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« mars 2007 | Accueil | mai 2007 »

Un animal politique, une femme d'exception

La campagne présidentielle ne laisse pas un instant de repos. Dans son cours officiel comme dans ses circuits de dérivation. Hier, sans doute une minorité de téléspectateurs a pu voir et entendre le débat délicieusement courtois et académique entre Ségolène Royal et François Bayrou, précisément parce que le fond était acquis et connu. Aujourd'hui, dans l'émission de Laurence Ferrari sur Canal Plus, tour à tour Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal ont été interviewés. Clairement, on était passé aux choses sérieuses.

C'était la première fois que j'avais l'occasion d'être témoin du travail de cette journaliste dans un exercice difficile. Je l'ai trouvée remarquable et ses différences avec Arlette Chabot ne tenaient pas qu'à son esthétique même si, au demeurant, les cheveux mi-longs lui vont très bien. Ce qui m'a frappé, c'est le ton juste qu'elle a su employer et qui évitait aussi bien la pugnacité grossière que la complaisance molle. Dans ces entretiens mêlant les interrogations personnelles aux questions plus politiques, pour tous ceux qui, avant de se prononcer le 6 mai, ont besoin d'apprécier, de jauger, de comparer les apparences, les personnalités et les techniques, une mine de renseignements, d'informations et d'intuitions a été mise à disposition.
D'abord, ce sont les deux meilleurs. Le premier tour a su discriminer avec lucidité intellectuelle les deux privilégiés et la masse des candidats auxquels il manquait quelque chose pour atteindre la plénitude, quelle que soit sa tonalité.
Ensuite, dans l'exercice d'aujourd'hui, Nicolas Sarkozy a été époustouflant. Grave, concentré, capable de réponses rapides et nettes, sachant ramasser en peu de mots l'essentiel de sa pensée, n'oubliant jamais d'associer l'analyse abstraite et le message utile, avocat talentueux de lui-même, maître de ses pulsions polémiques, distillant l'ironique et le sérieux, échappant à l'agressivité sans tomber dans la tiédeur, c'était du grand art, de quelque manière qu'on puisse évaluer sa personne privée et son projet présidentiel. Sa grande force est sans doute là, dans cette capacité de susciter une forme d'adhésion au-delà même des appartenances idéologiques. Il me semble que devant cette prestation on est presque obligé de se dire, si on veut demeurer de bonne foi, qu'il est au-dessus du lot, que l'artiste séduit, que l'animal politique est impressionnant, que de tout cela se dégage comme une certitude, une fiabilité, une évidence, une "solidité", selon un sondage du Parisien, qui rassurent. Si la sincérité est présente, c'est encore mieux. Si c'est une technique suprêmement exploitée, c'est déjà beaucoup.

Après lui, quel contraste ! Ce n'est plus un animal politique qui répond mais une femme d'exception qui s'offre. On est conduit naturellement à quitter le champ intellectuel non parce que, par machisme télévisuel, on minimiserait les facultés de la candidate mais parce qu'elle-même joue d'une séduction non vulgaire et, par ses répliques à la fois trop longues et trop vagues, nous détourne de l'essentiel du débat pour nous contraindre à nous concentrer sur elle. Je suis persuadé que Ségolène Royal détesterait cette approche, elle la considérerait comme injuste et erronée. Pourtant, elle exploite avec subtilité son talent d'être femme, une féminité avec laquelle elle tente de convaincre tout en prétendant s'en défendre. Cette présentation d'elle-même va bien au-delà de la beauté et de l'allure. Elle renvoie à une volonté de prendre la société dans des bras maternels pour lui éviter l'affrontement avec une réalité qui exige, au contraire, la clairvoyance de l'analyse et l'autorité de l'action.  Le même sondage du Parisien évoque la "sympathie" qu'elle inspire. Sans forcer, Ségolène Royal se tient au chevet de la France pour l'apaiser quand Nicolas Sarkozy désire la réveiller.  Cette attitude de tendresse démocratique peut d'autant plus être mise en évidence que, réfugiée dans les généralités et enlevant au socialisme ce qu'il a de techniquement discutable, elle s'efforce de n'en donner qu'une vision morale. Elle espère de la sorte rattraper grâce aux élans du coeur  ceux que l'idéologie a fait fuir. Contrairement à l'image et à l'écoute de Nicolas Sarkozy, ce n'est pas un sentiment d'évidence qui naît devant Ségolène Royal. Chacune de ses phrases est un risque, avec chacune elle relève un défi. On n'est jamais assuré que le mot qui va suivre ne sera pas une catastrophe. Son langage est en équilibre instable et précaire. A force de se vanter de n'avoir pas réponse à tout, l'angoisse doit saisir ses partisans qu'elle ne trouve plus, tout à coup, réponse à rien. Chez Nicolas Sarkozy, le langage s'utilise comme un outil possédé à la perfection. Chez Ségolène Royal, il y a comme une méfiance devant ses possibles imprévisibilités et ambiguïtés. Animal fidèle d'un côté, rétif de l'autre.

Ségolène Royal n'est pas faite pour les cardiaques. Nicolas Sarkozy est un champion qu'on dit anxiogène. Pour lui peut-être, dans son for intime, mais pas pour les autres. Un animal politique contre une femme d'exception. Le premier convainc quand la seconde se sert de ce qu'elle est pour toucher.

En les écoutant, en les regardant, je perçois enfin comme les discours nostalgiques doivent être exaspérants à la longue. C'était mieux, hier !
Non, c'est mieux aujourd'hui. Et ce sera mieux demain. La politique et son intensité, la politique et ses choix, la politique et ses incarnations sont enfin de retour.

Les variations Sarkozy

Entre les deux tours d'une campagne présidentielle, on a tous les droits. Les billets ont la permission de s'évader de leurs limites strictes et on peut même dire du bien de l'adversaire d'en face. Dans l'immense vivier qui s'emplit jour après jour avec l'écume des choses et la substance des idées, le ridicule et la grandeur de moments vus et captés, qui pourrait me reprocher d'aller puiser, aujourd'hui, au milieu du gué, ce que bon me semble ?
Le premier meeting de Nicolas Sarkozy après le premier tour, à Dijon. Un remarquable discours. Au premier rang, un couple que je ne me lasse pas de regarder tant sa présence réduit presque à néant la densité de l'argumentation développée à la tribune. Eric Besson qui a trahi avec Enrico Macias qui a chanté. L'un a abandonné sans panache Ségolène Royal quand l'autre nous avait habitué à son enthousiasme langoureux pour François Mitterrand. Le tableau n'est pas beau. Une pincée de comédie grotesque sur une scène de qualité.
Nicolas Sarkozy, selon le Monde, a déclaré hier soir à France 2 :"Je ne suis pas candidat pour plaire à un petit milieu parisien, entre le boulevard Saint-Germain et l'Assemblée nationale. Ce ne sont pas la presse, les sondages, les élites qui m'auront choisi, mais les Français." Comme c'est juste et bien pensé ! En même temps, quand on regarde le reportage dans Paris-Match et l'environnement familier de Nicolas Sarkozy, on se dit que ce n'est pas le même homme que celui qui se réclame du peuple. La vulgarité artistique, l'argent, une mondanité ostensible, le mélange frimeur des genres, l'univers qui l'entoure ne fait pas peur, il gêne. Pour ma part, entre l'évidence, la clarté et la simplicité de son projet judiciaire, son incroyable aptitude à s'accorder sur beaucoup de sujets au sentiment majoritaire et ce que l'on devine de la mousse dont son existence non politique a besoin, j'ai du mal à m'y retrouver. J'aurais préféré un Sarkozy plus discret. Qu'il se méfie : il y a dans la réserve, dans la tenue, dans l'allure de son adversaire socialiste une absence de clinquant et de parisianisme qui pourrait séduire et entraîner ceux que les programmes ne convainquent jamais.
Pascal Clément, dans l'Express et interviewé par Gilles Gaetner, considère que la Justice a été la priorité de la législature. Il défend son bilan, évoque l'augmentation du budget et avec une certaine réussite fait passer un message d'optimisme. Se disant persuadé que la justice sera encore la priorité de la prochaine législature, il offre de lui-même garde des Sceaux une image qui n'est pas médiocre. Je sais qu'il a été à la mode de s'en prendre à lui avec  souvent de la condescendance car il fallait bien que notre attente de justice, forcément déçue, trouve un responsable à blâmer. Au contraire, avec les moyens du bord, il a fait ce qu'il a pu et en dépit d'attaques convergentes des syndicats et des parlementaires trop heureux de se défausser, il a tenu le choc avec un grand courage intellectuel. Il ne s'est pas rué avec inélégance, comme tant d'autres, vers le succès prévisible. J'espère qu'il n'en sera pas écarté.
Je rapproche Pascal Clément de mon collègue Serge Portelli dont je viens d'apprendre que le livre publié sur le Net suscite un intérêt très vif. L'ouvrage pourfend la politique du ministre de l'Intérieur. Je ne suis pas du tout d'accord avec les thèses de l'auteur. Je n'avais pas non plus apprécié son comportement face à Nicolas Sarkozy, dans l'émission de Serge Moati, Ripostes. Il n'empêche que je suis heureux qu'il ait retrouvé un éditeur. Rien ne me paraît pire que d'étouffer une contradiction en l'interdisant. Rien ne me semble plus beau que d'y répondre par la pensée et par l'action.
Mais que Serge Portelli ne s'y trompe pas. S'il peut ainsi attaquer une politique et sans doute demain continuer à le faire, c'est qu'il en a trouvé et en trouvera une en face de lui. Ceux qui pourfendent Nicolas Sarkozy devraient rendre grâce à la force et à la consistance d'une pratique intellectuelle, sociale et politique qui leur permet de s'affronter, parce qu'elle s'inscrit fortement dans l'espace républicain, non pas à du flou et à du volatil mais à un humanisme qui ne désarme pas et ne veut pas être désarmé. Le combat, alors, en vaut la peine.
Pour finir, un léger sourire. Avant le premier tour, Yves Bot et Philippe Courroye affirmaient éprouver beaucoup d'amitié pour Nicolas Sarkozy. Nul doute que ces protestations d'amitié vont se multiplier s'il gagne.
Il n'y a pas de raison pour que la magistrature soit dépourvue de sens politique. L'opportunisme peut être un art.

L'injustice du talent

Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal, la droite et la gauche, vont s'affronter le 2 mai sur les écrans de télévision, au cours d'un débat qui fera sans doute un record d'audience.
Sera-ce un débat de rêve, tel que le citoyen le plus exigeant et le moins démagogue pourrait le souhaiter ? Je n'en sais rien.
Entre la personnalité et le projet, il y a, peut-être, le talent. Pour la première, les psychologues ont déjà pu s'en donner à coeur joie. Pour le second, les analystes politiques continueront d'effectuer leur travail et noteront scrupuleusement les tendances lourdes, les variations et les constantes.
Mais pour le talent, qui s'en occupe à l'heure actuelle ? Qui ose en dire un mot ? Pourquoi cette retenue, cette réserve ? Pourtant elles sont essentielles, cette technique et cette disposition qui constituent la meilleure passerelle possible entre l'être et son message. Je devine qu'évoquer le talent dans une campagne présidentielle peut apparaître insultant ou réactionnaire, une offense à la gauche ou une déviation de droite.
Pourtant, le talent s'est imposé et s'impose comme un partenaire incontournable du débat politique. Cette réflexion guère originale m'est venue en lisant les doléances des candidats défaits, notamment à l'extrême-gauche, et en rapprochant les deux succès incontestables, sur le plan de la forme, de ce premier tour. Ceux de Nicolas Sarkozy et d'Olivier Besancenot.
Lorsque Marie-George Buffet ou José Bové cherchent désespérément les raisons à mon sens de leur bienfaisant fiasco, notamment dans Libération, ils mentionnent le vote utile, l'inégalité médiatique ou la diversité de l'offre altermondialiste mais oublient à dessein le principal, sinon leur absence de talent, du moins leur faible aptitude à l'expression et à l'incarnation drue, charnelle et sensible de leur parole dans l'espace.
Ce n'est pas tout que de savoir parler avec classicisme et dans un bon français. Les improvisations et les mots d'esprit de Philippe de Villiers ont semblé être préparés  de si loin et de si longue date qu'ils perdaient l'impact que l'orateur prétendait leur donner. Lorsque tel ou telle énonçait avec une redoutable platitude un mensonge ou une absurdité, ceux-ci choquaient parce qu'aucun élan intime, aucune grâce - innée, acquise ou mixte - ne les embellissait, ne les transcendait, pour en rendre l'écoute acceptable même pour l'auditeur le plus rétif au fond de cette argumentation.
Si Olivier Besancenot a dominé à la fois l'extrême-gauche, les écologistes, le sympathique Nihous ou la faconde glaçante d'un Schivardi, ce n'est pas que son projet était meilleur que le leur - il faisait froid dans l'esprit, notamment avec cette coupure scandaleuse de la France en deux : nos vies et leurs profits ! - mais parce que le talent, cette étincelle qu'aucune bureaucratie ne peut éteindre, qu'aucune lutte des classes ne peut expliquer et aucune révolution abolir, irriguait ce que sa personne avait à dire, ce que le militant désirait transmettre.
De l'autre côté, si Nicolas Sarkozy a pris largement le dessus sur ses trois  adversaires principaux, c'est d'abord, et peut-être même surtout, parce que la différence s'est faite sur une agilité intellectuelle, sur une dialectique, sur une capacité à rebondir sur ce qui devait déstabiliser, sur une aptitude à rendre le sulfureux banal voire évident, sur un ton qui mêlait intimement la passion de convaincre et la densité forte du langage.
Ce ne sont pas seulement les facettes d'un talent d'avocat. Si Nicolas Sarkozy l'a été, Olivier Besancenot a abordé un autre chemin professionnel. Qu'on le veuille ou non, elle est là, la scandaleuse inégalité d'une campagne. C'est la dévastatrice inégalité des dons, des subjectivités ennuyeuses ou "qui ont de la présence", comme on le dirait d'un acteur. Des paroles existent quand d'autres coulent dans l'indifférence. Le talent, c'est ce qui vient bousculer avec un total arbitraire la vanité un tantinet compassée des justes causes ou conforter les argumentations déjà les plus solides. Aucun Conseil constitutionnel, aucun Conseil supérieur de l'audiovisuel n'y peut rien. C'est l'irruption de la nature dans la démocratie et de la royauté en République.
Le talent est injuste, le talent est élitiste. Olivier Besancenot, vous avez quelque chose en vous qui ne ressemble pas à votre idéologie. Une part d'inventivité libre, un je pour une fois délesté heureusement du nous, un singulier échappant à toutes les séductions trop sérieuses du pluriel. Nicolas Sarkozy, vous savez depuis longtemps que vous possédez ce don et ce souffle qui anime. L'essentiel est que vous ne le sachiez pas trop et que ceux qui parlent à votre place ne nous découragent pas . Le talent n'est pas forcément contagieux. Il vient rappeler à ceux qui pourraient en douter que tout le monde ne se vaut pas, qu'il y a des miracles et des pesanteurs, quelques élus et beaucoup de recalés.
Nicoas Sarkozy, Olivier Besancenot, un rêve de débat. J'aurais voulu être au premier rang.
Le 2 mai, nous aurons enfin un débat.  C'est déjà beaucoup.

Un Morandini pour rire

Jean-Marc Morandini nous annonce, tout fier, qu'il ne tiendra pas compte de la loi et qu'il affichera sur son blog, dimanche dès 18 heures, des estimations relatives au premier tour de la campagne présidentielle. Anarchiste, animateur en rupture, on va voir ce qu'on va voir.
Puis le ton change.
Car une lourde amende de 75 000 euros sera encourue par ceux qui avant 20 heures, le 22 avril, s'autoriseraient de tels débordements. En outre, une Commission de contrôle de la campagne scrutera le Web avec vigilance.
Devinez la suite. Jean-Marc Morandini a changé d'avis. Comme citoyen, je m'en félicite.
Mais le jésuitisme a des limites. Il se serait contenté de dire, penaud, qu'il était contraint de faire marche arrière, on aurait compris.
Non, il prétend nous offrir en plus une leçon de démocratie. Il est "citoyen responsable, journaliste soucieux de respecter la déontologie", il se refuse à "porter une responsabilité dans le choix qui sera proposé aux Français" selon le Journal du Dimanche et le Parisien.
De qui se moque-t-il ? Cette exigence, ne la connaissait-il pas avant son annonce sauvage ? La déontologie a-t-elle changé en deux jours ? La conscience et la démocratie ont-elles mué en si peu de temps ? C'est lamentable.
Heureusement, Europe 1 et sa rédaction s'étaient désolidarisés de cette initiative, coup médiatique, imposture citoyenne.
Les amendes ont du bon. Jean-Marc Morandini veut bien être kamikaze mais pas à ses frais. Un dissident précautionneux qui ne désire pas en être de sa poche. Bienheureuse radinerie.
Un Morandini pour rire avant les résultats d'un premier tour qui n'auront rien à voir avec le ridicule de cette historiette.

Un antiracisme de panique

Une anecdote sportive et un drame rapporté par le Parisien.
Lors du match Lyon-Rennes, l'attaquant lyonnais Milan Baros se pince le nez et fait le geste de s'éventer devant un joueur rennais de couleur, Stéphane Mbia. Milan Baros nie toute intention raciste, donne une autre interprétation de ce geste grossier et inadmissible mais le président du club de Rennes, parachuté depuis le cabinet de l'Elysée, crie au scandale et dénonce le racisme.
A Lyon, le chauffeur d'un véhicule et ses occupants, après une altercation avec deux jeunes juifs porteurs d'une kippa, foncent sur eux et l'un est sérieusement blessé. Le conducteur réfute toute motivation antisémite et les deux jeunes gens victimes confirment qu'aucune insulte à caractère antisémite n'a été prononcée au cours de la querelle. Le Parquet de Lyon, cependant, soutient qu'ils ont été provoqués en raison de leur confession. Cette analyse sera peut-être retenue en fin de procédure.
Il n'empêche qu'en rapprochant ces deux péripéties et au-delà d'elles, une tendance plus générale semble se dessiner. On éprouve en effet comme un malaise en face de ce que l'on pourrait appeler un antiracisme de panique. La peur de manquer le racisme, d'être en retard d'une posture et d'une condamnation, de ne pas être au rendez-vous de la morale d'actualité fait qu'on risque de mélanger tout et son contraire, de mêler l'hostilité humaine à l'irritation raciste. On peut ne pas aimer un homme, qu'il soit noir, blanc, juif, arabe ou que sais-je, parce que tout simplement son être vous déplaît. On ne va plus avoir le droit de ressentir de l'antipathie pour son prochain dès lors que les moralistes qui nous guettent mettront sur le compte du racisme ce qui, au contraire, résultera de l'humanité et des imprévisibilités des relations de hasard. A force d'anticiper le racisme avec une d'angoisse scrupuleuse, on va finir par le créer là où il n'existe pas, on va finir par flairer l'antisémitisme là où, paradoxalement, la détestation de l'être humain - sans faire référence à rien d'autre qu'à son essence indivise -, constitue une défaite du racisme.
L'antiracisme obsessionnel peut créer du racisme et faire le lit de ce qu'il croit dénoncer. Il y a une recherche maniaque et perverse du mal qui semble aussi dangereuse, avec sa bonne conscience vibrionnante, que l'infection de l'esprit qu'est le racisme qui la provoque.
Une phrase d'Oscar Wilde, sur le mode ironique qui a été le sien, nous indique que les pauvres pensent encore plus à l'argent que les riches. Les antiracistes parlent encore plus de la race que les racistes.
Qui veut faire l'ange stupidement nourrit la bête.

Un humanisme qui date

A l'exception d'une minorité d'excités et d'énergumènes, la société française accepte le bien-fondé et la légitimité d'un socle républicain minimal : respect de la loi, tolérance, nécessité d'intégrer ceux qui le désirent vraiment, refus du racisme, laïcité bien comprise. Un humanisme adapté à la quotidienneté, sans  grands mots ni principes ronflants mais une sorte de code du vouloir et du savoir-vivre ensemble.

Je ne crois pas, sur ce plan, me bercer d'illusions. C'est peu mais c'est déjà beaucoup que cette adhésion à quelques règles basiques. Celles-ci n'imposent pas d'aimer son prochain ni de dorloter autrui mais de les traiter avec  une neutralité au moins polie.

Mais qu'on ne s'y trompe pas, pour faire admettre l'essentiel que je viens de rappeler il convient de ne pas jeter un certain type de langage sur le feu, de ne pas provoquer, par l'excès, une réaction inverse qui risque d'être elle-même démesurée.

On est revenu des vieilles lunes et des catéchismes démocratiques. Bernard Stasi, dont le courage m'a toujours plu, a écrit il y a longtemps un livre pour décrire l'immigration comme "Une chance pour la France". Exprimée de la sorte, cette incantation était déjà vide de sens à l'époque. Aujourd'hui, elle devient carrément absurde.

Aussi, lorsque Dominique Voynet la reprend à La Courneuve ou que Ségolène Royal vante avec lyrisme "la France métissée" en célébrant le bonheur d'un tel mélange et en nous renvoyant, à nouveau, aux horreurs de l'esclavage, on se demande si la formulation de ces valeurs n'est pas à ce point caricaturale, outrancière, naïve qu'elle ne va pas aboutir à une révolte contre ce qu'elle prétend nous vendre. Qui peut encore soutenir aujourd'hui, avec ce style, que les problèmes résultant de l'immigration et auxquels tous les politiques sont confrontés, et les citoyens avec eux, représentent une merveille pour la France et une assurance de tranquillité et d'harmonie pour notre pays ?

Il est des mots qui ne passent plus et font mal au travers de l'esprit. Pour corriger une réalité qui n'est pas assez morale, on veut faire la morale à la réalité. Cela tourne à la catastrophe. Il faut savoir le dire autrement. Il faut inventer un langage, une expression qui ne rendent pas ridicules les valeurs auxquelles presque tous, tant bien que mal, nous nous accrochons.

Il faut relooker l'humanisme. Cela impose, d'abord, de cesser de se gargariser le coeur avec ce devoir ressassé de mémoire et de repentance qui satisfait le goût pervers pour le masochisme des démocraties qui ne croient plus trop en elles.

Il faut des mots nouveaux sur les belles exigences et pensées anciennes. Sinon, on oubliera celles-ci. La démocratie, aussi, a le droit d'être in.

La justice dans tous ses états

La justice, on la croyait absente de la campagne présidentielle. Ces derniers jours, elle revient en force moins sur le plan des propositions que sur celui du constat et des polémiques.

La justice, d'ailleurs, ce n'est pas seulement l'institution judiciaire et son fonctionnement. C'est tout ce qui, dans la société, représente à la fois un manque et une aspiration. La conscience d'un vide et l'espérance d'une plénitude.

Par exemple, la controverse sur les indemnités de Noël Forgeard constitue au premier chef un problème de justice. Les principaux candidats ont à peu près tous exprimé la même position, qui consistait en même temps à dénoncer le scandale et à réclamer la restitution. Dans ce domaine et depuis longtemps, j'apprécie l'équité et la lucidité de Ségolène Royal qui n'a jamais mélangé le bon grain : mon frère Pierre Bilger, le seul à avoir rendu sa prime de quatre millions d'euros,  avec l'ivraie : d'autres patrons paradoxalement protégés des attaques politiques et médiatiques par l'énormité de leur aplomb et de leur bonne conscience. Pour Noël Forgeard, force est de reconnaître qu'il tombe dans une très mauvaise période  !

Le débat lancé par Nicolas Sarkozy sur l'inné et l'acquis, sur le caractère génétique de la pédophilie et de la pulsion suicidaire, touche aussi, profondément, l'exigence de justice par le biais des concepts de liberté et de responsabilité. Le procès en sorcellerie fait au candidat UMP à la suite de ses propos confinait au grotesque. Mais Nicolas Sarkozy a su nuancer ce qu'une approche de mauvaise foi pouvait faire passer pour sommaire et mécaniste.

Pour ma part, je suis d'autant plus sensible à ce problème que mon expérience à la cour d'assises de Paris m'a souvent confronté à des accusés de crimes sexuels qui n'arguaient pour leur défense - mais c'était déjà beaucoup - que du poids de leur nature qui les laissait désarmés et impuissants. Par ailleurs, il est évident que cette importance justifiée qu'on donne à l'inné a pour conséquence de réduire la responsabilité du transgresseur et s'inscrit donc dans une vision humaniste et non pas rétrograde. Sauf à soutenir qu'on est toujours totalement maître de son destin, ce qui serait une aberration. J'ajoute que certains scientifiques n'ont pas hésité à admettre la part du génétique dans les deux exemples mentionnés par Nicolas Sarkozy.

Venons-en à la justice judiciaire, si j'ose ce pléonasme.

Le Monde d'hier indique qu'elle "commence timidement à devenir un thème de campagne". Le candidat UDF, le 5 avril, a dressé un tableau sombre. La magistrature serait démoralisée et les nominations souveraines et arbitraires se multiplieraient. Me Jean-Pierre Mignard, pour la candidate socialiste, met en cause "le remaniement considérable du personnel judiciaire à quelques semaines des élections". Patrick Devedjian, au nom de Nicolas Sarkozy, dont la justice ne serait pas "le sujet de prédilection", continue à plaider pour l'instauration de peines planchers et l'abaissement de la majorité pénale à 16 ans pour les multirécidivistes.

Loin de moi l'envie de juger dérisoires ces préoccupations, notamment les deux dernières mesures avec lesquelles je suis en accord si leur constitutionnalité est approuvée. Les nominations contestées  méritent d'être analysées et je le ferai à la lumière d'une tribune libre de Dominique Barella, conseiller de Ségolène Royal, dans le Monde "L'Etat UMP renforce sa mainmise sur la justice".

Sans être négligeables, ces querelles devraient passer au second plan devant le tableau judiciaire publié par le Figaro, qui émane d'un document inédit de la Chancellerie. Ce constat dresse un état des lieux que le quotidien juge "inquiétant" et présente un palmarès des tribunaux et des cours d'appel pour la rapidité de traitement des procédures et les classements sans suite. Même si une légère amélioration est remarquée depuis la dernière évaluation de 2002, force est d'admettre que l'adjectif choisi par le Figaro est pertinent.

De considérables disparités existent entre les ressorts. Même les mieux classés offrent des perspectives qui ne sont guère enthousiasmantes pour le justiciable puisque la gestion la plus efficiente d'une affaire civile en appel dure tout de même 7,7 mois. C'est beaucoup, c'est trop. Que dire alors de telle cour d'appel où le délai est de 22 mois ! Il est hors de question, même par l'analyse, de tenter d'appréhender les causes multiples qui, dans ces conjonctures singulières, pourraient expliquer le retard ici ou la relative efficacité là. Sans doute peut-on mettre en exergue, comme la magistrature se plaît à le faire en focalisant exclusivement sur ce point, la crise des moyens humains et matériels.

Il me semble que c'est déjà une formidable opportunité que de disposer de cet inventaire, de cette photographie qui dispensent des billevesées et renvoient au seul problème qui vaille. Comment faire pour rendre l'institution judiciaire plus efficace,  le traitement des affaires plus rapide, les justices pénale, civile, commerciale, sociale plus accessibles et plus performantes, comment mettre véritablement la satisfaction du consommateur de justice  et l'exigence du citoyen au coeur de ce service public ?

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Si Dominique Strauss-Kahn...

C'est la fin d'un insoutenable suspense ! Hier Bernard-Henri Lévy a annoncé qu'il voterait en faveur de Ségolène Royal. Va-t-il, comme André Glucksmann pour Nicolas Sarkozy, servir la cause qu'il promeut ou la desservir ? On verra.

Si Dominique Strauss-Kahn avait été candidat, il aurait fait le même choix.

Notre philosophe omniprésent sur tous les fronts - du Darfour à la télévision - est en bonne compagnie : Bernard Tapie, qui soutient Nicolas Sarkozy, aurait volontiers opté pour Dominique Strauss-Kahn.

Il est clair que dans les dîners en ville, ce double exemple le démontre, Dominique Strauss-Kahn est virtuellement au-dessus du lot. Il domine. Parce qu'il n'a pas pu se présenter ? Parce qu'il serait le meilleur ? Il a plu partout sauf chez les socialistes. Ségolène Royal a gagné chez les socialistes et ne déplaît pas ailleurs.

Plus que douze jours.

Une France qui ne se sent pas bien

Docteur, je ne me sens pas bien. On l'a prononcée souvent, cette phrase. On ne sait pas exactement ce que l'on éprouve mais on ressent une gêne, un malaise, une difficulté d'être. Pour la France, c'est pareil. Pour une France en tout cas. Elle a mal au coeur, une crise à l'âme et cela empire.

Cela fait déjà plusieurs jours que j'ai envie d'écrire sur cette souffrance mais je retarde encore quelques secondes ce moment pour faire un sort à deux appréciations récentes, politique et judiciaire. François Bayrou d'une part, qui déclare que les Français sont profondément logiques alors que les cohabitations d'hier ont montré le contraire et qu'on pourrait craindre qu'une volonté affichée d'union nationale soit, par paradoxe, brisée net aux prochaines législatives. Les Français ne sont pas logiques mais adorent mettre dans l'ordre de la politique le désordre de leur vote.

A la suite de l'acquittement de Jérôme Verrando d'autre part, Me Gilbert Collard, conseil des parties civiles Leschiera, a osé déclarer , je cite de mémoire, que cet arrêt criminel était une honte pour l'institution judiciaire. Je tiens pour rien qu'une possibilité d'appel existe encore. Ce qui me scandalise, c'est qu'un avocat méconnaisse à ce point l'indépendance, l'intelligence et la qualité du jury populaire qu'il puisse ainsi s'autoriser une phrase définitive, absurde et insultante sur une décision de justice. Certains avocats devraient savoir résister à la tentation de la parole à tout prix.

Mais ce n'est pas l' essentiel. Une France ne se reconnaît plus dans son pays et il me semble que nous mesurons mal l'ampleur du traumatisme.

C'est à nouveau, dans le Monde, un remarquable reportage de Luc Bronner à Creil (Oise) qui a sollicité mon attention. Annoncé en première page sous le titre "Peur, sentiment d'humiliation : le terreau du vote Le Pen", ce document, avec une stupéfiante économie de moyens et une honnêteté absolue,  communique le ressentiment de  ces  "petits blancs" - retraités, employés, ouvriers -  qui ont l'impression "de devoir baisser la tête ou modifier leur propre comportement face aux immigrés". Cette révolte  incrimine surtout la gauche, "accusée de privilégier les immigrés sans papiers et de se désintéresser de leurs difficultés de pauvres  Français".  Le vote  des personnes entendues par Luc Bronner choisira clairement Jean-Marie Le Pen  comme barrage contre la peur.

Pour concerner quelques habitants de Creil, on aurait tort de minimiser l'importance de ce phénomène et l'intensité de cette angoisse. Il me semble que ce reportage est emblématique d'une sorte de lassitude vindicative qui imprègne beaucoup de nos concitoyens résidant ou non dans des quartiers dits " difficiles".

C'est d'ailleurs l'une des caractéristiques impressionnantes de cette fronde au quotidien qu'elle dépasse, et de très loin, le constat sur la dégradation de la vie dans des lieux objectivement sacrifiés ou délaissés. Elle se rapporte bien davantage à l'évidence d'un sentiment de méfiance et d'étrangeté, dans tous les sens du terme, qui pourrit le coeur et la tête. Celui-ci tient à l'insécurité, à l'Europe qui a fait de la France "une passoire", aux transports en commun où on change de parcours pour éviter "bandes" et  "racailles", au trucage des chiffres qui sous-estiment le chômage et la délinquance, à tout ce qui façonne, structure ou détruit une vie sociale. Le malaise n'est plus enclos dans les murs d'une cité où les maux sont insupportables mais limités. Il touche le lien de l'habitant avec son pays, du citoyen avec la politique, de l'usager avec les services publics, de l'homme avec l'humanité proche. C'est le rapport au monde qui est atteint. C'est la confiance en demain qui est blessée. C'est autrui qui devient indésirable.

Certes, ces "petits blancs" se disent envahis par les Maghrébins et les Noirs mais ce serait trop commode que d'étiqueter cette sensation de surabondance et en retour, de dépossession, sous la seule appellation de racisme. En ce sens, rien ne me paraît plus contre-productif que cette morale et ces phrases toutes faites qui prétendent guérir par des pétitions de principe une douleur civique profonde, un exil intérieur. Lorsque Robert Badinter se contente de souligner que la présence de Jean-Marie Le Pen au second tour le 6 mai serait une catastrophe pour la France et que l'immigration dans son principe est une chance, il fait plaisir à son humanisme mais ne répond à rien. Il faut d'abord prendre en charge cette détresse avant de la juger peu républicaine. Ce n'est pas de politique classique qu'elle a besoin mais d'une psychanalyse sociale qui tranquilliserait sans mépriser, remettrait le pays en état de marche et de confiance, les esprits et les coeurs dans le bon sens d'une reconquête. Ce pays est le leur, la France est faite de mille paysages mais ils ont le droit de voir respecter leur conception de la familiarité et de l'urbanité.

Qui peut dire en toute bonne foi, qu'il n'a jamais été, même symboliquement, sur la même longueur d'inquiétude et d'étrangeté que tel ou tel habitant de Creil ? Je me souviens d'un retour de soirée très tardif vers l'avenue de Clichy, et de mon impression, non d'avoir affaire à des étrangers réunis en petits groupes glissant dans l'obscurité, mais de m'être perçu moi-même comme étranger dans ce quartier, une inquiétude sans cause et une peur sans motif coulant dans mes veines. Rien objectivement ne me menaçait et pourtant un trait de temps, tout m'a semblé menace. J'ai tenté de réfléchir sur cette expérience et sans doute est-ce la cause fondamentale de ma compréhension pour ces  "petits blancs", "pauvres  Français"  que ma vie professionnelle m'a aussi permis de connaître.

Votant demain en faveur de Jean-Marie Le Pen, ils s'égareront eux-mêmes. Non parce qu'ils n'en auraient pas le droit ou que Le Pen, inscrit et accepté dans l'espace démocratique, deviendrait forcément un ogre casqué et botté mais parce que celui-ci, quoi qu'il s'en défende, demeure dans le registre politique classique quoique extrême et ne changerait rien à ces graves troubles de l'identité individuelle et collective.

Lorsqu'on a eu la chance de lire ce dense et terrible reportage, j'ose avouer la compassion qui vient naturellement au coeur. Je suis surtout frappé par le décalage considérable entre les propositions et l'action prévisible de la classe politique et cette impalpable, diffuse et indéracinable tristesse de vivre dans cette société, cette mélancolie aigre installée dans les profondeurs de l'être. La politique dispose d'un pouvoir mais celui-ci sera impuissant devant l'évanescent douloureux et amer,  le stress civique, faute de pouvoir même les saisir.

D'autres problèmes , notamment sur les plans  économique, financier et international, vont requérir le talent et l'énergie de nos futurs gouvernants mais que Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal ne s'y trompent pas, une France qui ne se sent pas bien mérite une approche, un regard, une médication qui devront sortir des sentiers battus de la politique. Celle-ci pourra, par son intervention sociétale, partiellement apaiser les difficultés d'être en communauté mais la guérison exigera une invention et une finesse incomparables.

Laissons à la porte les gros sabots usuels. Comme Georges Simenon l'a fait dire au commissaire Maigret, il va falloir raccommoder des destinées humaines. Toucher avec délicatesse l'âme de la France.

Qui en est capable parmi nos douze prétendants ?

Détendez-vous, Alain Finkielkraut !

J'ai regardé la première partie d'Esprits libres, l'émission de Guillaume Durand. Un débat, qui aurait pu être passionnant, a opposé François Bégaudeau à Alain Finkielkraut. Il faut que ce dernier fasse attention. On le voit et on l'entend beaucoup à nouveau, et pourtant il a l'air en colère comme s'il était interdit d'antenne. Surtout, qu'il fasse au moins mine d'écouter son interlocuteur, dont le temps de parole est d'ailleurs réduit à presque rien.

Il y a un hiatus choquant entre les beaux concepts développés - liberté, compréhension, dialogue et respect - et les attitudes de mon philosophe et essayiste préféré. Il dit aimer l'échange et, à la fois, semble furieux d'être là et de devoir se colleter avec un contradicteur. Il fuit le regard de l'autre, s'enferme en autarcie intellectuelle et trépigne intérieurement de devoir, quelques secondes, laisser la place.

Le fond est  remarquable et courageux. Son propos touche et vise juste mais qu'Alain Finkielkraut se détende, soit moins susceptible et nous permette d'apprécier sa personnalité tout entière !