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« juillet 2007 | Accueil | septembre 2007 »

Une confusion

Philippe Nativel, vice-procureur au Parquet de Nancy, n'a pas requis dans sa rigueur l'application de la loi du 10 août 2007 sur les peines planchers, usant ainsi d'une faculté que le texte lui-même prévoit.

Mais pourquoi diantre a-t-il cru bon d'ajouter que les magistrats ne sont pas "les instruments du Pouvoir", comme si nous pouvions récuser une loi votée par le Parlement, au motif que le Pouvoir qui est à son origine ne nous convient pas ? En démocratie, c'est mettre l'esprit dans un processus intenable et illégitime.

Philippe Nativel est, paraît-il, convoqué au ministère de la Justice. J'espère qu'on aura la sagesse de s'arrêter à la dénonciation de sa dangereuse confusion partisane et intellectuelle. Plus, cela donnerait pour presque rien du grain à protester au syndicalisme judiciaire.

Je viens d'apprendre qu'aucune poursuite disciplinaire ne sera engagée. Tant mieux.

Contre les bons apôtres

J'en ai assez des conseilleurs qui ne sont jamais les payeurs, des moralistes en chambre et des arrogants de la pensée au mépris facile. Le monde, la vie, ne leur en déplaise, sont compliqués. On  doit au moins essayer de ne pas les mutiler.

Je rapproche Bamboula et les SDF. Je rapproche le professeur et le maire et je me demande si à force d'aller trop vite dans une pitié ou une indignation unilatérales, on ne crée pas d'autres blessures, des injustices intimes.

Le président de la République reçoit, en quelque sorte dans l'instant, avec son père, ce jeune angolais de 17 ans, Chouaib, qui a été traité notamment de "bamboula" à Epinal par son professeur de mathématiques, âgé de 52 ans. Nicolas Sarkozy en profite pour critiquer l'inaction de l'Education nationale dans cette affaire. Il faut comprendre qu'elle aurait du préventivement s'en prendre à l'enseignant évidemment accablé aujourd'hui.

Celui-ci a été sanctionné par le tribunal correctionnel d'Epinal à un mois d'emprisonnement avec sursis et à 1500 euros de dommages et intérêts. Il s'était déjà excusé à plusieurs reprises et l'administration lui avait infligé un blâme.

Là n'est pas l'important. Le Figaro, qui, lui, a pris la peine d'entendre le professeur de mathématiques, nous révèle que Chouaib avait un comportement scandaleux en classe, chantant et dansant avec un MP3 sur les oreilles, insultant, empêchant de faire cours, n'obéissant à aucune injonction. En 2006, Chouaib avait reçu deux avertissements et un blâme. Une collègue de l'enseignant est sous anti-dépresseurs à cause de ce jeune homme qui a eu l'honneur d'être convié par le président de la République.

Devant un tel tableau, une telle crise à vivre au quotidien, on fait quoi ? Certes, on n'a pas le droit de tenir des propos racistes mais qui pourrait être sûr de sa force, de sa capacité à maîtriser ses nerfs, de son urbanité patiente et résignée devant un tel désastre renouvelé ? Alors, avec tout le respect que je dois au président de la République, j'ose suggérer qu'il y a des rencontres inéquitables comme il y a des procès expéditifs et que l'enseignant a raison lorsqu'il demande, lui aussi, à être reçu par Nicolas Sarkozy. Sa requête me semble d'autant plus fondée qu'entre son "bamboula" et autres billevesées choquants qui ne se rapportent qu'à un élève infiniment difficile et la tragédie républicaine de professeurs et d'éducateurs malmenés en de nombreux établissements, il n'y a pas à hésiter.

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Prélude

C'est comme un prélude qui contient l'opéra à venir et dont chaque thème sera développé par la suite.

Depuis quelques jours, sur tous les plans, l'actualité a brillé de mille feux grotesques, pathétiques, tragiques, judiciaires, politiques et même littéraires. Je ne vais qu'allusivement les effleurer avant sans doute, plus tard, de reprendre les principaux. Je profite aussi de ce billet pour indiquer que je ne pourrai répondre aux commentaires qu'à partir du 27 au soir.

Fanny Ardant, dont les provocations sont habituellement mieux inspirées, aurait du se taire plutôt que de qualifier le fondateur des Brigades rouges, Renato Curcio, de  "héros", avec d'autres stupidités à la clé. Etre actrice ne donne pas le droit de dire n'importe quoi. C'est une grande sagesse que de savoir rester dans son champ de compétence.

On a interpellé et mis en examen la personne soupçonnée d'avoir tué de 52 coups de couteau cette vieille dame de 96 ans. On ne connaît que son prénom et la première lettre de son nom. Les lecteurs de journaux sont-ils des débiles auxquels il faut cacher la vérité sur les origines des malfaiteurs présumés ?

Yasmina Reza vient d'écrire un livre - un étrange récit, au fond un dialogue - sur la campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy, sur celui-ci et sur elle-même. Ce qui frappe, c'est la forte présence du personnage de l'auteur Yasmina Reza, en dépit de sa modestie affichée. Nicolas Sarkozy, pris, épinglé, loué et observé dans mille séquences parfois aussi rapides que l'éclair, le temps d'un songe, d'une pensée, d'un regret, d'un souffle, est nimbé d'une aura romanesque, d'un brouillard flou d'aventurier triste et d'exceptionnel artisan de son triomphe exclusif. C'est mieux qu'un livre réussi, c'est un regard nouveau sur une réalité vieille comme le monde et sur une personnalité sans égale : la passion du pouvoir et Nicolas Sarkozy. Et, derrière, on sent, dans ou entre les lignes, Yasmina qui répond à Nicolas ou qui se retient pour ne pas le faire.

Surtout, ce sont les suites de l'affaire Evrard. Il est clair qu'à propos de cette criminalité sexuelle, de cette pédophilie gravement renouvelée, les bonnes orientations ont été décidées. Exécution complète de la peine puis, après avis d'une commission, enfermement thérapeutique s'il y a lieu. Je ne me dissimule pas le paradoxe qu'il y a à mettre en oeuvre cette sévérité exemplaire à l'encontre de condamnés qui, sans abus de langage, sont à la fois victimes de leur constitution et inéluctablement engagés dans le pire. Il m'a toujours semblé, bien avant la campagne présidentielle, que notre système d'exécution des peines, notamment criminelles, était absurde puisqu'il posait comme un principe la nécessité de libérations avant l'heure, quelles que soient les catégories délictuelles ou criminelles considérées. J'espère que l'impulsion décisive donnée pour mieux défendre les enfants saura être étendue, après réflexion, à des situations et des comportements concernant la criminalité agressive et violente. Il me semble pertinent de m'inscrire en faux contre une affirmation de l'un de mes collègues, M. Janas, soutenant qu'une peine est faite pour être "aménagée". Non, une peine est faite pour être exécutée.

Enfin, la politique, projetée ou réalisée par Nicolas Sarkozy dans le domaine pénal, fait l'objet d'une critique de gauche, où l'humanisme est invoqué de manière mécanique contre les réformes que la sûreté publique impose et que la sauvegarde des personnes et des biens rend urgentes. C'est par exemple le "populisme pénal" qui lui est reproché par deux avocates dans Libération récemment. Pour ma part, modestement je voudrais offrir ma contribution à une appréciation favorable de ces mesures tout en mettant en évidence le besoin d'une méthode qui laisse à l'intelligence le temps de se déployer, aux professionnels et spécialistes le temps de se concerter et d'envisager une hiérarchie lucide des réformes, aux politiques le temps d'accomplir leur tâche dans la sérénité et non dans une précipitation que le fait de vouloir coller à la réalité risque, si on n'y prend garde, de rendre inévitable et permanente. Ainsi, je ne suis pas persuadé qu'en matière judiciaire, il faille faire sortir du chapeau présidentiel une floraison d'idées dictées par les drames ou les inconséquences du présent. Notamment en remettant à l'ordre du jour la tenue d'un "faux" procès pour les malfaiteurs déclarés irresponsables au nom d'un travail de deuil qui devient une tarte à la crème sans véritablement consoler les victimes. La justice s'accommode mal d'une politique à réactions.

Il faut accepter de penser lentement et longuement pour agir vite, et pour longtemps.

L'esprit de sérieux

Une image m'a étonné. C'était hier. Le président de la République accomplissait son jogging en vacances et, surprise, notre garde des Sceaux, Rachida Dati, l'accompagnait mais en bicyclette. Certes, on connaît sa proximité avec le couple présidentiel mais tout de même j'ai perçu comme une forme d'incongruité dans ce tableau. Je ne suis pas persuadé que l'univers dont elle a la charge en sorte grandi.

Surtout que l'esprit de sérieux, même dans un repos évidemment mérité, ne cesse pas d'imposer sa loi.

Un inventaire rapide. Une autre plainte pour racket en Corse, le plaignant est menacé. Une première application de la loi sur la récidive qui montre à quel point celle-ci était nécessaire et point du tout liberticide. Un taux record d'occupation des prisons le 1er août 2007 par rapport à août 2006. Surtout, le problème grave posé par Francis Evrard, violeur récidiviste, libéré avec certaines obligations le 2 juillet et qui pourtant en août a enlevé et violé Enis, un petit garçon de 5 ans.

La situation est apparue suffisamment préoccupante au président de la République pour qu'il ait décidé d'organiser lundi 20 une réunion sur ce sujet, avec les trois ministres concernés.

Si l'on veut éviter la sortie "sèche" pour ces condamnés dont tout laisse craindre qu'ils renouvellent leurs agissements, deux solutions s'offrent : la libération conditionnelle ou la "surveillance judiciaire". Celle-ci avait été précisément prévue et mise en oeuvre par le tribunal d'application des peines de Caen pour Francis Evrard. Ce dernier n'a eu aucun mal à échapper à cette observation notamment en ne signalant pas son changement d'adresse comme il en avait l'obligation. Un dispositif qu'on peut aussi aisément tourner doit être revu ou même supprimé dans son principe.

Ce qui est dur à accepter pour nos miséricordieux habituels, c'est de devoir réfléchir sur des destinées qui ne laissent pas l'ombre d'une chance à l'espoir et à la métamorphose. L'interrogation qu'il convient de formuler est forcément brutale : que faire de ces condamnés à l'expiration de leur peine alors qu'on sait qu'une réitération est fatale, coupables et victimes qu'ils sont et seront pour la vie ?

Le Parisien, le Figaro et le Monde ont consacré à cette douloureuse affaire d'excellents commentaires mais, pour l'avenir, il me semble que le sénateur UMP de Paris Philippe Goujon, dans le Figaro, présente les orientations les plus fiables, en suggérant qu'on s'inspire des modèles néerlandais et allemand. En substance, ils imposent qu'à l'issue de la sanction, les criminels dangereux soient maintenus en milieu fermé. Après la prison donc, un enfermement d'une autre sorte qui constituerait une garantie "préventive" pour la société et qui ne serait pas loin de nous renvoyer au système de la peine indéterminée, dont on s'est, à tort, beaucoup moqué.

Cette piste de réforme serait d'autant plus admissible qu'elle ferait écho au remarquable rapport du regretté procureur général Burgelin sur le traitement des malades dangereux.

L'Union syndicale des magistrats et son président Bruno Thouzelier sont dans leur rôle lorsqu'ils réclament plus de moyens pour le dispositif existant mais je crois qu'il faut changer de registre. Une fois que le diagnostic sera formulé par une instance dont la compétence, le sens de la responsabilité et le pluralisme seront reconnus, la conclusion ne sera plus à laisser à la discrétion de la personne habitée par ses pulsions - on voit ce que cela a donné pour Francis Evard - mais à l'Etat. Celui-ci aura la charge de garder ou non sous une surveillance et une thérapeutique effectives les personnes qui, si elles échappaient à son contrôle, commettraient assurément le pire.

L'esprit de sérieux, pour la justice, est une ardente obligation. Et en même temps, si j'ose dire, le décor qui lui convient le mieux. Je suis sûr que mes collègues et moi détestons le badinage.

De l'odieux à revendre

D'abord un peu de ridicule, pour se mettre en train.

Dans le Canard enchaîné d'aujourd'hui, j'apprends que le Parquet de Monaco a requis six mois d'emprisonnement contre un certain Giacone parce que sur internet il avait affublé "le prince Albert II" d'un nez rouge. Le procureur est allé jusqu'à dire, le plus sérieusement du monde, qu'on n'avait jamais connu un tel irrespect dans la Principauté. Confirmation que pour se hausser du col, les régimes comme les personnes sont prêts à n'importe quoi. Rien ne vous pose comme une sévérité outrancière et grotesque. Elle vous fait entrer, croient les imbéciles, dans la cour des grands, en réalité des infiniments petits.

Dans le Parisien d'aujourd'hui, on découvre qu'un jeune homme de 17 ans a tabassé dans sa voiture une femme enceinte de huit mois sous les yeux de son enfant de deux ans, pour la dévaliser. Il a été interpellé quelques jours plus tard. On est informé aussi qu'une personne âgée de 96 ans a été tuée, lardée de 52 coups de couteau.

Le métier de magistrat a beau vous habituer à un univers dont l'angélisme n'est pas la qualité principale, on reste tout de même coi, stupéfait, indigné devant certains comportements qui vous font douter d'appartenir à la même famille humaine que ceux qui ont pu se livrer à de tels actes. Certes, on a envie de connaître, de comprendre les mécanismes intimes bruts mis en oeuvre pour d'aussi ignobles conséquences mais avant et d'abord c'est le sentiment de colère qui domine, on voudrait se désolidariser, refuser la fraternité, ne pas entonner le grand air de l'empathie douloureuse, si proche parfois de l'absolution. Celui qui a agressé cette femme enceinte, celui qui a criblé de coups cette vieille dame, ils sont bien des nôtres ?

On ne peut pas en douter une seconde lorsque, dans le même journal, on parcourt un reportage sur un film consacré à Mesrine et aux séquences tournées sur sa mort. Si je veux bien admettre que la vie de cet homme constitue, pour le cinéma qui ne fait jamais la fine bouche, un formidable roman d'aventures, je suis effaré par les réactions recueillies par la journaliste Catherine Balle et qui pour l'essentiel font l'éloge de ce tueur et le défendent contre la police. Une dame du quartier va jusqu'à affirmer : "C'était un grand bonhomme". Devant une si profonde perversion des valeurs, on se demande bien ce qui pourra un jour remettre notre société d'aplomb, restaurer l'admiration des vertus et favoriser le dégoût des vices. Je crains que beaucoup soient conscients de ces dérives mais que la plupart baissent les bras et l'esprit. Il y aurait trop à faire, à dire, à résister. Même François Besse, partenaire un temps de Mesrine, était plus lucide et sévère à son égard que tous ces citoyens se prosternant devant l'odieux et amplifiant une mythologie qui fait de celui qui a tué à répétition un héros. Le mal qu'on glorifie, le mal qu'on commet, désastreuse logique.

On a les héros qu'on peut. C'est peut-être qu'on ne sait plus nous faire aimer la morale. Pourtant, cette aventure serait révolutionnaire. Le seul véritable anti-conformisme!

La loi contre le silence

On me pardonnera un éloge médiatique. Durant les vacances, pour présenter les informations du soir de TF1, nous avons droit à Anne-Sophie Lapix. C'est un bonheur total. D'une extrême beauté, elle fait preuve d'une technique impeccable et d'une compétence qui la placent à cent coudées au-dessus de ses concurrents. Elle parvient même à ne pas rendre ridicules les enchaînements contrastés que l'actualité impose.

Cécilia Sarkozy n'a pas pu assister au déjeuner offert par George Bush et sa famille à cause d'une angine blanche. Je ne sais pourquoi, m'est venue à l'esprit cette définition d'un préfacier célèbre au sujet de "Sanctuaire" de William Faulkner : c'est l'intrusion de la tragédie grecque dans le roman policier. Pensant au couple présidentiel et à ses aléas, je me demande si ces derniers ne représentent pas l'intrusion de la vie quotidienne dans la raison d'Etat. Celui-ci se désacralise par le simple fait que sa loi d'airain est battue en brèche ici ou là. Cela crée une vraie familiarité entre les détenteurs du Pouvoir et les citoyens.

Dans le Monde du 12-13 août, l'un de mes journalistes préférés, Luc Bronner, rend compte d'une audience correctionnelle à Evry à l'issue de laquelle quatre jeunes prévenus ont été condamnés à de l'emprisonnement ferme pour s'en être pris à des habitants d'un quartier de Draveil  "qui avaient osé porter plainte".

On peut regretter d'en être réduit à louer les sanctions pour obstructions à la justice mais dès lors que celles-ci se multiplient, on aurait mauvaise grâce à ne pas se féliciter d'une répression qui ne pourra avoir qu'un double effet positif : montrer que la loi ne néglige rien et donner le moral à des citoyens trop souvent retenus par la crainte, en dépit de leur envie de bien faire.

C'est un rayon de justice dans un univers souvent trop sombre.

Pour tous les goûts !

L'actualité nous gâte, à lire le Parisien, le Monde et le Figaro. A tel point que j'ai envie de lancer quelques bouteilles à la mer, sachant que vous en ferez bon usage.

Il paraît que le président Sarkozy a d'abord hésité à revenir pour les obsèques, aujourd'hui, du cardinal Lustiger. Il a bien fait d'y assister. Il n'était pas concevable qu'il fût absent à la suite de cette mort et pour un tel remarquable personnage, alors qu'il sait et veut être présent partout.

Il paraît, selon Paris Match, que Rachida Dati a organisé en juillet à la Chancellerie deux dîners avec des grands patrons. On aura peut-être la chance de voir Christine Lagarde inviter à son ministère quelques hauts magistrats !

Nouvelle polémique entre les syndicats de police et la justice à la suite du placement sous contrôle judiciaire d'une personne au passé peu limpide et soupçonnée de pédophilie. Le Parquet de Créteil a relevé appel de cette décision. L'affaire est en cours et je n'ai rien à en dire. Ce qui me choque, c'est une nouvelle fois la réaction strictement corporatiste de l'Union syndicale des magistrats qui reproche aux fonctionnaires de police de ne fonder leurs critiques que sur "l'émotion". On aurait pu espérer plus de compréhension et moins de condescendance. Quand cessera-t-on de prendre pour des imbéciles ceux qui osent s'en prendre à certains actes ? Une telle attitude de mépris est inqualifiable. Je persiste : il n'est pas anormal d'avoir à rendre des comptes.

Enfin, qui n'a pas été frappé par cette plainte d'une mère contre sa fille de 14 ans qui avait dépensé sans mesure avec la carte bleue qu'elle lui avait volée ? Le Parquet de Thionville l'a jugée recevable. Certes, une loi a ouvert une brèche dans l'immunité traditionnelle des vols entre parents et enfants. Il n'en demeure pas moins que j'ai cru percevoir une indignation quasi générale devant le comportement de la mère.

Femme de ménage disposant de revenus très modeste, elle n'a pas hésité à violer un tabou. Dans sa situation, j'aurais scrupule à lui jeter la première pierre. Reste que cette démarche acceptée par des magistrats est révélatrice, au-delà d'elle, du délitement de nos structures profondes, sociales et familiales. La dureté de la vie, la faillite des éducations parentales, le recours à des instances tierces, l'effritement du sentiment devant l'urgence et la nécessité, la perte des mille repères qui aidaient à séparer l'officiel et l'intime, ce qui relevait de l'Etat et ce qui nous incombait directement, autant de raisons qui expliquent cette réclamation considérée comme choquante.

Il y a sans doute dans cette indignation collective un motif d'espoir. Il y aurait encore des abstentions absolues que le coeur devrait imposer.

Il y en a pour tous les goûts, de l'ironie à la révolte. A vous de choisir.

Un humanisme qui fait peur

Un mot, d'abord, sur mon collègue Van Ruymbeke. Le rapporteur de son dossier devant le Conseil supérieur de la magistrature (CSM) a récemment laissé espérer, pour les soutiens de ce remarquable magistrat, une issue favorable. Le pittoresque, si j'ose dire, c'est qu'en général le cours de la justice a des conséquences politiques et influence parfois la vie de l'Etat. Pour l'affaire Clearstream, cela semble avoir été exceptionnellement l'inverse : c'est la politique, les activités ministérielles légitimes ou non qui vont permettre peut-être d'y voir clair au sujet du comportement professionnel d'un juge d'instruction. En effet, sans les premières, le second aurait sans doute continué à être mal perçu. Des bienfaits, donc, de la politique honnie sur la justice ! C'est trop rare pour ne pas être souligné.

Le Figaro du 4 août a publié une tribune libre de Jean-Michel Quillardet, avocat et grand maître du Grand Orient de France, sous le titre "Délinquance et punition : un faux débat".

J'éprouve le plus grand respect pour l'humanisme authentique, celui qui n'a pas peur de regarder la réalité en face pour s'imprégner d'elle et offrir alors des orientations et des perspectives non seulement honorables mais utiles et efficientes.

Plus réticent devant les voeux pieux, les proclamations abstraites, les élans un peu faciles du coeur, j'avoue avoir été surpris par ce texte. En effet, il mêle les pétitions de principe habituelles pour les spécialistes de la morale collective à une vision lucide et clairement pessimiste sur une minorité de l'humanité.

Le banal éthique, c'est l'idée que les causes structurelles de la délinquance sont fondamentales, ce qui est évident, mais qu'elles appelleraient une attention et une politique exclusives, ce qui est absurde. C'est à nouveau le sempiternel et stérile débat entre la prévention et la répression qui refait surface et qui vient troubler les esprits. Pendant qu'on agit lentement sur le structurel qui nourrit les infractions mais ne les crée pas - c'est la responsabilité individuelle, même réduite, qui décide de les perpétrer -, il faut bien prendre en charge les transgressions immédiates, graves ou légères, du tissu social et les offenses faites aux personnes. A lire certains humanistes patentés, on a parfois l'impression qu'ils espèrent que la vie saura faire une pause dans sa violence pour faciliter leur bonne conscience.

Malheureusement, l'inventivité humaine est sans limite et ne se met jamais en position d'arrêt. En s'attachant au long terme, le court terme et sa malfaisance renouvelée ne se laissent pourtant jamais oublier.

Jean-Michel Quillardet qui, avocat et grand maître, pourrait laisser penser qu'il cumule les handicaps pour une approche lucide de la nature humaine et de la réalité sociale va tout de même jusqu'à admettre qu'un certain nombre de délinquances sont ancrées dans le coeur et le corps de quelques-uns, pour en tirer la conclusion étrange que la répression ne servirait à rien. Il reconnaît que le mal existe chez quelques-uns mais refuse la conclusion triste qu'un tel constat implique : la nécessité de la prison.

Etrange schizophrénie qui le fait osciller d'un juste pessimisme à une naïveté hémiplégique.

Un tel humanisme me fait peur. Pour complaire à soi-même, on est prêt à toutes les imprudences au détriment de la collectivité.

Je ne désespère pourtant pas de cette belle âme !

Dans la peau de Nathalie Ménigon

Le président de la République et le gouvernement sont en vacances. Ce n'est pas que la vie politique soit ralentie mais elle donne l'impression de reprendre son souffle avant le redémarrage du mois de septembre.

C'est le bon moment pour s'attacher à des événements qui, en été, sont probablement négligés. Par exemple, la libération de Nathalie Ménigon le 2 août dernier.

Patricia Tourancheau, dans Libération, a consacré un article à la situation de celle-ci. Quel changement par rapport au ton de Dominique Simonnot, passée depuis au Canard enchaîné ! Finie la complaisance attristée et presque compréhensive, éliminée l'impression de solidarité avec l'inadmissible. Certes Patricia Tourancheau ne fait pas dans la vitupération, qui ne serait d'ailleurs pas de mise. Elle relate et elle constate. C'est sobre et acceptable. Un avocat général peut lire ce texte sans s'indigner.

La décision prise est, je crois, une bonne décision aussi. Nathalie Ménigon souffre de très graves ennuis de santé et les conditions étaient réunies pour cette "prélibération conditionnelle". L'Etat de droit s'est honoré sans se rendre ridicule par faiblesse. Il y a un moment où c'est la sévérité qui peut inquiéter.

Enfin, il faut cesser avec cet argument ressassé qui voudrait qu'on interdise toute sortie à ceux qui ne feraient pas acte de repentance et de contrition. Pour une double raison, à mon sens.

D'une part, quelle subtile mais éclatante victoire de la démocratie que de voir aujourd'hui ses adversaires criminels d'il y a 20 ans se plier sous ses légitimes fourches caudines pour pouvoir bénéficier de ses garanties. D'une certaine manière, Nathalie Ménigon a été obligée de se trahir. D'autre part, que sait-on de son for intérieur? Parce qu'il n'y a pas de repentance officielle, il n'y aurait pas, "dans la chambre crépusculaire de l'âme", de désaveu ou de reniement d'elle-même et de ses actes ? Nous n'avons aucune certitude sur cette intime révolution mais j'espère qu'elle a eu lieu. En tout cas, elle est possible et elle vaudrait infiniment plus que les regrets obligatoires et explicites dont notre humanité a besoin pour se donner bonne conscience.

Raymond Radiguet disait qu'il avait mal à la tête à force de penser depuis 1789. Continuez à me donner des maux de tête par vos commentaires, c'est si bon !

De Christine Lagarde et des prisons

Ingmar Bergman et Michelangelo Antonioni ont rejoint Michel Serrault dans l'être ou le néant, selon qu'on croie ou non. De beaux portraits ont été dessinés de ces trois personnalités disparues. Je veux surtout retenir celui de Bergman dans le Monde. Décrit comme l'analyste génial de "la chambre crépusculaire de l'âme", il est présenté comme quelqu'un qui a su mettre au service de son art les désordres et les angoisses de sa vie intime, ce que le cinéaste lui-même a appelé "atteler ses démons à son char".

Le Parisien succombe à la mode des vacances et propose sur deux pages une évaluation du Premier ministre et des ministres. Ce qui pourrait n'être qu'un jeu me semble en définitive un exercice intéressant, probablement parce qu'en gros je partage les appréciations formulées. La ministre la mieux notée est Christine Lagarde.

Cette excellence qui lui est reconnue et qui n'est guère discutée appelle au moins trois observations. Je constate d'abord qu'il n'y a pas de discordance entre les médias et les citoyens passionnés par la chose publique, lorsqu'il s'agit de détecter l'exceptionnelle compétence. Celle-ci éclate et on n'a en définitive qu'à en prendre acte. Quels que soient les critères sur lesquels on se fonde, il y a un caractère incontestable de la pratique ministérielle qui sort de l'ordinaire. Ensuite, on ne peut manquer de relier cette remarquable réussite à celle  de Christine Lagarde dans son existence antérieure d'avocate. On ne sera pas un bon ministre si auparavant on n'a pas su être un grand professionnel. Ce qui signifie que c'est la personne, son intelligence et son talent qui font toute la différence. On aurait affecté Christine Lagarde à n'importe quel autre poste, elle aurait brillé, simplement parce que c'est elle qui est le capital. Enfin, si elle est si justement distinguée, c'est aussi parce qu'elle est l'un des rares ministres, peut-être le seul, à ne pas se vouloir comme "la voix de son maître", tout en respectant naturellement le président de la République. C'est un bonheur de l'entendre ou de la lire, on a l'impression d'une liberté qui n'est pas étouffée par la révérence et qui accepte de penser par elle-même. Pour d'autres, nommer dix fois le nom de Nicolas Sarkozy dans un discours tient lieu de tout. Pas pour elle.

Le Sénat a examiné le projet de loi de la ministre de la Justice relatif à la création d'un poste de "contrôleur général des lieux de privation de liberté". Le Monde et le Parisien ont très bien informé sur ce sujet. J'ai déjà à plusieurs reprises souligné comme une telle fonction, dont l'Assemblée nationale débattra en septembre, servira utilement la cause pénitentiaire en permettant de vérifier les conditions d'enfermement et de garantir les droits des personnes détenues. Certes, ce futur contrôleur général ne disposera d'aucun pouvoir d'injonction. Il pourra tout de même compter sur une équipe de dix-huit personnes et sur un budget de 2,5 millions d'euros.

Pour les sénateurs, le titulaire de cette fonction - qui, semble-t-il, ne pourra être choisi qu'après un avis parlementaire - devra se voir reconnaître "une compétence et une expérience indiscutables". Il est permis d'espérer que ces exigences écarteront Arno Klarsfeld de ce poste qui est trop important pour devenir seulement un lot de consolation ou un cadeau octroyé par le président. D'autres candidats très sérieux sont évoqués, Nicole Guedj ou Jean-Paul Delevoye. Excellents tous les deux par ailleurs.

Aucune des critiques formulées contre l'institution de ce contrôleur général ne me paraît décisive. Pour ma part, je crains seulement que son rôle soit "noyé" tant que la réalité pénitentiaire ne sera pas réformée. En effet, faute d'une décence matérielle et humaine à instaurer d'urgence - apparemment, c'est à la rentrée que sera examinée la future loi pénitentiaire -, le contrôleur général risquera de voir sa mission spécifique et ses interventions ponctuelles absorbées par l'infinie misère des lieux d'enfermement qui, en elle-même, constitue une offense grave et structurelle aux droits des détenus. Ses protestations condamnées à être singulières pèseront peu, si les choses demeurent en l'état, face au pluriel délabré et surpeuplé.

En tout cas, les prisons sont placées au centre des préoccupations politiques. Plus seulement au niveau des voeux pieux. On a hâte de rentrer pour voir.