la contradiction tue aisément l'une et l'autre. Interdire de dire, derrière l'apparente victoire, constitue une profonde défaite pour une démocratie en même temps, d'ailleurs, que le mouvement qui accompagne cette régression: la judiciarisation forcenée de la pensée. Plus gravement, et c'est la seconde aberration, peut-on sérieusement soutenir qu'une loi mutilant la liberté d'expression - il est facile de la respecter conforme, il est beau et honorable de la célébrer iconoclaste et dissidente - a atteint son objet lorsqu'elle concerne quelques clampins et qu'elle ne nuit à personne ni à rien d'autre ? Au-delà de Le Pen, il y a la démocratie, un trésor de valeurs et de principes parmi lesquels, au premier chef, il y a le droit pour des citoyens d'emprunter les chemins qu'ils désirent. La loi Gayssot, si elle ne faisait mal qu'à ceux contre lesquels elle a été élaborée, leur donnerait déjà trop d'importance et détruirait  ce qui est l'essence de la loi : sa généralité. Mais elle a offensé gravement des consciences et des intelligences qui ont été contraintes de se retrouver dans un combat avec quelques alliés douteux mais pour une bonne cause, un enjeu capital : ceux de  la liberté pour tous, au risque de la perversion de quelques-uns, plutôt que la censure de quelques-uns, au risque d'une atteinte à la liberté de tous. Alors, qu'on ne vienne pas alléguer que seul Le Pen est concerné par la loi Gayssot, quand celle-ci touche le coeur même d'une certaine image de la République.
Je devine bien comme ce débat, qui me semble fondamental - il relève de l'écologie intellectuelle pour emprunter à une obsession à la mode - passionne peu de monde parce que très banalement, une multitude a accepté de laisser penser et parler les autres à sa place. Elle ne comprend pas que le monde, à la longue, deviendra irrespirable à force de rationnement et de domestication intellectuels, d'appauvrissement de la parole et de l'écrit.
BHL, quant à lui, est cohérent. Il n'aime pas les livres qu'on fait paraître sur lui. Il crée le plus possible de silence autour d'eux. Qu'il veuille limiter la liberté des historiens en leur désignant par avance la route du génocide ne m'étonne pas.
Il nous désigne l'emplacement du bon grain et celui de l'ivraie. Mais on a tout de même le droit d'aller voir de près et de n'être pas d'accord, non ?

La démocratie fait toute la différence !

Ségolène Royal (SR) et Nicolas Sarkozy (NS). Et réciproquement. Ils prennent toute la place et sans doute les médias ne font-ils que constater un état de fait. Ce couple, pour l'instant, domine le champ politique. Qu'on me permette une incursion rapide dans leur "cuisine" pour m'étonner du slogan de campagne qui semble avoir été choisi par NS, puisque SR, apparemment, n'a pas encore fait connaître le sien. Ce serait "Avec Nicolas Sarkozy, tout est possible". Etrange idée qu'une telle phrase dont le coeur est neutre - le possible, selon, est négatif ou positif - et qui risque d'être détournée ou retournée avec infiniment de facilité ! J'imagine déjà les "même le pire" auxquels les adversaires se feront un plaisir de ne pas résister. Je suis frappé, comme technicien de la conviction judiciaire, de voir à quel point les spécialistes d'une discipline - en l'occurrence, les publicitaires - manquent parfois d'une intuition qui devrait leur crever l'esprit.
Revenons, après cette digression qui m'a fait frôler la politique, à un débat infiniment plus sérieux et qui, lui, se rapporte profondément au judiciaire. Il me semble passionnant parce qu'il oblige à réfléchir sur la relation entre la démocratie et la justice, sur la perversion d'une dictature qui salit tout ce qu'elle touche et ne saurait être vantée sans risque.
Ségolène Royal a déclaré en Chine : "J'ai rencontré un avocat qui me disait que les tribunaux chinois sont plus rapides qu'en France. Vous voyez, avant de donner des leçons aux autres pays, regardons toujours les éléments de comparaison".
Une telle appréciation, dans son principe, peut être analysée  comme une flagornerie diplomatique, qui ne me regarde pas, ou comme la volonté de penser et de parler librement, même à l'étranger, même sous le contrôle tactiquement bienveillant d'une dictature. Je n'ai pu m'empêcher d'éprouver parfois une allégresse roborative devant certains propos de SR qui tranchaient heureusement avec une double langue de bois : celle de la classe politique et celle du parti socialiste. Il y avait une fraîcheur dans les boutades autoritaires qu'elle proférait, une singularité dans son discours sur les valeurs, les repères et les limites, à tel point qu'on avait du mal à départager son humanisme vigoureux de celui de son adversaire. Mais venir célébrer la rapidité de la justice chinoise, sans percevoir que cette qualité est gravement décrédibilisée dans un système où la justice aux ordres est l'émanation d'un Etat exerçant une emprise totale, relève moins d'un anti-conformisme provocant que d'une terrible inadaptation à la réalité, rencontrée le temps d'un voyage mais subie à vie par une multitude. Cet enfermement dans un système de valeurs abstraites, comme s'il était indifférent de les voir incarnées dans l'espace démocratique ou sous un joug dictatorial, ne laisse pas d'inquiéter. Ce n'est pas la même chose que de vouloir une justice de rigueur et de vigueur dans un pays comme la France - saturée, quoi qu'on prétende, de démocratie - et de l'acclamer sous des cieux infiniment autoritaires. Une justice au service des citoyens s'oppose clairement et frontalement à une justice de l'Etat et pour l'Etat.
Ce n'est pas seulement parce que la Chine condamne à mort ou que la justice chinoise est expéditive, comme le souligne Patrick Devedjian. Ce n'est pas seulement parce que les familles paient les balles des milliers de personnes fusillées, comme le rappelle Bruno Thouzelier, président de l'Union syndicale des magistrats. Ce n'est pas seulement parce que rapidité ne rime pas obligatoirement avec qualité, selon la légère critique de Me Jean-Pierre Mignard, l'ami et conseiller de SR qui l'a accompagnée dans cette galère chinoise. C'est surtout - et une nouvelle fois c'est Paul-Albert Iweins, président du conseil national des barreaux, qui a le mot juste et courageux - parce que "toute personne connaissant un minimum la justice chinoise sait qu'elle est terrible".  On n'hyperbolise pas l'efficacité d'une justice quand elle n'est pas justice. Parce que l'espace dans lequel elle se meut ne la rend pas rapide mais indigne. Et que son efficacité  n'est que de la brutalité qui se trouve un prétexte juridique.
SR, dans sa déclaration, a abordé également un double thème qu'elle cultive volontiers. Celui de la nécessaire comparaison entre les pays, celui de l'arrogance française qui aime donner des leçons. Qui pourrait nier la pertinence d'un tel raisonnement, même en matière judiciaire ? Encore faut-il savoir mesure et raison garder. Tout dépend des Etats, des systèmes juridiques, des pratiques que l'on compare à la France. Par rapport à la Chine, ce n'est certainement pas accabler notre pays que d'effectuer une telle comparaison, c'est au contraire l'ennoblir pour son respect des libertés et la qualité de sa justice. Pour cette vision internationale de la justice, rarement adoptée, SR part d'un principe directeur valable mais faute de savoir l'ajuster à la diversité incomparable des pays et des régimes, elle lui fait perdre tout sens. Comme si chez elle, en tout cas pour la chose judiciaire, le point de vue théorique devenait délirant parce qu'il refuserait de s'infléchir sous le poids de situations pourtant infiniment contrastées.
Revenons de Chine et demeurons en France. NS aurait-il vanté, lors de son voyage aux Etats-Unis, leur justice humaine ou, en Chine, l'obéissance des magistrats, quelle immense et durable bronca aurait éclaté ! Elle ne se serait pas arrêtée de sitôt. La polémique suscitée par la déclaration judiciairement et démocratiquement choquante de SR est demeurée, elle, circonscrite et nos grandes consciences, si promptes à se mobiliser dans le cadre d'une démocratie irréprochable comme la nôtre, n'ont rien trouvé à redire au sujet de propos tenus sous une dictature. Deux discours, deux poids et deux mesures.
Nul doute que demain ces belles âmes, humanistes mais sélectives, sauront rechercher dans tous les recoins de notre Etat de droit du grain à moudre et de la controverse à développer. On s'attaquera au bilan de NS en oubliant qu'on ne peut, en même temps, critiquer les résultats au demeurant estimables d'une politique et sans cesse lui refuser les moyens d'être encore plus efficace. Les mêmes qui dénoncent l'échec du ministre d'Etat dans la lutte contre l'insécurité et la délinquance se plaignent de résider dans un Etat totalitaire où les citoyens seraient trop protégés et surveillés. Il faut choisir : Etat désarmé et impuissant ou Etat dangereux et omnipotent ?
Je suis persuadé qu'en dépit de son faible écho médiatique, cette polémique sino-française aura tout de même les plus heureux effets sur le citoyen de notre pays. Il aura compris que dès lors que le terreau démocratique est assuré et la vigilance républicaine en éveil, la justice peut se permettre de ne pas répudier l'efficacité, de favoriser la rigueur, de vouloir la rapidité et de s'assigner des objectifs au service de la société des honnêtes gens. On va enfin arrêter tous les faux procès qui jouent à nous faire peur comme si nous étions en Chine alors que nous sommes en France. Une société démocratique, et on n'a rien à craindre évidemment d'une justice exemplaire. La justice, qui se dessine et se construit, sur fond de paysage civilisé et policé,  ne peut que donner du prix et de la valeur à ce qui fait un service public efficient. Là où la rapidité, en Chine, est une descente aux enfers, elle constituerait une heureuse surprise en France.
La démocratie ne constitue pas une immense machine molle au gré de ceux qui la servent ou  s'en servent. Elle peut, elle sait se défendre. Et elle aura la justice de sa force et de sa qualité. Les institutions ne créent pas forcément la démocratie. Elles dépendent aussi d'elle. Qui est première et source de tout.

Les héros et les zéros

On manque de héros, c'est clair. Ce besoin parfois puéril d'aller les rencontrer dans la fiction n'est très banalement que la compensation d'une vie réelle qui ne nous offre rien d'autre, souvent, que la platitude d'instants qui sont tout sauf magiques. On se dit avec tristesse qu'on n'est que soi et qu'on n'est entouré que de personnes ni meilleures ni pires que nous - une grisaille humaine qui rassure parce qu'elle n'exige rien. On se fond avec volupté dans la masse parce que la masse nous cache et nous laisse tranquille. Dans la multitude, nous sommes protégés de nous-mêmes.
Constat sans doute un peu trop pessimiste mais qui survient quand le hasard d'une lecture ou d'une actualité fait naître la nostalgie de l'héroïsme ou suscite le refus de la nullité. Quand, soudain, dans notre champ, les héros viennent peupler les songes et que les zéros viennent nourrir notre amertume.
Doc Gynéco ne cesse de clamer son attachement tout neuf à Nicolas Sarkozy (le dernier JDD) mais le Parisien d'aujourd'hui nous apprend qu'il a passé la nuit au poste à la suite d'un comportement agressif et fortement alcoolisé. Tout cela ne serait que navrant - un zéro de plus - si à la longue certains soutiens n'apparaissaient pas plutôt comme des handicaps que pour une chance. Sans doute, pour tout responsable politique, le plus difficile est-il de savoir résister à l'encens de l'estime, voire de l'admiration qu'on lui porte. Le fait d'être aimé ne garantit pas la compétence ni la qualité humaine ni la capacité d'entraînement de celui ou de celle qui vous adore. Cela donne Doc Gynéco, Johnny pour la Suisse, Pascal Sevran pour des mots de trop et Arno Klarsfeld qui a trop de missions. Il y a quelque chose de répulsif, pour le citoyen ordinaire, à devoir supporter des adhésions et des accolades qui ne le rendent pas fier de son propre choix. Il faut savoir se méfier des zéros.
Mais les héros, où sont-ils ailleurs qu'au cinéma ? Nulle part. Ou, alors, très loin dans le passé dans les tragédies indicibles de l'Histoire. J'y ai pensé à la suite du Grand Entretien paru dans le Monde des 7 et 8 janvier. Saul Friedländer y répondait à des questions sur " La Shoah ou la solitude des justes". Il expliquait " qu'il n'y a pas de groupe dans toute l'Europe, pas un seul, qui ait, en tant que tel, manifesté sa solidarité avec les juifs. Alors, c'est vrai, il y a les Justes. Mais il s'agit d'individus héroïques, pas de groupes sociaux."
J'ai toujours éprouvé une fascination pour les héros et cherché à démêler ce qui distinguait le commun des mortels du mortel exceptionnel. Je sais bien qu'aujourd'hui, et depuis un certain temps, l'héroïsme est mal porté, considéré comme une passion suspecte, flirtant avec le fascisme. Notre époque a définitivement choisi Racine et son humanité contre Corneille et ses exigences surhumaines. Pourtant, n'est-il pas clair qu'une forme de désintérêt de la politique provient aussi du fait qu'elle ne sait plus s'incarner dans des tempéraments et des personnalités non pas comme nous mais à l'horizon du meilleur de nous-mêmes ? Aujourd'hui encore, la politique reprendrait des couleurs, de l'audace et de la jeunesse si elle était portée par des Justes, des êtres capables de rendre enthousiasmants la pratique de la vertu et l'exercice de la démocratie. Le héros, à la fois exemple, modèle et frère.
Ils sont condamnés à être seuls. Le temps que les groupes délibèrent, la tragédie est accomplie, la catastrophe consommée. Contre la massification des lâchetés et des abstentions, le héros pousse son cri, a son sursaut d'existence et sa volonté d'action. Il vient bousculer le désordre choquant du monde pour y mettre l'ordre qu'il a créé et qui résulte d'une morale enfin inscrite dans la pâte du réel.
Il serait commode de se dire que les héros appartiennent à une époque révolue, où de grands malheurs exigeaient de grandes et belles âmes. Ce serait commode mais ce serait triste. La paix, la gestion, une société à améliorer peuvent aussi secréter de formidables destins. On est en manque, partout, d'humains sur lesquels accrocher nos rêves.

Les zéros, ici ou là, surabondent. Je suis sûr que les héros ne sont pas morts, seulement fatigués.

Il faut faire blog !

Depuis quelque temps, le rôle des blogs par rapport aux médias est questionné, approuvé ou dénoncé. Pour résumer, Sylvain Attal, dans le Monde d'aujourd'hui, soutient la cause des blogs tandis que Jean-Pierre Elkabbach, ailleurs, s'est fait plutôt le défenseur des médias traditionnels. Le débat est intéressant et contraint à une réflexion qu'il faut tenter de rendre la plus libre possible.
L'ouverture de mon blog au mois de novembre 2005 me donne aujourd'hui une certaine expérience pour formuler un point de vue sur cette relation, parfois cette confrontation, entre blogs et médias. D'une part, j'ai continué à lire deux à trois journaux par jour, quatre hebdomadaires et, bien sûr, le Journal du Dimanche. Je ne les lis plus tout à fait de la même façon car c'est dans la matière traitée par ces publications que je trouverai le sujet de mon prochain billet. C'est à la fois une force et une limite. Une force puisque le thème ne sera pas choisi par un décret de pure imagination et une limite, parce que je me fonde sur l'espoir que mes lecteurs éventuels auront consulté les mêmes sources. En ce qui me concerne, la création d'un blog n'a pas ralenti ma curiosité médiatique mais l'a amplifiée.
C'est pour cela que pas une seconde je n'ai regretté ce saut dans l'inconnu et vers des inconnus, et la liberté que ce blog m'octroyait. Certes, c'est un investissement considérable mais très largement compensé par la multitude et la qualité des commentaires qui viennent entourer affectueusement ou sur un mode acerbe la pensée initiale, qui l'obligent à se remettre en cause ou à se justifier. Ce n'est pas démagogie que de prétendre cela mais là où le droit de réponse est rarement utilisé dans la presse écrite ou dans l'audiovisuel, les blogs, au contraire, lui donnent droit de cité, institutionnalisant la réplique et façonnant de la tolérance à foison.
S'arrêter là serait fuir le véritable, l'indiscutable avantage du blog par rapport aux médias, dans le domaine de prédilection que le premier a désiré appréhender. J'insiste sur ce point car, par exemple pour un magistrat, il est évident que des frontières doivent être respectées et des limites demeurer infranchissables, même si des sympathies intellectuelles ont le droit d'être formulées. Reste que l'interdiction du politique partisan, surtout dans la période actuelle, constitue une contrainte difficile à respecter mais nécessaire. Mais pour ce qui regarde le blog, quel bonheur ! Justice, faits de société, liberté d'expression, ridicules contemporains, personnalités surfaites ou mésestimées, critiques de livres ou de films, tout passe au crible d'une intelligence, nous l'espérons tous, d'une subjectivité, c'est une évidence, et d'une liberté, c'est sûr. Le billet va se glisser dans les interstices des médias classiques. Il va murmurer quand le journal crie, il va crier quand la télévision fait silence ou s'enivre de sa puissance ou, pire, se vautre dans la contemplation d'elle-même. Il va pouvoir s'en prendre avec délice aux importants et aux importuns, il va oser nommer ceux qui nous accablent, il va oser rompre le cercle de l'habitude et de la bienséance pour vitupérer les fausses gloires, les étouffeurs de la parole et de l'écrit d'autrui. Le billet est tellement épris de liberté qu'il se donne même le droit de dire du bien de quelques-uns. Il regarde la société de près, défend ou attaque, Cyrano ou justicier non masqué, à visage découvert il pourfend, il arrache et il assume. Avec lui, le roi est souvent nu.

L'avenir va être magnifique. BHL entre au capital de Libération, tout le monde- à commencer par Laurent Ruquier samedi soir- prend au sérieux Alain Minc conseiller de tout le monde, Anne-Sophie Lapix devrait avoir Claire Chazal comme joker pour présenter le journal télévisé sur TF1 et pas l'inverse, en fin de mandat les promesses fleurissent, en Irak on pend. La comédie du monde suit son cours. Tant de travail encore à accomplir sur le blog. On n'en aura jamais fini avec la tâche modeste d'emplir les vides et de combler les creux.

Tout ce que les médias taisent ou négligent tombe dans l'escarcelle des blogs. Ils le prennent et en font de la liberté, ils vont dans les marges et ne se poussent pas du col. Ils ne remplacent pas les médias, ils les narguent. Ils évoquent des riens mais disent tout. Ils sont de minuscules aiguillons et gagnent de petites victoires.

Il faut faire blog !

Zidane, Noah, etc, hélas !

L'année 2007 commence en trombe.
Samy Naceri refait des siennes, de plus en plus gravement. La démagogie politique et la caution juridique prospèrent à propos de la misère. Le droit "opposable" au logement ! Si l'Etat ou les collectivités locales sont capables demain de fournir un logis à qui le réclame et n'en trouve pas, cela voudrait dire que la crise du logement est un leurre. Or on sait qu'elle pèse avec sa douloureuse réalité. Autrement dit, à nouveau une annonce bien commode pour une générosité qui n'a pas les moyens d'être effective. A politique impossible, élans délicieux du coeur par effervescence législative interposée. Mieux vaudrait moins de sensibilité et plus d'efficacité au jour le jour.
J'ai déjà été trop long sur ce thème chroniquement urgent qui, chaque année, vient chatouiller désagréablement les consciences. Chaque année aussi, dans le Journal du Dimanche (JDD), on retrouve le Top 50 des personnalités préférées des Français. C'est sur ce classement que je voudrais attirer l'attention de ceux qui me lisent.
Lorsqu'on demandait à André Gide quel était le plus grand poète français, il répondait "Victor Hugo, hélas !" En consultant la liste du JDD, qui met en évidence une multitude de people sans doute valables dans leur discipline mais écrasés par l'honneur qui leur est fait - je pense, par exemple, à David Douillet, Claire Chazal, Jean Dujardin, Fabien Barthez ou Franck Ribéry -, je suis surtout frappé par le fait que Zidane et Noah sont en tête et que les politiques sont à la fois rares et mal classés, à l'exception de Nicolas Hulot si on veut bien admettre que, depuis quelque temps, il porte une double casquette.
Je ne résiste pas à la provocation de déplorer, par un hélas à la Gide, la domination, dans une telle hiérarchie, de Zidane et de Noah. Le ballon rond, la petite balle de tennis. Le footballeur génial, l'auteur d'un coup de tête mémorable, l'humanitaire médiatique, le bon fils, l'excellent père, le locuteur minimaliste. Le vainqueur du tournoi de Roland-Garros, le chanteur, l'homme des familles recomposées, l'humanitaire encensé, l'être engagé parfois simpliste parti en Suisse puis revenu. Pourquoi eux, pourquoi une telle focalisation sur des existences qui brillent mais qui diffusent une faible lumière et ne changent rien de fondamental à la vie des gens ? Parce qu'elles sont visibles et qu'elles semblent constituer une possibilité de lien, une chance d'union, elles sont distinguées bien au-delà de leurs qualités personnelles. Parce qu'elles sont, tout simplement, et qu'à tort ou à raison elles représentent un prolongement rêvé et impossible, on les porte aux nues l'espace d'une seconde, sorties de leur essence et de leur statut particuliers pour entrer dans le royaume des modèles, des idoles, de la mythologie. C'est notre vie et ce n'est plus la nôtre. Tout cela, pourra-t-on me répliquer, relève de la banalité et ne concerne que le parisianisme. Je ne crois pas et sans doute faut-il tenter d'aller plus loin dans l'analyse.
Pour ma part, au risque de susciter l'antipathie, je ne parviens pas à me résoudre à ce que que dans un tel classement, pas plus absurde qu'un autre, les politiques, les créateurs, les responsables, les porteurs d'espoir global soient si clairement relégués au bénéfice des paillettes, de la facilité et souvent de réputations surestimées. Certes, Ségolène Royal a fait un bond mais elle se trouve à la 23ème place, Simone Veil à la 25ème, Bernard Kouchner à la 40ème et Nicolas Sarkozy à la 42ème pour ne parler que d'eux.
Il me semble qu'il serait un peu court d'attribuer le seul succès des non-politiques  à leur omniprésence médiatique. Il y a plus et qui est plus intéressant. Ceux qui les placent au plus haut, contrairement à l'ostracisation des politiques, ne désirent-ils pas précisément se plonger dans un bain de jouvence mais démocratique, dans un océan d'irresponsabilité mais assumée, dans un monde de gratuité mais valorisée ? Ils n'ont rien à dire sur nous, sur notre société, en tout cas pas plus que le commun des citoyens et pourtant on les écoute. Noah profère des absurdités techniques sur Nicolas Sarkozy, il est vénéré quand le ministre voit sa réponse étouffée par le poids immense de l'incompétence. Irresponsabilité, incompétence, vision parcellaire, subjectivité à la fois friquée et facilement généreuse, éructations faciles, sommaires et péremptoires, leçons rudimentaires de morale (tiens, étonnant que Joey Starr ou Nacéri ne soit pas dans les cinquante !), tout ce qui pourrait dégoûter un esprit et une intelligence lucides et avertis  enchante, au contraire, une communauté qui en a assez de se trouver devant son existence, la société et le monde comme devant un rébus, une énigme insoluble. On ne supporte plus de ne pas avoir les clés de la complexité au sein de laquelle nous respirons. Hier, nous pensions pouvoir la surmonter et la comprendre. Aujourd'hui, elle nous étouffe. Aussi nous réfugions-nous auprès de ceux qui donnent l'illusion que les choses sont simples, le temps maîtrisable et l'avenir assuré. Nous offrant la partie pour le tout et le superficiel à la place du profond, ils nous rassurent. Dans leur ombre, dans leur lumière d'un instant, nous nous mettons à l'abri.
Les politiques, c'est évidemment l'inverse. Il n'est même pas nécessaire d'évoquer la multitude des déceptions causées aux citoyens par une caste de responsables publics, toutes tendances confondues, plus soucieuse de décréter que d'accomplir. Le pain et les jeux des temps antiques ont été remplacés par le règne des paroles qui ont ceci de bon qu'elles ont la saveur des actes sans avoir à subir la dure  métamorphose du virtuel en réel. Le politique, aujourd'hui, peut être rejeté parce qu'il a trop trahi mais surtout, et c'est plus grave, parce que la politique, ses choix et ses limites, ses défaites même de bonne foi, rendent compte de manière ostensible et douloureuse de la complexité, de l'entrelacs des faits et des possibles, de la conscience de ce qu'il conviendrait d'opérer et de la tristesse de ne pouvoir le mettre en oeuvre. Le citoyen déserte la politique ou s'abandonne aux extrémismes , parce que la première révèle trop, derrière son air épouvantablement sérieux, que la vie nationale et internationale est ingérable et que les seconds, par leurs solutions incantatoires, offrent du sommaire à l'esprit et au vote.
Le Top 50 montre toujours plus que son apparence. Là où la futilité semble triompher, c'est une conception de la société qui se manifeste. Si les people ont pris le pouvoir, ce n'est pas seulement grâce aux médias. C'est aussi parce qu'on le leur a laissé prendre. On a absurdement considéré que leur intrusion dans le sérieux et le grave allait élargir l'amplitude des médias et accroître l'influence politique quand, au contraire, elle a par contagion décrédibilisé et délégitimé la chose publique et ses serviteurs. Les politiques ont trop joué avec un feu qui ne leur voulait aucun bien. Par démagogie, pour faire "jeune", pour faire "peuple", ils ont applaudi la montée des clowns et des people. Il n'est que temps, pour eux, de reprendre leur bien et leur rang.
Une société peut demeurer pleine de vie et de créativité même quand chacun demeure à sa place. Ségolène Royal ou Nicolas Sarkozy en tête du Top 50 du JDD, c'est pour quand ?
Il y aura du travail en 2007.