Gilbert Bécaud chantait que "la solitude, ça n'existe pas".
Dans la magistrature, elle existe et pour qui a besoin de s'en consoler, on la dit créatrice de liberté. La liberté, la solitude et le pouvoir constituent une trinité passionnante qui, dans le domaine de la justice, offre des variations infinies.
J'y pense depuis que j'ai lu, sous la plume de Nathalie Guibert dans le Monde, un éloge de la biographie de Renaud Van Ruymbeke (RVR) écrite par Fabrice Lhomme, un ancien journaliste du même quotidien. Je n'ai pas encore lu le livre et ne peux donc me prononcer sur sa qualité, même si le sujet choisi (dans tous les sens du terme) est à l'évidence passionnant.
Ce qui m'intéresse, c'est une naïve et étrange réflexion de la rédactrice de l'article. Opposant RVR à Philippe Courroye, elle décrit celui-ci comme "autre figure SOLITAIRE de la justice financière....qui vient d'être nommé au poste très POLITIQUE de procureur de Nanterre".
J'ai mis en exergue les adjectifs solitaire et politique parce que, pour qui a une bonne et lucide expérience du monde judiciaire, ils sont totalement contradictoires. Pour être nommé à un poste "très politique", il faut tout être sauf un véritable solitaire. Il faut dissimuler, il faut faire semblant, il faut tenter de donner de soi une image de parfaite indépendance et de roide autonomie mais derrière l'apparence, il y a forcément des réseaux, des solidarités, des soutiens et des dépendances. Evoquer "la solitude" du juge Courroye, c'est méconnaître que dans la magistrature, on ne parvient jamais à être chargé d'un grand poste "politique" si on n'a pas un aval qui dépasse très largement le strict plan judiciaire. C'est encore plus vrai lorsque la nomination survient quelque trois mois avant l'échéance présidentielle et qu'elle va conduire le magistrat à intervenir dans un département cher conjointement à Charles Pasqua et à Nicolas Sarkozy.
Je souligne par ailleurs, à titre strictement personnel et au regard de ce que j'ai pu apprendre, que le procureur de Nanterre Bernard Pagès - qui sera installé dès le 7 février en qualité d'avocat général à la Cour de cassation - avait su remettre de l'ordre et de l'efficacité dans son Parquet. De surcroît, je doute que, quelle que soit l'appétence de la plupart de mes collègues pour la Cour de cassation, elle ait été à ce point vive chez Bernard Pagès qu'il ait fallu la satisfaire de toute urgence.
Toujours est-il que Philippe Courroye va être en charge de ce poste prestigieux et politique et que ce n'est pas sa prétendue "solitude" qui a permis sa nomination.( On a appris depuis par le Monde que le Conseil supérieur de la magistrature avait émis deux avis défavorables à ce projet de nomination, six recours ayant été présentés). Paradoxalement, en dépit des soutiens et de la sympathie prodigués à RVR, je crains, quand on se place sur le registre judiciaire habituel, que sa solitude à lui soit bien réelle et qu'elle corresponde à la liberté d'une démarche professionnelle, qui lui est absolument nécessaire. Je ne voudrais pas que cette indépendance jalouse, au milieu des turbulences fortes que ce magistrat d'exception est en train d'assumer à sa manière, constitue pour lui devant le Conseil de la magistrature plus un handicap qu'une chance. Certes, les syndicats le soutiennent mais je ne suis pas sûr que leur action de défense, polluée par le corporatisme, soit une arme décisive pour qui se trouve confronté au risque d'une sanction disciplinaire.
Pour ma part, j'ai toujours perçu que ma solitude, dans l'univers où je travaille depuis quelque trente-cinq ans - que je l'aie souvent choisie ou qu'elle m'ait été plus rarement imposée -, m'offrait le bonheur d'une liberté incomparable mais qu'elle m'éloignait inéluctablement des postes "politiques" du pouvoir judiciaire. Il faut savoir ce que l'on veut et aujourd'hui, pour rien au monde je ne troquerais cette solitude bienfaisante contre une responsabilité de type classique, à mon sens moins épanouissante.
Pour en revenir à RVR et Philippe Courroye, quel que soit l'avenir de l'un et de l'autre, il me semble salutaire, avec infiniment de modestie, d'adresser un message aux politiques. Ce message émane du magistrat et du citoyen que je suis. Je ne sais pas si demain, des réformes profondes et décisives seront accomplies dans le domaine de la justice. Ce dont je suis persuadé en revanche, c'est que sur ce plan, au regard de la moralité professionnelle et de l'éthique personnelle, on ne pourra plus se permettre n'importe quoi. Il faudra s'y reprendre à deux fois pour entraver le cours de la justice ou l'entraîner sur des circuits de dérivation. Cette vigilance préviendra aussi bien les éventuelles atteintes du politique sur la justice que les tentations internes au judiciaire de dénaturer l'esprit et la rigueur de celui-ci. Pour les magistrats, et pour une fois je crois pouvoir parler en leur nom, les promesses engageront ceux qui les font. Lorsqu'un candidat à l'élection présidentielle a l'heureuse idée démocratique de formuler l'exigence d'une "République irréprochable", qu'il ne se leurre pas. J'espère que pour lui ce n'est pas qu'un mot. S'il en avait la tentation, demain lui donnerait tort.
Pour nous, chaque jour, ce sera une obligation dont le respect devra être contrôlé. Une feuille de route, en quelque sorte.
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