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« juin 2007 | Accueil | août 2007 »

Le pouvoir de la comédie

Je viens d'apprendre la mort de ce formidable acteur qu'était Michel Serrault.

Il a été, tout au long de son existence, la parfaite incarnation du pouvoir de la comédie. On a beaucoup évoqué ses films, la Cage aux folles, le Viager, l'extraordinaire Nelly et monsieur Arnaud. On n'aime rien tant que les artistes qui bifurquent et s'adonnent soudain au sérieux et au grave. Michel Serrault, à l'évidence, a su jouer de ce registre-là et il n'a eu aucun mal à se situer dans les quelques élus qui suscitent l'admiration de (presque) tous. Il y a toujours quelques grincheux qui sont nécessaires car ils rendent l'enthousiasme plausible.

Comme je ne suis pas perçu forcément comme un joyeux drille, pour ma part je voudrais faire référence au Michel Serrault d'avant, à celui qui avec Jean Poiret a atteint les sommets du comique. Sans doute y a-t-il une part d'inguérissable nostalgie dans cette dilection pour ce duo qui a su créer un genre original où l'intelligence, la satire, déjà la dérision se conjuguaient avec un esprit dont la grande force était de faire fond sur le langage. C'est si bon de pouvoir s'abandonner à un rire inextinguible et je dois ces moments de délivrance de soi à Poiret et à Serrault. Je n'arrive pas à oublier cette pièce "Sacré Léonard", où avec une maestria sans égale l'un et l'autre rassemblaient sans le savoir et sans le vouloir les recettes multiples et contrastées d'un génie comique dont par la suite nous n'aurions plus que des fragments éclatés.

Sacré Michel !

Le pouvoir de la comédie. Mais aussi la, les comédies du pouvoir. Libération d'aujourd'hui consacre deux pages à "La France qui se pique de pipolitique".

On a déjà beaucoup écrit sur cette personnalisation effrénée de la vie politique et sur les héros emblématiques, aujourd'hui, de cette irrésistible évolution : François et Ségolène, Cécilia et Nicolas.

Ce qui me semble intéressant, ce n'est pas tant de rappeler qu'il y a eu déjà des phénomènes de "pipolisation", car réduits, circonscrits, relégués, ils n'avaient rien à voir avec l'effervescence actuelle. Ils venaient tout juste éclairer, par contraste, l'implacable gravité du comportement politique d'alors. Il était hors de question à l'époque, de sortir du champ classique et traditionnel des devoirs et des responsabilités. Le projet politique se voulait suffisamment dense et assez éloigné du slogan médiatique pour n'avoir pas besoin d'une focalisation de la lumière sur celui qui en était le porteur. Le général de Gaulle et Georges Pompidou fuyaient  ce qu'ils auraient perçu sans doute comme le comble de la vulgarité. L'idée valait plus que la personne, même si l'un et l'autre avaient une très haute conception de leur fonction.

Avec Valéry Giscard d'Estaing, a commencé le processus permettant à juste titre à Libération d'analyser la "pipolitique". Celle-ci n'a pas conduit à remplacer l'idée par la personne. Parce que l'idée politique d'aujourd'hui exige dans son expression tout autre chose que la pensée d'hier, elle a eu pour conséquence quasiment obligatoire la mise en évidence de la personnalité qui la fait connaître. Il me semble - et c'est une banalité dont la récente campagne présidentielle nous a démontré l'évidence - qu'entre le programme des anciens temps et le vide sidéral de certaines prestations, il existe des affirmations fortes, une structuration éclatante et répétée de concepts et d'orientations, un langage politique qui loin de fuir la densité sommaire du publicitaire, la recherche et la cultive. Et cette manière neuve de réfléchir et de proposer, plus simple, moins élaborée, plus frappante, a pour complément inévitable la démonstration par l'être qui la présente à l'opinion. La personne en effet n'a pas remplacé l'idée mais celle-ci, pour être convaincante aujourd'hui, a besoin du couple indissociable formé par la parole et son locuteur. La pipolisation n'est pas seulement la dégradation de la gravité politique en vulgarité médiatique. Elle constitue une part capitale d'un nouvel art politique. On peut l'aimer ou la détester mais on n'échappera pas à cette modernisation.

Pas seulement, donc, Cécilia et Nicolas. Mais Nicolas et l'idée qu'il exprime. Ce qui convainc, c'est l'image et l'intimité mais liées au fond.  Le déclin n'est pas pour demain.

La morale de l'histoire

D'abord, puis-je dire à tous mes amis commentateurs que je lis avec beaucoup d'attention leurs réflexions, qui sont publiées le plus rapidement possible. Je ne peux malheureusement pas répondre, pour des raisons techniques car je suis obligé de garder l'énergie de mon portable pour la rédaction de mes billets. J'espère que cette abstention me sera pardonnée.

Je suis surpris que la requête déposée par les avocats de Fabrice Burgaud ait été rejetée par le Conseil supérieur de la magistrature. A la lire, elle me semblait tout à fait pertinente. J'ajoute que dans une instance aux fins éventuellement disciplinaires, la perfection de la forme et l'égalité des armes étaient à l'évidence absolument requises. Attendons de voir ce à quoi pourra aboutir le nouveau recours projeté devant le Conseil d'Etat. Le Parisien d'aujourd'hui nous informe sur cette affaire.

Ce même journal a procédé le 25 juillet à une interview de Jean-Luc Warsmann, président de la commission des Lois de l'Assemblée nationale. A son initiative, une mission d'information sur l'exécution des peines va être installée. Il qualifie à juste titre "la non-exécution des peines" de "grande faiblesse de notre système". J'ai assez insisté sur le caractère fondamental de l'exécution des peines pour ne pas me réjouir du fait que la représentation nationale prenne conscience du mal et lui trouve des remèdes.

Je voudrais consacrer l'essentiel de mon propos à une double page de Paris Match consacrée à Pascal Payet, dont l'évasion récente en hélicoptère a défrayé la chronique pénitentiaire. Le reportage signé David Le Bailly et Grégory Peytavin est remarquable, sans complaisance ni démagogie. Le lecteur ne se trouve pas gêné, comme souvent, par l'approbation discrète qu'il sent derrière les lignes, l'aura prêtée généreusement à des malfaiteurs, voire à des tueurs.

Pascal Payet a tué dans le cadre d'un vol à main armée et il a été condamné à trente ans de réclusion criminelle. Ce qui m'intéresse dans son histoire, une fois pour toutes clairement établie et reconnue la nature odieuse de son comportement, ce sont les manifestations, dans son existence, de traces et d'accès de morale, c'est l'apparition d'une honnêteté et d'une fidélité, c'est la tentative de garder, au milieu du pire, des fragments d'un peu de meilleur. La morale de son histoire, c'est qu'il y a toujours de la morale même dérisoire, même polluée et gangrenée, en tout cas évidente et indéracinable. J'irais jusqu'à soutenir que pour certaines destinées la morale résiste à tout, à la cruauté des crimes, à l'horreur des actes. Un peu de lumière s'obstine à briller qui vient éclairer l'affeux et rendre moins irrespirable l'étouffante et utile réprobation.

Pourquoi la morale tient-elle si fort même quand on a cru la mettre à bas ?

Le criminel lui-même - et c'est probablement le cas de Pascal Payet, solitaire, atypique, mêlant le respect d'anciennes valeurs à de malfaisantes attitudes - a besoin de ce souffle, de cette parenthèse qui lui permettent, un trait de temps, de se supporter, de se percevoir comme un être humain dont la liberté est aussi capable de l'entraîner sur le bon chemin. Personne, sauf à être profondément déséquilibré, ne peut se confronter qu'à sa personnalité sombre, perdue pour l'humanité.

Ce que le criminel cherche à accomplir en jetant sur sa route terrible de petits cailloux de morale, selon la définition qu'il s'en donne et qui parfois rejoint la nôtre, le magistrat s'en empare pour ne pas se laisser enfermer dans une répression qui, sans air ni espoir, est intolérable, même pour celui qui l'édicte. Aussi, rien de plus absurde que de croire à un contentement collectif quand une collégialité de juges et de jurés condamne, parce qu'il n'y a pas d'autre issue, à la réclusion criminelle à perpétuité. Etre contraint de s'avouer devant certains parcours de vie que la mort des autres est le seul but, représente une lucidité infiniment éprouvante. On n'est jamais heureux de punir. Il le faut. Cette part infime qui nous unit à l'autre, même criminel, simplement parce qu'il respire comme nous, est ce qui interdit à la justice criminelle de se glorifier de l'exercice difficile de sa belle mission.

Au-delà du criminel et de ses juges, avec quelle précipitation rassurée l'opinion publique est prête à croire ce que les mythologies racontent sur les tueurs et les assassins ! Un bout d'humanité, un zeste de révolte sociale, une séquence de panache, et là voilà qui s'imagine que derrière le pire se cache le meilleur et que le justicier pointe obstinément dans la personnalité même la plus infâme.

La morale nous manque. Dans l'innocence comme dans la culpabilité. Pascal Payet n'aurait pas dû la respecter de manière dérisoire, comme en passant. C'est tragique, un destin qui aurait pu être autre.

Avocats pour le meilleur, pour le pire

La période des vacances n'est pas idéale pour qui tient un blog. On peut lire plus de journaux qu'à l'ordinaire, écouter la radio, regarder la télévision. Le choix des thèmes est tout de même difficile car il faut se garder de toute intrusion dans des sphères dangereuses pour un magistrat, comme parler du président de la République ou de son épouse. Hors de question d'évoquer la libération des infirmières bulgares et les tractations avec le président libyen. Il serait choquant de faire un sort aux procédures en cours susceptibles de mettre en cause notre ancien président de la République. Bref, que nous reste-t-il à nous mettre sous l'esprit ?

Je regrette de blesser à nouveau mes commentateurs puristes et intransigeants mais je suis obligé, et avec plaisir, de m'attacher à une dramatique diffusée hier soir sur France 3, consacrée aux ridicules et scandaleuses épreuves subies par Sacha Guitry à la Libération. C'est la première fois qu'un tel sujet est traité. En général, nous avons droit aux pages de lumière et de gloire, à la réalité de la Résistance ou à sa mythologie. On répugnait à aller dans les coulisses de l'Histoire pour dénoncer le sort imposé à ceux qui n'avaient pas été actifs dans le combat contre l'occupant mais n'avaient rien commis d'ignoble. Entre les héros et les traîtres, beaucoup avaient tenté de se frayer un chemin qui n'aurait jamais dû leur valoir les avanies des procès. Rien qu'à ce titre, et pour le courage intellectuel dont la scénariste Loraine Lévy a fait preuve, ce télé-film méritait d'être vu et célébré.

Dans la situation de détresse où se trouvait Sacha Guitry, enfermé sans savoir même ce qu'on lui reprochait, j'ai admiré le rôle de ses deux avocats. La défense a une merveilleuse et honorable mission - non seulement juridique mais humaine - dans ces périodes de crise et de trouble. L'avocat vient alors apaiser, consoler, soutenir. Psychologue, il est aussi l'ami, le confident et la seule personne sur laquelle la solitude désarmée puisse compter. C'est déjà vrai pour le coupable. Même lui a la chance d'être assisté et c'est la grandeur de notre Etat de droit. Mais pour l'innocent perdu, égaré dans un monde hostile où les préjugés s'affirment d'emblée certitudes et charges, l'avocat devient sans doute une sorte d'être de salut, une bénédiction, un miracle.

Il est sûr qu'apportant le meilleur au sein du pire, la défense, dans ces circonstances, représente une nostalgie. On aurait envie, alors, d'embrasser cette profession.

Mais lorsqu'elle apporte le pire au sein du meilleur ? Le meilleur, c'est notre démocratie avec ses principes et sa liberté, ses petites imperfections mais ses grandes richesses, c'est notre société composée de citoyens qui chicanent beaucoup mais qui savent au fond d'eux que la France est un havre de paix, une oasis républicaine, une chance pour chacun, même pour ceux qui aujourd'hui stagnent sur le bord de la route et qui demain rejoindront le gros de la communauté.

Devant la considération de ce meilleur, le pire, c'est voir de jeunes avocats feindre d'être en dictature. C'est un simulacre de mauvais aloi. Ce n'est plus l'avocat qui prend à bras le corps une existence démunie pour la protéger, c'est l'avocat qui récite un catéchisme et joue à être l'avocat. Je fais référence à un communiqué de l'Union des jeunes avocats de Paris - j'en connais beaucoup et individuellement j'en apprécie certains - qui le 13 juillet 2007 a dénoncé dans des termes outranciers le projet de loi sur la lutte contre la récidive. Ce texte mentionne, avec le plus grand sérieux, de "graves atteintes", l'exclusion de toute humanité, la dignité humaine bafouée, et le reste à l'avenant.

Ce serait grotesque si le sujet n'était pas important. Pour être, demeurer avocat, on a le droit d'être intelligent et nuancé. Quand on connaît le poids des mots, on use du langage avec la retenue et la finesse qui conviennent.

A quand l'avocat qui nous donnera envie de le devenir par temps calmes ?

Vacances

Jusqu'au 27 août, à cause de certaines difficultés de connexion à internet pendant mes vacances, le rythme des billets et de la publication des commentaires risque d'être un peu moins soutenu qu'à l'ordinaire. Je tiens à m'en excuser par avance auprès de tous ceux qui me font l'honneur de consulter ce blog et me donnent le plaisir de leur participation aux débats que je peux initier.

Sur l'actualité, avant d'avoir l'opportunité de rédiger un post plus substantiel, deux points de vue rapides.

D'une part, suite du feuilleton Arno Klarsfeld. Dans le Figaro magazine, j'ai lu sous la plume de Dominique Rizet qu'Arno Klarsfeld avait été nommé au cabinet du Premier Ministre, sans doute dans l'attente du moment où le poste de contrôleur général des prisons serait créé. Celui-ci lui serait destiné. Je passe, à ce sujet, par des phases d'espoir et des périodes de doute. Le pire n'est pas toujours sûr et l'intelligence politique existe. La république irréprochable n'exige pas que, comme dans le Tour de France, elle devienne une République balai pour ramasser les éclopés de l'élection et du talent. La compassion a ses limites.

D'autre part, j'ai été frappé, dans le Monde de vendredi dernier, par les motifs qu'invoque la justice britannique pour justifier l'abandon des poursuites en ce qui concerne le financement du Labour. Le chef de la division criminelle du parquet a décidé "qu'il n'y avait pas assez d'éléments pour offrir une perspective réaliste de condamnation contre aucune personne, pour aucune infraction dans cette affaire". Ce classement montre toute la différence entre nos deux systèmes. Le nôtre plus abstrait, théorique. Le leur pragmatique, empirique, fondé davantage sur une perception fine et lucide de l'avenir judiciaire prévisible que sur des considérations purement juridiques. La justice britannique établit clairement un rapport entre la nature des charges et le gain prévisible. Avec un tel regard, on peut estimer que le dossier Dominati par exemple n'aurait même pas connu l'audience.

J'avoue être très sensible à cette manière de raisonner. Force est de constater que cette décision n'a fait l'objet d'aucune critique en Grande-Bretagne.

A bientôt.

Le Canard au singulier

Les médias me servent à nourrir ce blog, qui a besoin d'eux pour vérifier des hypothèses, valider ou non des intuitions et des analyses. Sans tomber dans un narcissisme ridicule, j'ai parfois eu l'impression que le Canard enchaîné consultait tel ou tel de mes billets. Je retrouvais dans certains articles du mercredi une concordance, un même regard, l'identification des mêmes scènes ridicules, grotesques, la mise en cause des mêmes enquêtes, des mêmes portraits. Si c'était une illusion, il demeurait que la rapidité du blog s'alliait, avec une complicité rare, à l'acidité pertinente de cet hebdomadaire.

J'invite ceux qui me lisent à acheter le Canard enchaîné d'aujourd'hui qui vient confirmer trois de mes posts.

Arno Klarsfeld va être nommé conseiller spécial à Matignon. Conseiller, en effet, vraiment très spécial. Il ne sera donc pas contrôleur général des prisons. C'est une excellente nouvelle. Le Monde de l'après-midi a enrichi le Canard du matin.

En page deux, sous le titre "L'avocat de la garde des Sceaux", un texte rapportant des propos du président de la République apporte une lumière complémentaire mais conforme à l'interrogation formulée hier sur son amour de la magistrature et le choix de la ministre de la Justice.

Enfin, l'hebdomadaire fait un sort mérité au portrait hagiographique de Rachida Dati dans le Nouvel Observateur, que j'avais déjà épinglé dans "Rachida ou ministre".

On n'est jamais sûr de soi. A moins de s'enfermer dans son être comme dans une forteresse, on a besoin de sentir que d'autres ont partagé les mêmes pensées, les mêmes indignations parfois.

Un trait de temps, il me plaît de considérer le Canard enchaîné comme le "Canard au singulier."

Le président aime-t-il la magistrature ?

Rimbaud au tout petit pied, une nuit j'ai eu mon illumination. Et si le président Sarkozy n'aimait pas du tout la magistrature ? S'il n'éprouvait que de la sympathie, voire de l'amitié pour quelques magistrats ?

Ce n'est pas faire preuve de lèse-majesté que de  poser une telle question, qui mêle aussi bien la psychologie de notre suprême représentant que l'analyse de ses propos et de son action face à la justice. Cette démarche me conduira à mélanger ma minuscule histoire avec la grande en me fondant sur ce que je sais pour en tirer des conclusions fiables. Cette interrogation  est d'autant moins choquante qu'avec notre garde des Sceaux et le couple présidentiel, nous sommes beaucoup dans l'effusion, l'affection, les élans du coeur de sorte que nous avons le droit, à notre tour, d'emprunter le registre de l'introspection.

Ce qui a mis en route mon agitation de ces derniers jours, c'est d'une part son refus des grâces collectives et d'autre part sa volonté de ne plus présider le Conseil de la magistrature (CSM). Ce sont moins ceux-ci pris en eux-mêmes, l'un et l'autre n'ayant rien de scandaleux, que la manière abrupte dont Nicolas Sarkozy les a justifiés, qui m'a troublé.

Il a clairement et vigoureusement voulu nous envoyer un message.

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Hamé, il était temps !

La Cour de cassation a cassé, le 11 juillet dernier, et elle a bien fait.

En effet, sous la présidence de Bruno Cotte, remarquable et très estimé magistrat, la haute juridiction a annulé, si j'ose dire, un arrêt de la cour d'appel de Paris en date du 22 juin 2006 confirmant une relaxe prononcée au mois de décembre 2004 par le tribunal de grande instance. Ces deux décisions d'exonération bénéficiaient notamment à Mohamed Bourokba, dit Hamé, rappeur, poursuivi à la suite d'une plainte pour diffamation envers une administration publique, déposée en 2002 par Nicolas Sarkozy, alors ministre de l'Intérieur.

Pour être rares en matière criminelle, les cassations font partie de l'exercice normal de la justice et ne devraient pas déclencher l'ire qu'a suscitée l'arrêt du 11 juillet. Etonnante vindicte que celle qui s'était exprimée principalement dans une page complète - rien que cela ! - du Monde. Clarisse Fabre d'une part y consacrait un article très favorable au rappeur et à son avocat, Me Dominique Tricaud, dont les propos sont largement reproduits, et d'autre part, questionnait Hamé qui s'en donnait à coeur joie - pourquoi se gêner, d'ailleurs, puisqu'aucune objection ne lui était opposée ? - en affirmant qu'il ne  "se reconnaît pas" dans cet arrêt et que "c'est insultant et indigne". Rien que cela ! Imaginons une seconde que la Cour de cassation ait validé la double relaxe. Dans ce cas, aurait-on eu droit à une analyse aussi substantielle de l'affaire qui, pour parler net, est d'une insigne et triste banalité, d'une incontestable grossièreté ?

En réalité, et j'en viens à l'essentiel, l'administration publique gravement offensée est la police et il est manifeste que seul ce qui vient juridiquement à son soutien mérite médiatiquement d'être dénoncé avec vigueur. Ce n'est pas la cause elle-même qui passionne la journaliste mais que, scandale, un rappeur se voit donner tort et la police raison.

Et pourtant !

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Rachida ou ministre ?

Il est facile de parler d'un garde des Sceaux, homme ou femme politique. Ou on se tait sur son action ou on dit ce qu'on en pense avec politesse et réserve. Le magistrat, en tout cas, n'est pas spécialement gêné pour formuler ses appréciations car il s'agit d'un autre registre que le sien, d'une personnalité publique que tout sépare de lui. Ce n'est pas du tout la même chose avec une ancienne collègue devenue ministre de la Justice par la grâce d'un président de la République tombé, avec apparemment son épouse, sous le charme. Il n'est pas évident, pour un professionnel de la justice, de savoir osciller entre deux écueils aussi détestables l'un que l'autre : l'aigreur de la critique ou la servilité, la jalousie ou l'inconditionnalité. Attitude d'autant plus difficile à composer que, comme tous les Français mâles s'imaginent pouvoir être sélectionneur de l'équipe de France de football, il est sans doute un certain nombre de magistrats - j'en connais - qui se seraient vu aisément à la place de notre garde des Sceaux.

Pourtant, l'honneur d'un corps, c'est d'user de la parole dont il dispose.

Aussi, pour prendre le risque de cette épreuve, puis-je souligner à quel point le récent dossier du nouvel Observateur "Rachida Dati, icône et dame de fer", m'a surpris.

Hagiographique sur Rachida  Dati, comme si la journaliste Agathe Logeart avait succombé à une apparition, il est en revanche infiniment partial sur la politique projetée. Comme si on avait le droit de déséquilibrer le débat sur le fond puisqu'on avait sanctifié l'héroïne en traitant par le mépris et allusivement les rumeurs négatives et courageusement anonymes.

Avant ce numéro du NO, j'avais écrit un billet, le 17 juin : "Une icône pour quoi faire ?" J'entendais par là : pour quelle politique ? "Icône et dame de fer" ne laisse guère le choix au lecteur qui a seulement le droit d'hésiter entre une hyperbole et un éloge.

Trop c'est trop. Il y a un moment où même les âmes les plus sensibles au dithyrambe sont écrasées par celui-ci.

Si Rachida est sublimée, la ministre de la Justice n'est pas équitablement traitée.

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Je n'ai pas voté Benamou !

Jamais deux sans trois, dit-on. C'est fait.

Si le Canard enchaîné et le Parisien ont relaté correctement les frasques de Georges-Marc Benamou, conseiller à l'Elysée (de quoi, au juste ?), on a les trois dérapages, et c'est un faible mot. Le journal "La Provence", le festival d'Aix-en-Provence et la Villa Gallici, enfin le scandale au bar du Raphaël à Paris.

Ainsi, celui qui s'était déjà honteusement distingué lors de la fin de François Mitterrand continue, mais sur un autre registre. Celui des manoeuvres, des pressions vulgaires et somptuaires, qui révèlent la vanité du personnage. Si Paul Valéry a eu raison d'écrire que "le pouvoir sans l'abus n'offre aucun charme", Benamou est une parfaite et déplorable illustration de cette puissance des médiocres, abritée en l'occurrence sous un parapluie officiel : celle qui fait mal aux autres et les outrage.

Il faudrait s'entendre sur les termes. La République irréprochable, ce ne doit pas être seulement celle qui trône en majesté dans les Salons du Pouvoir. Celle qu'on voudrait voir à l'oeuvre pour les nominations, les promotions et les récompenses. Ce devrait être aussi celle des coulisses et des cuisines, de la vie quotidienne et des rapports avec autrui.

Nous ne sommes pas forcément des chiens, pour n'être pas à l'Elysée.

En tout cas, je me rappelle bien n'avoir pas voté pour Benamou.

Pour un Etat de grâces

Le président Sarkozy a décidé de supprimer les grâces collectives du 14 juillet, traditionnelles depuis les années 1990. Il estime que ce privilège régalien est archaïque et qu'on n'a pas à en user pour favoriser un "désengorgement" pénitentiaire qui relève de la responsabilité des juges.

Comme on pouvait s'y attendre, cette abstention a été applaudie par la droite et la gauche et les syndicats de magistrats l'ont saluée. En même temps, on craint une forte effervescence dans les prisons qui pourrait être suscitée par ce refus des grâces collectives, l'état des lieux souvent indigne, la tension de l'été. Le Figaro et le Parisien de ce jour nous fournissent de bonnes enquêtes à ce sujet.

Avant de tenter d'expliquer pourquoi cette démarche présidentielle me pose un problème, je souhaiterais me rassurer en évoquant une nouvelle que j'espère fausse, rapportée par le Point et  qui concerne Arno Klarsfeld. Notre ministre de la Justice aurait, paraît-il, l'intention de le nommer à ce poste important et bienvenu de contrôleur indépendant des prisons. Si cette allégation est exacte, il y aura de quoi s'étonner de ce désir de République irréprochable qui se dégrade si rapidement en un monde petit, si petit. Après son échec aux législatives, on pouvait supputer raisonnablement que, pendant quelque temps, on n'entendrait plus parler d'Arno Klarsfeld et qu'on le laisserait méditer sur les défauts conjugués de la vanité et de l'amateurisme. Si les prisons devenaient un lot de consolation pour lui, ce serait une honte et pour les détenus qui ont le droit d'attendre mieux et pour la démocratie qui n'est pas si démunie de talents et d'autorités qu'elle doive consacrer l'insuccès électoral et l'accomplissement guère enthousiasmant des missions multiples qui lui ont été confiées en un trait de temps, on ne sait trop pourquoi. Je m'interroge. Pour être dans les bonnes grâces du Pouvoir, faut-il être battu à une élection, faire du roller, du vélo ou du jogging, dire que Nicolas Sarkozy n'est pas Le Pen ? Je n'ose croire que l'avenir, sur ce plan, est inéluctablement programmé.

Revenons aux grâces collectives qui ne sont pas si éloignées de ce que je viens d'aborder.

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