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« septembre 2007 | Accueil | novembre 2007 »

A armes inégales

Dans les colloques, au fil des audiences, on nous rebat l'esprit avec l'égalité des armes qui, en matière pénale, ne serait pas respectée. L'accusation et la défense ne bénéficieraient pas des mêmes droits et la première serait soumise à moins de devoirs que la seconde.

Encore une de ces pétitions de principe que l'on répète à l'envi et dont on ne vérifie plus le bien-fondé. Pourtant, il faut y regarder de près.

Qui peut soutenir qu'un procès commence véritablement à son ouverture, devant le jury criminel qui vient d'être tiré au sort, et qu'il se termine, une fois l'arrêt rendu ? On sait bien que dans un certain nombre d'affaires, si la magistrature s'applique à sauvegarder la pureté et l'intégrité de l'espace judiciaire, le barreau, lui, n'éprouve qu'une envie, c'est d'avoir recours aux médias pour pouvoir précéder et prolonger le débat de justice proprement dit. Ainsi, là où nous nous acharnons à conserver tout son pouvoir au jury populaire en nous interdisant toute intervention en amont et en aval, les avocats, au contraire, s'évertuent à élargir le pré carré dévolu aux juges pour s'appuyer sur des complicités médiatiques dont on se demande si elles sont innocentes - dans tous les sens du terme - ou malveillantes.

Plus que jamais, il convient de s'interroger sur la nature de l'acte judiciaire. Se rapporte-t-il seulement à l'audience, comme le soutiennent les magistrats inspirés par leur obligation de réserve et leur déontologie, avec la contradiction institutionnalisée et la discussion des preuves devant des professionnels et des jurés ou doit-il être entendu largement au point de s'incorporer des démarches journalistiques unilatérales qui viennent faire peser la balance, systématiquement, en faveur des avocats, en prétendant pourtant faire oeuvre d'information ?  Pour résumer, la nudité et la belle solitude de la justice, de ses règles et de ses contraintes ou le bruit médiatico-judiciaire qui sert sinon à masquer la vérité du moins à l'empêcher de survenir par des procédés fiables et de qualité ?

Comment ne pas songer, pour qui connaît la procédure criminelle, à l'avertissement que les présidents dispensent après la lecture de l'ordonnance de mise en accusation qui saisit la cour d'assises ? Ils préviennent que ce document capital ne fait état que de présomptions puisqu'il incombera seulement à la cour et au jury d'examiner et éventuellement de décréter les charges. Cette mise en garde très honnête vise à ne pas désobliger la défense mais elle peut sembler dérisoire lorsqu'en amont la balance a déjà été faussée par une indéniable collusion.

Prenons un exemple qui ne me concerne pas. Je lis dans le Parisien, sous la signature de Geoffroy Tomasovitch, un article annonçant l'ouverture d'un procès à la cour d'assises de Bobigny. Rien que de très normal puisqu'il est fréquent que des journalistes rédigent des avant-papiers sur certaines affaires. En général, ils s'efforcent de demeurer à équidistance de l'accusation et de la défense pour ne pas encourir le reproche de privilégier l'une ou l'autre. Geoffroy Tomasovitch n'est pas tenaillé par ce scrupule puisque son texte est substantiellement empli du point de vue de deux avocats brillants, Denis Giraud et Eric Dupont-Moretti, conseils de l'accusé. Et, sans surprise, leurs propos nous mettent dans la tête - et, éventuellement, dans celle des futurs jurés balbiniens - que l'enquête a été "bâclée" et qu'elle ne repose que " sur des ragots et inventions de toute sorte". Bigre! Le risque de l'erreur judiciaire est allégué avant même d'avoir été plaidé et dans un article où on cherche désespérément la plus infime trace de la partie adverse. J'avais déjà remarqué que Geoffroy Tomasovitch - dans un texte au sujet de Mathurin - ne connaissait que les avocats et qu'il semblait même ignorer que la magistrature participait aussi à l'oeuvre de justice. Dans ce nouvel article, même ignorance, même lacune. Il est vraisemblable que le ministère public, sur cette affaire à venir, aurait refusé de s'exprimer mais, devant une telle situation où la contradiction est impossible, pourquoi la prudence et donc l'abstention n'ont-elles pas été privilégiées par le journaliste ?

Mieux, même. Pourquoi croit-il nécessaire de s'aventurer sur un terrain qui ne le concerne pas lui mais seulement la cour d'assises de Bobigny ? Adoptant une telle démarche, il sait bien qu'il va permettre, de manière anticipée, à une partie - qui n'est pas plus noble que l'autre parce qu'elle défend le mis en cause - de prendre le pas sur l'autre et qu'il participe ainsi à une opération pour le moins sujette à caution. Qu'on ne vienne pas rétorquer qu'il est absurde d'évoquer l'exigence morale du journalisme alors que beaucoup de professionnels de l'information commencent à comprendre qu'on ne peut à la fois dénoncer les violations de l'Etat de droit et s'en faire par ailleurs les complices en refusant l'égalité des parties sous le regard médiatique.

Qu'un journaliste, prenant prétexte de sa volonté de lever les chapes de secret et de silence, communique ce qu'on accepte de lui dire, je peux à la rigueur l'admettre. Mais qu'un avocat, dont la mission fondamentale est de conseiller, de défendre, d'assister mais dans le seul champ limité indivis au magistrat et à lui-même, ne s'offusque pas de déséquilibrer une joute qui devrait demeurer loyale donc judiciaire, me dépasse. Combien de fois, au cours d'un procès ou à la fin de celui-ci, entendant un avocat s'exprimer hors débat à la radio ou à la télévision, l'envie m'a pris de faire comme lui mais au moins ai-je toujours su résister à cette pulsion narcissique et offensante pour l'équité ! A force, je nourris le soupçon que l'égalité des armes hautement revendiquée, l'Etat de droit proclamé à satiété, n'ont pour seule finalité que de donner mauvaise  conscience au magistrat mais que l'exclusif service du client constitue le seul impératif de l'avocat.

Aussi, comme des leçons de morale, lors de multiples audiences, nous sont pourtant généreusement prodiguées - combien de fois m'a-t-on accablé avec l'erreur de menuiserie qui m'entrave plus qu'elle ne m'avantage !-, je voudrais, sans paradoxe, déplorer que la totalité médiatico-judiciaire crée, au détriment de la magistrature, une inégalité grave. Ce mouvement, que les conséquences d'Outreau ont rendu encore plus intense, ne laisse plus la première place, la seule mission citoyenne aux jurés mais vise à instiller dans les têtes un préjugé, dans les consciences un doute, dans les audiences un air extérieur et malsain.

Si demain, à Bobigny, un acquittement est prononcé, il viendra d'où ? De la cour d'assises ou d'ailleurs ? D'un vrai ou d'un faux procès ? Le comble, c'est que je perçois comme une telle protestation, de nos jours, est condamnée  par la dérision ou par l'indifférence. Parler, écrire sur l'Etat de droit, réclamer qu'il soit respecté dans son autonomie, vouloir que la justice ne soit fragilisée par rien d'autre que ses  doutes, ses incertitudes et son humanité, dénier aux médias la faculté d'arbitrer dans ce qui ne relève pas de leur  compétence, ce serait ne rien comprendre à aujourd'hui, crier dans le désert et rêver d'un monde impossible ?

Et si la vérité se trouvait là, dans ce défi à assumer ?

Une triste drôlerie

Hier soir, je l'avoue, j'ai rechuté.

Je venais de regarder Jour de foot sur Canal Plus. Le présentateur est intarissable mais on peut couper le son pour ne le remettre que lors de la diffusion des extraits de matchs. C'est une bonne méthode.

J'aurais du éteindre. Pourtant, avec la conscience d'accomplir un mauvais geste, avec un abandon lâche, j'ai glissé sur France 2 pour plonger dans "On n'est pas couché". Je suis demeuré devant l'écran durant au moins une heure. Avant même de m'attacher à ce qui nous était montré, je m'évertuais à tenter de me comprendre. De comprendre comment on ne veut pas mais qu'on céde. De comprendre pourquoi il y a une fascination de ce qui révolte ou de ce qui gêne, avant le refus ou le rejet. On est donc si peu de chose que rien ne puisse nous arrêter sur la pente fatale, qui nous entraîne vers le pire avec une pleine lucidité. Dégringoler donne une once de volupté.

Pourtant, je ne regrette pas ma faiblesse d'un soir.

Non pas grâce à Laurent Ruquier que j'ai revu fidèle à lui-même. Tonitruant et continuant à s'esclaffer, sans aucune pudeur, de ses propres plaisanteries, sans doute pour donner le signal du rire à un public aux franges de la débilité et ravi de sa massification organisée.

Non pas grâce à Eric Zemmour et Eric Naulleau qui ont cependant offert, dans un entretien avec Philippe Brunel, un journaliste de "L'Equipe" sympathique, modeste et compétent,  quelques minutes d'émission "normale" dans le bon sens du terme. C'était rassurant. On pouvait donc échapper à la médiocrité, à la fausse drôlerie se nourrissant d'elle-même pour faire croire à sa misérable étincelle.

Mais grâce aux duettistes Bataille et Fontaine. Le premier, pour faire dans un populisme de mauvais aloi, a jugé malin, pour flatter Philippe Brunel, de soutenir cette absurdité que l'Equipe est un quotidien dont l'écriture est de meilleure qualité que celle de Télérama. Je lis régulièrement l'Equipe. Télérama, sur le plan culturel, ne représente pas mon idéal. Je n'aime pas trop ceux qui en permanence, dans leurs articles, affichent "Regardez comme je pense !" C'est lourd, c'est pesant, c'est ostentatoire, le progressisme irréfutable et les consciences pédagogues ! Mais, de grâce, Télérama sait écrire et l'Equipe aussi dans un autre registre mais oser prétendre, sans être contredit, que le quotidien surpasse sur ce plan l'hebdo est une ânerie.

Il y a eu pire. Le second - Fontaine donc, si je ne me trompe pas, ils sont si proches l'un de l'autre à tous points de vue - s'est cru autorisé, à l'invitation de son compère, à se moquer grassement de Daniel Schneidermann (DS). Bien sûr, offenser un absent ne demande aucun courage. Mais quelle lamentable drôlerie que celle qui permet à un bateleur, derrière l'impunité qu'on lui accorde, de "se payer" le talent, l'intelligence et la finesse d'analyse ! Je ne méconnais pas le fait que DS ait pu agacer, voire exaspérer parfois. Il n'empêche qu'il n'y a pas "photo" entre celui qui invective et celui qu'on s'imagine abaisser alors que la vulgarité  de l'attaque le rehausse.

Mais à quoi sert Laurent Ruquier ? Si, un court instant, il était sorti de l'écoute de ses saillies et de ses propos, s'il avait fui le ravissement que lui inspire son être télévisuel, il aurait pu, il aurait dû intervenir. Ou, alors, le divertissement offre-t-il toute licence à des personnalités discutables pour proférer n'importe quoi sur des sujets sérieux ou des êtres qui les dépassent de cent coudées ? La télévision permettrait-elle seulement la revanche de présents bas de gamme sur des absents haut de gamme ? Devant de tels agresseurs et des polémiques de cette sorte, n'importe qui devrait se sentir l'âme d'un justicier.

J'aurais aimé que Ruquier apporte au moins un bémol, par la nuance ou l'équité, à ces procès faciles, pas si insignifiants qu'on le croit. La bêtise et l'outrance de la télé s'inscrivent dans les têtes. Il n'y a jamais de procès dérisoires quand ils sont choquants et expéditifs.

Quel paradoxe que de devoir reprocher à Laurent Ruquier de s'être tu !

J'ose dire que j'ai été témoin d'une mauvaise action et que LEUR rire rend amer et triste. Pas joyeux.

Une journée particulière

Une tristesse. Une déception. Une crainte. Un espoir. Une bonne surprise.

Depuis hier jusqu'à aujourd'hui, la vie m'a fait passer par toutes les couleurs de l'humeur.

Une tristesse. Je viens d'apprendre la mort de la journaliste Catherine Erhel. Je ne l'avais plus revue depuis quelques années mais comment oublier sa délicatesse d'esprit, son honnêteté intellectuelle, cette ironie douce et tendre qui donnait un charme infini à son être ? La voir revenir dans l'information, qu'elle aimait tant, pour que seulement sa fin nous soit connue, est terrible.

Une déception. Ainsi, le projet de loi pénitentiaire si nécessaire et urgent ne sera même pas débattu en 2007, si j'en crois le Monde. Je me prends à songer que l'organisation parlementaire est étrange qui tient compte sans doute de mille données mais peut-être pas assez de l'indiscutable. En 2008, ce sera bien tard alors que la sévérité carcérale, que les peines planchers imposent, n'a de sens qu'accordée à des prisons rénovées sur tous les plans. Dans le même mouvement.

Une crainte. Le Conseil national des barreaux et la Conférence des bâtonniers sont vraiment très doués pour la négociation. La réforme de la carte judiciaire est fondamentale au regard du bien public. Il n'empêche que ces organisations parviennent à se faire consoler pour ce qui est nécessaire. Elles obtiennent des compensations financières et, mieux, alors qu'elles n'ont pas une très haute idée du magistrat, elles bénéficieront d'une plus grande facilité d'intégration dans la magistrature pour les avocats qui le souhaiteraient. Attention, le métier de magistrat n'est pas un hochet qu'on peut brader et si le conseil qui a réussi est une chance pour nous, celui qui viendrait seulement percevoir sa prime de rattrapage ne serait pas le bienvenu.

Un espoir. Hier, la tonalité très positive de l'audience disciplinaire consacrée à notre collègue Renaud Van Ruymbeke m'a frappé. Que le 20 novembre le Conseil supérieur de la magistrature ose aller jusqu'au bout de cette logique d'empathie et de compréhension ! Qu'on échappe à la réprimande pour l'élève récalcitrant au bénéfice d'une absolution qui ne sera pas indigne du magistrat jugé ! Il serait catastrophique, pour notre corps, que Renaud Van Ruymbeke se prenne au sérieux en proférant sa menace de départ. Nous n'avons pas une telle surabondance de personnalités exemplaires - je maintiens le terme en tenant compte de ce qui lui est reproché - pour pouvoir nous passer aisément de celle-ci.

Une bonne surprise. C'était "Ce soir ou jamais", l'émission de Frédéric Taddeï (FD).

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Le Procès de Mathieu Lindon ?

L'actualité est si riche mais si pleine de sujets dangereux pour un magistrat, que la moindre opportunité intellectuelle paisible est saisie de toute urgence. C'est comme se détourner de l'essentiel pour l'accessoire, ou prétendre oublier un chagrin d'amour en s'occupant l'esprit avec des futilités.

Pourtant, le fait que la Cour européenne des droits de l'homme (CEDH) ait estimé, le 22 octobre, que la justice française n'a pas violé la liberté d'expression, notamment celle de Mathieu Lindon et de son éditeur POL, n'est pas sans intérêt. Le premier, rappelons-nous, a écrit en 1998 un roman "Le Procès de Jean-Marie Le Pen". Selon le Monde, ce dernier y était qualifié par l'un des personnages de "chef d'une bande de tueurs" et de "vampire qui se nourrit de l'aigreur de ses électeurs, mais parfois aussi de leur sang". Ces propos ont été jugés diffamatoires par les juridictions françaises.

C'est un problème passionnant mais difficile à trancher que celui du rapport de la loi sur la presse avec l'imaginaire. Certes, dans un premier mouvement, une évidence semble sauter à la pensée mais la réflexion fait naître plus d'interrogation que de certitude.

En effet, immédiatement le bon sens ne nous invite pas à laisser  un auteur  se réfugier dans l'ombre de ses personnages, à l'abri de la fiction  pour vitupérer des êtres réels qui peuvent se sentir directement offensés en dépit de l'indirect de la narration. Ce serait comme une supercherie, un procédé indélicat.

Mais refuser cette démarche, n'est-ce pas au fond méconnaître, qu'on aime ou non le roman, la spécificité de la littérature et du langage, qui n'informe pas mais représente ? Lorsque l'instance avait été engagée, j'avais déjà, en tant que citoyen, tenté de rassembler sur ce débat ce qui pouvait favoriser l'auteur ou satisfaire le plaignant. Au bénéfice de Mathieu Lindon dont les opinions étaient connues et la forte antipathie à l'encontre de Le Pen avérée, demeurait le point fondamental que le choix de la fiction ne pouvait être traité à la légère et que ç'aurait été, à l'évidence, un trop lourd appareil pour faire passer un bref message idéologique. Force était d'admettre - et encore plus aujourd'hui - que l'imaginaire modifiait la nature de l'insulte brute proférée par un personnage. Celle-ci devenait l'émanation de celui qui s'exprimait, pour l'incarner en quelque sorte. Même appliquée à un responsable politique existant, elle ne relevait plus, à mon sens, de la diffamation, qui aurait exigé un lien sans détour entre Mathieu Lindon et Le Pen alors que, précisément, les mots incriminés perdaient, par la grâce de cette littérature même engagée, l'intensité offensante du slogan pour s'inscrire dans un espace intellectuel inventé dont ils n'étaient qu'une part infiniment modeste et pas forcément assumée par l'écrivain. Il n'est pas neutre que Mathieu Lindon ait emprunté les voies de l'imaginaire, même pour transmettre ce qu'il pensait par l'entremise d'une création de son esprit, puisqu'ainsi, par le simple fait de ne pas l'endosser directement, il manifestait la distance et le retrait qui définissent la littérature et mettent, ailleurs, la réalité avec ses fulgurances et ses agressions immédiates, sans la douceur d'une intercession.

Cette analyse, j'en suis heureux, ne se trouve pas en contradiction avec l'opinion partiellement dissidente de quatre juges de la CEDH qui ont très justement mis l'accent sur le "grand poids" qu'il faut attacher à "la nature de l'ouvrage en question", en critiquant la position des autorités judiciaires internes, selon laquelle "il ne faut pas faire de distinction en fonction de la forme d'expression utilisée". Regrettant que la CEDH ait, dans son arrêt, manifesté une totale soumission à l'argumentation française, ils suscitent, par leur attitude pugnace et stimulante, une obligation d'intelligence et de critique qui se trouve fichée au coeur du droit de la presse et de la liberté d'expression.

Le roman de Mathieu Lindon n'aurait-il eu qu'un seul mérite, ce serait déjà celui de nous contraindre à fuir les routes faciles et les chemins tout tracés, pour nous plonger dans cet état incommode où la pensée est rétive au repos.

Dans un délicieux malaise.

Crimes-back

On croit avoir tout oublié. Oubliés les crimes et l'horreur qui va avec, oublié le criminel, oubliés les péripéties du procès et ce moment solennel et intimidant pour tous où la sanction tombe et foudroie, où bizarrement le sentiment de la justice accomplie se mêle, le verdict rendu, à une once de pitié.

On  croit avoir tout oublié mais il suffit d'un rien, d'un article du Parisien évoquant la "libération conditionnelle - Jean-Thierry Mathurin veut sortir de prison", sous la signature de Stéphane Sellami, pour faire revenir le souvenir du pire, des malheureuses victimes si faibles, si vulnérables et de leur mort si atrocement consommée.

C'était il y a si longtemps. Pourtant, ce n'était qu'en 1991. Thierry Paulin était mort du sida en prison et je me trouvais face à Jean-Thierry Mathurin aux assises de Paris, présidées par Jean Ferré, en me demandant de quel alliage était constituée cette personnalité qui avait commis sept meurtres et une tentative de meurtre.

La solitude de Mathurin dans le box ne faisait pas disparaître une seconde celui qui aurait dû se trouver à côté de lui, son mauvais génie ravi à la justice par une mort anticipée. Cette absence pesait lourd, on s'étonnait, quand on posait une question à Mathurin, de ne pas entendre la réponse de Paulin, le vivant était moins présent que l'évanoui et les tragédies racontées défilaient les unes après les autres.

Mathurin, entre faiblesse réelle et comédie habile, jouait à la personne fragile et cherchait à faire croire que les crimes l'avaient surpris caché dans l'ombre de Paulin alors qu'il en avait pris sa part et qu'elle était odieuse.

J'avais requis contre lui la réclusion criminelle à perpétuité et dix-huit années de peine de sûreté, en tenant compte implicitement du fait que contre Paulin j'aurais exigé vingt-deux années de sûreté. La cour d'assises avait suivi et Mathurin s'était s'effondré à l'énoncé de la condamnation. Aucune autre issue n'était possible. J'avais pris acte sans émotion de cette déréliction et m'étais dit que justice était faite. Pour ces crimes infiniment graves et répétés, cette formule apparemment stéréotypée avait du sens. On sentait d'un coup la douleur de la société basculer de l'autre côté, du côté de la punition et de la consolation. Etaient comblés les trous que les meurtres avaient créés dans la confiance publique. La souffrance avait changé de camp.

Je n'aurais pas songé à rappeler ce procès et mon attitude si dans l'article mentionné plus haut, l'avocate de l'accusé n'avait pas été la seule à s'exprimer. Quand j'ai lu que selon elle "sans Paulin il n'aurait pas été dangereux, il ne l'était pas avant de le rencontrer, il ne l'est plus maintenant", j'ai envié les dangereuses certitudes des défenseurs et en mon for intérieur j'ai souhaité toute la lucidité possible au tribunal de l'application des peines de Poissy qui statuera sur la demande de libération conditionnelle de Mathurin.

J'ai aimé que le président Thouzelier, lors du congrès de l'Union syndicale des magistrats, commence son discours devant le garde des Sceaux en rappelant qu'elle avait devant elle "des petits pois". Façon élégante de signifier que les petits pois ne passaient pas ! Mais cela n'a guère d'importance par rapport à la décision sur l'avenir de Mathurin.

Le paravent

Dire comme Olivier Besancenot et Arnaud Montebourg qu'on "s'en tape" du divorce de notre président de la République est à la fois une grossièreté et une absurdité. Le mystère de leur intimité ne nous regarde pas - même si l'Est républicain de ce matin lève un coin du voile - mais quel citoyen peut dire qu'il ne se sent pas, fût-ce un peu, concerné ?

La majorité sénatoriale vient de voter pour la création du Contrôleur général des prisons, institution dont à plusieurs reprises j'ai écrit tout le bien que j'en pensais.

Pourtant, la gauche, alors qu'elle en approuvait le principe, s'y est opposée au motif curieux qu'il s'agissait "d'un paravent pour masquer un arsenal juridique de plus en plus répressif ".

Se manifeste là, dans ce comportement, la persistance d'une politique du pire qui préfère le combat partisan au bien public. Aujourd'hui, c'est la gauche qui s'y livre. Hier, ce pouvait être la droite traditionnelle. Je ne parviens pas à concevoir comment, lucidement, en invoquant un prétexte, on peut décider de refuser l'instauration du souhaitable pour s'abandonner au statu quo. La gauche, en quelque sorte, se lave les mains et l'esprit de son hostilité contraire à son choix profond puisqu'en définitive, ce Contrôleur général verra le jour grâce à la droite. Aurait-ce été si grave, pour elle, de mêler ses voix à celles de son adversaire en avalisant une proposition qui va favoriser la surveillance de tous les lieux d'enfermement et un regard extérieur, seul capable d'assouplir les rigidités pénitentiaires ?

Ainsi, cette institution serait "un paravent" pour dissimuler le détestable d'une politique pénale de plus en plus répressive. Curieux "paravent" qu'une mesure qui va précisément permettre, essentiellement dans les prisons, d'imposer des limites à cette dureté prétendue !

Plus profondément, sans répéter les raisons qui font que j'approuve cet "arsenal juridique", il me semble pertinent, d'une part, de ramener la dénonciation partisane à de justes proportions et, d'autre part, de rappeler l'attente populaire, les promesses présidentielles et le désir de vraie justice au coeur de l'esprit public. Sur ce plan, nous pouvons aujourd'hui renvoyer au remarquable texte publié dans le Monde, "La justice sans attendre", sous la signature du garde des Sceaux. Tout y est, et notamment ce qui me tient à coeur : la responsabilité des magistrats.

La gauche sénatoriale, en dénigrant par tactique, saisit mal ce qui constitue le fondement d'une politique pénale réussie. Elle demeure dans ses frontières anciennes où la sévérité était laissée, pour parler vite, à la droite tandis qu'elle s'octroyait la générosité. Alors que la vérité n'est plus dans cet absurde clivage mais dans une philosophie individuelle et sociale faite d'humanisme vigoureux et d'humaine fermeté, à l'aune d'une démocratie qui saurait se défendre sans se renier.

Puis-je souligner, avec le plus grand respect pour le Parlement, que force est d'admettre qu'une part de la Haute Assemblée date un peu ? On a le droit, sans trahir, de fluidifier les lignes et de sortir de ces forteresses infiniment commodes car elles autorisent immobilisme intellectuel et idéologique.  On a le droit d'accepter le risque de l'intelligence.

La gauche sénatoriale n'aurait pas du voter contre ce qu'elle approuvait.

La passion du métier

Alain Salles a écrit un article dans le Monde d'aujourd'hui sur le malaise de la justice sous ce titre évocateur : "Grand corps malade".

J'accepte le premier adjectif, le second me semble excessif.

Surtout, sans m'engager plus avant dans l'analyse de ce texte, je voudrais rassurer ceux qui pourraient s'inquiéter à notre sujet. Il y a plus d'un magistrat heureux. Jean-Claude Kross, président de chambre à Paris, manifeste son enthousiasme sur notre métier, sa richesse et son humanité. Il a raison.

Alain Salles fait se téléscoper une réflexion sur l'institution judiciaire - qui ne peut être d'un optimisme béat, même sans être défaitiste -, et en conclusion, l'éloge du métier de magistrat.

Je crois qu'au-delà de nos divergences de fond, notamment sur la politique pénale engagée, la passion de notre profession nous unit tous, nous réunit dans une même volonté d'ordre et de paix. Il y a des années, questionné par de jeunes étudiants, il m'arrivait de leur conseiller le Barreau plutôt que la magistrature.

Cela m'a vite passé. L'amour de ce métier est l'une de mes rares inconditionnalités.

Une immunité pour la douleur ?

Grâce à l'action des sociétés de personnels du groupe Le Monde, les Publications de la Vie catholique, etc, Alain Minc ne présidera plus le conseil de surveillance à partir du mois de mars 2008. C'est une bonne nouvelle. Il pourra choisir son successeur: c'est une mauvaise nouvelle.

Bertrand Cantat bénéficie depuis peu d'une libération conditionnelle.

Est-ce une bonne nouvelle pour la justice ?

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Le Monde est petit !

Le Monde est petit, comme deux voisins se rencontrant par hasard dans un pays étranger et s'écriant : "Comme le monde est petit" ! Bizarrement, c'est à cette banalité si souvent entendue que m'a fait penser l'étrange sort réservé par notre irremplaçable quotidien à la loi sur la récidive.

Quelle importance lui est donnée, d'abord !

En Une, elle révélerait "ses effets pervers". En page 2, un éditorial lui reproche de favoriser une justice "automatique", donc "aveugle", et d'être responsable d'un "déni de justice". Rien que cela mais ce n'est pas tout ! Puisqu'en page 22, est offert au lecteur un long texte qualifié "enquête" sous la signature d'Anne Chemin et qui ne laisse pas d'étonner, mêlant des généralités convenues à de rares prises de parole assumées.

Pourquoi tant d'acrimonie, et avec une telle méthode ?

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Une mêlée très ouverte

Demain soir, le match de rugby France-Angleterre nous offrira un certain nombre de mêlées ouvertes.

Avec une immodestie totale je prétends présenter la mienne, très ouverte, mélangeant l'admiration et la critique, le goût des personnes avec la saveur des idées.

Deux ou trois choses d'abord, pour ne pas les oublier.

Au sujet de l'épouse du président de la République, qui a été comparée à Jackie Kennedy, je suis surpris de n'avoir lu nulle part une référence historique troublante. Il me semble que sa personnalité est très proche de celle d'Elisabeth de Wittelsbach, dite Sissi, dont la nature romanesque, romantique, secrète, libre et insaisissable, dans ses dernières années, a été si souvent décrite par les biographes.

Je recommande, dans le Libération d'aujourd'hui, un texte éblouissant de Philippe Lançon qui développe, sur l'insolence et à propos de Bernard Kouchner, des variations qui me font béer d'admiration sincère. Il faut en profiter, ce n'est pas si fréquent.

La preuve, j'en arrive à Eric Halphen qui se voit consacrer le gros titre du Parisien avant d'être questionné dans le cadre d'une double page dédiée aux "Affaires : le cri d'alarme du juge Halphen". Celui-ci séduit par son intelligence mais la nuance n'a jamais été son fort, alors que l'une et l'autre, à mon sens, sont indissociables. Qui croit pouvoir s'affranchir par idéologie de la complexité du réel se facilite, certes, la tâche polémique mais laisse sur leur faim ceux qui attendent d'être autrement, plus richement rassasiés.

Un détail. S'il a bien fait de revenir dans la magistrature, il ne pouvait pas espérer tout de même qu'on entonne un péan en sa faveur alors qu'il l'avait vitupérée en dénonçant des entraves qui auraient été mises à son action au lieu de s'interroger sur lui-même.

Sur le fond de l'entretien, je ne suis pas convaincu par mon collègue qui considère comme clos un débat précisément engagé sur la dépénalisation du droit des affaires et confié à une commission dont rien ne permet de suspecter la rigueur et la compétence. J'ajoute que prêter, sur ce plan, au président de la République des desseins forcément pervers m'apparaît aller imprudemment et vite en besogne pour une double raison.

D'une part, celui-ci a évidemment le droit de lancer dans l'espace public des fulgurances, des paradoxes ou des propositions dans le domaine judiciaire, quitte à ce qu'ils soient validés ou contredits techniquement plus tard. Une commission  servira à cela.

D'autre part, Eric Halphen semble oublier qu'il n'est pas besoin d'être un conservateur étroit pour oser une réflexion sur le droit pénal des affaires, son amplitude aujourd'hui, ses nécessaires limites pour demain. Des esprits éclairés s'inscrivant dans un pluralisme intellectuel et politique abordent sans crainte cette problématique. Il est manifeste que concentrer le droit pénal des affaires sur le frauduleux caractérisé et la mauvaise foi patente, pour lesquels la tolérance zéro sera aussi de mise, devra avoir pour conséquence l'exclusion des négligences et transgressions formelles et administratives. Quel étrange procès que de condamner par avance la sauvegarde de l'essentiel et la mise à l'écart de l'accessoire, alors que l'importance de l'un sera décuplée par le recul du second !

Mais c'est surtout la condamnation de Jean-Maurice Agnelet que je voudrais évoquer.

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