Grâce à l'action des sociétés de personnels du groupe Le Monde, les Publications de la Vie catholique, etc, Alain Minc ne présidera plus le conseil de surveillance à partir du mois de mars 2008. C'est une bonne nouvelle. Il pourra choisir son successeur: c'est une mauvaise nouvelle.
Bertrand Cantat bénéficie depuis peu d'une libération conditionnelle.
Est-ce une bonne nouvelle pour la justice ?
Il faut le dire tout net : à partir du moment où l'exécution de la peine n'est jamais totale, il n'y avait aucune raison pour que Bertrand Cantat ne soit pas libéré alors qu'il avait déjà effectué plus de la moitié de son temps de détention. Il n'a bénéficié d'aucun traitement particulier, son comportement pénitentiaire a été exemplaire et il est évident que, pour lui, le projet de réinsertion est acquis.
Il a commis le crime de coups et blessures volontaires ayant entraîné la mort de Marie Trintignant sans intention de la donner dans la nuit du 26 au 27 juillet 2003 à Vilnius en Lituanie. Il a été condamné par une juridiction de ce pays le 29 mars 2004 à la peine de huit ans d'emprisonnement. Transféré à Muret, en France, la libération conditionnelle lui a été accordée par une décision d'un magistrat de Toulouse, chargé de l'application des peines, qui a suivi l'avis du parquet. Des extraits, publiés par le Figaro, montrent à quel point l'argumentation a été développée avec soin et les possibles critiques intelligemment réfutées.
Bertrand Cantat devra se soumettre à une double obligation et la période probatoire, en plus, a été prolongée d'un an jusqu'au mois de juillet 2010.
En dépit de la célébrité du chanteur, je ne suis pas sûr qu'on évoquerait avec une telle "couverture" médiatique sa sortie de prison si Nadine Trintignant, la mère de la victime, n'avait cessé depuis le drame de mener un combat évidemment inspiré par la douleur et par la volonté de continuer à faire de cette tragédie une affaire extraordinaire.
J'avais tenté de montrer, à l'époque, dans un article publié par le Figaro, comme ce crime m'était apparu terriblement passionnel, révélant l'incompréhension de deux mondes, l'affrontement de deux êtres et la violence sans excuse de l'un sur l'autre. Il n'empêche que tout crime, et celui-ci plus qu'un autre, ne peut être appréhendé et expliqué que si on accepte de mettre en face du crime la victime qui, vivante, innocente, sans le savoir, a pu mettre en branle sans le savoir des démons insoupçonnés chez l'autre.
Nadine Trintignant a tout tenté, encore récemment par un courrier, pour interrompre un processus qu'elle sentait proche d'aboutir. Elle n'a pas réussi dans son entreprise et si je plains la mère éplorée et indignée, j'en suis heureux pour la justice.
Nadine Trintignant vient de déclarer, selon le Parisien "Par la loi, un homme qui tue sa compagne ou son épouse pourrait être condamné à vingt, vingt-cinq ou à perpétuité. Or cela ne dépasse jamais les huit ans et ils n'en font que quatre... Si les hommes savaient qu'ils peuvent risquer vingt à trente ans de prison non compressibles, il y aurait peut-être moins d'orphelins."
Même pour soutenir la cause des femmes battues, celle de sa fille qu'elle assimile à ces drames ordinaires en en retirant l'incendie intime, j'ose dire que ses propos me semblent excessifs. Cette légitime dénonciation des violences viriles a-t-elle besoin d'être exprimée avec cette sorte de rage "populiste" qui s'égare par ailleurs sur le plan de la vérité pénale ? Puisque Bertrand Cantat est clairement la seule cible de cette diatribe, puis-je rappeler que le crime qui lui était reproché est puni en France de quinze ans de réclusion criminelle, le meurtre de trente ans et l'assassinat de la réclusion criminelle à perpétuité ? Le mélange opéré par Nadine Trintignant pour mieux laisser croire à une scandaleuse indulgence pourrait être admis et compris dans l'immédiateté de l'horreur et de la perte mais quatre années plus tard il est moins convaincant dans son excès que regrettable dans son approximation.
Certes, je pourrais me féliciter que des sensibilités progressistes, ayant signé, je crois, moult pétitions en faveur d'une société décrispée et compréhensive - et c'est un euphémisme ! - découvrent qu'il est des rigidités et des sévérités qu'on souhaite plus que tout et que la cause des autres n'a rien qui ressemble à la vôtre, avec son chagrin ineffaçable. Ce serait une autre mère de victime qui se laisserait aller à proférer de tels propos, nul doute qu'on leur donnerait moins d'écho et qu'ils seraient même taxés d'outranciers.
Nadine Trintignant, en elle-même et autour d'elle, grâce à sa culture et à sa capacité de résistance à l'instinctif, dispose d'un capital pour ne pas succomber à la haine, et pourtant elle y cède. Je me demande qui pourra jamais résister à ce ressentiment vindicatif et obsessionnel qui vise à remplacer la personne qui manque par l'être toujours présent du condamné. Il faut que celui-ci n'en finisse jamais avec sa peine, avec la peine qu'il a causée.
La douleur aurait tous les droits. Il y aurait une immunité de la douleur. Toute la vie ?
Bilger, Parayre, du Schubert à quatre mains, enchantement du style et de la pensée...
Et comme nous sommes encore un peu en ère rugbystique : "il y a ceux qui jouent du piano et ceux qui les déménagent" disait Casque d'or.
Rédigé par : sbriglia | 17 octobre 2007 à 08:45
Je ne m'attarderai pas, comme vous du reste, sur A.Minc, le spinoziste plagiaire, judiciairement condamné de ce chef peu glorieux et aujourd'hui, en partance de la présidence du conseil de surveillance du Monde...
Je préfère, par contre, témoigner, pour l'avoir lu, de la qualité du "papier" que vous aviez, au temps du drame, signé dans le Figaro au sujet de B.Cantat.
J'y avais retrouvé, comme dans votre billet de ce jour, les sentiments vécus en traitant des crimes passionnels, irréductibles effectivement à des pétitions de principe car "humains", trop "humains", appelant en effet, pour tenter de les expliquer et de les appréhender, une étude de l'histoire des protagonistes, auteur et victime, le jour du drame et auparavant.
Vous rappelez par ailleurs, à juste titre, que les "coups mortels", sont punis de quinze de réclusion et que N.Trintignant, usant voire abusant de l'écoute médiatique dont elle bénéficie, joue quelque peu avec la vérité - qu'elle ne peut ignorer - en évoquant des sanctions non encourues par le célèbre chanteur.
J'ajouterai que ce dernier - qui était dans les délais de la libération conditionnelle depuis le 29 octobre 2006 - aurait été libérable le 29 juillet 2009 et qu'il bénéficie donc aujourd'hui d'une réduction d'incarcération de seize mois...
La réalisatrice, hautement respectable dans sa douleur, me semble toutefois, avec vous, céder à la haine qui, par définition, n'est pas la justice.
Le temps écoulé depuis le 27 juillet 2003 ne paraît pas avoir apaisé ses sentiments de répulsion ni l'avoir empêchée de céder à la misologie.
Il est heureux que le JAP et le parquet de Toulouse aient, eux, raison gardée en appliquant, avec recul, la loi, la seule loi !
La haine et les penchants qui la dictent sont sans doute les écueils dont il importe le plus aux magistrats de se préserver.
Rédigé par : Parayre | 16 octobre 2007 à 22:53
J'ai connu un cas similaire et anonyme, la personne a effectivement eu sept ans d'emprisonnement et elle est ressortie au bout de trois ans et demi. Bertrand Cantat n'a donc eu aucune clémence particulière.
Par ailleurs, cet homme a visiblement été détruit par ce geste impulsif et irraisonné. J'essaie dans la mesure de mes moyennes capacités d'avoir une empathie pour mieux pouvoir comprendre ce qui amène un homme à l'apparence sympathique à enlever une vie malgré lui. Si une femme dont j'étais très amoureux m'avait expliqué qu'elle allait passer l'été avec son ex d'un rire mauvais, je pense que j'aurais eu intérêt à prendre mon manteau et à quitter la pièce très rapidement. J'ai connu la douleur que peut engendrer une fiancée cruelle et cynique dans une autre vie, je comprends mieux depuis certains drames que peuvent nous révéler Détective et autres magazines traitant le fait divers. Je n'excuse pas, ne rationalise pas le crime de B.Cantat, j'écris simplement que je comprends cette possible perte de maîtrise au milieu d'une passion amoureuse où le sentiment guide plus que la raison.
Je n'aime pas les récupérations de Lio qui fut une femme battue et voit en son amie Marie Trintignant un symbole de la femme maltraitée. Ce sont deux histoires différentes dans deux contextes différents et le geste malheureux de B.Cantat est autre que celui de la brute qui libère ses frustrations personnelles, voire professionnelles sur son épouse.
Quant à madame Trintignant, elle use et abuse de sa notoriété et du pouvoir qu'elle lui apporte pour une douleur que l'on comprend bien, mais qui l'égare... J'agirais peut-être ainsi dans son cas, mais avec des nuances dues à ma nature : un crime n'est pas un assassinat même s'il touche une personnalité, c'est pour la vérité que je me serais battu, pas pour la travestir.
Bertrand Cantat a été jugé comme le prévoit la loi, il a reconnu son crime et purgé sa peine du moins dans les textes. Il respectera sa condition de ne pas divulguer d'informations sur cette histoire et restera choqué de son action jusqu'à la fin de ses jours. Je suis persuadé qu'il a été pris dans un tourbillon de colère le dépassant, pouvant tous nous dépasser. Ce n'est pas à mes yeux, une personnalité perverse ou un coutumier de la persécution machiste, juste un amoureux n'ayant pas su gérer.
Nadine Trintignant ne réussira pas, je l'espère, à adapter la réalité à sa douleur de mère.
Rédigé par : Ludo Lefebvre | 16 octobre 2007 à 22:20
Félicitations pour votre brillant plaidoyer en faveur de la prudence et de la sagesse qui doivent entourer la libération tapageuse de B.Cantat. En plaçant de plus en plus la victime au coeur de l'action publique répressive ainsi que les lois pénales récentes ou en gestation le démontrent, le gouvernement prend gravement le risque que le ressentiment et la vindicte des victimes s'expriment de plus en plus bruyamment à l'audience criminelle, au détriment de l'accusé mais aussi des attributions de l'avocat général, avocat naturel de la société. Le risque de dérive existe déjà et il s'exprime à l'occasion de certains procès lorsque le Président des assises tient mollement son audience : partie civile qui invective publiquement l'accusé et son défenseur, photos du défunt arborées publiquement, rassemblement devant le Palais, etc... Il ne reste plus qu'une étape à franchir pour parachever l'édifice : placer la partie civile au coeur de l'exécution des peines et lui allouer le droit de s'opposer à une libération conditionnelle ou à tout autre aménagement de peine. Dans le cas de B.Cantat, on imagine ce qu'aurait donné le droit pour Mme Trintignant de s'opposer à une demande de libération conditionnelle. Comme au Royaume Uni, il est grand temps que le procès pénal se recentre sur ce qu'il est exclusivement : la répression d'une infraction et la sanction du coupable, et ce débat intéresse la société seule. Mais ce sera l'oeuvre d'une législature politiquement différente car ce débat n'est évidemment pas dans l'air du temps.
Rédigé par : Thierry SAGARDOYTHO | 16 octobre 2007 à 19:25
La culture et/ou le milieu dans lequel on évolue ne sont pas grand-chose face à la douleur de la perte d'un proche dans de telles circonstances et sont de bien maigres filets pour ne pas sombrer dans la haine...
Mais sinon je suis d'accord !
Rédigé par : Largentula | 16 octobre 2007 à 19:20
Inversons le raisonnement : si Nadine Trintignant pleure encore le décès de sa fille qui n'a pas su résister aux coups qu'elle a reçus, c'est, peut-être, que la vengeance publique au profit de laquelle le citoyen policé a été dessaisi de sa venageance privée, a failli.
Curieuse vengeance publique puisque "l'exécution des peines n'est jamais totale" (sic !). Un JAP, jeune en général et souvent talentueux, va donc "réviser" la décision d'un tribunal ayant statué collectivement sur les réquisitions d'un membre du ministère public : l'équation devient demi-peine prononcée par un demi-tribunal sur les réquisitions d'un demi-procureur.
Mais il est vrai qu'il faut vider les prisons...
Est-il exact que l'absence de grâce présidentielle du 14 juillet (quel beau symbole républicain !)a entraîné une baisse de la récidive ?
Une politique pénale simple, claire et affichée est-elle possible ?
Rédigé par : André ALGRIN | 16 octobre 2007 à 19:02
@Philippe
Mais c'est un meurtre qu'a commis Bertrand Cantat et il est temps de faire comprendre que les violences conjugales, pas plus que les incestes, ne concernent pas avant tout la sphère familiale et ne seraient que des manifestations d'un amour hors-norme. Les crimes passionnels c'est de la littérature, de la mauvaise, qui cachent comme les mal-nommés "crimes d'honneur" les violences que certains hommes trouvent normales à l'égard des femmes.
Bertrand Cantat a battu à mort Marie Trintignant et l'a laissée mourir sans appeler les secours.
Il y a 2 ans j'étais en ESpagne où les violences conjugales sont une plaie de cette société macho, j'ai vu dans un village une manifestation des hommes en soutien à un des leurs qui avait tué son épouse ; ces braves gens ne comprenaient pas que cet homme soit en prison.
Que Bertrand Cantat se soit bien conduit en prison je n'en doute pas, c'est le contraire qui m'eût étonnée. Pas comme ces grandes gueules qui insulteraient un gardien qui les a regardées de travers. Que cette sortie anticipée à mi-peine soit "normale" j'en conviens ; il n'empêche que condamner à 8 ans de prison quelqu'un pour un meurtre, en sachant qu'il n'en effectuera que 4 ans, perso je trouve que c'est peu cher payé.
Au delà de cette affaire, une de vos phrases me trouble terriblement : "tout crime, et celui-ci plus qu'un autre, ne peut être appréhendé et expliqué que si on accepte de mettre en face du crime la victime qui, vivante, innocente, sans le savoir, par son attitude, a pu mettre en branle des démons insoupçonnés chez l'autre"; pardonnez-moi mais je refuse de mettre en face de ce crime la victime et encore moins d'envisager qu'elle peut, fut-ce inconsciemment, être à l'origine de cette fureur meurtrière. Si on pousse à l'extrême votre argument on retrouve hélas ce que disent violeurs et meurtriers régulièrement : "elle m'a poussé à bout" elle l'a cherché en quelque sorte.
Ce n'est sans doute pas ce que vous voulez dire mais c'est peut-être ce que certains entendront. Je suis désolée mais je ne peux vous suivre. Vraiment pas.
Rédigé par : catherine A. | 16 octobre 2007 à 19:01