Ainsi, Nicolas Sarkozy, en proposant la création d'un ministère de l'Immigration et de l'Identité nationale, chasserait sur les terres du Front national. La politique qu'il mettrait en oeuvre aurait "des relents vichystes" et serait honteuse pour les partis de gauche, l'UDF et les associations spécialisées dans la défense des droits de l'homme et habilitées à éclairer les pauvres citoyens que nous sommes sur les bonnes et les mauvaises causes. La symbiose serait telle qu'on pourrait évoquer un téléscopage des identités et que Jean-Marie Sarkozy ferait irruption dans notre espace politique.
Pourtant, à y regarder de près, NS s'est contenté de formuler la nécessité de trois conditions pour qu'un étranger puisse faire venir sa famille en France : qu'il puisse la loger, qu'il dispose d'un emploi et qu'il connaisse des rudiments de langue française. Conditions minimales et de bon sens. Deviendraient-elles indignes à partir du moment où elles seraient exigées sous l'égide d'un ministère de l'Immigration et de l'Identité nationale ? Ce procès est absurde qui renvoie à des polémiques qu'on espérait dépassées. Apparemment, il est urgent pour certains de continuer à se payer de mots pour se dissimuler la réalité, alors que celle-ci s'inscrit, surabondante et préoccupante, dans l'espace public. A nouveau, plutôt que d'appréhender le contenu, on détourne l'attention sur l'étiquette. L'indignation facile remplace la pensée lucide et opérationnelle. On sort le diable de sa boîte et tout serait dit, tout serait joué.
Il convient de tenir les deux bouts de la chaîne et d'analyser ce qui se rapporte au Front national et ce qui concerne NS.
Pour le premier, ne serait-il pas temps, et surtout depuis 2002, de mettre au clair notre perception ? Il y a une véritable schizophrénie qui consiste à la fois à l'accepter dans les univers politique et médiatique et à le traiter, sur le plan de l'analyse et de la dénonciation, comme s'il était interdit. Tous les responsables de gauche qui participent à juste titre sur les plateaux à des débats avec des représentants du FN peuvent-ils, dans le même mouvement, dénier à cet adversaire le droit d'exister ? Si on estime que le FN viole les règles fondamentales de notre République par son inspiration et par ses modalités d'insertion dans la vie publique, qu'on n'hésite pas à l'interdire. Comme on sait qu'une telle entreprise, à la supposer possible, serait injustifiable, on s'accommode de sa présence mais on met en cause de manière permanente la légitimité de celle-ci. Ce n'est pas que le FN, dans sa substance, intéresse particulièrement les familles de gauche mais elles s'en servent comme d'un pion, d'un poison pour troubler, entraver et polluer la stratégie des partis de droite, des structures aptes au gouvernement. Le FN est ainsi jeté, comme un empêcheur de penser librement, dans les esprits adverses par une gauche plus soucieuse de détruire les possibilités d'une écoute et d'une gestion profondes du réel que de se donner les moyens de maîtriser ce dernier. Pour prendre un exemple signifiant, Olivier Besancenot, dont le talent personnel est éclatant, propose une politique sommaire et dangereuse dont il faut bien admettre que le slogan principal, voire exclusif, de faire payer les riches est un peu court. Lorsque les socialistes s'aventurent sur ce terrain qui crée une familiarité entre cette gauche extrême et celle qu'ils représentent, personne ne va leur dénier le droit de penser et d'élaborer au prétexte que ce champ serait miné.
Il y a longtemps, par une formule qui n'a pas vieilli et qui demeure formidablement juste, Laurent Fabius a su résumer la force et les limites du FN sur le plan de l'immigration. Il a déclaré que ce parti posait de bonnes questions mais apportait de mauvaises réponses.On peut dire que rien n'a changé et que c'est son inaptitude à fournir des solutions fiables et imprégnées d'autorité républicaine à une crise qu'il avait annoncée avant tout le monde, qui constitue l'irrémédiable faiblesse du FN. Malheureusement, Laurent Fabius, parce qu'il paraissait rendre hommage à la lucidité sociale du FN à l'époque, s'est vu désavoué par son propre camp alors qu'il avait exprimé l'essentiel. Peu ou prou, aujourd'hui, NS va dans le même sens lorsqu'il souligne que pour le FN, l'immigration est "un cheval de bataille" - au demeurant, avec un programme réduit à mille variations sur cette unique obsession - alors que pour lui elle sera "un thème d'action". Les interrogations d'alors sont les débats fondamentaux d'aujourd'hui. Elles n'ont pas changé de nature mais ont pris une amplification sans commune mesure avec leur ancienne portée. Que faire des immigrés qui viennent chercher chez nous l' Amérique et se retrouvent clandestins, dénués de tout et dans une très grande précarité ? Que faire des délinquants étrangers sans attaches véritables et qui surpeuplent les prisons, notamment en Ile-de-France ? Que faire pour favoriser l'instauration d'un authentique contrat entre ceux qui honorent la France en respectant ses lois, et l'Etat qui doit faciliter, comme une équitable contrepartie, leur intégration. Que faire, en un mot, pour qu'une politique d'immigration soit en même temps vigoureuse, humaine et efficace ? Ces questions d'hier, ces préoccupations d'aujourd'hui n'ont pas de caractère iconoclaste ni sulfureux. Elles réunissent Le Pen, Laurent Fabius, qui apparemment feint d'oublier sa clairvoyance d'hier, Nicolas Sarkozy à tant d'autres qui n'ont pas peur de regarder la réalité de notre société en face. On sait bien que l'immigration n'est pas systématiquement une chance pour la France et qu'elle ne le devient qu'à certaines conditions. Pensons, au sein du parti socialiste, à Ségolène Royal, Manuel Valls ou Jean-Marie Bockel. La familiarité est indiscutable entre ceux qui pour réfléchir se fondent sur le réel, qu'on a le devoir d'observer. Le vrai partage est là : d'un côté les idéalistes avec leurs oeillères, rêvant sur le réel pour croire en un réel de rêve, de l'autre les réalistes actifs pour construire un réel acceptable.
Lorsque NS est mis en cause par ce reproche de "banaliser" le FN ou de favoriser la "lepénisation des esprits", ce poncif ressassé et si commode dans sa confortable généralité, quand le ministère de l'Immigration et de l'Identité nationale suscite l'indignation, force est de se demander dans quelle République on vit. Je le répète, ce qui distingue les esprits lucides aujourd'hui, ce ne sont plus les questions - elles sont admises - mais les réponses. Pour peu qu'on ne dénie plus au FN le rôle d'éclaireur qu'il a eu, on le sort de l'autarcie sulfureuse dans laquelle on l'enfermait. Pour l'immigration, il n'est plus un porteur de pancarte scandaleuse mais il a simplement annoncé ce qui aujourd'hui apparaît comme une évidence. Comme il a toujours été incapable de fournir des solutions à la hauteur démocratique espérée, il était urgent et nécessaire qu'un responsable politique tirât les conséquences de la profondeur de la crise et des réponses républicaines à lui apporter. Si celles-ci étaient demeurées en deshérence, nul doute que le ressentiment social et l'exaspération citoyenne auraient explosé et que par une conclusion logique, le FN en aurait profité, en dépit de l'outrance techniquement peu argumentée des mesures qu'il suggère. Loin de banaliser le discours du FN, NS l'étouffe. Comme, d'une certaine manière, François Mitterrand a accentué la chute du parti communiste. Cela n'empêchera pas demain peut-être un score de haut niveau du FN mais il est déjà significatif de constater qu'il est pour l'instant en quatrième position, précédé par un candidat de rupture et de dissidence, mais très classique. Essayons de concevoir l'impact d'une campagne présidentielle où Jean-Marie Le Pen aurait été le seul à proclamer les réponses aberrantes aux pertinentes questions sociales formulées depuis des lustres : nous serions assurés d'un nouveau 2002.
Alors cessons les grands mots pour éviter d'avoir à affronter les grands maux. Il n'y a rien de vichyste dans le ministère proposé. L'immigration et l'identité nationale sont deux phénomènes qui sont naturellement reliés. Si on ne maîtrise pas l'immigration, l'identité nationale, qui est une valeur respectable et donc à défendre et à préserver, sera menacée. Un ministère doit avoir en charge cette double démarche d'humanité et de sauvegarde. Qu'on cesse de croire que la République se renie forcément lorsqu'elle se défend. L'aveuglement de certaines controverses purement partisanes réside sans doute là, dans cette incapacité à constater ce risque : si on refoule le réel, si on a peur de le nommer et d'en tirer les leçons, c'est la démocratie qui sera gravement atteinte. Faute de savoir mettre en oeuvre un humanisme rigoureux, on aura seulement la force.
NS a répliqué sur ce plan aux reproches absurdes qui lui étaient adressés. Il n'a besoin d'aucun conseil. Un républicain n'est pas condamné à la mollesse. Sinon, triste République à venir.
Plus généralement, qu'il songe seulement à l'image qu'on peut avoir parfois de sa campagne présidentielle : il devance ses adversaires dans tous les sondages et pourtant, il donne l'impression de les suivre.
C'est une autre histoire qui mériterait un billet purement politique, je me contenterai d'en être le lecteur.
La France est le seconde terre d'accueil après les USA, elle ne fait que 551 000 km2 et depuis le regroupement familial de VGE, les émigrés rentrent, rentrent de plus en plus nombreux. Il faut vivre en ces endroits abandonnés de la République pour se rendre compte qu'il faut avoir une réponse à ce problème.
Rédigé par : LEFEBVRE | 11 mars 2007 à 20:54
De retour après une absence prolongée, je vous retrouve, Philippe, sur un sujet où vous apparaissez aussi habile que NS pour détourner le véritable enjeu de la proposition du ministre-candidat.
En effet, la politique de l'immigration du ministre de l'Intérieur est ce qu'elle est et que l'on soit d'accord ou pas avec elle, elle n'était jusqu'à présent pas sortie du cadre républicain. On ne peut que noter qu'en 5 ans, cette politique n'a donné aucun résultat autre qu'anecdotique.
Et personne ne doute que la France doit se doter d'une véritable doctrine politique sur l'immigration : ce phénomène ne s'arrêtera pas sans fermer le robinet, robinet qui se trouve non pas chez nous mais dans les pays d'émigration. Je rêve aux milliards de bénéfices d'EDF dont une petite partie serait tellement utile ailleurs...
En revanche, lier la question de l'immigration à celle de l'identité nationale constitue bien une sortie de route républicaine. Cela suppose premièrement que la question de l'identité nationale ne se pose que pour les immigrés : bien sûr que non. L'identité nationale est aujourd'hui en cours de dissolution dans toutes les couches de la population en fonction de facteurs qui ne sont d'ailleurs pas tous négatifs : L'Europe, la mondialisation, internet, l'empire américain, la mixité sociale, etc. C'est un processus de civilisation qui touche de nombreux pays européens.
D'autre part, les étrangers qui arrivent en France n'ont pas tous vocation à devenir français : il leur est demandé de respecter les règles de la République et non pas forcément de se fondre en elle.
Ensuite cette proposition renvoie les Francais de deuxième ou troisième génération à un statut particulier les rattachant à la faute originelle de leurs aïeux, celle d'avoir émigré.
La question de l'identité nationale mérite d'être posée mais en aucun cas la population immigrée n'est responsable du déficit de cette question.
Vous aurez d'ailleurs noté que NS a vite renoncé : lorsqu'il lui a été demandé, sur Canal+, de préciser si un ministère de l'Immigration et de l'Identité nationale était indispensable, il a répondu : "Un ministère de l'Immigration, bien sûr."
Hélas le calcul politique est évident : NS est coincé entre Royal et Bayrou. Il n'a plus qu'une seule réserve de voix pour le premier tour (et pour le second en cas de duel avec Bayrou) : sur le dos du 4ème homme.
Rédigé par : Jean-Dominique Reffait | 11 mars 2007 à 19:21
Certes non, cette proposition n'est pas fascisante. Mais est-elle vraiment pertinente?
Souvenons-nous qu'en 1995, la première action contre le chômage de J. Chirac après son élection fut de...réunir les préfets pour leur tenir un discours destiné à les mobiliser. Comme si une administration d’Etat pouvait, mieux que les individus, les entreprises et les syndicats, apporter des réponses aux difficultés de notre pays.
La proposition Sarkozy d'un ministère de l'Immigration et de l'Identité nationale est une initiative qui va hélas dans le même sens. Soit, créons un ministère : louons des locaux pour ce ministère de l’Immigration (dans le 7ème arrondissement, on ne va quand même pas s’exiler au-delà du périph’…), achetons des Vel Satis de fonction, recrutons un directeur de cabinet, d’accortes attachées de presse, organisons des comités ou des conseils, de belles réunions au cours desquelles on tiendra un discours mobilisateur. Et puis quoi ?
Quant aux actions concrètes, elles sont connues : l’identité nationale n’imprègne plus des populations ghettoïsées, sans logement décent, sans écoles de bon niveau, sans emploi. Il faut donc favoriser la mixité sociale dans l’ensemble de l’espace urbain (l’objectif de la loi SRU, que l’UMP voulait casser), créer les conditions d’un redémarrage économique qui conduirait notre pays à faire appel à tous les bras disponibles, basanés ou pas et donc à les intégrer par le travail comme dans le passé…
Et puis enfin, un ministère de l’Immigration ne serait-il pas autre chose qu’une coquille vide ? Quels services lui seraient-ils rattachés ? Certainement pas la police de l’air et des frontières, qui n’accepterait pas de quitter le giron de la place Beauvau, ni l’OFPRA qui doit conserver une certaine indépendance compte tenu de ses missions, ni aucun autre service conséquent de l’Etat.
Ni fascisante, ni immorale, cette proposition de Nicolas Sarkozy est tout simplement inutile.
Rédigé par : Alexandre | 11 mars 2007 à 17:39