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« octobre 2007 | Accueil | décembre 2007 »

Une carte à jouer

Hier et aujourd'hui, j'ai été invité par RFI et Radio Classique pour parler, notamment, de la réforme de la carte judiciaire à la suite de la mobilisation du 29 novembre qui rassemblait tous les opposants à celle-ci.

Les opposants, vraiment ? En réalité, personne n'est hostile au principe de la réforme mais tout le monde à ses modalités. Les voix les plus illustres et compétentes à gauche, celles notamment de Robert Badinter et d'André Vallini, ont encore récemment souligné la nécessité d'une telle transformation. Pas une opinion discordante n'a été émise sur ce plan, sinon par François Bayrou dont le moins qu'on puisse dire est que la justice n'est pas son point fort. On a rarement constaté un tel consensus, qui vient démontrer que pour une fois le fond est admis si la forme est critiquée. Cet unanimisme pourrait inquiéter dans un pays qui n'aime rien tant que se déchirer pour satisfaire sa passion des controverses souvent inutiles. Il est presque trop beau, en effet.

Personne n'ira dénier que la tactique mise en oeuvre par le garde des Sceaux a manqué de cohérence et de clarté. Cumulant une part d'autorité avec des fragments de concertation d'abord globale puis parcellaire, elle a forcément encouru le double reproche contradictoire de faiblesse ou de manipulation. A la réflexion, le pouvoir politique, dès lors qu'il était déterminé à accomplir ce qui ne l'avait jamais été et qui, mis à mal, ne  le serait plus jamais, se trouvait confronté à  la conscience de sa mission et à la certitude des entraves corporatistes qui lui seraient opposées, à la volonté d'agir vite et fort parce qu'il venait d'être légitimé par le suffrage universel et à l'exigence d'un dialogue démocratique parce que notre société ne jure plus que par lui. Il était donc naturellement écartelé entre des tendances contradictoires  dont il a tenté de faire une synthèse qui a été plus mal perçue que s'il avait choisi sans équivoque une option, ferme ou compréhensive. Il est vrai que le ministère de la Justice était d'autant plus fondé à tenter ce mélange surprenant qu'il savait bien qu'il se serait heurté à d'insurmontables difficultés si sa méthode avait été sans équivoque. En effet, que la concertation ait été totale, et le projet de réforme était enseveli sous une multitude de propositions et de réclamations qui l'aurait étouffé à perpétuité. Que la rigueur de l'Etat ait été extrême, et la carte judiciaire serait demeurée telle quelle devant la levée de boucliers, la révolte et la dénonciation des syndicats, le recours aux grands mots comme fascisme et totalitarisme. L'Etat, ne pouvant être ni pleinement directif ni totalement à l'écoute, a dû se fabriquer un mode opératoire étrange résultant plus des inconséquences de l'esprit français que d'une malignité gouvernementale. Ce mécanisme une fois élucidé, il n'y avait pas de quoi crier au scandale en rameutant le ban et l'arrière-ban des conservateurs de tout poil ou des progressistes intermittents. Robert Badinter s'est mis en évidence dans cette dénonciation. Il est vrai qu'il est tellement révéré comme grande conscience que sa pensée en devient sanctifiée en permanence, alors qu'elle est plus partisane et discutable qu'il y paraît.

Alors, où se situe le dissentiment entre les partisans de la réforme et ses adversaires puisque les uns et les autres adhérent à sa nécessité et s'accordent, avec des nuances dans l'analyse, sur le caractère peu limpide d'une tactique empêtrée dans d'inévitables contraintes pour atteindre l'objectif ? Il réside dans le fait que ceux qui l'approuvent considérent que cette réforme doit être absolument menée à son terme, que même réduite elle représente une chance, qu'on ne saurait faire la fine bouche devant une réalisation dont l'inspiration est approuvée par tous et que la réduire à néant par des résistances de mauvais aloi condamne la carte judiciaire contestée d'aujourd'hui à demeurer celle de toujours. Qui peut de bonne foi soutenir avoir jamais cru qu'une telle réforme, dans TOUS les cas, ne se heurterait pas à d'infinies, subtiles ou ostensibles réserves, à des discours de commodité personnelle déguisée en souci du bien public, à des avocats de province, à des syndicats continuant sur leur lancée protestataire, à des élus le nez fixé sur leur pré carré ? Si cette réforme, qui a franchi l'essentiel des obstacles, était vidée de son contenu soit par des compensations financières qui rendraient son coût exorbitant, soit par une vague commission, selon le voeu de François Hollande, qui viendrait interminablement prolonger une entreprise presque terminée, ce serait une autre manière de ne pas la faire advenir. Je ne vois pas au nom de quoi il faudrait consoler des avocats des conséquences d'une politique utile au bien public. Quant à la manifestation importante d'hier, elle démontre le nombre et l'opposition mais y a-t-il quoi que ce soit qui a prouvé, dans ces défilés et sur ces pancartes, l'inanité de la réforme même si je ne méconnais pas ici ou là que des juridictions remises à neuf devraient être maintenues ? Pour les quelques tribunaux d'instance dont on mentionne la rapidité de décision, celle-ci n'est-elle pas le signe, précisément, que certains manquent de matière ?

Je me permets d'indiquer à ceux qui honnêtement se battent pour une autre réforme, en d'autres temps, qu'ils rêvent et que c'est maintenant ou jamais. Lorsque l'essentiel réunit, on ne se bat pas, sauf à vouloir à toute force une dispute politique qui n'honore pas la démocratie, sur l'accessoire. On n'hypertrophie pas l'importance de la forme pour s'excuser de n'avoir jamais fait dissidence sur le fond. On a trop dit que la justice devait savoir échapper aux clivages partisans pour ne pas souhaiter que la carte judiciaire offre l'occasion de cet accord collectif. Je rappelle que tous les pouvoirs ont voulu cette réforme mais se sont bien gardé de l'accomplir parce qu'elle est une source incommensurable de problèmes. Elle est en passe d'être réalisée et on ferait tout pour la rendre impossible pour toujours ?

Sans doute ce débat demeure-t-il trop la chose des professionnels qui ne prennent pas la peine, tant les avantages apparaissent évidents sur le plan de la remise à jour, de la rationalité, de l'efficacité, de développer les détails des bienfaits espérés. Le compagnonnage judiciaire en serait facilité et donc évitées les catastrophes dues à la solitude inexpérimentée. J'ajoute que nul politique, nul parti n'en a jamais discuté dans son principe le bien- fondé mais seulement, au pied du réel à transformer, la faisabilité pour des motifs plus partisans et polémiques que techniques. Peut-être le garde des Sceaux devrait-il prendre la peine, dans une intervention générale et "grand public", d'informer le citoyen pour mettre la société du côté de la transformation.

La carte judiciaire est, contrairement aux apparences de ces dernières semaines et aux manifestations qui masquent par le bruit l'avancée de ce qui est souhaitable, une carte à jouer. Il me semble qu'il faudrait sortir du discours courageux mais en défense pour aborder une argumentation plus offensive qui mettrait, en face de leur responsabilité, les bons apôtres d'hier qui refusent la réforme d'aujourd'hui, les ambigus d'aujourd'hui qui la veulent mais sans elle, les naïfs qui la croient possible demain, les indifférents qui s'en moquent, les destructeurs qui la sabotent et les immobilistes qu'elle dérange.

C'est bien de n'avoir rien fait mais il ne faut pas en abuser, a écrit Chamfort. Il avait déjà tout deviné.

Il est revenu !

Depuis plusieurs jours, je me demandais si les parents d'Anne-Lorraine Schmitt seraient reçus à l'Elysée par le président de la République. Interrogation qui me semblait d'autant plus pertinente qu'il y avait déjà  accueilli, le 28 novembre, en présence de deux avocats, les parents des deux mineurs décédés à la suite de l'accident de Villiers-le-Bel.

Anne-Lorraine Schmitt est cette jeune fille âgée de 23 ans poignardée dans le RER, un dimanche, à la gare de Louvres et découverte morte  au terminus à Creil, à 11 heures 45. Elle a résisté à son agresseur qui voulait la violer, elle s'est débattue, elle a payé cet admirable courage de sa vie. Je désirais lui consacrer un billet tant cette tragédie me semblait emblématique d'un temps où la folie meurtrière faisait surgir des héroïnes du quotidien. Disparue, Paris Match lui consacre un très beau reportage. J'y reviendrai.

Dans le même hebdomadaire, Jean-Marie Rouart questionne Olivier Besancenot qui cite les révolutions cubaine et nicaraguayenne comme ses modèles. Rouart lui oppose à juste titre qu'elles se sont faites dans un bain de sang et l'élimination des libertés. Besancenot - et on croyait ce type de réplique aboli à jamais - rétorque, en substance, que les bains de sang sont imposés par les opposants puisque les massacres ne sont jamais "décrétés" par les révolutionnaires. Autrement dit, ce sont les victimes qui sont coupables.

Le président de la République est revenu. Il a retrouvé les accents du candidat et, d'un coup, la tactique politique est passée au second plan, dominée par l'expression de convictions fortes et profondes déjà connues mais qu'en ces temps troublés il était bon de répéter. Le magistrat et le citoyen que je suis a pu reprendre pied sur un territoire familier où l'exigence de vérité se conciliait avec une forme sans détour. Nicolas Sarkozy n'a-t-il pas heureusement affirmé, au sujet des récentes émeutes, qu'il réfutait "toute forme d'angélisme qui vise à trouver en chaque délinquant une victime de la société, en chaque émeute un problème social" ? Ajoutant, dans une synthèse encore plus directe, que "la voyoucratie" n'avait rien à voir avec "la crise sociale". Ce langage dur et décapant n'est pas inutile si on veut bien prendre connaissance d'un certain nombre de déclarations ahurissantes qui ne sont pas loin de constituer, tant la complaisance pour l'intolérable frôle l'absolution, des incitations au pire. Je pense notamment à celles de Marwan Mohammed sur le site de l'Express.

Anne-Lorraine Schmitt, cette vaillante jeune fille, assise dans ce RER, pour se rendre à Orry-la-Ville où ses parents l'attendent pour déjeuner, ne sait rien encore du destin noir qui va être le sien à cause d'un criminel attiré par la proie qu'elle représente et sa solitude. J'essaie d'imaginer les rêves, les songes doux et agréables qui lui passent par la tête. Le bonheur de revoir ses parents, la certitude d'un dimanche paisible et chaleureux, la joie de conversations qu'on reprend et qui tissent un fil de l'existence plus fort que tout, l'espérance d'un amour peut-être, les élans du coeur. Elle est désarmée parce que rien ni personne ne la menace. Elle se trompe. Ce dimanche va être sa tombe parce qu'elle va être happée par une malfaisance telle que son intrépidité va la condamner encore plus implacablement que sa faiblesse, mais son sens de l'honneur et l'exigence d'être soi au plus haut ne lui laissaient pas le choix. Deux coups de couteau toucheront ses poumons et le troisième sera mortel, transperçant son coeur qu'elle avait grand.

Il semble qu'on ait arrêté le coupable. Je veux dire : le présumé innocent. On peut tourner en dérision le caractère trop parisien et people de Paris-Match mais pour sa capacité, sans voyeurisme ni vulgarité, de redonner vie, le temps d'une lecture et d'un regard sur une jeune fille éclatante, à un être odieusement supprimé, je ne saurais trop rendre grâce à cette publication.

Le président de la République a reçu le 29 novembre, à l'Elysée, les parents d'Anne-Lorraine.

A la prochaine !

Demain, j'aurai une journée d'inaction. Puisque la grève, bizarrement, est qualifiée de journée d'action.

Avant d'aborder le coeur du billet qui va concerner les émeutes de Villiers-le-Bel, juste une pensée, une pensée de reconnaissance et d'admiration pour ces jeunes avocats, jeune homme et jeune femme, interpellés et emprisonnés en Chine, selon le Monde, pour avoir eu le courage de soutenir publiquement la cause de la démocratie. Tous nos résistants de salon font piètre figure à côté de ces êtres-là !

Les deux nuits d'enfer de Villiers-le-Bel. Les incendies à Montgeron, Grigny et Sarcelles, notamment. Des vehicules brûlés, des commerces dévastés. Une école partie en fumée. Une bibliothèque en cendres. Des jeunes cagoulés et armés. Quatre -vingt deux fonctionnaires de police blessés. Des interpellations. Une violence organisée et extrême sous le regard indigné mais résigné d'une multitude qui n'en peut plus. Tout cela, pour quoi ? Parce que deux mineurs de 14 ans, Larami et Moushin, sur une minimoto interdite, sans casques, au maximum de la vitesse possible et en venant de la gauche, ont percuté le véhicule  d'une patrouille de trois policiers du commissariat de Sarcelles et qu'ils sont morts peu après. Accident tragique qui, dans une société de droit et de confiance, aurait laissé les familles concernées à leur deuil et à leur douleur et les fonctionnaires de police à leur innocence.

Mais qui peut dire qu'il a vraiment été étonné par la suite des événements ?

Qui a été surpris que ces bandes prennent prétexte de ces deux drames singuliers pour mener "leur guerre" ,selon l'expression de l'un des émeutiers, et pour faire comprendre que la police n'avait pas à venir "chez eux" ? Il est des quartiers et des banlieues qui, en dépit de la bonne volonté de leurs maires, résistent à cause d'une minorité ingouvernable, au modus vivendi le plus élémentaire, aux tentatives républicaines d'assimilation même les plus modestes. On ne peut rien contre une volonté collective qui a la force, les armes et la détestation au coeur.

Qui a été surpris que François Hollande et Olivier Besancenot demandent la création d'une commission d'enquête, que des maires de gauche, tout en réclamant le retour au calme, s'en prennent à l'Etat qui aurait trop peu accompli et que les sociologues de service viennent jeter du prétendu constat sur les plaies en soulignant qu'"on n'a pas avancé depuis deux ans" ? Qui a été surpris qu'on n'ait pas entendu seulement, de la part de ces personnalités, une condamnation sans équivoque de ces folies que rien ne justifie ni n'excuse ?

Qui a été surpris que le Premier ministre et le ministre de l'Intérieur viennent à plusieurs reprises sur les lieux dévastés pour y tenir, surtout François Fillon, un discours de fermeté et de rigueur ?

Qui a été surpris qu'insensiblement on passe de l'innocence policière à la subtile puis éclatante et scandaleuse mise en cause de la patrouille de police qui aurait fui après l'accident et qui même aurait délibérément percuté la minimoto ? Pour être traditionnel, ce glissement devient insupportable qui a besoin de faire de la police, tôt ou tard, le bouc émissaire de nos faiblesses et de nos incapacités. Comme éradiquer la violence odieuse nous confronte à notre impuissance, l'exutoire est tout trouvé, "les flics", toujours eux.

Qui a été surpris que le président de la République, de retour de Chine, reçoive les parents des deux mineurs qui étaient accompagnés par Me Mignard et annonce, à la place de l'autorité judiciaire, qu'une information était ouverte sur la mort de Larami et Moushin ? Qui a été surpris que l'avocat, qui le premier avait suggéré une telle initiative procédurale au demeurant parfaitement inutile sauf pour susciter du doute au sein d'un limpide tragique, ait approuvé les propos présidentiels ?

Qui a été surpris qu'en même temps, le président de la République ait rendu visite aux fonctionnaires blessés et ait promis que les auteurs des tirs sur eux seraient renvoyés en cour d'assises ?

Je pourrais continuer longtemps, de la sorte. Je crains fort que la vie sociale nous confronte à de terribles redites si nous continuons à nous inscrire dans un processus qui est maîtrisé, en profondeur, par les émeutiers et dont ils sortent en dépit des apparences toujours gagnants. Le paradoxe est qu'avec eux, devant leurs débordements et pour éviter que chaque nuit ressemble à la précédente, on n'ose plus mentionner ou rappeler quelques évidences.

La justice, représentée par une procureure de qualité, aurait mérité de voir sa place plus largement admise et sauvegardée.

La responsabilité initiale de cette double tragédie est imputable, j'ose l'écrire, aux parents des deux mineurs qui les ont laissés dans de telles conditions - sans casque - circuler sur une minimoto interdite, et à toute allure. Je respecte leur douleur et comprends leur souffrance mais je ne vois pas au nom de quoi l'une et l'autre nous empêcheraient d'énoncer ce constat de base. La patrouille de police, ni de près ni de loin, n'est pour quoi que ce soit dans ce dramatique accident. Restons sur les vérités qui peuvent être admises par beaucoup plutôt que sur de faux et injustes procès.

La détresse intime de ces quatre parents qui ne sont coupables de rien mais ne peuvent pas invoquer d'autres fautes initiales que les leurs propres n'a pas, à mon sens, à être prise en charge par l'Etat. D'abord, parce que reçus au plus haut niveau de la République sans que leur action ou inaction l'ait mérité, ils bénéficient de la sorte d'une caution qui, en dépit du soutien apporté à la police, n'est pas loin de valider leur attitude de suspicion. Faut-il considérer, par ailleurs, que les détresses et les chagrins singuliers auront vocation à être consolés à l'Elysée lorsqu'ils s'accompagneront de troubles et de violences, quand tous les autres, anonymes et pudiques, demeureront dans leur sphère intime ? Enfin, si l'Etat se plaît à entretenir un dialogue direct et physique en toutes circonstances, avec  des personnes dont la sensibilité justifierait plutôt une solitude familiale non médiatisée, ne peut-on craindre qu'un tel mécanisme, loin d'apaiser les conflits, au contraire les favorise à l'avenir en donnant une importance démesurée à ce qui doit demeurer secret, en légitimant une stratégie du soupçon et en ne distinguant pas les responsables d'un événement de ceux qui y ont été impliqués à leur corps défendant ? A force de se mêler de tout, l'Etat va se rendre tout beaucoup plus difficile. Il apaise certes, mais en créant des précédents explosifs pour demain.

Il était manifeste que cette double mort servirait de prétexte à de nouvelles violences dévastatrices. Et la suite s'est déroulée comme prévu. On est parvenu à réduire le nombre des nuits d'enfer. On a limité les dégâts. Personne n'est mort que ces deux mineurs laissés trop libres. Et la prochaine émeute, c'est pour quand ?

Ce sera pour tout et n'importe quoi. Le battement de cil d'un policier. Le projet à peine esquissé de se réapproprier ces territoires.  Une envie de se battre.  Briser tout ce qui pourrait permettre à ces cités de s'en sortir. Détruire la culture, l'enseignement et donc l'avenir. Empêcher la vie. Alors, de grâce, ne venons plus sans cesse parler des moyens quand ils sont appelés à être brûlés par quelques-uns et que la masse souffre de son impuissance. La complicité, sur ce plan, avec Fadela Amara qui n'a ni son intelligence ni sa langue dans sa poche me fait du bien. Elle n'a pas besoin de faire de la démagogie : elle se contente de connaître !

Et si tout simplement, comme une évidence, on avait traité ces explosions avec la force et la sûreté d'une démocratie confiante en elle et en ses règles, sans compréhension molle, ni compassion mal placée, ni sévérité bridée ? Si on avait le courage, un jour, d'oser décréter l'innocence et la culpabilité quand elles sont éclatantes et d'en tirer toutes les conséquences ?

Sinon, à la prochaine !

Un Soutine, sinon rien !

Ce blog frôle la politique mais est toujours resté au bord. En tout cas, je l'espère. Je suis heureux, aujourd'hui, d'avoir envie d'autre chose. De communiquer une admiration stupéfaite devant l'oeuvre d'un génie. Certes, Jean-Marie Cavada sera peut-être un jour ministre, Julien Dray aurait pu l'être (je suis ravi qu'il ait refusé) et Jack Lang, qui sait, le deviendra à nouveau. Mais ces supputations passionnantes passent au second plan parce que j'ai vu hier l'exposition Soutine à la Pinacothèque.

Jean-Paul Sartre a écrit au sujet de William Faulkner que toute technique renvoie à une métaphysique. Il avait raison. C'est encore plus vrai pour Soutine. Un air étrange de familiarité avec d'autres grands peintres, Van Gogh notamment, mais soudain l'irréductible singularité de ses toiles nous éclate dans les yeux et nous laisse désarmé. Trop à regarder, trop à dire, trop à ressentir, les mots se pressent mais le silence est le langage le plus juste, le plus approprié. Un monde, une vision, une souffrance, mais de l'espoir, pourtant, au coeur de cette nature torturée, de ce bouleversement qui occulte mais laisse tout deviner.

Le réel est tordu. Eclaté. Avec une violence qui fait exploser ses entrailles. Les visages comme des illustrations amères, graves, déchirantes de l'âme. La folle ne me quitte pas de la folie et les enfants portent en eux et sur eux plus que la mélancolie adulte de demain, la méfiance douce d'une vie dont ils n'attendent aujourd'hui rien de bon. Le spectateur tombe en puérilité pour compenser l'intolérable et profonde acuité de la perspective que Soutine offre. Des arbres et des routes qui ont décidé de choisir leur propre mouvement, des lieux qui refusent d'habiter là où l'éternité les a placés mais s'égarent en d'infinies et troublantes distorsions. Un être, parfois, jeté là, minuscule comme une preuve. Des rides, des ravages, des coulées qui dissimulent les choses pour encore mieux les révéler. Rien de beau ni d'harmonieux mais un désordre de furie, un art faussement dément, une folie maîtrisée, un regard de peintre, une main d'exception qui viennent poser, apposer sous toutes les surfaces et les évidences, les vérités enfouies, les orages intimes, les explosions de la matière, l'entêtement de durer et de mourir debout. Tout pourrait être funèbre, désespérant et pourtant, dans ces amas de couleurs, dans ces couches épaisses, superposées, dans cette volonté de parvenir au plus près de l'effroi de se savoir mortel, il y a de la lumière, du soleil sombre, de l'énergie à revendre, une exaltation de tristesse mais qui revigore, une infinie pitié, de la compassion, l'acharnement à se persuader que l'humanité peut tenir l'univers entre ses mains pour le faire advenir selon une autre création, la nôtre, il n'y a pas de transcendance, Soutine est dieu et on ressort de cette exposition gorgé, inondé, accablé, laminé mais comblé.

Rien n'est plus intense, le soir venu quand les ombres peuvent faire mal, que ce sentiment puissant : un génie vous a fait la grâce de vous compter parmi les siens. Ce n'est pas nous qui apprécions l'art. C'est l'artiste qui nous choisit. C'est le génie qui nous élit. C'est Soutine qui vient s'inscrire de manière indélébile dans notre tête et glisse sa carte de visite dans notre existence.

Domicile : ailleurs. Eternité.

Voyage, voyage !

Alain Delon est humilié et son immense vanité offensée. Il le crie dans le Parisien. Il devait partir avec le président de la République en Chine puis il ne part plus. Il estime qu'on lui a manqué de politesse. On répond à l'Elysée que l'acteur, qu'on n'a jamais plus vu que depuis sa retraite, avait pris d'autres engagements. Où est le vrai ? Pour le dire très familièrement, on s'en fout.

Rama Yade est censée se préoccuper des droits de l'homme et de leur violation en France et dans le monde. Vaste programme ! On pouvait penser que la Chine était idéale pour la faire travailler à outrance sur ce plan capital. Apparemment, elle n'est pas conviée. J'ai lu qu'elle était mécontente. C'est peut-être vrai mais cela ne me regarde pas.

Le président de la République fait beaucoup voyager notre garde des Sceaux. Il l'emmène partout à la découverte de l'univers. C'est passionnant pour elle. Mais on finit par se dire que les problèmes de la justice ne doivent pas être bien graves puisque de telles distractions internationales sont sans cesse possibles. En un sens, c'est rassurant. Il est évident, surtout, qu'entre le président et nous, le choix de Rachida Dati est facile à faire. L'arbitrage n'est pas long. Pour ma part, je sens, comme un soupçon de jalousie, dans notre milieu qui n'est jamais chargé que de rendre la justice et de pacifier la société. Il se sent un peu délaissé. Puis-je respectueusement suggérer à Nicolas Sarkozy, qui s'affirme à l'écoute de tous, de laisser parfois leur ministre aux magistrats ?

Ce serait bien et cela me, nous regarde.

Pas pschitt !

On ne peut pas dire que la mise en examen de Jacques Chirac pour détournement de fonds publics est passée inaperçue et c'est tant mieux pour la démocratie et la justice. Elle nous oblige à réfléchir sur l'une et sur l'autre.

Justiciable ordinaire depuis le 16 mai ? Sûrement même si je ne méconnais pas le privilège octroyé à l'ancien président de pouvoir s'expliquer, à chaque fois, dans un article du Monde. Ce n'est  évidemment pas donné à tout le monde mais cela me semble une compréhensible élégance médiatique.

Ce qu'il me plaît de remarquer, c'est que, du propre aveu de l'avocat de Jacques Chirac, l'interrogatoire de celui-ci s'est déroulé dans de parfaites conditions de dignité et de politesse. Cette attitude de notre collègue Siméoni, comme la précédente du Doyen Philibeaux, honorent la magistrature et manifestent qu'il n'est pas besoin de procédés grossiers pour démontrer son indépendance.

La diversité des réactions à la suite de cet acte judiciaire mérite d'être soulignée et m'autorisera une  analyse  contrastée.

Arnaud Montebourg, chevalier blanc hier, compatissant aujourd'hui,  estime que "la justice aurait du passer lorsque Jacques Chirac exerçait les responsabilités les plus élevées". La fonction présidentielle aurait été mise à mal mais apparemment, seul de son avis, Arnaud Montebourg n'en a cure.

D'autres propos se félicitent de voir traiter Jacques Chirac comme un "justiciable ordinaire" et souhaitent, "sans indulgence ni acharnement particulier" selon André Vallini, que la justice suive son cours. C'est le point de vue exprimé notamment par l'ancien garde des Sceaux Marylise Lebranchu et la plupart des socialistes dont François Hollande, qui souligne que la mise en examen ne constitue pas une présomption de culpabilité.

Quelques interventions, par exemple celles de Pierre Mazeaud et de Roland Dumas, anciens présidents du Conseil constitutionnel mais n'ayant pas connu les mêmes avatars, permettent au premier d'indiquer que "c'est un peu tardif de remettre ça" et au second "qu'il regrette cette mise en examen". Pierre Mazeaud,personnalité et caractère de très haute tenue, ajoute que "les Français ont d'autres soucis que de revenir 20 ans, 30 ans en arrière".

Enfin, nous en arrivons aux polémiques purement politiques qui voient certains députés, dont le villepiniste Jean-Pierre Grand, se déchaîner contre "l'inquisition politique", des partisans de Jacques Chirac invoquer "un réglement de comptes politique" et des "sarkozystes" répliquer qu'il s'agit au contraire "d'un bon fonctionnement de la justice".

François Goulard, qui ne cesse jamais d'être intelligent, défend "la parfaite honnêteté de Jacques Chirac" mais surtout exclut le complot politique  au motif que "ce serait prêter à des magistrats des intentions qu'ils ne doivent pas avoir".

Si j'excepte les disputes partisanes, je retiens de ces échanges pas si contradictoires que cela - je les ai repris sur le site, excellent et informé, du Nouvel Observateur - qu'il est tard, presque trop tard pour incriminer un ancien président de la République âgé de 75 ans, que la justice serait responsable de cette lenteur et que la culture d'impunité a heureusement disparu. On sent, même chez les adversaires les plus résolus, hier, de Jacques Chirac, comme un regret de voir la machine judiciaire remise en marche après la fin de la suspension de la prescription, le 16 mai, et la crainte diffuse, chez tous, d'un risque d'affaiblissement de l'image de la France à l'étranger et d'un pouvoir des juges avec lequel, à l'évidence, on n'en a pas fini.

Il me semble que le procès implicite ou explicite fait à la justice, dans cette péripétie intensément médiatisée mais dont je ne suis pas sûr qu'au beau milieu des grèves elle ait passionné l'opinion publique, n'est pas fondé. Je soutiens même qu'elle doit être acquittée. Comment oublier que la Cour de cassation a, par un arrêt du 10 octobre 2001, édicté que la prescription de l'action publique devait être suspendue durant le mandat présidentiel, aucune poursuite ne pouvant être exercée contre le chef de l'Etat afin de sauvegarder la dignité et la crédibilité de la fonction ? Comment passer sous silence l'adoption de la loi sur le statut pénal du président de la République ?

Autrement dit, la lenteur de la procédure résulte de cette parenthèse qui naturellement - en démocratie, une autre option aurait été suicidaire - a bloqué l'action des juges. Ces derniers, Jacques Chirac redevenu simple citoyen, ont poursuivi un processus que la justice ne pouvait faire avorter sauf à perdre son utilité et sa légitimité. On aurait abouti à ce paradoxe d'une République ayant créé un outil pour rien. Ce dispositif constitutionnel, protégeant la fonction du chef de l'Etat et laissant indéterminé l'avenir du citoyen, se serait inscrit dans l'espace démocratique en quelque sorte "pour la galerie". Les magistrats auraient pu et du comprendre qu'on leur offrait un moyen qui ornait légalement le décor mais qu'il fallait bien se garder de l'utiliser.

Avaliser une telle absurdité aurait ruiné l'Etat de droit et on se serait interrogé sur la capacité d'un pays seulement apte à se faire peur symboliquement. Les juges en ont heureusement décidé autrement.

C'est maintenant, avec cette mise en examen, que le questionnement prend son acuité. Certes, il est sain d'avoir répudié la culture de l'impunité et, pour la justice, de ne plus hésiter à placer dans son orbite les humbles et les puissants, la misère quand elle est coupable, le pouvoir quand il est fautif. La mise en examen représente un acte qui n'a même pas besoin d'être justifié par un garde des Sceaux - même si Xavière Siméoni a du apprécier le soutien de Rachida Dati - puisqu'il résulte, pour un juge d'instruction, de présomptions qui ne lui permettent  pas, d'ailleurs, une autre démarche juridique. La validation de cette assertion vient de Jacques Chirac lui-même qui n'a pas contesté la matérialité des faits mais leur interprétation.

Dominique de Villepin, avec Nicolas Demorand sur France-Inter, a posé de manière pertinente le problème de la relation du droit avec la vie familiale, la vie sociale, la vie politique. Il a montré que l'abstraction et la rigidité du premier doivent prendre en compte les particularités, les souplesses et les contraintes des secondes. Ce n'est pas si évident que cela dans la réalité de la pratique judiciaire où la difficulté et l'embarras résident moins en amont - la mise en examen - qu'en aval, lors du réglement du dossier et de l'éventuel renvoi du mis en cause devant le tribunal correctionnel. Il me semble que le danger procédural est là, par rapport à la chose politique ou à d'autres transgressions publiques. Pour vouloir à juste titre abolir la culture d'impunité, n'est-on pas tombé, sans le percevoir toujours, dans une culture de culpabilité ? La mise en examen, acte nécessaire et évident, ne conduit-elle pas souvent le magistrat instructeur sur une sorte de pente fatale, quoique maîtrisée techniquement, dont l'issue va confier au tribunal correctionnel le soin de trancher ce qu'on n'a pas eu peut-être le courage de dénouer, avant, par une ordonnance de non-lieu ? J'ai l'impression que nous nous trouvons encore, devant la matière politique et ses réelles ou prétendues dérives, comme des néophytes enthousiastes mais tétanisés par la peur d'apparaître faibles ou trop bons au regard de la bienséance sociale et médiatique. Les sévérités confusément et mécaniquement réclamées prescrivent parfois leur loi avant l'application de la loi elle-même. Dans les domaines que la justice qualifie de sensibles,  il faut avoir une vigueur d'esprit exceptionnelle et une personnalité de roc pour ne pas se débarrasser sur le tribunal correctionnel d'une affaire ayant vocation à finir son cours avec celui qui l'instruit. La politique n'impose pas à la justice un abandon de la complexité mais au contraire sa plénitude.  Un souci du détail et non une perception en gros. La présomption d'innocence, c'est croire qu'un politique peut aussi dire la vérité.

Ce serait sans doute cela, le grand progrès de demain. Ne plus croire qu'on nous a donné mandat d'être des justiciers. Traiter ordinairement les dossiers apparemment singuliers. Appréhender les explications des uns et des autres avec la même sérénité, la même écoute intime balançant entre la vérité et le mensonge, laissant toutes ses chances au singulier de la justice et au surgissement de l'imprévisible.

Jacques Chirac a été mis en examen pour détournement de fonds publics. J'ai envie de dire : et alors ! Rien n'est fini. La justice, d'une certaine manière, commence. Attendons tranquillement. Même si heureusement ça n'a pas fait pschitt.

CSM c/ RVR

La manie de la judiciarisation atteint même les magistrats !

On vient d'apprendre que la présidente du Syndicat de la magistrature (SM) a saisi la HALDE pour se plaindre d'une discrimination dont elle aurait été victime de la part de l'ancien ministre Pascal Clément qui n'aurait pas avalisé son affectation à l'Ecole nationale de la magistrature. Faut-il à tout prix et toujours donner une traduction juridique à ses déceptions, justifiées ou non ? Faut-il faire une telle confiance à la HALDE, autorité qui n'a pas toujours servi - je pense à l'affaire Vanneste - la liberté d'expression ? Faut-il oublier que le SM a diffusé une contre-circulaire pour prévenir l'application des peines plancher et s'étonner que ses démarches politiques puissent rendre réservé n'importe quel garde des Sceaux ?

Mais l'essentiel, aujourd'hui, n'est pas là. Il réside dans l'incroyable report de la décision du Conseil supérieur de la magistrature (CSM) en  conclusion de l'instance disciplinaire engagée contre Renaud Van Ruymbeke (RVR), longuement débattue il y a quelques semaines, où la Chancellerie avait proposé au plus bas ses réquisitions. Tout semblait avoir été dit et contredit, expliqué et développé. Le CSM n'avait plus qu'à trancher. Apparemment, hier, cette exigence était devenue insurmontable puisqu'il a décidé d'attendre que le dossier Clearstream soit achevé pour examiner les pièces qui ne seraient plus couvertes par le secret de l'instruction. En dépit de la diligence des juges, le délai va être interminable.

Je pense à mon collègue RVR qui, légitimement, espérait avoir franchi le cap le plus éprouvant et était persuadé de connaître le meilleur ou le pire hier. Quelle terrible déception doit être la sienne et comme sa situation judiciaire, dorénavant, va ajouter au malaise disciplinaire une souffrance inutile et durable ! Sans abuser des grands mots, c'est un petit couloir de "la mort" version magistrature, une épée de Damoclès suspendue longtemps sur une destinée professionnelle qui ne souhaitait qu'être fixée sur son sort. Le comble est de faire dépendre l'issue de l'instance disciplinaire  de l'activité de collègues qui n'avaient pas besoin d'être chargés de cette nouvelle responsabilité.

Je n'ose pas croire une seule seconde que le CSM, écartelé entre l'envie d'absoudre et la peur de le faire, ait pu choisir le salut dans la fuite, dont Napoléon affirmait qu'elle n'était que le remède de l'amour.

Ou bien, plus tristement, n'a t-il mis en oeuvre que l'expression particulière d'une pratique ordinaire qui ne place pas le justiciable, le citoyen au coeur des préoccupations de la justice mais n'hésite pas à renvoyer, à différer, à décevoir ? Au lieu de juger vite et bien.

Quelle image la société va-t-elle avoir de nous à la suite de cet enlisement dans la nuit du temps ?

Il faut plus que jamais aider RVR. Il est des engagements qu'on doit tenir absolument. Hier, on l'a oublié.

Entre raison et déraison

Henri Leconte, numéro deux  de la liste municipale de Patrick Balkany à Levallois-Perret ? Non, ce n'est pas un gag. Cela semble sérieux. Certes, on veut rendre la politique populaire mais il faudrait y aller avec des pincettes.

Des élus socialistes vont manifester devant le ministère de la Justice mercredi prochain pour protester contre la réforme de la carte judiciaire ? Ainsi, la représentation nationale devient la rue. De quoi s'y perdre.

Récemment, dans le Parisien, une journaliste, s'interrogeant sur Arno Klarsfeld, se demande ce qu'il est devenu et le qualifie " de brillant avocat ". Manifestement, elle ne l'a jamais entendu plaider.

Ainsi, l'esprit peut se nourrir d'approximations et de sensations, entre raison et déraison. Mais ce sont les ridicules ou les anomalies de notre vie publique et médiatique.

La raison et la déraison, qui se situent au coeur de ma réflexion d'aujourd'hui, sont celles qui constituent l'être humain comme intégré ou égaré, frère lucide des hommes et des femmes ou personne étrangère à son prochain, emmurée dans une forteresse de violence prévisible ou de liberté erratique. Paul Bensussan et Delphine Provence ont publié récemment, dans le Monde, une tribune sur " la pénalisation de la folie ". Ils dénoncent le fait que moins de 0,5% des affaires criminelles instruites lors des dernières années en France se sont terminées par une décision de non-lieu fondée sur l'irresponsabilité pour troubles mentaux. Ils critiquent également la notion de " culpabilité civile " qui mêlerait vicieusement le civil et le pénal.

Sur ce dernier point, même si le Parisien nous a laissé entendre que le Conseil d'Etat préférerait substituer à ce concept de culpabilité civile celui de " décisions d'irresponsabilité pénale ", il n'en demeure pas moins que l'idée doit être soutenue qui propose un débat public et contradictoire devant la chambre de l'instruction sur l'abolition ou non des facultés mentales du mis en examen. Tout ce qui est de nature à sortir la confrontation des points de vue, dans ce domaine, du champ purement technique et clos mérite notre approbation. Ce qui probablement affecte le plus les familles de victimes anéanties par un irresponsable ou prétendu tel, c'est moins la conclusion elle-même que le caractère de couperet qu'elle emprunte trop souvent et qui laisse à des spécialistes parfois décevants le dernier mot. Qu'une controverse éclate et soit développée au grand jour de l'audience aura les plus heureux effets sur un malheur pourtant enraciné au coeur des parties civiles. Elles  pourront parler, répliquer, protester, se libérer. Qu'elles gagnent ou perdent leur cause, elles auront, dans tous les cas, triomphé du silence qui étouffe sans consoler.

Sur le premier point capital, les auteurs de l'article ne font que reprendre un constat souvent effectué. Il est vrai que  très peu de rapports psychiatriques concluent à l'irresponsabilité pénale du mis en examen, de la personne soupçonnée  du crime ou l'ayant avoué.  Pour une mauvaise et une bonne raison.

Trop d'experts médiocres se laissent aller à admettre une responsabilité même infime parce qu'ils imaginent que l'appareil judiciaire leur en saura gré. En dépit des apparences, il faut infiniment plus de science et de compétence pour justifier une irresponsabilité pénale pleine et entière, lorsque des éclairs de lumière ont semblé illuminer, parfois, la nuit du criminel, que pour conclure à une responsabilité partielle. L'évidence, pour le profane- et le magistrat n'est pas toujours au-dessus du savoir de celui-ci sur les plans psychiatrique et psychologique- c'est qu'il reste toujours une part de liberté dans la tête du dément et de quoi  juger même  la personnalité la plus fatalement engluée dans l'aberrant. Pour se sentir capable de démontrer avec justesse intellectuelle et pertinence technique la réalité de la folie et la coïncidence de cette dernière avec la commission du crime, l'esprit doit être remarquablement armé, prêt à toutes les argumentations et indifférent à des considérations qui ne seraient pas exlusivement professionnelles. Cela fait beaucoup pour un seul expert ! Cette analyse serait encore plus recevable pour les examens médico-psychologiques qui, échappant à la question de la responsabilité pénale, se contentent la plupart du temps d'enfiler des lieux communs ou d'écrire des banalités qui renseignent peu sur les causes du crime en question mais plaquent une grille générale d'explication sur un événement singulier. On pense souvent aux assises qu'on aurait fait mieux !

Une bonne raison. Ce n'est pas par hasard que la folie est si rarement déclarée totale et que très souvent le mis en examen se voit gratifier, lors du crime, d'une lucidité suffisante pour comparaître devant ses juges. Comment ne pas percevoir, en effet, qu'entre la nuit totale, la folie dévastant toute maîtrise de soi quand le pire est moins accompli qu'il ne s'accomplit, et  l'intelligence absolue des situations, il existe mille phases intermédiaires qui permettent aux experts,  quand ils sont confrontés à leur mission et sans trahir celle-ci, de décréter, à la charge du mis en cause, qu'il ait avoué ou non, une responsabilité pénale limitée, fortement grignotée, gangrenée par la confusion, " au bord de la ligne " peut-être, mais indiscutable? De conclure que le je n'est pas détruit, s'il est réduit? Ce n'est même pas argumenter sur la dépossession de soi, l'impossibilité d'assumer son crime qu'entraînerait l'irresponsabilité pénale, selon la critique de ce point de vue que font les rédacteurs de la tribune. C'est seulement constater qu'au moment où le geste traduit la pulsion malfaisante, la personne qui fait le premier et abrite la seconde n'a pas fui complétement les territoires de la raison, qu'elle n'est pas entrée corps et âme dans le pays glacé  de la déraison où autrui n'existe plus au profit du dérèglement de soi, une machine lancée sans contrôle d'elle-même et perdue profondément pour notre humanité. La démence crée une terrible et impressionnante barrière entre un acte qui, aussi épouvantable qu'il soit, renvoie encore à une possibilité d'élucidation, et un crime que la confusion mentale ne rend perceptible, sur un mode erratique, qu'à celui qui  le lance à la face sociale  qui n'a pas d'autre choix que de s'en détourner. C'est un crime venu d'ailleurs comme il y a des langues étrangères.

Entre raison et déraison, entre la compréhension des choses et des êtres et l'intime exil absolu, tant d'étapes, d'épreuves, de haltes, de retraits, d'avancées, d'hésitations, de glissements, entre la nuit et le jour, tant de lumières !

Avant qu'une lumière s'éteigne, tant de moments et de comportements où elle brille un peu, où elle brille encore !

Censure et certain ?

Avant de devenir l'avocat de tous les citoyens en qualité d'avocat général, à la cour d'assises de Paris depuis environ douze ans, j'ai découvert et pratiqué le droit de la presse qui est devenu une véritable passion intellectuelle. Sans doute parce que le byzantinisme et la complexité de cette matière me renvoyaient plus à mes études littéraires qu'à l'austérité et à la sécheresse des disciplines juridiques.

Le citoyen, dans ce domaine, a pris la relève du magistrat confronté à la chose criminelle. Je ne cesse pas, féru et friand de médias, de réfléchir sur la liberté d'expression, les offenses qui lui sont causées et ses éventuelles limites. Il me semble que s'interroger sur cette exigence démocratique constitue un questionnement central dans une société qui perd ses repères, brouille ses messages et bouleverse l'ordre de ses priorités. Ce qui, hier, était clairement perçu comme une conquête à sauvegarder à tout prix pour le bien de la République - une pensée, une parole et une écriture libres - s'est délité sous l'influence de clans et de groupes qui sont parvenus à obtenir, chacun, un fragment de ce capital précieux. Ce pessimisme, qui naît d'un constat facile à opérer si on veut bien attacher son esprit à cette régression grave, ne m'empêche pas de redouter le sommaire et le péremptoire qui viennent trop souvent altérer cette problématique.

Ainsi, dans l'hebdomadaire Marianne paru du 10 au 16 novembre, la lecture d'un article, pourtant excellent, de Clara Dupont-Monod sur "les nouvelles censures" m'a laissé sur ma faim parce que, me déstabilisant par ses certitudes, il m'a privé des doutes et des hésitations qui doivent enrichir l'intelligence dans ce débat.

J'ai moi-même scrupule à évoquer les pistes qui se sont ouvertes devant ce texte trop sûr de lui, tant il convient de s'avancer, pour la liberté d'expression, sur la pointe de l'esprit, avec infiniment de prudence et de modestie.

Je ne fais évidemment pas référence à l'erreur, dérisoire, sur l'article premier de la loi de 1881. Il n'édicte pas que "la presse et l'imprimerie sont libres" mais que "l'imprimerie et la librairie" le sont. Mais, plus globalement, à l'analyse qui cherche à démontrer qu'il y a de "nouvelles censures" plus contraignantes que les anciennes et que la modernité brime l'art, le spectacle, la littérature plus qu'elle ne les favorise.

Deux différences fondamentales, déjà, opposent hier à aujourd'hui, le passé lointain à l'époque contemporaine. Elles tiennent aux bonnes moeurs et à ce que j'appellerais le caractère majoritaire de la censure.

Aujourd'hui, loin de représenter un handicap, la transgression des bonnes moeurs, voire la recherche éperdue, et de plus en plus difficile, de l'innommable, la volonté de ne plus se laisser imposer sa loi par un indicible lié à la bienséance intime, sexuelle, l'obsession de coller à tous les dégoûts possibles et imaginables constituent le nec plus ultra d'une création qui s'enorgueillit de faire fi des décences d'antan. Je ne prétends pas que dans ces débauches de l'esprit ne se mêle pas, ici ou là, du talent, de l'invention mais sans doute, pour manifester à quel point on a répudié la litote corporelle, est-on allé trop loin dans l'expressivité de ce qui gagnerait, parfois, à être occulté pour avoir plus de puissance d'évocation. Les bonnes moeurs ont été remplacées artistiquement, au mieux par des moeurs indélicates, au pire par un culte de l'instinct brut. Je sais bien qu'on pourrait dénicher encore dans telle ou telle page, dans telle ou telle scène, une bluette, une douceur, l'harmonie des chairs et la sérénité de l'amour mais je ne suis pas sûr que ce soient ces fragments tranquilles et ordinaires qui attireront une critique plus soucieuse du sulfureux et de l'atypique que d'une normalité un peu grise et triste.

Ce qui, encore plus profondément, distingue les censures entre elles, c'est que les anciennes étaient affichées, proclamées et imposées par une société tout entière tournée vers la défense de ses valeurs dominantes, qui étaient d'ordre et non de rupture, d'intégration et non de contestation, de beauté inscrite dans le temps et non de fulgurances portées et détruites dans l'instant. Une majorité s'accordait sur ses goûts, ses choix, son esthétique et cherchait autant que possible à empêcher une minorité, qui avait une autre vision artistique, de les troubler et de les mettre en cause. Le singulier peinait à se faire une place face au classique parce que celui-ci apparaissait comme la respiration naturelle, le langage évident.

Les nouvelles censures, à supposer qu'on puisse ainsi les regrouper, constituent, au contraire, l'expression de mouvements isolés, de revendications politiques identifiables et d'interventions d'humeur souvent appuyés par une judiciarisation à outrance. Ils ne sont soutenus par aucune adhésion de masse, ils s'inscrivent comme une résistance à l'air du temps et au sentiment majoritaire, imprégnés précisément de ce qui faisait peur et honte. Maintenant, on peut dire que la société artistique, celle qui lit et regarde, celle qui tranche et décrète, celle qui donne le la, a rendu dominantes les contre-valeurs de la déstructuration, du désordre, de la distorsion et de l'informe. Ce qui faisait cohérence est rejeté au profit de ce qui détruit le sens. L'inachevé a pris le pouvoir sur le composé et le problème, c'est qu'une esthétique désarticulée qui n'était légitime que dans les marges occupe maintenant tout le territoire. Une société imposait sa censure. Une société se bat contre la censure. Cet unanimisme de la révolte contre ce qui prétend ponctuellement entraver et interdire est d'autant plus dangereux que, pour les moins lucides, il les détourne de cultiver et d'admirer le fondamental de l'art : non pas son droit à n'importe quelle expression mais  le choix et la qualité de celle-ci.

Rien n'est simple, il est vrai, puisque les bonnes moeurs ont été remplacées, sur le plan moral, par une bienséance qui n'est pas loin de faire peser sur la création une chape de plomb  encore  plus accablante que celle de la pudeur et de la vertu. Aussi, aujourd'hui, comment ajuster correctement son regard devant des représentations artistiques qui mêlent souvent une audace facile au convenu éthique, les aberrations de la forme au didactisme du fond, un humanisme obligatoire à la pauvreté de l'imagination et de l'invention ? Cela donne un art à la fois prêcheur et stérile.

Il est évident qu'on pourra toujours trouver, dans l'effervescence contemporaine, des impérialismes du bon goût, de la beauté, de la religion qui ressemblent à des envies de censure sauf que solitaires et dénués d'appui, ils se heurtent à la réprobation générale et sont déclarés dangereux à l'instant même où ils sont facilement vaincus.

Je m'aperçois que je suis tombé dans le panneau que je désirais éviter. Pour offrir modestement une autre approche que celle, systématique, proposée par Clara Dupont- Monod, j'ai, pour dénier ou relativiser l'existence de "nouvelles censures", adopté un ton et proféré des affirmations qui, l'un et les autres, sont en contradiction avec le titre et le calembour sans doute discutable de mon billet. En effet, si le droit de la presse, la réflexion sur la liberté d'expression, l'analyse de la parole et de l'écrit ne m'ont permis de découvrir qu'une seule certitude, c'est celle, justement, de l'infinie diversité des questions posées, du caractère vertigineux des avancées et des retraits de l'intelligence, du doute bienfaisant et du scrupule nécessaire.

Censure et certain ? Détester la censure, défendre la liberté sont des obligations, représentent des devoirs qui ne clôturent pas le débat mais l'ouvrent. Bon courage.
 

Sus à l'autorité !

Le dernier rapport sur l'état de la criminalité en France publié le 12 novembre par l'Observatoire national de la délinquance fournit un tableau très sombre de notre société. En effet, il constate, selon la synthèse qu'en donne le Figaro sous la signature de Christophe Cornevin, un accroissement considérable de la violence à l'encontre des symboles de l'autorité.

Sans évoquer la police qui, en raison de son action quotidienne, est naturellement la plus touchée, et les gendarmes qui, dans les zones rurales et périurbaines, n'échappent plus à cette contestation virulente, il me semble que les agressions à l'encontre des gardiens de prison et des sapeurs-pompiers de Paris sont tristement signifiantes de la dégradation de notre tissu démocratique. Pour les premières, je veux bien admettre que l'enfermement, ses contraintes nécessaires et l'inévitable rapport de force qui en découle sont de nature à expliquer au moins partiellement les tensions pénitentiaires et les nombreuses hospitalisations des personnels. Pour les secondes, le constat est très préoccupant car longtemps les sapeurs-pompiers, dont l'utilité et le courage étaient unanimement respectés, s'étaient trouvés protégés de toute atteinte violente. Au contraire, une sympathie générale les accompagnait dans leur mission et créait une sorte de consensus rare autour d'un corps et de ses serviteurs. Parce que, précisément, la seule perception qu'on en avait était de reconnaissance publique. Venant à l'aide de tous, tous les appréciaient. Aussi, quel choc de voir qu'en 2006, ils ont été victimes de 93 agressions et de 131 actes de vandalisme !

Le monde judiciaire n'est pas épargné puisque le nombre des outrages et des menaces visant les magistrats a crû globalement de 23% entre 2000 et 2006 et a donné lieu à 380 condamnations en 2006.

Affirmer que l'autorité est de plus en plus mal perçue et que la violence la combat de plus en plus volontiers ne représente pas, j'en ai conscience, une pensée neuve. Qui, depuis quelques années, n'a pas fait l'expérience de ce délitement soit à titre personnel ou familial, dans l'espace privé, soit dans le champ public ? Ce qui me semble nouveau et dangereux, c'est qu'on ne se contente plus de mettre au défi l'autorité sous toutes ses formes mais qu'on prétend la casser, la détruire pour lui faire perdre sa légitimité. Car il est clair qu'une autorité qui passe sans cesse des compromis avec ce qui désire la nier perd, à force, sa substance et devient, de ce fait même, une cible de plus en plus facile à atteindre. Je me demande même, à examiner certains comportements singuliers ou collectifs, si la violence qui s'exerce sur des appareils prétendument de domination, en réalité délestés de tout véritable pouvoir parce qu'ils l'ont laissé se dissiper au fil du temps, ne leur donne pas trop d'importance. S'opposant mécaniquement à ce qui, depuis des lustres, dans ses profondeurs, a déja baissé pavillon, la violence ne fait tout au plus qu'achever un travail de démolition largement facilité par la faiblesse et la lâcheté de ceux qui avaient pour mission de diriger, d'administrer, bref de faire oeuvre d'autorité. En ce sens, je conseillerais aux iconoclastes qui ne supportent plus l'ordre et le corset social d'y regarder de plus près. Qu'ils ne s'acharnent plus à subvertir ce qui se laisse doucement glisser dans l'effacement qu'ils souhaitent ! Ils n'ont même plus besoin d'accomplir un effort. Le temps et la complaisance travaillent pour eux. Il est infiniment moins élégant, de nos jours, de se battre pour maintenir et sauvegarder que de tout céder avec panache. L'allure, aujourd'hui, c'est plus de se nier que de s'affirmer. Il y a un dolorisme de la puissance qui ne s'en remet pas d'avoir été incontestable et incontestée. Et qui fait repentance. L'intelligence n'est acceptable que si elle se fait toute petite. Cachez cette maîtrise que je ne saurais voir.

Alors, pourquoi s'étonner que la violence s'en prenne à l'autorité puisque celle-ci, partout où elle devrait pourtant se manifester, ne souhaite que montrer son agonie ? Je ne crois pas qu'on l'attaque parce qu'elle existe mais, paradoxalement, parce qu'elle n'existe plus, ou si peu. C'est comme le goût du sang, l'odeur du désastre. Absurdement, on pense retarder l'échéance en se coulant dans le lit du siècle et en disant amen à ceux qui s'avancent en société conquise.

Je suis persuadé qu'ils nous respecteraient davantage si nous décidions de résister. L'autorité, aujourd'hui, est fatiguée par avance. Parce que, pour être légitime, elle exige l'exemplarité, pour être exercée quotidiennement, la volonté et le courage.

Il est épuisant de se battre, même pour des causes bonnes mais plus au goût du jour. Un Etat, devant un rapport aussi accablant sur notre société et les forces censées la structurer, devrait, toutes affaires cessantes, en tirer les conclusions.

Réformer l'esprit public, une tâche impossible ?