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« janvier 2007 | Accueil | mars 2007 »

Il ne faut pas arracher les masques

L'incident dont Alain Duhamel a été à la fois responsable et victime a permis d'actualiser un débat sur la neutralité des journalistes plus spécifiquement chargés de suivre les affaires publiques. Alain Duhamel, qui avait glissé dans une réunion privée qu'il voterait en faveur de François Bayrou, s'est vu écarter par France 2 des émissions politiques auxquelles il devait participer. On peut penser que c'était beaucoup de bruit pour rien même si une autre décision était difficilement envisageable, Patrice Duhamel, frère d'Alain, travaillant avec Patrick de Carolis.
Dans son émission hebdomadaire sur France-Culture, le dimanche 25 février, Philippe Meyer qui n'a ni sa pensée ni sa langue dans sa poche s'est exprimé sur le sujet. Il estime que "le meilleur moyen - et sans doute le seul - d'empêcher cette situation est que chaque journaliste chargé de suivre les affaires publiques déclare sans haine et sans crainte pour quel candidat il penche". Le journaliste, avec cette démarche, ne serait pas moins impartial que par exemple Jean-Louis Debré à la tête du Conseil constitutionnel, en dépit de ses engagements antérieurs.
Il me semble que Philippe Meyer, qui allie volontiers la vivacité intellectuelle au goût du paradoxe, a choisi de pousser jusqu'à sa conséquence extrême le tableau d'un journalisme qui est très souvent suspecté de mal cacher ses options idéologiques et politiques, en quelque sorte d'avancer maladroitement masqué. A partir de ce constat, et faute de pouvoir trouver des remèdes décisifs notamment par l'instauration d'une déontologie infiniment plus contraignante, Philippe Meyer théorise ce qu'on ne cherche plus à empêcher. Dépassé, comme tant d'autres, par les dérives médiatiques, il a pris le parti, sinon de les organiser du moins de les sublimer. Comme le journalisme est tué par sa connivence avec la classe politique, mieux vaudrait rendre transparente cette collusion et espérer le meilleur de cette métamorphose.
Il me semble au contraire que ce serait faire d'une difficulté lancinante une catastrophe irréversible.
D'abord, à la supposer fiable, la proposition de Philippe Meyer n'aurait une chance de produire d'heureux effets qu'avec une infime minorité de journalistes particulièrement intelligents et curieux, dont les interrogations ne seraient pas altérées par leur engagement révélé. Un Philippe Meyer partisan de François Bayrou serait sans doute capable de faire passer dans un entretien l'homme des médias avant le citoyen dévoilé. Mais combien seraient aptes à un tel exercice ?
Pour la plupart, au contraire, leur questionnement serait gravement dégradé par la connaissance que l'on aurait de leur sympathies politiques. Ce qui rend supportable la qualité professionnelle discutable de beaucoup, c'est que précisément, ils ne nous imposent pas, au moins explicitement, leur choix citoyen. Certes, on peut le deviner mais il n'est pas présenté comme sur un panneau de propagande. Loin de tirer de cette situation une obligation de transparence totale, c'est l'inverse qui doit être mis en oeuvre. Veiller encore davantage à une honnêteté plus affirmée, une compétence plus enrichie et une rigueur plus manifeste. Il ne convient pas de faire des défauts modestes d'aujourd'hui - qui sont au fond consubstantiels à un journalisme  manquant de vigilance et se reposant volontiers sur les lauriers célébrés par essence - des vices irréversibles.
Cette volonté de resserrer les "boulons" médiatiques implique également de ne pas déplorer sans réagir la promiscuité choquante entre les journalistes et les politiques dans une mondanité délétère. Lorsqu'on voit, dans tel ou tel magazine, la photographie de Claire Chazal et de Jack Lang souriant devant l'objectif, on ne peut que s'inquiéter devant les développements négatifs d'une telle complicité, sur le plan professionnel. Le responsable politique perd son crédit et la journaliste sa crédibilité. On ne peut que saluer les réactions, au fil du temps, d'Anne Sinclair, de Béatrice Schoenberg et de Marie Drucker. Elles ont su tirer les conclusions de situations personnelles qui rendaient difficile la poursuite d'une activité d'information insoupçonnable. TF1 s'honorerait en se souciant davantage qu'elle ne le fait des risques qui guettent Claire Chazal lorsque la vie mondaine et médiatique la plonge dans un bain dont le moins qu'on puisse dire est qu'il ne favorise pas la présentation équitable et objective du journal télévisé le plus regardé d'Europe. Entre l'ascétisme et la frénésie, un juste milieu est possible qui pourrait être suggéré.
Enfin, le poncif selon lequel la véritable objectivité est impossible a fait trop de mal. On en a déduit trop facilement que tout serait alors permis et que le journaliste aurait le droit de s'abandonner à une subjectivité parfois lucide, quelquefois erratique. Il faut tendre vers cette objectivité qui n'exclut pas l'appréhension par une intelligence libre des problèmes publics mais garantit qu'ils seront abordés avec la distance que devrait induire un professionnalisme digne de ce nom. Au fond, on en revient toujours, au-delà des principes généraux, à la nécessité de la qualité humaine et personnelle, à l'importance du savoir et de la culture, à la maîtrise du langage et de la pensée, au souci de l'équité et de l'apparence. Au choix des hommes et des femmes qui porteront haut l'honneur d'informer leurs concitoyens. Un exemple remarquable, sur ce plan, nous est donné par Patrick Poivre d'Arvor qui n'a jamais caché ses engagements politiques anciens mais qui, dans son parcours professionnel incomparable, se garde de la moindre entorse à l'exigence de sérénité et d'impartialité. Les récentes émissions sur TF1 l'ont démontré. Si le panel des citoyens était souvent sujet à caution, quelques candidats ont été bons et PPDA parfait.
Non, Philippe Meyer, il ne faut pas jeter le bébé avec l'eau du bain et Alain Duhamel, qui regrette d'avoir eu un mot de trop, ne doit pas faire jurisprudence.
Encore un effort, mesdames et messieurs, et vous serez de vrais journalistes. La démocratie a besoin de vous.

Demain, on sera dans quel Etat ?

Des idées bizarres me passent par la tête. Hier, je désirais écrire un billet sur la décision injuste rendue par la commission de contrôle et de discipline de l'UEFA au détriment de l'équipe de Lille, bien moins à ménager que celle de Manchester United. Heureusement, une erreur technique m'en a dissuadé. On aurait trouvé que je n'étais pas assez sérieux. Un article de Michel Deléan consacré, dans le JDD d'aujourd'hui, aux "paradoxes du juge Courroye" me ramène dans le droit chemin. Excellent texte au demeurant dont le rédacteur a la gentillesse de citer un extrait de l'un de mes billets mais qui oscille, sans choisir, entre les soupçons du monde judiciaire sur ce magistrat  - qui va être tout de même nommé procureur à Nanterre malgré l'avis négatif du CSM - et la haute opinion que Philippe Courroye a de lui-même.
Le droit chemin, c'est une réflexion qu'il convient d'engager sur les notions d'autorité, d'ordre et de respect. On sait que Nicolas Sarkozy, dans un discours prononcé à Perpignan le 23 février, a défendu "ces valeurs de la France réelle enracinées au plus profond de notre peuple".
Elles sont en effet fondamentales mais elles dépendent de deux autres sans lesquelles elles perdraient leur légitimité et leur force : le courage et la capacité d'exemplarité. Placer le débat sur ce terrain, ce n'est pas fuir le concret d'une campagne présidentielle, c'est au contraire en établir les fondements, instaurer une chance véritable de changement. De la même manière qu'une politique pénale réussie étant une contradiction dans les termes à cause de l'inventivité quotidienne de la transgression,  la philosophie et les principes inspirant les pratiques sociales et judiciaires deviennent forcément de ce fait capitaux et constituent par eux-mêmes une salutaire métamorphose, de  la même manière aucun Etat ne pourra prétendre à l'adhésion profonde des citoyens, quelle que soit leur obédience singulière, s'il ne se veut pas d'abord MORAL. La morale sera une idée neuve en France.
Voeu pieux, ne va-t-on pas manquer de répliquer tant les pratiques des politiques ont placé dans la tête et le coeur de tous les démocrates de bonne foi un pessimisme résigné et impuissant, voire un peu d'aigreur. Ils nous ont tant menti qu'on ne les croit plus. Sans cesse floué, sur le plan du respect des engagements politiques et sur le plan, plus important, de la moralité supérieure de l'Etat et de ses institutions, le citoyen n'attend même plus de voir, il ne regarde plus. Les promesses de campagne présidentielle, pour classiques qu'elles soient, et peut-être sincères, ne suffiront plus. L'avenir aura-t-il ou non le goût et la saveur d'une République irréprochable ?
L'autorité, l'ordre et le respect, pour représenter les valeurs fortes autour desquelles un espace public peut s'articuler et  prendre sens, exigeront, pour être admis, non seulement du courage pour les remettre au centre citoyen de notre pays mais l'exemplarité de l'Etat, du Président et des gouvernants. Il ne sera plus concevable de nous faire marcher avec cette injonction si souvent gagnante : faites ce que je dis, pas ce que je fais. Cette exigence d'exemplarité émane de tous les corps en attente de réforme, en désir de bouleversement. Ils obéiront aux ordres de ceux qui seront légitimes pour les leur donner, pas en raison de leur statut officiel mais de leur moralité profonde et appliquée. La vie sociale bouge, elle ne viendra plus naturellement se plier aux hiérarchies et aux dépendances traditionnelles, elle dira oui à qui sera capable de lui inspirer du respect par son autorité, son courage et son aptitude à mettre en accord ce qu'il croit utile et nécessaire et ce qu'il accomplit.

Surtout, l'ordre et l'autorité, qui sont les conditions pour assurer une bonne et équitable justice, seront d'autant plus aisément restaurés partout où la tranquillité publique, l'enseignement et la formation, la cohésion et l'harmonie civiques l'exigent, que le respect sera accordé à l'ensemble des citoyens, quels que soient leur statut, leurs conditions d'existence et leur origine.

L'Etat moral, c'est un Etat qui doit donner autant qu'il aspire à recevoir. Il doit perdre la graisse de superfluités inutiles qui favorisent moins la démocratie qu'elles ne montrent ce qui clive une société, les fractures de l'injustice et de la misère.

Je voudrais tellement que ces beaux mots de respect, d'ordre et d'autorité structurent demain une société dont on sent que dans ses profondeurs, elle attend en effet une morale - mais en action.

Ce qui distinguera le discours moral de Nicolas Sarkozy de l'Ordre juste de Ségolène Royal, ce n'est pas leur substance mais leur incarnation plus ou moins réussie dans le réel. Si l'un ou l'autre reste à l'état de virtualités, la démocratie boira son calice jusqu'à la lie.

On verra alors dans quel Etat on sera.

Régis Debray ou Monsieur Ronchon

Régis Debray a écrit  une tribune libre dans le Monde.
Son article, comme d'habitude, est remarquable, le style éblouissant, la pensée pessimiste et ronchonne. Il nous dresse un tableau apocalyptique de la campagne présidentielle. Bien sûr, c'était mieux avant. Je ne vais pas lui reprocher cette nostalgie amère, moi qui bois si souvent dans cette coupe. Il dénonce l'absence de vision, le manque de retrait et de distance : ce n'est pas faux. Lorsqu'il compare les géants d'hier avec les quasi-nains d'aujourd'hui - c'est à peu près son point de vue -, tout de même il abuse !
Qu'il me pardonne, je la trouve tout sauf nulle, cette campagne présidentielle. D'abord elle existe, elle nous fait battre l'esprit, on l'attend, on l'écoute, elle nous fait hésiter, douter, nous émouvoir, tomber en perplexité. Bref elle fait vivre les citoyens que nous sommes. Sans doute ne sommes-nous pas à la hauteur de Régis Debray mais c'est comme cela. On se contentera de notre monde, de notre pays, de nos candidats, de notre campagne présidentielle. Les jours passent trop lentement et trop vite. C'est comme un grand roman dont on souhaite hâter la fin et retenir le cours.
Formidable article de Régis Debray qui exprime, au fond, si peu de la réalité mais tellement de lui-même. Pleurant sur notre médiocrité, il s'enivre d'une grandeur passée, qu'il a connue. Dénigrant le présent et sa politique, il nous chante les mythes, la politique d'hier. Les orages désirés se sont couchés et roupillent. Furieux contre ce temps mort, il s'enchante de souvenirs où la révolution était possible et les médiocrités impossibles. Il nous insulte avec talent, avec vigueur parce qu'il n'a plus rien ni personne à glorifier. La gloire n'a rien à voir avec la gestion du quotidien.
C'est sans doute pour cela, à cause de cette mélancolie et de cette solitude, que son intelligence éclatante est si lugubre, son paysage intime si amer et son personnage si ronchon.
Quel dommage. Le sourire lui ferait, nous ferait, du bien.

Vous n'oubliez pas la justice ?

A cause de - ou grâce à - la réforme modeste proposée par Pascal Clément, j'étais persuadé que la campagne à l'élection présidentielle saurait donner à la justice la place considérable qu'elle mérite. Outreau, la commission parlementaire, son rapport étoffé, le débat sur une responsabilité élargie des magistrats, l'effervescence démocratique autour de l'indépendance de l'institution judiciaire, son efficacité qui reste à amplifier, le pacte de confiance à instaurer ou  à restaurer entre les juges et les citoyens, les références constantes faites au concept de justice sur le plan politique et social, tout laissait espérer que parmi les thèmes porteurs de cette passionnante empoignade présidentielle, les questions fondamentales relatives à la justice seraient abordées.
On est tout de même un peu déçu, pour l'instant. Certes, je ne pousserais pas le corporatisme intellectuel jusqu'à estimer qu'il n'y a pas de sujets plus importants. En revanche, l'exigence de justice est capitale pour l'irrigation salubre qu'elle opère dans les veines d'une société et pour la qualité d'un service public au coeur d'une démocratie accomplie.
En suivant attentivement les développements de la campagne présidentielle et les interventions des candidats, je constate que Ségolène Royal n'a pratiquement jamais parlé de la justice même si "l'Ordre juste" vague pouvait laisser espérer des précisions sur l'adjectif. Elle a seulement répondu par des généralités à des questions basiques sur les émeutes des banlieues et l'état des prisons. Je n'ai pas entendu une seule fois François Bayrou évoquer les difficultés de l'univers judiciaire et les réformes à accomplir, alors que la morale publique dont il s'affirme le héraut l'aurait naturellement désigné pour ce rôle. Quant à Jean-Marie Le Pen, c'est la poursuite d'un discours sommaire, vigoureux et stéréotypé sur l'obligatoire fermeté à assurer. Les nuances utiles pour l'analyse ne sont pas son fort.
Nicolas Sarkozy est le candidat qui a abordé le plus volontiers le thème de la justice mais en le réduisant pour l'instant aux problèmes des mineurs récidivistes et des peines planchers pour les multi-récidivistes. Dans une longue interview au Parisien, il consacre un court passage à ce double thème. 
Pour le premier, percevant le risque, il indique que le Parlement aura à définir ce qu'est un "mineur récidiviste", pour que la majorité pénale soit abaissée dans ce cas précis de dix-huit à seize ans. Si j'approuve absolument le principe dans sa généralité, au regard de l'évolution de notre société depuis 1945 et des ravages de l'idéologie compassionnelle propagée par de nombreux juges pour enfants, je m'interroge sur la possibilité de réserver cet abaissement de la majorité pour une catégorie limitée de mineurs.
Sur le second, j'adhère totalement à l'instauration des peines planchers. J'y vois plusieurs avantages. D'abord, elles feront échapper les magistrats au ridicule qui les guette quand, avec une bonne conscience et un angélisme qui pourraient être salués ailleurs, ils édictent du sursis probatoire, de l'amende ou du travail d'intérêt général pour des comportements délictuels graves et alors que le casier judiciaire des prévenus est surabondant. On ne pourra plus s'abandonner à de telles pratiques, incomprises du citoyen. Ensuite, qu'on ne vienne pas soutenir que la liberté du juge serait scandaleusement encadrée alors que d'autres démocraties n'ont pas hésité à limiter le pouvoir d'appréciation de leurs magistrats. Car rien de mieux qu'une liberté responsable et maîtrisée, rien de pire qu'une liberté anarchique. Enfin, et c'est le plus important, le hiatus est aujourd'hui dévastateur entre la police qui interpelle et la magistrature qui juge. Faute d'un esprit homogène, l'efficacité de la première est parfois détruite par la mansuétude de la seconde. Imposer des peines planchers qui, en certaines circonstances strictement définies, contraindront à une sorte de bon sens judiciaire sera la seule manière de respecter l'autonomie de l'une et de l'autre. Je ne vois pas d'autre moyen pour, techniquement, servir l'utilité sociale et ménager l'indépendance. Lorsque celle-ci devient erratique, il ne faut pas hésiter à y toucher. Entre ma liberté  intouchable et une société qui souffrirait à cause d'elle, j'arbitre en faveur de mes concitoyens.
Mais la justice dépasse de très loin, par les questions qu'elle pose et l'avenir qu'elle espère, ces deux propositions, aussi sérieuses soient-elles.
On a besoin d'une justice qui mette le citoyen au coeur de sa mission.
On a besoin de justices - pénale, civile, sociale, commerciale - qui ne fassent plus attendre le citoyen avec des délais interminables, on a besoin d'une culture du résultat. La crise n'est pas fatale contrairement à ce qu'on affirme trop souvent par commodité.
On a besoin d'une magistrature soumise à un contrôle professionnel et à un régime de responsabilité efficient qui seront la contrepartie du pouvoir légitime et considérable qui lui est dévolu.
On a besoin d'une magistrature avec des syndicats moins corporatistes et moins unilatéralement orientés.
On a besoin d'une magistrature qui échapperait aux nominations politiques choquantes et qui serait régie par les seules appréciations sur la compétence et le caractère.
On a besoin d'une Ecole de la magistrature qui forme des jeunes gens fiables sur le plan technique et l'obligation l'humanité est fondamentale pour cet apprentissage. On leur apprendra surtout à maîtriser leur futur Pouvoir. Une école ouverte à tous les vents intellectuels et politiques.
On a besoin de tant d'autres choses encore pour une justice qui serait dans la République comme un poisson dans l'eau. Un humanisme mais pas mou, un Etat irréprochable. On a besoin, on a besoin...
J'espère plus tard ne pas avoir à remplacer l'expression de ces besoins, qui appellent la cohérence et la rigueur d'une politique, par la douceur stérile du rêve et de la nostalgie.

La France introuvable

Sur TF1, j'ai regardé la prestation de Ségolène Royal répondant à des questions de citoyens, choisis selon des critères étonnants, comme on pouvait déjà le constater avec les intervenants précédents. Mais ce n'était rien par rapport à hier soir !
L'animation de Patrick Poivre d'Arvor a été techniquement remarquable et Ségolène Royal a manifesté une maîtrise et une capacité de sourire avec amabilité même devant les pires incongruités. Il m'a semblé tout de même - et c'est le seul commentaire de fond que s'autorisera le magistrat... - que sur José Bové elle a manqué de pertinence et du sens de "l'ordre juste" lorsqu'elle a cautionné ses dérives pénales et critiqué les décisions judiciaires. Leur exécution n'a d'ailleurs jamais permis à Bové de se camper en martyr et il doit attendre avec impatience une maladresse politique de notre institution sur ce plan !
Ce qui m'a surpris, c'est la nature de l'aréopage qui a interpellé Ségolène Royal. Par quel étrange hasard la diversité française, à la veille d'une élection présidentielle, n'a-t-elle offert à notre attention et à l'intelligence de la candidate que des thèmes certes douloureux mais limités : la maladie, le handicap et l'école ? Pas une interrogation sur la politique étrangère, pas une sollicitation sur la politique de défense, pas une réflexion sur la justice en général, la justice des mineurs à cause des banlieues ayant eu droit à un court traitement. Le paradoxe, c'est qu'à force de privilégier l'infiniment petit pour "faire peuple", on néglige le grand qui ouvre des perspectives plus lucides et plus éclairantes sur la compétence et la vision de l'homme ou de la femme qui sera appelé à présider notre pays.
Si l'on constate que le "panel" choisi n'a pas l'intention de se consacrer aussi à ce qui d'abord fonde une présidence de la République digne de ce nom, il faut en changer. Qui peut faire croire qu'une sélection de citoyens français aboutit à un ensemble à ce point homogène qu'elle exclut à l'évidence les catégories sociales et intellectuelles capables de formuler correctement une question, autorisant ainsi la candidate à sortir légitimement du rôle d'assistante sociale dans lequel elle a été enfermée ? Imagine-t-on De Gaulle accepter, deux heures durant, d'être soumis à de telles petitesses préoccupantes mais hors de propos pour l'amplitude et la profondeur que l'on doit souhaiter chez celui ou celle qui aura l'honneur de nous gouverner ?
Hier, c'était la France introuvable. Le hasard n'aurait pas pu programmer une telle monotonie dans le quotidien et le concret. Un jury d'assises aurait présenté plus d'ouverture.
Si cette émission vise à nous démontrer que la politique, c'est cela, qu'on a quitté les grands espaces pour l'intendance la plus banale, qui pourtant ne relèvera pas, et heureusement, du champ d'action d'un Président de la République, c'est triste.
Les citoyens d'hier, il fallait vraiment les chercher pour les trouver ! On en est presque à regretter les journalistes.

Pardon, j'ai lu Voici

Je n'ai jamais méprisé la presse people. J'ai même écrit un petit livre pour la défendre. Rien de pire que l'ostracisme qu'on voudrait lui faire subir et qui est chaque semaine réduit à néant par ses millions de lecteurs.
Aussi, quel bonheur de lire Voici aujourd'hui !
Claire Chazal et Philippe Torreton semblent s'être séparés. Lui s'en sort bien, photographié avec une charmante jeune femme.Il n'a jamais donné d'interviews avant pour nous entretenir de son bonheur éternel avec Claire Chazal, de ses projets d'avenir, il n'a jamais évoqué leur vie intime de sorte que cette nouvelle liaison, pour lui, s'inscrit naturellement dans le cours du temps et le délitement des sentiments. En tout cas, comme il n'a jamais été ridicule en s'exhibant, il ne l'est pas davantage aujourd'hui. En revanche, Claire Chazal n'a cessé de nous exposer ses états d'âme, le fil de ses amours, la certitude de leur infinie durée, son allégresse de femme comblée et accessoirement, l'opinion de ses parents sur le nouvel élu. Aussi, cette répétition  de liaisons qu'elle et les médias veulent nous présenter à chaque fois comme unique et définitive tourne, en ce qui la concerne, à la pantalonnade et c'est dommage car elle a certainement du chagrin. Qu'elle nous épargne ses commentaires sur le suivant avant de l'avoir éprouvé avec l'expérience du temps. Je lui suggère d'essayer la pudeur, la discrétion et le secret. Qu'elle ne parle que de la télévision. Elle pourra continuer à y filer ses entretiens  avec une totale absence de pugnacité sans craindre les remontrances de son homme de gauche parti ailleurs. Sur le plan politique, celui-ci ne fait pas dans la nuance!
Tout cela n'est pas important mais montre le dérisoire de ces vedettes qui n'ont plus aucun sens de ce qu'elles doivent à la lumière et de ce qu'elles se doivent à elles-mêmes.
Ce qui m'enchante dans Voici, c'est surtout la page de Yann Moix où il démolit avec une verve et une causticité sans égales le malheureux Guy Carlier qui pour une fois est saisi à vif, dans son essence. A plusieurs reprises, ici ou là, j'ai dénoncé le comportement de cet humoriste dont la double particularité était de se moquer - il osait, lui ! - du physique des hommes et des femmes dont il n'avait pas peur et de flatter les puissants en accablant les faibles. Je pense que l'esprit n'a de sens que s'il accomplit l'inverse : défendre les faibles et désarmer les puissants.
C'est avec jubilation que j'ai parcouru ce texte. Ils sont trop rares ces articles où au sein de l'univers médiatique la vérité est dite avec férocité, pour que vous puissiez ignorer cette charge.
Lisez Voici. Vous verrez que la presse people sait être drôle. Ne mentez pas en disant que vous l'avez trouvé chez votre coiffeur. Cela ne me gêne pas : avouez que je suis votre mauvais génie.

Justice pour la police

Qu'on ne compte pas sur moi pour participer si peu que ce soit à une offensive partiale et corporatiste contre la police. Magistrat, je me sens plus solidaire d'elle que désireux de la fragiliser par des critiques injustes.
Un mot d'abord, pour souligner le caractère ridicule de la polémique engagée par deux syndicats de magistrats - l'Union syndicale des magistrats (USM) et le Syndicat de la magistrature (SM) - à l'encontre de Martine Monteil, remarquable Directeur de la Police judiciaire qui, pensez donc, au cours d'une manifestation fêtant les cent ans de la Police judiciaire, a souhaité la victoire de Nicolas Sarkozy à la prochaine élection présidentielle. J'espère que cette pitoyable tempête est déjà brisée net par son absurdité même.
Beaucoup plus sérieuses sont les accusations formulées contre les services de police, dans le rapport 2006 de la direction des affaires criminelles et des grâces sur la politique pénale. Un "constat largement partagé" émanant des procureurs dénonce "l'affaiblissement de la qualité des procédures" dressées par la police et la gendarmerie. Je tire ces informations d'un article de Nathalie Guibert dans le Monde daté du 16 février. Sont mises en cause aussi bien, dans la forme, une maîtrise insuffisante des règles procédurales fondamentales, la violation très dommageable de certaines mentions obligatoires, une connaissance médiocre des réformes pénales multipliées ces dernières années, qu'au fond l'absence de rigueur dans la conduite des investigations, une mauvaise qualité des enquêtes et une rédaction parfois incorrecte. Je n'ai aucune raison de douter de ces appréciations qui synthétisent ce que beaucoup de mes collègues, chefs de parquet, ont relevé. Je  crois d'autant plus volontiers à leur validité que dans l'examen des seules procédures criminelles à la cour d'assises de Paris, j'ai moi-même remarqué des lacunes et des carences regrettables qui ne sont pas pour rien dans la légère augmentation des acquittements. Il est manifeste qu'une prise de conscience est nécessaire pour favoriser l'accomplissement de diligences plus complètes, cohérentes et maîtrisées. Je note aussi une autre difficulté se rapportant à l'oralité des débats : de plus en plus de fonctionnaires de police cités comme témoins sont empruntés et manquent des qualités qui facilitent les auditions, mémoire, maniement du langage et faculté de synthèse. Il serait utile qu'une formation soit dispensée pour prévenir, autant que faire se peut, des catastrophes judiciaires. L'exercice du témoignage est suffisamment difficile pour qu'on ne s'offusque pas, du côté de la police, d'un tel apprentissage.
N'accablons tout de même pas les policiers et les gendarmes sans souligner que la procédure pénale, en évoluant sans cesse, non seulement a déstabilisé les enquêteurs mais a surtout, en multipliant les règles et les formalités, favorisé l'émergence d'une bureaucratie qu'il est malaisé d'appréhender sans commettre de faute. Cette prolifération oblige le fonctionnaire à se soumettre à  la dictature du papier plutôt que de s'attacher à la confrontation des êtres et des visages. La bureaucratie procédurale est à la fois la cause des errements constatés dans le rapport et leur excuse.
Enfin, pour que le procès fait à la police soit équitable, il faut relier ce qu'on dénonce dans ses enquêtes à son état général, en quelque sorte. Rappelons que les suicides de policiers ont augmenté en 2006, quarante-huit agents ayant mis fin à leurs jours. Les demandes d'aide psychologique ont explosé au lendemain des émeutes urbaines. En 2006 également, plus de 26 000 appels ont été adressés à la permanence téléphonique des psychologues de la Place Beauvau (Le Figaro). Ce survol montre à quel point la mission nécessaire de la police s'exerce dans des conditions épouvantablement difficiles, qui viennent en particulier de la méfiance voire de l'hostilité du citoyen à son égard, sauf quand il a personnellement besoin d'elle. On la voudrait tranquille, sereine et efficace quand, en notre nom, elle s'affronte à une délinquance qui la met à rude épreuve.
Je réclame justice pour la police. C'est seulement grâce à cette équité qu'elle sera susceptible d'écouter nos reproches légitimes et nos encouragements civiques.   

Les coulisses de la honte

L'Express nous apprend, sous les signatures d'Elise Karlin et d'Eric Pelletier, l'existence de "grandes manoeuvres autour de Battisti". Deux candidats à la présidentielle, Ségolène Royal et François Bayrou, se seraient entretenus, pour le second à plusieurs reprises, avec Fred Vargas, soutien inconditionnel du fuyard, afin de faire échapper Battisti à son extradition s'il était interpellé ou s'il venait, assuré du sort favorable qui lui serait réservé, se rendre aux autorités françaises.
Quant à Bernard-Henri Lévy, il continue sur une lancée où, à mon sens ,il s'était déjà tristement illustré : il faudrait que le prochain président de la République, quel qu'il soit, renonce à cette extradition " conformément à la parole donnée en son temps par François Mitterrand au nom de la France".
J'ai déjà écrit deux billets sur l'affaire Battisti, le 28 mai 2006 sous le titre "L'impunité par le livre : Saint Battisti !", le second, le 22 octobre, "Un sombre bonheur : retour sur l'affaire Battisti". Dans celui-ci, j'évoquais le livre écrit par le fils gravement handicapé d'une victime assassinée par Battisti et ses amis terroristes de l'époque.
Apparemment, rien n'y fait. Les interventions les plus modestes, les mises en garde les plus officielles comme celles des autorités et de la magistrature italiennes. Quelle étrange fascination exerce cet homme dont le courage civique, que ce soit en Italie ou en France, ne semble pas être la principale qualité.
Ainsi, tout continuerait comme avant. On vante la transparence, la fin des négociations clandestines et l'instauration ou la restauration d'une démocratie de la pleine lumière qui ne prendrait plus le citoyen pour un imbécile mais pour un partenaire. C'est promis, on ne manipulera plus personne. Demain, une nouvelle ère va commencer. Celle de la morale triomphante. On voit ce qu'il en est si l'information de L'Express est fiable.
François Bayrou, qui croyait il y a quelques années qu'il lui suffirait d'un claquement de doigts pour faire modifier la législation italienne sur les accusés en fuite, palabre avec Fred Vargas à notre insu, dans notre dos, pour faire revenir en toute tranquillité Battisti. Et nous, les citoyens, on  a droit à quoi, on dit quoi ?
Quant à Ségolène Royal, combien de fois a-t-elle déclaré que c'en était fini des méthodes du Pouvoir d'avant, qu'elle avait l'intention d'avoir une pratique de l'Etat exemplaire, le moment venu. Je sais bien que François Hollande, en se précipitant, était allé serrer la main de Battisti en prison mais à l'évidence il ne connaissait rien de l'implication criminelle de celui-ci. L'ami et conseiller judiciaire du couple, Maître Jean-Pierre Mignard, a écrit un article pour défendre Battisti et affirmer, comme BHL, que François Mitterand avait donné sa parole et qu'il fallait la respecter. J'ai confiance, sur le plan de la rectitude, en Ségolène Royal. Elle ne devrait même pas accepter de mettre la main dans de telles coulisses, qui sont celles de la honte. Si demain la France l'élisait présidente, j'espère qu'elle saurait se tenir droite et grâce à elle, la République.
Battisti a tué avec d'autres. Il a été également complice d'assassinats. Il a fui la justice de son pays. Il s'est réfugié en France où rien de tel qu'une aura de criminel prétendument politique pour émoustiller la classe intellectuelle. Interpellé puis remis en liberté par la justice française sous contrôle judiciaire, il a violé l'engagement qu'il avait pris et fui à nouveau. Parce qu'il a écrit un livre honteusement préfacé par BHL, on l'a porté aux nues.
Cela ne suffit pas ? On se demande bien ce qui pourrait faire cesser ce soutien choquant apporté à cette cause ignoble ? De nouveaux crimes ? Je n'en suis même pas sûr. Y aurait-il une impunité pour le sang versé au prétexte qu'on a écrit des livres, ensuite ?
Quant à la parole de François Mitterrand, d'une part je ne suis pas persuadé que les conditions dans lesquelles elle a été donnée devraient engager nécessairement ses successeurs, d'autre part elle excluait formellement de son bénéfice ceux qui avaient du sang sur les mains. Qu'on demande notamment au fils du bijoutier Pierluigi Torregiani assassiné ce qu'il en pense !
Plus gravement encore, dans une période où la magistrature française a été très attaquée, et légitimement, à la suite du désastre d'Outreau, faudrait-il encore manifester à son égard une marque de défiance et de mépris, en laissant revenir un fuyard criminel sans le remettre aux autorités italiennes, comme la justice française avait enfin su l'ordonner ? Si de tels arrangements avaient lieu  en catimini et que nous soyons obligés d'accueillir à nouveau et de retenir chez nous un Battisti, qui n'est ni à l'honneur de l'Italie ni à l'honneur de la France, nul doute que ceux qui ne cessent de proclamer leur volonté de remettre l'institution judiciaire à la place capitale qu'elle mérite l'accableraient davantage et lui feraient perdre une légitimité nécessaire à son redressement. Si la politique occulte et les tractations minables viennent défaire ce que la justice a tranché et les crimes de Battisti imposé, il n'aura pas fallu longtemps pour que les promesses d'un jour deviennent le cauchemar du lendemain pour notre démocratie.
Contre les coulisses de la honte, l'exigence d'une République irréprochable. Tout le temps. Ce n'est pas parce que nous sommes encore dans la campagne présidentielle que la morale publique a le droit d'être proclamée et affichée sans être incarnée.
Ségolène Royal et François Bayrou seulement !

J'ai le droit de dire

L'obligation de réserve du magistrat a au moins un effet bénéfique : elle lui laisse une entière liberté d'analyse et d'appréciation. Je veux parler de cette obligation de réserve qui m'interdit expressément d'afficher sur ce blog mon choix lors de l'élection présidentielle.
Mais quel bonheur intellectuel ! On est totalement éloigné de l'acrimonie ou de la haine qui empêchent d'écouter l'autre, on n'a aucun mouvement de détestation devant l'expression d'opinions qui ne sont pas les vôtres, on a forcément cette capacité d'être attentif aux ridicules et aux grandeurs des camps multiples, on n'est pas pourri par une inconditionnalité de mauvais aloi. Au contraire, les ombres et les lumières d'une campagne présidentielle, on les assume, on les souhaite même, tant on est persuadé que la bêtise est précisément cette inaptitude, dans le soutien ou l'adhésion, à savoir discriminer et observer.
C'est, oui, un grand bonheur intellectuel. J'ai le droit de penser et de dire que j'ai trouvé François Hollande excellent hier, avec un ton et une capacité de dialogue absolument pas sectaires. J'ai le droit de dire que je l'ai trouvé faible quand il affirme avoir décidé ce qui lui a été imposé : la candidature de sa compagne. J'ai le droit de dire que toutes les propositions de Ségolène Royal sont loin d'être absurdes et qu'elle a eu du courage, dans son socialisme réinvesti, de garder quelques pépites de dissidence : la carte scolaire et l'encadrement militaire, notamment. J'ai le droit de dire que François Bayrou fait une excellente campagne presque à la hauteur de l'opinion qu'il a de lui-même et qu'André Santini, si on quitte la tactique, donne en le lâchant l'image d'une pénible contorsion sur le plan humain. J'ai le droit de dire que je  trouve Claude Guéant remarquable, que je ne suis pas, en revanche, emballé par tous ceux qui entourent Nicolas Sarkozy ou qui ont été privilégiés par lui. J'ai trouvé ses discours de Douai, de Nîmes et de Lyon remarquables. Au risque de choquer, le discours de Paris tant célébré me semble plutôt relever d'un inventaire, d'une compilation, de clientélismes catégoriels que d'une allocution à la hauteur lucide et rigoureuse des précédentes. Henri Guaino l'a, paraît-il, rédigé. Venant du cercle de Jacques Chirac, il est sans doute une personnalité atypique que ses  échecs à l'ENA et  électif rendent singulier par compensation mais il devrait tout au plus être un conseiller spécial. Pour lui, les idées sont peut-être les succédanés des chagrins, comme l'a écrit Proust. J'ai le droit de dire que José Bové est ridicule et qu'il aurait dû résister à la tentation de la vanité. L'élection présidentielle, contrairement à ce qu'il croit, ne l'attendait pas. J'ai le droit de dire qu'Olivier Besancenot est très doué pour les débats mais que le fond de ce qu'il développe me fait froid dans l'esprit. J'ai le droit de dire que le soutien apporté par André Gluksmann à Nicolas Sarkozy ne lui apportera que sa seule voix. Ce ne serait pas la même chose si Alain Finkielkraut, qui s'est battu seul et avec courage pour soutenir le juste et le vrai en  des temps troublés, formulait explicitement son soutien. J'ai le droit de dire que je n'aime pas que Nicolas Sarkozy soit si proche de Charles Pasqua. J'ai le droit de dire que j'apprécie que le seul domaine où Nicolas Sarkozy n'ait jamais changé soit celui de la justice et de la sécurité. J'ai le droit de dire que Le Pen a clairement aujourd'hui moins de talent que sa fille Marine, qui a beaucoup appris. J'ai le droit de dire que Roselyne Bachelot m'énerve avec ses sourires démagogiques perpétuels et que c'est cher payer que d'avoir Christine Boutin comme conseiller politique, alors qu'elle aurait fait un score pitoyable aux présidentielles. J'ai le droit de dire que le ressentiment à l'égard du Président de la République ne donne pas obligatoirement de la compétence. J'ai le droit de dire qu'on en a assez de ces candidatures de témoignage qui cherchent à se gonfler pour laisser croire qu'elles ont une chance et un projet. J'ai le droit de dire qu'on n'est pas forcé d'aimer le candidat en bloc pour le choisir. J'ai le droit de dire que je me passerais bien de la candidate communiste. J'ai le droit de dire que cette campagne présidentielle est tout sauf médiocre, qu'elle remet de la politique dans la tête des gens. J'ai le droit de dire que le Président de la République est un homme sympathique et très chaleureux et que c'est beaucoup. J'ai le droit de dire que Jean-Pierre Raffarin est un peu lassant avec son ton de prêcheur publicitaire. J'ai le droit de dire mais cela n'en finirait plus. C'est déjà trop.
C'est une infinie curiosité que j'éprouve. Elle est sans doute dangereuse dans un monde intellectuel et politique qui aime tellement les frontières qu'on n'a même pas le droit AVANT d'aller partout et de vagabonder dans toutes les pièces.
J'ai le droit de dire. Et, le 22 avril, je saurai.

Un jeunisme qui fait vieux

D'abord, pour qui suit l'activité des médias, il y a un sentiment de saturation, une surabondance, presque une nausée. Où ne voit-on pas Bernard-Henri Lévy et Arielle Dombasle ? On les voit ensemble, on les voit séparément. Il pense, il écrit, elle se montre, elle joue, elle chante, elle parle de son chant et ne cesse de s'émerveiller d'elle-même. Le couple qu'elle forme avec BHL, c'est clair, est un cadeau fait à l'humanité. Une telle ingénuité dans la certitude d'être beaux et nécessaires mériterait presque un hommage. Par quel miracle Arielle est-elle tellement sollicitée ? D'où vient cette appétence infinie pour elle ? Je serais prêt à admirer l'energie et le pouvoir de son mari qui, se mettant à son service, accomplissent des prodiges de promotion, favorisent une exhibition à force épuisante mais trop c'est trop, tout de même. Cela manifeste que la retenue n'est pas le propre des journalistes et qu'ils sont toujours prêts à aller trop loin dès lors que, pour mille raisons, cet excès leur semble légitime.

Il n'est pas bienséant, paraît-il, dans un billet d'évoquer une personne, de l'analyser, voire de la critiquer. Mais lorsqu'elle est en permanence, et d'une manière surprenante, en pleine lumière, qu'elle vous inonde d'un éclat qui fait réfléchir, lorsqu'elle vous oblige à vous interroger sur les tréfonds de son humanité et sur les étranges chemins qu'elle emprunte pour oublier sa condition mortelle, on a le droit de se pencher sur son être en se demandant ce qui le meut.

Arielle Dombasle, en couverture de Paris-Match, est photographiée, très belle et les seins nus. Elle s'entretient longuement à l'intérieur avec Jean-Marie Rouart qui la questionne comme s'il attendait à chaque seconde, de sa bouche, une révélation essentielle sur notre monde, au-delà de sa passion pour elle-même. Quelle dilection il faut manifester pour soi, pour son corps, quelle curiosité inlassable on doit avoir pour lui, quelle angoisse doit vous étreindre à l'idée de vieillir pour que rien ne vous détourne d'un exhibitionnisme au fond gênant et, pour des êtres simples comme moi, un tantinet indécent ! Quel rapport de complaisance il faut avoir envie de nouer avec soi, avec ce qui vous constitue physiquement pour avoir le courage de s'afficher ainsi ! Ce serait pathétique si, heureusement, la félicité du couple triomphant médiatiquement ne nous donnait pas plutôt envie d'évoquer le ridicule de la posture. Tous les professionnels du spectacle connaissent l'âge véritable d'Arielle qui s'adonne à une surenchère éperdue qui la conduit, au fil du temps, à se rajeunir au fur et à mesure que le temps passe. On a envie de lui dire que loin de gommer l'érosion et ses atteintes inévitables, cette attitude les met en exergue et les rend douloureusement claires. Sa quête forcenée de jouvence nous démontre le contraire de ce qu'elle s'acharne à mettre sous nos yeux.

J'oppose si volontiers à une telle lutte caricaturale l'attitude de mes actrices préférées ou de la femme de ma vie qui, composant avec le temps, acceptant son enseignement, réduisent à néant ses menaces et font de ses outrages possibles des caresses à venir. En ne résistant pas absurdement à l'inéluctable, on gagne contre celui-ci, on se fait une gloire de ce qu'il croit imposer et on le renvoie dans sa triste morosité. Rien de plus affligeant qu'un jeunisme forcené qui veut prétendre mécaniquement retarder la douceur des déclins et l'émotion des merveilleuses décadences.  Ces deux actrices en sont loin mais quelle allégresse de voir des visages et des personnalités comme ceux de Meryl Streep et d'Isabelle Huppert, par exemple !

Le jeunisme fait vieux.