Depuis longtemps, je suis passionné par la parole, l'intensité qu'elle crée et les dégâts qu'elle peut causer. Surtout, me frappe l'infinie complexité du langage qui, parfois, creuse son chemin en nous presque de manière autonome en nous laissant craindre le pire, par les mots jetés à la face du silence, ou le meilleur quand miraculeusement ils viennent se poser comme il convient sur les choses.
Pour les êtres, il me semble que les échanges doivent d'abord et de plus en plus se conquérir de haute lutte. Qui n'a pas remarqué, en effet, qu'à l'art de la conversation s'est substituée, la plupart du temps, la dictature de l'exposé, comme si on n'avait qu'une crainte : un dialogue authentique qui nous obligerait à écouter puis à répliquer, à nous fondre dans un mouvement oral dont nous ne serions pas les seuls maîtres. C'est cette inaptitude, cette infirmité délibérée qui conduit tant de moments, du plaisir qu'ils pourraient susciter vers l'ennui qu'ils distillent car il est clair que tout esprit bien constitué a horreur de ne faire qu'écouter et de s'entendre interminablement ressasser ce qu'il sait déjà. La conséquence en est que des haltes susceptibles d'offrir une convivialité stimulante et voluptueuse, comme des dîners réussis par exemple, sont de plus en plus obérées par d'assommants monologues qui n'ont pas d'autre ambition, par leur durée, que d'interdire la parole de l'autre. J'ose dire que cette dérive est devenue un trait de civilisation et le signe que l'humanisme élémentaire, qu'abrite la véritable politesse, s'éloigne avec elle dans le pays des nostalgies et des regrets.
Je ne désire pas seulement évoquer cette régression mais m'interroger, au sujet de la parole, sur les rapports de la liberté et de la vérité. En effet, à force d'entendre vanter le parler vrai, je me suis demandé si on ne confondait pas l'esprit libre avec la pensée vraie.
Pour être franc, l'actualité de ces derniers jours m'a incité à me questionner de même, d'ailleurs, que certains agacements périphériques m'ont stimulé. Le hasard, en effet, a fait que je suis "tombé" sur un obscur site en Grande-Bretagne où du fiel était déversé à mon encontre et où on prêtait à Me Szpiner, qui en serait bien capable, un propos me taxant d'une exclusive admiration pour moi-même. Je risque d'être trop long si je prétends répondre à cette allégation car, et sur lui et sur moi, il y aurait beaucoup à répliquer. N'empêche que cette alliance de l'essentiel et du dérisoire me force à souligner que quelques-uns, dont je suis, ont peut-être abusivement bénéficié d'un compliment sur leur parler vrai, alors qu'ils s'efforçaient d'abord d'avoir un parler libre.
La liberté de la parole impose, sûrement, une double exigence.
Celle de n'avoir pas peur d'aller, grâce aux mots, sous la surface, de ne pas se contenter des idées à portée de soi, posées là comme des animaux familiers, mais de s'aventurer, le plus honnêtement possible, dans un maquis complexe où des défis sont à relever et des prudences à écarter. Car il n'est pas concevable, dans une liberté d'expression qui se veut pleine et entière, de ne pas mettre en cause le couple indissociable que constitue la personnalité intellectuelle et les pensées que l'on conteste. Il y a forcément un combat noblement personnel dans le propos libre qui ne saurait se réfugier, grâce à l'abstraction, dans le confort du dit non-dit.
La seconde exigence nécessite, à mon sens, le refus de la clandestinité, l'assomption de la publicité à visage et esprit découverts. Exprimer en catimini tout ce que l'on pense d'un être, d'une théorie, d'une politique me semble une contradiction dans les termes. Il y a, dans la liberté, l'obligation d'affirmer en face, de proférer en pleine lumière. Sinon, c'est du ragot, de la rumeur, du venin ou au mieux de la liberté dévoyée puisqu'elle ne risque rien.
Venons-en à la dénonciation de la confusion à laquelle j'ai fait allusion. Dans le monde politique comme dans les autres sphères de la vie sociale et intellectuelle, les rares qui fuient le conformisme, qui secouent, agitent et stimulent leurs auditeurs, se voient généralement crédités d'un rapport privilégié avec la vérité. Je le souligne d'autant plus volontiers que sans le vouloir j'ai moi-même longtemps fait se téléscoper ma passion d'aller au fond des choses quoi qu'il en coûte et la certitude de la vérité. Or, la première ne coïncide pas avec la seconde. Donc, lorsqu'on évoque par une commodité de langage le parler vrai, il conviendrait plutôt de le qualifier de parler libre.
Tout de même, on peut comprendre cette assimilation, dans l'expression, entre la liberté et la vérité. Pour atteindre le vrai, la liberté doit se contraindre à ne pas s'enivrer d'elle-même, à percevoir qu'elle n'est qu'une étape fondamentale vers le but ultime qui est d'apposer sur le réel une définition vraie.
J'entends bien qu'on pourrait me rétorquer l'argument trop exploité de l'inévitable relativisme. Le doute, la modestie, l'incertitude, le questionnement n'empêchent pas, quand on le peut, d'identifier des repères solides, des socles essentiels, des données fiables, bref de la vérité au milieu de l'écume des choses et de l'ambiguïté des êtres.
Cette confusion constante entre la parole libre et la parole vraie manifeste à quel point notre monde est devenu frileux. Il s'émerveille tellement, ou s'étonne, d'audaces si peu fréquentes qu'il les surestime et prend pour des héros de la vérité ceux qui ne sont - et c'est déjà beaucoup - que des adeptes de la liberté.
Si les points de suspension pouvaient parler, ils pourraient en dire des choses et des choses !
Rédigé par : Parayre | 23 septembre 2007 à 14:20
Ah ! que vous me faites plaisir en écrivant :
« La seconde exigence nécessite, à mon sens, le refus de la clandestinité, l'assomption de la publicité à visage et esprit découverts. Exprimer en catimini tout ce que l'on pense d'un être, d'une théorie, d'une politique me semble une contradiction dans les termes. Il y a, dans la liberté, l'obligation d'affirmer en face, de proférer en pleine lumière. Sinon, c'est du ragot, de la rumeur, du venin ou au mieux de la liberté dévoyée puisqu'elle ne risque rien. »
Je vais griffer l’un de vos liens favoris « Eolas ».
J’ai écrit ceci en février 2007 sous le titre "L' anonymat des "pseudo" est une forme de lâcheté*".
Lettre ouverte à un confrère
Je n'aime pas l'anonymat.
Je l'ai dit récemment à un blogueur prolifique voire prolixe (Eolas pour le nommer), au surplus confrère qui se cache sous un "pseudo".
C'est son droit. C'est le mien de ne point apprécier... et de le lui écrire publiquement !
Pourquoi se cacher ?
On peut trouver mille bonnes excuses du genre " je ne veux pas me faire de pub".
Trop facile comme réponse.
L'anonymat permet d'écrire de façon "libre" sans ne prendre aucun risque.
C'est là que son bât (nonymat) blesse.
Cependant, il n' y a pas de vraie liberté sans risque.
Risque d'être reconnu.
Risque d'être nommément critiqué.
Risque de savoir ce que vous pensez.
Risque d'être pris "pour soi-même".
Ecrire une bêtise, sans dire qui vous êtes, cela n'engage que la bêtise.
Ecrire une bêtise en disant qui vous êtes, cela vous engage vous et votre bêtise
Tenez, regardez-moi, en ce moment !
L'anonymat c'est le masque. L'anonymat c'est carnaval.
Mais tout carnaval a une fin.
Bas le masque !
Un jour il faut... enfin... avoir le "courage" de dire qui l'on est.
Dans le noir, on n'a que le négatif, la lumière vous révèle tel que vous êtes. Eolas est certainement le plus beau ! J'ai horreur des "pseudo".
J'aime, par exemple, "Justice au singulier".
Que je partage ou non les idées de Ph. BILGER, je sais, en revanche, qui est mon interlocuteur, et j'aime dia(b)loguer avec lui, à écriture découverte, comme pour le visage (sans masque).
Je n'aime pas "l’anonymat" d’Eolas.
Il écrit des choses intéressantes, d'autres discutables aussi.
Pour lui répondre, je voudrais d'abord savoir qui il est. Mais somme toute, je n'ai qu'à m'abstenir de le lire... et donc de lui répondre.
Cependant il me plaisait de lui écrire ce billet en forme de "lettre ouverte" pour lui dire que sous de mauvais prétextes, il avait choisi de cacher son identité.
Je respecte l'homme, je critique son anonymat.
Plaide-t-il avec un masque ?
Je sais, cependant (presque) qui il est. Je "brûle".
Quand cela me plaira, je le dirai. Maître-chanteur en plus !
Mais pour l'heure, je lui laisse encore son masque de carnaval. C'est presque de saison !
M'en voudrez-vous, Eolas, de vous écrire à nouveau, pour finir, que votre anonymat recèle une forme de «lâcheté*»-voir note infra-?
Quand je vous l'ai écrit une première fois, cela n’a pas eu l’heur de vous plaire.
Je sais, c'est un peu dur à lire, mais vous êtes habitué à entendre de vilains mais confraternels propos ! A la barre, on se dit tant de choses dans l’adversité, tout en se respectant !
Vous m’avez même, aimablement, répondu que vous n'étiez "pas absolument certain que [je sois] en position de [vous] donner des leçons là-dessus".
Je n’entends vous donner aucune leçon ni "là-dessus" ni là-dessous... mais précisément pour savoir dans quelle position nous nous trouvons mutuellement, agissons à visage découvert.
Vous voyez, Eolas, mon honorable confrère, vous apportez vous-même la preuve de la faiblesse de votre argumentaire sur "l'anonymat".
Car, vous, vous tirez unilatéralement avantage de votre anonymat. J'ai une autre conception du dialogue.
Ainsi, vous, vous savez que je suis " lâche " et "que je n’ai pas de leçon à vous donner", car je signe mes notes (sans pour autant me faire des clients !) et vous savez ainsi qui je suis.
Vous, vous pouvez m’écrire que j’ai des leçons à prendre. Je l’accepte volontiers.
Mais vous, dites-moi, dites-nous... qui vous êtes. Nous verrons alors si nous ne devons pas prendre ensemble quelques cours particuliers de « courage ».
Sinon, si vous continuez à respecter le secret de votre identité, je vous propose un autre « pseudo » qui conviendrait peut-être mieux...«Eolâche» par exemple.
A moins que vous ne préfériez "Eh! oh! Lâche-toi" !
Souriez Eolas, personne ne sait qui vous êtes !
J.W, avocat. Février 2007.
Eolas est toujours dans l’anonymat… et ne risque rien, même s'il parle souvent vrai. Ce serait encore plus un parler "vrai" s'il se risquait à nous dire qui il est.
Rédigé par : j.wedry | 23 septembre 2007 à 13:39