Un mot, d'abord, sur mon collègue Van Ruymbeke. Le rapporteur de son dossier devant le Conseil supérieur de la magistrature (CSM) a récemment laissé espérer, pour les soutiens de ce remarquable magistrat, une issue favorable. Le pittoresque, si j'ose dire, c'est qu'en général le cours de la justice a des conséquences politiques et influence parfois la vie de l'Etat. Pour l'affaire Clearstream, cela semble avoir été exceptionnellement l'inverse : c'est la politique, les activités ministérielles légitimes ou non qui vont permettre peut-être d'y voir clair au sujet du comportement professionnel d'un juge d'instruction. En effet, sans les premières, le second aurait sans doute continué à être mal perçu. Des bienfaits, donc, de la politique honnie sur la justice ! C'est trop rare pour ne pas être souligné.
Le Figaro du 4 août a publié une tribune libre de Jean-Michel Quillardet, avocat et grand maître du Grand Orient de France, sous le titre "Délinquance et punition : un faux débat".
J'éprouve le plus grand respect pour l'humanisme authentique, celui qui n'a pas peur de regarder la réalité en face pour s'imprégner d'elle et offrir alors des orientations et des perspectives non seulement honorables mais utiles et efficientes.
Plus réticent devant les voeux pieux, les proclamations abstraites, les élans un peu faciles du coeur, j'avoue avoir été surpris par ce texte. En effet, il mêle les pétitions de principe habituelles pour les spécialistes de la morale collective à une vision lucide et clairement pessimiste sur une minorité de l'humanité.
Le banal éthique, c'est l'idée que les causes structurelles de la délinquance sont fondamentales, ce qui est évident, mais qu'elles appelleraient une attention et une politique exclusives, ce qui est absurde. C'est à nouveau le sempiternel et stérile débat entre la prévention et la répression qui refait surface et qui vient troubler les esprits. Pendant qu'on agit lentement sur le structurel qui nourrit les infractions mais ne les crée pas - c'est la responsabilité individuelle, même réduite, qui décide de les perpétrer -, il faut bien prendre en charge les transgressions immédiates, graves ou légères, du tissu social et les offenses faites aux personnes. A lire certains humanistes patentés, on a parfois l'impression qu'ils espèrent que la vie saura faire une pause dans sa violence pour faciliter leur bonne conscience.
Malheureusement, l'inventivité humaine est sans limite et ne se met jamais en position d'arrêt. En s'attachant au long terme, le court terme et sa malfaisance renouvelée ne se laissent pourtant jamais oublier.
Jean-Michel Quillardet qui, avocat et grand maître, pourrait laisser penser qu'il cumule les handicaps pour une approche lucide de la nature humaine et de la réalité sociale va tout de même jusqu'à admettre qu'un certain nombre de délinquances sont ancrées dans le coeur et le corps de quelques-uns, pour en tirer la conclusion étrange que la répression ne servirait à rien. Il reconnaît que le mal existe chez quelques-uns mais refuse la conclusion triste qu'un tel constat implique : la nécessité de la prison.
Etrange schizophrénie qui le fait osciller d'un juste pessimisme à une naïveté hémiplégique.
Un tel humanisme me fait peur. Pour complaire à soi-même, on est prêt à toutes les imprudences au détriment de la collectivité.
Je ne désespère pourtant pas de cette belle âme !
“Juger, c'est s'arracher à un jugement spontané pour se faire tiers à soi-même” .
Antoine Garapon Bien juger p. 304, 310 et s.
Rédigé par : hag | 09 août 2007 à 22:30
@Véronique
j'ai hélas déjà plaidé devant des jurés dont il m'a été dit, sous la foi du Palais, par les juges du siège, qu'ils avaient bien vite oublié lors du délibéré leur serment d'équité et d'équidistance à l'égard des parties. En province, les jurys populaires sont hélas souvent moins richement composés qu'à Paris. Les jurés popluaires sont aussi, pour certains, spectateurs de la STAR AC. Au stade de juger un de leur semblable, je vois souvent, en plaidant, que leur niveau de réflexion ne dépasse pas celui de l'épiderme. Le bon juge est équidistant des parties au procès ! Quel défi...
Rédigé par : Thierry SAGARDOYTHO | 09 août 2007 à 16:31
Je suis sidérée de voir que "notre" société donne autant d'importance à ce que pense le délinquant et que la victime est totalement oubliée.
non que la pensée du délinquant ne soit pas importante, je ne le nie pas.
mais je suis d'accord avec monsieur Bilger quand il dit que cet humanisme lui fait peur.
Ne faudrait-il pas avant toute chose s'intéresser à ceux qui souffrent parce que d'autres les ont fait souffrir.
Pourquoi les journalistes, les acteurs, les cinéastes, les animateurs télé en bref "les nouveaux intellectuels" de notre société ne se mobilisent-ils pas pour les victimes de viol, de vol par effraction, de dégradations totalement gratuites...
etc etc n'oublions pas que l'être humain a son libre arbitre et qu'il peut interagir sur des éléments extérieurs à sa volonté.
Pourquoi ne parlons-nous jamais des gamins des cités devenus grands qui ont eu un parcours professionnel sans faute ?
Pourquoi ne pas féliciter ceux-là avant d'essayer de pardonner à ceux qui se victimisent ??
Je suis sidérée de voir quel chemin nous prenons et que personne ne réagisse...
Merci Monsieur Bilger de montrer qu'à une place comme la vôtre vous avez votre liberté d'aller à l'encontre de la société bien pensante qui parle beaucoup mais n'agit pas ou s'agite dans le vide...et déresponsabilise une partie de la population qui aurait justement besoin de responsabilités.
sur ce...
Rédigé par : marie | 09 août 2007 à 14:43
Parayre,
Vous écrivez que « la vraie justice est le droit du faible ». J'aurais tendance à penser qu'elle est le besoin du faible, le recours du faible, mais qu'elle est le droit de tous. A dire qu'il s'agirait du droit du faible, on pourrait entendre que le fort ne la mérite pas, qu'elle ne lui appartient pas, ou qu'elle lui appartient moins qu'au faible. Je suis certain que vous conviendrez du caractère discutable d'une telle assertion. Forts et faibles ont besoin d'équité, de quelque chose de juste. Bref, la justice est le besoin de tous. Ajoutez à cela que parfois le fort peu devenir très faible, selon les circonstances, et vice versa.
Vous évoquez aussi cette « société obsédée de sécurité qui réclame du tout carcéral et demande à la prison d'enterrer ses peurs et de neutraliser ses risques ». Reconnaissez que nous en sommes loin, qu'il y a eu des abus de clémence. Reconnaissez qu'à force de se refuser à écarter de la société des éléments hostiles et incontrôlés, on a laissé se transformer la société en lieu d'incarcération pour certains. Les habitants des zones à émeutes sont pour partie en train de vivre dans un univers carcéral ouvert, contraints d'y rester pour raisons économiques, néanmoins devant y subir un ensemble de règles, implicites ou explicites, imposées par les commerçants du secteur au business le plus profitable et illégal. Pour parler concrètement, que dire de ces citoyens qui n'ont plus la liberté de dormir quand ils l'entendent car en bas de chez eux se pratiquent si régulièrement des rodéos de scooter, quads et voiture, rarement interrompus ? Lorsqu'un de ces habitants sort un fusil et tire en bas de chez lui, certains s'étonnent du drame qui se produit ; moi je m'étonne qu'il ne se produise pas plus souvent. La clémence pénale envers les auteurs d'infractions relatives aux violences urbaines n'a t-elle pas été une politique de sévérité extrême pour les victimes de ces violences ? Et que dire de ces violeurs en série à qui l'on a cru bon de laisser une chance ? La famille de la gamine tuée par Bodein milite pour la peine de mort, certains s'en étonnent : mais combien d'entre nous se disent-ils que si un de leurs proches était victime d'un tel individu, ils seraient grandement tentés de commettre un acte criminel vengeur ? La clémence n'est donc pas toujours si clémente, socialement parlant, tout comme la sévérité peut être à long terme une forme de clémence. Cet aspect des choses me semble perdu de vue trop souvent.
Véronique,
Ce que vous dites des jurés d'Assises est intéressant. J'aurais tendance à penser que nous devrions avoir un jury populaire dès la correctionnelle.
L'intérêt majeur de ces jurés, c'est, je pense, l'aspect ponctuel de leur pratique.
Un professionnel du droit, qu'il soit magistrat ou que sais-je d'autre en lien avec la procédure, va tout naturellement prendre ses habitudes, adopter des mécaniques répondant à des logiques déterminées au fil du temps. Surtout, la fréquentation du médiocre et de l'ignoble va lui imposer l'observation neutre et froide des procédures ; faute de quoi, il n'en dormirait plus la nuit, en particulier s'il a a connaître des affaires de moeurs. Ca désensibilise - un manque de sensibilité nécessaire pour que la pratique professionnelle n'ait pas de conséquences sur la vie privée, un manque de sensibilité nécessaire pour pouvoir poser un regard rationnel sur les faits, notamment pour être attentif aux cohérences et incohérences des positions des plaignants et mis en cause.
Le juré issu du peuple n'a pas encore pris d'habitudes. Il va prendre un bon bain de médiocrité humaine... Vous écrivez qu'ils seront « au coeur d'une expérience humaine et d'un dilemme », aspect des choses que le professionnel trop acclimaté risque d'ignorer. Expérience humaine, dilemme, il y a nécessairement une part d'irrationnel, de sentiment, dans la découverte par un citoyen normal des choses les plus sombres de la vie. Etre confronté à cela est sans doute utile pour juger, en particulier pour ne pas pratiquer la clémence aveugle que j'évoque plus dans ma réponse à Jacques Parayre : car fréquentant le monde normal, celui où l'on ne voit pas tous les jours du crime ou du délit, on ne peut sans doute pas si facilement donner dans une clémence aveugle qui favorise la transformation de ce monde en celui des tribunaux.
Je pense que les magistrats du siège devraient principalement s'attacher à étudier la culpabilité des mis en cause et laisser à aux jurés populaires la tâche du jugement, activité plus sociale que juridique, en matière pénale.
Rédigé par : Marcel Patoulatchi | 09 août 2007 à 14:41
"Tel l'âne de Buridan, partagé entre ma faim d'humanisme et de progrès et ma soif d'ordre et de sécurité (…)"
écrivait sbriglia le 10 avril 2007 dans son commentaire à votre post "Une France qui ne se sent pas bien".
"Etrange schizophrénie qui le fait osciller d'un juste pessimisme à une naïveté hémiplégique."
Maître Quillardet, tout comme sbriglia, n’est pas schizophrène.
Je pense qu'il faut accepter l'inconfort permanent de la lucidité qui se cogne à un idéal, et inversement.
Et je crois, qu’en réalité, vous ne parlez pas dans votre note de la tribune de Maître Quillardet mais de votre propre dilemme.
@ Olivier
Il n’ y a rien de passionnel dans la nécessité de punir et de réprimer.
Si vous lisez des témoignages de personnes qui ont été jurés d’assises, vous vous rendrez compte qu'à l'issue d'un procès, confrontés à l’histoire singulière d’un homme ou d’une femme, si chez les jurés il y avait avant "la passion de punir", le fait d’avoir eu à juger pour de vrai les a placés, pour la plupart, dans une autre perception. Au cœur d'une expérience humaine et d'un dilemme.
Rédigé par : Véronique | 09 août 2007 à 11:18
Merci pour ce beau partage, Parayre.
Trop d'émotions coupent la communication, nous pouvions lire sur les panneaux publicitaire comme slogan pour RTL, je crois, en prenant les bus parisiens (je suis adepte surtout de celui qui passe par le Louvre en venant de Clichy) !
Je sais par expérience que trop d'émotions coupent aussi la raison. Une justice sera plus humaine, plus ouverte si elle ne se trouve effectivement pas surchargée par le ressenti. Il existe d'autres terreaux où cultiver la spontanéité, la pléthore de sentiments.
Rédigé par : Ludo Lefebvre | 09 août 2007 à 03:53
Même imparfaite comme le sont toutes les institutions humaines -n'est-ce pas cher M.P - l’institution judiciaire est nécessaire pour dire la loi et la faire respecter.
En sanctionnant ceux qui la transgressent, elle garantit la cohésion sociale et la liberté d’autrui.
Parce que la vraie justice est le droit du faible, elle ne peut devenir l’otage de l’opinion publique ou des médias. Elle ne s’exerce pleinement que loin des passions et dans la quête d’une objectivité et d’une vérité toujours à conquérir.
A celui qu’elle sanctionne, la Justice doit rappeler, quels que soient les actes commis, qu’il reste membre de la société dont il a transgressé les règles, lui signifier qu’il reviendra un jour dans cette même société, et lui demander d’assumer sa responsabilité en gage de sa volonté de réinsertion.
En même temps, la Justice fait droit à la victime en la reconnaissant publiquement comme telle.
Elle cherche à la restaurer dans ses droits et dans sa dignité blessée.
Il n’est pas possible de réduire la victime à sa souffrance ni le délinquant à son crime ou à son délit.
Si la peine ne permet pas, à la fois, la guérison de la victime et la réinsertion du condamné, elle est une injustice de plus.
La société doit assumer un risque toujours possible de récidive. La réussite de la libération est à ce prix.
Une société obsédée de sécurité qui réclame du tout carcéral et demande à la prison d’enterrer ses peurs et de neutraliser ses risques, rend illusoire la mission de réconciliation de la justice.
C’est, à terme, la négation du droit.
La foi en l'homme invite à porter sur la victime et sur le coupable un regard d’espérance rendant possible un avenir.
Le souvenir de l’agresseur peut enchaîner la victime, la condamnation peut enfermer le coupable dans son passé. Le pardon est alors une invitation faite à la victime de ne pas s’identifier à ses seules blessures et au coupable à ses seuls actes.
Pardonner, c’est croire que la personne ne se réduit pas aux actes commis et que quelque chose de neuf est possible.
Parce qu’il guérit le coeur de la victime et
celui du coupable, le pardon accomplit l’acte de justice au-delà de lui-même et l’inscrit dans un horizon qui le dépasse.
Contribuer, participer, favoriser la réinsertion des coupables aident assurément à éviter d’autres victimes pour demain, sachant que les coupables d’aujourd’hui ont souvent été des victimes d’hier qui n’ont pu être entendues.
Les victimes, elles aussi, ont besoin d’être accompagnées tout au long de leur épreuve.
Une victime qui cesse de l’être, c’est une reconstruction aussi importante que la réinsertion des condamnés.
Rédigé par : Parayre | 08 août 2007 à 23:08
Heureusement, l'inventivité humaine est sans limite et ne se met jamais en position d'arrêt. En s'attachant au long terme, le court terme et sa bienfaisance renouvelée ne se laissent pourtant jamais oublier.
Ca fonctionne aussi, même si c'est beaucoup plus difficile...
Un jour viendra peut-être où, symétriquement aux magistrats de la sanction, nous aurons ceux de la récompense.
Imaginez un peu: après une belle action, prendre deux ans ferme... de vacances!
Rédigé par : Fleuryval | 08 août 2007 à 19:28
"L'humanité ne se décrète pas. Elle ne s'apprend pas sur les bancs d'une école ou d'un Palais".
Entièrement d'accord et elle a tendance à se perdre ...
Rédigé par : hag | 08 août 2007 à 12:45
A l’invitation de notre hôte, j’ai lu l’article que l’on peut également trouver au besoin à cette adresse :
http://www.lefigaro.fr/debats/20070804.FIG000000783_delinquance_
et_punition_un_faux_debat.html
Que l’on me pardonne la relève d’un jeu de mots sur la base du nom propre, mais je me suis souvent fait cette remarque que le nom propre pouvait être perçu, inconsciemment, comme un signe de la direction à suivre. On peut en donner toute une série d’exemples mais qui seraient peut-être mal perçus de leurs porteurs aussi je m’abstiendrai. En revanche avec Jean-Michel Quillardet nous avons tout de même affaire à une figure publique qui prend position dans le domaine public, donc je risque.
S’agissant de commenter ceci :
« Il reconnaît que le mal existe chez quelques-uns mais refuse la conclusion triste qu'un tel constat implique : la nécessité de la prison.
Etrange schizophrénie qui le fait osciller d'un juste pessimisme à une naïveté hémiplégique. »
Je ferai donc observer que dans «Quillardet » , il y a « Quille » !!
Comment se positionner par rapport à la prison quand on ne fait pas partie des professionnels en rapport avec l’enfermement ?
Sans doute de deux manières. La première en tant que victime potentielle (ou d’ores et déjà avérée), la seconde en tant que susceptible de se retrouver soi-même ou quelque proche dans la position de l’enfermé (à juste ou… moins juste titre). Bien évidemment on aura là des points de vue fort divergents et encore davantage si l’on prend en compte les psychismes particuliers.
Néanmoins, si l’on essaie de se détacher de ces deux positions (ce qui n’est pas du tout évident) pour réfléchir sérieusement sur « le sens de la peine » au-delà encore de ‘poïna’, réparation et châtiment, on trouve encore quelque chose qui est le ‘regressus ad uterum’, ‘le retour à l’utérus’ qui symbolise une nouvelle naissance, et qui pense le crime comme une régression à un état ‘animal’ dont il faut revenir. Il s’agit là explicitement de ce crime bien particulier, mais qui peut sans doute en être considéré comme une figure exemplaire, qu'est le cannibalisme, lequel peut en effet apparaître comme une forme de transgression des règles de la parenté en général en tant qu’il s’agit de ce qui gouverne les rapports avec le semblable et par voie d’extension, le commun.
L’homme-loup est une figure antithétique à savoir un aspect d’une même figure qui peut, sous d’autres aspects, être bonne/nourricière/protectrice etc.…
Sur le plan du rituel, le ‘regressus ad uterum’ vise une transformation régressive, souvenir d’un culte totémique au dieu loup (qui n’est pas sans nous rappeler les peurs ancestrales de ‘la Bête’ – bête du Gévaudan, Loup-garou etc.… – ) et qui consistait à enfermer un individu dans la peau d’un animal puis à l’en faire ressortir en rampant. De la peau d’un animal on passe au chaudron (ainsi qu’à l’enclos sacrificiel préliminaire). Le texte est extrait de Anth. Pal (= Anthologie palatine) XV,36 et parle de Jason pour dire : « Mais il est mort deux fois, ayant eu deux naissances, d’un ventre humain d’abord, puis d’un ventre d’airain. » trad.P.Walz, J.Guillon cité par M. Halm-Tisserant p.247 in ‘Cannibalisme et immortalité.’
D’une certaine façon, sur le plan symbolique on peut se demander si le criminel épargné et dont le crime n’est pas purement et simplement compensé par une rançon (poïna→peine), n’est pas ‘tenu captif’ (pris → prison) dans le but de son retour possible, au titre d’une nouvelle naissance et dès lors le lieu d’enfermement peut être assimilé à l’enveloppe utérine, dépouille animal ou ventre d’airain (donc dans ce dernier cas, ce n’est pas ‘dura lex’, mais en quelque sorte ‘dura mater’ !!). A partir de là en effet, tant qu’il n’en est pas ressorti, en quelque sorte renaît, il conserve symboliquement (et tout le problème semble venir de ce que malheureusement, ce n’est pas que symboliquement ), un statut d’animalité tant que la ‘souillure’ générée par le crime n’est pas considérée comme ‘effacée’.
Mais à notre époque, je pense que les droits de l’homme doivent consister à affirmer ( ainsi qu’à expliquer à ceux de nos concitoyens qui le nécessiteraient) que si tel individu peut sembler avoir opéré une ‘transformation régressive’, ce n’est pas pour autant que nous, qui ne sommes pas censés avoir pas régressé aussi (ou bien ?), devons le considérer concrètement, et le traiter, autrement que comme un homme. En revanche, cette nouvelle naissance, que la modernité nomme réinsertion, et que le rite antique désigne très explicitement comme le but de toute l’opération, doit bien évidemment être réaffirmée avec force. Si l’opération magique qui consistait à enfermer le criminel dans une peau de loup puis à l’en faire sortir en rampant avait quelque efficacité, ce serait en effet bien pratique et ça résoudrait bien des problèmes pour futur contrôleur des lieux de privation de liberté, y compris celui de son financement. Mais bon, nous ne sommes plus à l’âge de bronze !
En revanche, les jeux de rôles, la dynamique de groupe, ainsi que cette idée de ‘ramper’ qui implique un statut d’infans devant apprendre, autrement dit réapprendre à vivre à l’air libre et qui véhicule avec l’idée de faiblesse, également une idée d’humilité, m’évoque le fait que Rikyû le Chajin, à savoir le Maître de thé qui dans le Japon shôgunal du 16ème siècle a fixé les règles de ladite ‘cérémonie du thé’, imposait au Shôgun de rentrer et sortir du pavillon de thé par une ouverture très basse qui nécessitait de ramper, précisément. Le Shôgun de l’époque a accepté de ramper un certain temps, puis un jour il lui a envoyé un poignard, ce qui signifiait qu’il devait se suicider. Néanmoins, les règles ont perduré et chaque geste est pensé dans le sens de l’obtention de la concentration et de la maîtrise de soi et de son agressivité. De ce point de vue, le Thé est d’ailleurs considéré comme un art martial et non pas comme une occupation pour jeunes filles de bonne famille entre l’Ikebana et l’aquarelle! D’ailleurs, jusqu’au 19ème siècle, les femmes n’étaient pas admises au service du thé.
Pour en revenir à Jean-Michel Quillardet, ce qui au départ pouvait paraître un simple jeu de mots est finalement au coeur du débat : "La Quille.. et puis après, quelle renaissance?"
Rédigé par : Catherine JACOB | 07 août 2007 à 18:46
Ai-je mal saisi votre pensée ? Etre Avocat "serait-il un handicap pour une approche lucide de la nature humaine"? Quoique l'on pense de l'article rédigé par Me QUILLARDET, ce dernier serait-il "handicappé" par sa qualité d'avocat, ou de grand-maître, ou bien des deux ? Sans rallumer la sempiternelle guéguerre qui oppose magistrats et avocats sur certaines appréhensions de la nature humaine, je m'étonne de votre allusion ! Est-elle une provocation délibérée ou une ironie facile ? Je connais bien des magistrats à l'humanité limitée, qu'ils soient au siège ou au Parquet. Les avocats, quels que soient leurs défauts, ont tout de même un avantage de taille sur le magistrat : ils portent la voix de celui ou celle qui leur fait l'honneur de leur confier sa liberté et son destin. Leur humanité se projette bien au-delà de la seule préservation des intérêts fondamentaux de la société car ils sont souvent l'ultime bougie qui maintient la flamme et jette un peu de lumière dans la nuit carcérale des justiciables. Le marathon judiciaire, qu'il soit correctionnel ou criminel, est une épreuve qui exige de la patience et de l'endurance. Tous les justiciables ne partagent pas ces qualités. Combien de défenseurs, sans grade, modestes, inconnus, portent laborieusement au quotidien la souffrance de leurs clients et tentent de la faire partager, serait-ce un instant, aux juges chargés d'appliquer la Loi... L'avocat n'avale pas nécessairement toutes les couleuvres de son client mais son devoir est d'écouter le justiciable puis de le guider. Combien d'erreurs judiciaires ont débuté parce que l'avocat s'était refusé à croire ce qui paraissait incroyable de prime abord ! Les magistrats n'ont pas le monopole de la lucidité dans l'approche de la nature humaine. Il n'existe d'ailleurs aucun cours en cette matière à l'ENM. Et pour être déjà intervenu dans des séminaires de cette école que l'on dit prestigieuse, j'ai été marqué par le peu de cas que certains élèves (nécessairement brillants puisqu'admis au concours) manifestent à l'égard des règles les plus élémentaires de politesse. Que dire aussi des exercices de simulation d'audiences lorsque le chargé de formation s'empresse de faire des remontrances aux auditeurs qui, sensibles aux charmes de la plaidoirie d'un avocat plaidant, se distingueraient par le choix d'une peine trop clémente ??? Formatés dès l'école et pas nécessairement dans le sens de l'humanité ! L'affaire BURGAUD a mis en exergue la surdité de certains juges face à l'humanité souffrante qu'ils affrontent au quotidien. L'humanité ne se décrète pas. Elle ne s'apprend pas sur les bancs d'une école ou d'un Palais. Elle se forge au quotidien, au gré de nos existences respectives. De grâce, accordez à Me QUILLARDET un peu de votre indulgence !
Puisque vous saluez M. VAN RUYMBEKE, j'ai lu avec intérêt l'ouvrage documenté de Fabrice LHOMME le concernant. Ce Magistrat incarne l'honnête homme. Je doute qu'il ait acquis ces qualités à l'école. Ce capital lui était propre et sa carrière lui a permis de les cultiver. Je lui souhaite de tout coeur de retrouver la sérénité nécessaire à ses fonctions.
De grâce, M. BILGER, pas de naïveté hémiplégique.
Rédigé par : Thierry SAGARDOYTHO | 07 août 2007 à 17:18
Une passion de punir qui a saisi le corps social (plus encore que les procureurs), et dont chacun pourrait constater au quotidien qu'elle est inefficace,
une passion de punir que quelques intellectuels ont bien saisi (Alain-Gé Slama, pas franchement gauchiste),
une passion de punir qui fait exploser les chiffres de la détention, des amendes, des privations, etc,
une passion de punir qui se lit à travers les 2/3 des commentaires ici,
voilà ce qui me fait peur.
Voilà ce qui ne s'arrête pas, de lois en nouvelles lois, de décrets en attendus, voilà ce qui semble posséder notre être-ensemble.
( et l'humanisme me terrorise moins, dans l'ensemble, même si j'écoute Alain Finkielkraut quand il en pointe le danger désarmé-désarmant d'un certain humanisme).
Rédigé par : olivier | 07 août 2007 à 16:34