On ne répond plus aux lettres qu'on reçoit, on n'accuse plus réception des livres qui vous sont adressés, on ne remercie plus le lendemain d'un dîner, on laisse les événements et les actes sans avenir, on ne cherche plus jamais à leur donner un prolongement, on arrête trop vite la chaîne du vivant.
Est-ce une dégradation de plus de notre société que cette inaptitude largement répandue à tirer les leçons de ce qu'un autre a bien voulu faire pour vous ? Faut-il y voir comme du mépris, une indifférence manifestée par l'abstention, la supériorité qu'on s'octroie en refusant le signe de vie ou d'amitié que l'autre a raison d'attendre ? Est-ce l'expression quotidienne et banale de la disparition de la politesse comme lien social et de l'enfermement dans nos autarcies fières d'être sollicitées et courtisées mais répugnant à se livrer, à s'abandonner à la réciprocité ? Pourtant, il m'avait toujours semblé que le savoir-vivre, l'urbanité offraient ce merveilleux avantage de permettre un monde facile à vivre, aisément civilisé dans la mesure où la forme, les formes n'imposaient pas d'aimer son prochain profondément mais seulement de l'inscrire dans un rituel confortablement conventionnel ? Est-ce la passion de l'authenticité qui a fait disparaître chez beaucoup, ces minuscules et touchantes délicatesses de la vie en société ?
Pour ma part, aussi bien sur le plan professionnel que dans le domaine privé, je me suis toujours senti infiniment sensible - peut-être trop ?- à ces marques qui révélaient à la fois la gentillesse et l'efficacité de mon interlocuteur ou de mon correspondant. Je perçois la politesse plus comme la manifestation d'une parfaite organisation du coeur et de l'esprit que comme un sentiment altruiste et généreux. Aussi, j'ai éprouvé de l'inquiétude devant n'importe quelle personnalité lorsque je la devinais assurée d'elle-même mais incapable de s'attacher à ces infimes démonstrations de l'attention à autrui. On m'a beaucoup reproché la cohérence presque absolue que j'établissais, pour critiquer ou célébrer les destinées les plus diverses, entre la maîtrise du formel, du superficiel des usages et le talent pour appréhender l'essentiel et l'important. Mon expérience, côté cour et côté jardin, m'a démontré en effet qu'il n'y avait pas de négligences dérisoires qui n'eussent, en profondeur, des conséquences plus graves et plus dévastatrices. Celui qui ne sait pas répondre à un courrier, offrir l'élégance d'un signe à qui l'a alerté ne sera probablement pas assez attentif aux exigences lourdes et contraignantes d'une action d'envergure. Qu'on ne vienne pas soutenir, excuse mécaniquement ressassée, que l'excès de travail interdirait ces gestes qui prennent une seconde. Précisément, ceux qui ont véritablement du travail ont toujours la disponibilité pour le reste. Rien ne leur échappe. Les quelques modèles que j'ai eu la chance de connaître et de fréquenter brillaient et s'illustraient par leur constance dans l'accomplissement de tout. On est médiocre, voire nul de bas en haut. Le désordre est contagieux, touche la tête et les jambes. L'allure se répand partout ou nulle part. L'être humain constitue un bloc.
Comment pourrai-je ne pas songer à ces courriers réguliers qui me sont adressés soit par des détenus soit par des particuliers qui jettent leur texte comme une bouteille à la mer, un appel à l'avocat général ? Comment pourrai-je oublier ces voeux de bonne année qui viennent de telle ou telle prison et auxquels je me dois de répondre avec une formule finale difficile à trouver ! Comment faire pour que les souhaits formulés n'apparaissent pas choquants ou moqueurs devant le temps restant à purger ? Quel étonnement de deviner une gratitude sincère hors de proportion avec le caractère anodin de ma démarche, comme s'il y avait déjà de ma part l'expression d'une considération et d'un respect qui rassurent et réconfortent. Et je ne dispose pas d'un secrétariat pour me faciliter ce travail de relation ! Je suis persuadé que l'une des plaies dramatiques dans l'affaire d'Outreau a été que personne, jamais, n'a répondu aux mille courriers qui ont circulé, pleins de détresses, de désespoirs et d'interrogations. L'aurait-on fait, à un moment ou à un autre il y aurait eu un signal, un déclic, un questionnement, un réveil.
Ces réflexions me sont venues à la suite des nouvelles préoccupantes sur les résultats de France 2, sur les bouleversements internes opérés et, plus généralement, sur l'image donnée par la chaîne. J'avais eu le plaisir d'envoyer deux livres dédicacés à Patrick de Carolis et je n'ai jamais eu l'heur d'un quelconque accusé de réception. Cela m'avait semblé d'autant plus surprenant que les secrétariats étoffés qui assistent ces responsables sont de nature à leur éviter les affres et les embarras du commun des professionnels. Plus qu'un infime agacement, cette abstention systématique avait créé chez moi un doute sur les capacités managériales de Patrick de Carolis, en vertu de l'adage que qui n'est pas capable du petit ne le sera pas du grand. Qu'on m'entende bien : il ne s'agit en aucun cas de comparer la minuscule démarche qu'il aurait dû accomplir avec probablement l'immense intérêt, pour un futur patron de chaîne, d'un dialogue avec l'épouse du Président de la République ! Quel dommage tout de même que ces négligences et cette impolitesse qui m'ont paru annoncer, en réduction, les carences importantes d'aujourd'hui !
Au fond, derrière ces silences ou ces paresses, derrière ce défaut d'organisation, derrière cette érosion de la politesse, ce grignotage des beaux rites de la vie quotidienne et de la sociablité, il y a peut-être tout simplement l'oubli d'autrui, son enfouissement dans cette partie de soi où on n'a pas envie d'aller le chercher. Il nous dérange, alors on le cache, on l'occulte.
Ne pas lui répondre, ne pas lui faire l'aumône d'un signe, d'un regard, d'un mot, c'est symboliquement un peu le tuer. Notre société qui juxtapose tant de solitudes est pleine de petits cadavres.
J'adhère moi aussi à votre position; je ne sais si c'est une question de génération ou d'éducation. Le respect d'autrui tout simplement ?
En tant que magistrat, j'estime que lorsqu'un justiciable prend la peine d'écrire, on lui doit une réponse, même de pure forme, signée par quelqu'un dont le nom et la fonction sont indiqués. Certes, parfois le fait de répondre engendre des courriers 'intempestifs' (enfin un nom à qui écrire) mais je préviens alors au troisième courrier, qui s'avère comment dire totalement 'inutile', qu'alors je ne répondrai plus.
Quant aux voeux par internet, envoyés par un simple clic de façon impersonnelle à l'ensemble de son carnet d'adresses électroniques, j'ai décidé, pour ma part, de ne pas y répondre ...
Rédigé par : hag | 25 janvier 2007 à 22:09
Lorsque nous nous arrêtons pour laisser traverser quelqu'un qui attend sur le bord du trottoir et qu'un sourire est échangé, nous ne perdons pas notre temps, nous le gagnons.
Dès que l'argent, un Dieu, un réussite passent avant l'être humain nous voyons le résultat, que ce soit dans le constat international ou dans celui de notre vie sociale.
Entendons-nous bien, il ne s'agit pas de ne plus gagner sa vie, d'avoir un athéisme forcé, de ne pas avoir envie de reconnaissance, mais de savoir laisser ces valeurs qui ne devraient être que subjectives à leur véritable place : le second plan.
Je me souviens d'un passé proche, où je n'avais plus rien dans le moindre domaine, et d'un courrier désespéré que j'ai envoyé à un célèbre avocat général à la cour d'appel d'une capitale européenne lui demandant de l'aide, moi qui déteste tellement ce genre d'actions dénuées de noblesse, qui demandent une humilité que je n'ai pas.
Ce dernier m'a répondu que de par sa position, il n'avait même pas la possibilité de pouvoir émettre un avis sur une affaire autre.
Il m'a répondu cependant et avec une telle gentillesse, un tel sentiment où j'ai interprété un sincère regret que je continue d'être touché par ce souvenir et je le serai longtemps encore. J'avais côtoyé pendant dix ans l'arrogance, l'absence d'empathie, la malversation, une justice de classe. Je fus traité comme un idiot, un moins que rien comme si cela existait, des moins que rien.
Au milieu de mes nombreux courriers sans réponse aux politiques, aux journalistes, à certains des magistrats et avocats concernés, il y eut ce petit morceau de bristol qui est resté depuis dans mon porte-feuille.
Maintenant, j'ai gagné ce procès au civil, pas au pénal, il est terminé et je passe à autre chose.
J'ai acquis un ordinateur et je vais sur le blog de cet avocat général avec toujours beaucoup de plaisir, il y a cette reconnaissance toujours là, mais aussi cet amour de la justice, la qualité de l'écriture et de la réflexion qui tombent exactement dans les mêmes préoccupations que les miennes.
Dans mon observation entre un homme altruiste, intelligent et droit qui réussit sa vie et les outres gonflées, mais vides de leur sécheresse de coeur, de leurs incompétences et de leur mépris des belles valeurs qui ne reçoivent que ce qu'ils donnent, c'est-à-dire rien, il y a une belle récompense : l'un est dans la lumière, les autres dans l'obscurité et c'est ainsi que j'ai trouvé justice.
Rédigé par : LEFEBVRE | 25 janvier 2007 à 21:40
PB a écrit:
"Qu'on m'entende bien: il ne s'agit en aucun cas de comparer la minuscule démarche qu'il aurait dû accomplir avec probablement l'immense intérêt, pour un futur patron de chaîne, d'un dialogue avec l'épouse du Président de la République ! "
...le lecteur laissera à l'auteur la responsabilité de ses affirmations et sera prié de ne point déceler sous les mots une ironie - voire une envieuse jalousie - dont la cruauté et l'irrespect, pour ce qui concerne la première ou le caractère déplacé, pour ce qui concerne la seconde, seraient justement contraires à l'esprit du présent sujet et à l'humanisme désintéressé qui anime l'auteur...
Rédigé par : sbriglia | 25 janvier 2007 à 15:49
Ce qui semble paradoxal est que l’on reçoit de plus en plus de lettres d’invitations à des apéritifs, d’annonces d’événements heureux, de départs en retraite, de changement d’affectation ou de mutation, ce qui signifie pour le destinataire : cracher au bassinet, alors que notre société regorge déjà de toutes sortes de ministères de la solidarité ou de la redistribution, d’institutions, d’organismes sociaux et de milliers et de milliers d’associations de bienfaisance en tous genres.
Les gens sont trop imprégnés de cette culture de droits acquis ou de l’assistance qui les pousse à dire, lorsqu’ils sont les bénéficiaires d’un geste désintéressé et spontané:« lui, il peut bien !». Autrement dit, il fait son devoir.
Pour les anecdotes :
Je me souviens d’un chef de service qui disait à ses subalternes qu’il était normal qu’il les réprimandât s‘ils travaillaient mal mais par contre, que ce n’était pas normal qu’il les félicitât s’il travaillaient bien. Avec cet exemple: « Vous achetez un beefsteak à votre boucher, s’il n’est pas bon vous allez lui faire remarquer mais s’il est bon, vous n’allez pas lui dire qu’il était bon, parce que c’est normal qu’il vous vende de la bonne viande !».Il ne peut plus le dire maintenant.
Je me souviens encore de cette brave dame un peu paumée dans le métro à Paris, qui voyant ma bonne bouille, m’avait demandé si elle était dans la bonne direction pour aller à une destination qu’elle m’avait indiquée. Je lui montrai le plan de la ligne affiché au-dessus de nos têtes et lui donnai toutes les explications, calmement et bien gentiment et avec le plus grand dévouement.
Très bien, Monsieur, je suis très contente, oh merci de vos bons renseignements.
Merci ? Oui ! Ça fera 10 Francs, Madame !
Ah,non ! A ça non, je ne vous donnerai rien ! Ya déjà les quêteurs, les mendiants, les chanteurs,on n’en finit plus !Elle m’insultait presque, ne voyant pas que j’avais dit cela pour plaisanter !
Les passagers autour en riaient. Mais cela donne tout de même une idée de l’état d’esprit des gens.
Dernier cas : j’habite à la campagne au bord d’une départementale. Un jour j’entends un violent bruit de freinage suivi du vacarme d’ un choc violent. Je me retourne en direction du bruit : une voiture presque enroulée autour d’un poteau électrique en béton en contrebas de la route à cent cinquante mètres de là. Je lâche tout ce que j’avais dans les mains et me rends immédiatement sur place. En sortait de la voiture rendue hors d’usage une dame d’une trentaine d’années avec deux enfants en très bas âge, dont un qu’elle conduisait chez le médecin pour une angine. Elle roulait trop vite, bien sûr et avait perdu le contrôle de son véhicule, comme on dit. Par bonheur, par miracle, pas de blessé et c’était le début de l’été. Pas encore de téléphone portable. Tandis que des voisins viennent également la secourir, je reviens en courant chez moi chercher mon téléphone sans fil, pour qu’elle puisse appeler son mari, elle l’a fait aussitôt et il est arrivé.,
Tout juste merci !
Depuis je la vois souvent passer, elle ne me connaît pas.
Entre passer pour une bonne poire et se rendre coupable de non-assistance à personne en danger, la marge est étroite.
Rédigé par : dab | 25 janvier 2007 à 15:45
Je vous donne d'autant plus raison que vous avez eu récemment l'amabilité de répondre à une de mes sollicitations.
L'ère du tout informatique et des communications virtuelles via internet ne sont-elles pas à l'origine de cette dégradation des relations humaines ? Qui prend encore le temps d'écrire un bristol, le timbrer puis le poster quand internet offre une prestation similaire (certes non égale...) sans effort et à moindre coût ? Une question de génération je pense.
Rédigé par : Franck | 25 janvier 2007 à 13:00
Mon hypothèse est que, dans ce domaine comme dans la plupart des autres, les choses changent moins qu'on ne le dit et que la proportion des gens délicats et polis doit être relativement constante. A ce sujet un juriste (Frédéric Rouvillois) a écrit récemment un bon livre intitulé "Histoire de la politesse".
Je saisis l'occasion de saluer en lui souhaitant une bonne année l'auteur de ce weblog qu'entre deux dossiers je consulte souvent avec grand intérêt (sauf quand il traite de la presse et surtout de la télévision auxquelles je me réjouis de ne presque rien connaître).
Rédigé par : Michel Romnicianu | 25 janvier 2007 à 12:58
L'indifférence...
L'individualisme...
Je ne saurais que trop vous donnez raison; toutefois je vous rassure, il existe encore (et je pense que la tendance va s'inverser) des ilôts de compassion, des gens qui s'intéressent aux autres, et de plus en plus une certaine "entraide"...
Non ce n'est pas de la naïveté comme certains pourraient le penser, mais je pense qu'à travers les difficultés de notre société, nous ne pouvons pas nous passer des autres...
Marie
ps: une question technique: en matière de constatations: faut-il deux assistants obligatoirement ???
;-))
Rédigé par : marie | 25 janvier 2007 à 11:20
Parfaitement en phase avec vous. Et je repense à quelques voeux électroniques restés ce jour sans la moindre réponse. Et pire encore, à un faire-part envoyé cet été dans des conditions de deuil, resté lui aussi sans réponse de la part de plusieurs personnes. Je ne laisse de m'étonner devant une telle absence de savoir-vivre.
Ceux et celles qui recoivent un message, un courrier, sans se donner la peine d'y répondre, ont-ils conscience, l'espace d'un instant, du mal qu'ils peuvent faire à ne pas répondre à ceux et celles qui se sont avancés vers eux à travers quelques mots, a fortiori écrits dans la douleur ?
J'en viens désormais à penser que le sentiment de culpabilité que d'aucuns devraient ressentir en ne renvoyant que leur silence, n'est plus, dans certains coeurs, qu'une petite flamme morale si fragile, si faible, que le premier coup de vent l'éteint ; sous prétexte "d'emploi du temps surchargé" (forcément surchargé), de "je voulais te répondre et puis tu sais ce que c'est" etc ; toutes ces réponses prémâchées, lamentables, oui lamentables, qui témoignent de la médiocrité qui nous environne.
Médiocrité, car celui ou celle qui n'aura pas répondu à son correspondant, s'émerveillera de recevoir un courrier ou un appel de la première personne appartenant à son Olympe personnel. D'un côté le mépris, de l'autre la courtisanerie.
Rédigé par : Laurent | 25 janvier 2007 à 11:11