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« novembre 2007 | Accueil | janvier 2008 »

Du sens à l'Ouest !

Pour rien au monde, je n'aurais voulu oublier d'évoquer un beau geste d'Ouest France et de son président François-Régis Hutin.
Une parenthèse juste avant pour démontrer, à ceux qui en douteraient, que la célébrité et les dithyrambes n'éloignent pas toujours de la bêtise et de la violence mais en font parfois le lit. Je songe au maître de l'art équestre Bartabas, fondateur du cirque Zingaro, qui n'a rien trouvé de mieux, selon le Figaro, que de dévaster le mobilier du bureau du directeur de la Direction régionale des affaires culturelles d'Île-de-France et le hall de l'organisme, pour un problème de subvention. Il y aura des suites judiciaires mais là n'est pas l'important. Ce qui me dépasse, c'est qu'un Bartabas, loué habituellement au-delà de la mesure et peut-être à cause de cet excès, s'abandonne à ce comportement de voyou. L'encens déversé lui est monté à la tête.

Pour François-Régis Hutin, il ne s'agit pas de casser mais, au contraire, de respecter et de pacifier. Le quotidien "Ouest France" est distribué gratuitement dans plusieurs établissements pénitentiaires de la région et, à partir du mois de janvier 2008, cette livraison sera étendue et bénéficiera à quelque 4500 détenus. Cette initiative a été mise en oeuvre pour la première fois le 3 avril 2006 à la maison d'arrêt de Rennes et son coût est évalué à 150 000 euros par an.

C'est le Monde qui, sous la signature de Pascale Santi, nous rapporte l'histoire de ce lien entre la prison et Ouest France. Le président Hutin, dans une lettre adressée à chaque détenu, avait notamment insisté sur le fait que "lire chaque jour le journal, c'est permettre de rester en contact avec le monde extérieur et de comprendre son actualité". Un prisonnier à La Roche-sur-Yon, pour sa part, lui répond en écho que "votre idée prouve que nous ne sommes pas des sous-hommes".

Certes, cette ouverture sur l'extérieur et cette dignité reconnue ne sont pas négligeables et représentent un apport précieux pour qui souhaite faire de l'enfermement une chance pour l'avenir.

Je vois dans cette possibilité offerte à chacun de se plonger dans la rumeur du monde, la vie de son pays, les violences, les tragédies singulières ou collectives, les délits et les crimes commis par d'autres bien plus que l'opportunité sauvegardée d'une relation avec l'air libre. C'est la faculté laissée à chacun de créer une distance entre d'une part, la culture acharnée, vindicative, rarement sereine de soi coupable et sanctionné et d'autre part, la normalité de l'univers. De regarder au-delà de ses frontières personnelles. Lire quotidiennement, au travers de choses et  d'êtres à la fois familiers et inconnus, la chronique de réalités et d'histoires objectives, aboutit à vous rendre sensibles autrui, des douleurs et des misères sans commune mesure avec celles qu'on met en avant, la diversité et la richesse de la toile du monde. Celui-ci vient à la rencontre du détenu qui aura à le digérer, à l'assimiler, à le comprendre. Il aura, lui, à en faire quelque chose qui ne sera plus de la pure information mais pas non plus de la subjectivité nue. Quelque chose qui le constituera comme le porteur d'une nouvelle venant heureusement troubler le dialogue sec et stérile qu'il risquerait d'entretenir avec lui-même. Sortir de prison en y restant. S'évader par l'esprit quand le corps demeure enclos. Préparer demain en apprenant, doucement, lentement, les règles, la morale qu'enseigne ce journal pour mieux vivre. Non plus s'en prendre à mais prendre, appréhender ce qui donne sens et espoir, ce qui rend intelligible. Non plus voler mais s'approprier sa destinée. Déjà, le malfaiteur laisse un peu de place à l'honnête homme et le détenu se découvre citoyen. Il n'est pas d'autre moyen, pour abolir la culture bête, limitée et dangereuse de soi, que de se laisser envahir par la culture, le doute, l'élégance d'un média honorable. L'essentiel est de tenter de ne plus se constituer comme le centre d'un univers qui ne serait composé que de soi.

Voeu pieux peut-être. Mais on n'a pas le choix. Ouest France parie, au nom d'une certaine idée de l'homme, sur les bienfaits de la presse. Le journaliste, en certaines circonstances, est bien plus que l'instituteur du grand nombre décrit par Albert Camus. Il est bien plus et fait bien mieux : il restaure quelques destins et ouvre des perspectives qui rendent l'enfermement moins amer. Il permet, je l'espère, de passer d'un discours stérile de protestation à une vision claire de responsabilité. Cette presse, sans laquelle la démocratie ne serait rien, n'oublie pas la part d'ombre, ceux qui se sont laissé glisser du mauvais côté de la route.

Ce beau geste d'Ouest France, sans misérabilisme ni naïveté, éclaire l'univers pénitentiaire et cherche à le transformer par le haut.  De fait, les détenus ne sont pas des sous-hommes mais des hommes qui ont failli. Il faut leur rappeler l'une et l'autre de ces évidences.

Cette distribution gratuite du journal dans les prisons, comme elle devrait servir d'exemple ! Comme la société s'enrichirait, sur un plan général, si chaque  citoyen avait  son journal de chevet !

Et lisait tous les  autres.

Une justice de couleur

J'ai l'impression qu'on a traité le Tchad et sa justice comme on utilise l'expression "homme de couleur" : avec un respect ostensible et une supériorité subtile.
Qu'on m'entende bien : je comprends la peine, voire l'indignation des familles des condamnés, je suis heureux que ceux-ci soient transférés en France pour y purger leur peine.
Je n'ai pas été scandalisé par les multiples déclarations médiatiques au Tchad, avant et durant le procès, des avocats de la défense, notamment de Me Gilbert Collard qui s'en est donné à coeur joie, assuré d'avoir un soutien facile. Je relève avec plaisir que le seul qui ne s'est pas abandonné là-bas à cette débauche fut le bâtonnier Mario Stasi qui, sous toutes latitudes, garde dignité, respect et tenue. Je n'ai pas été surpris par les protestations dénonçant le verdict de huit ans de travaux forcés et vitupérant la justice tchadienne. Sans rire, elles m'ont rappelé celles que de plus en plus s'autorise le barreau quand, en France, il veut influencer le cours d'un procès ou mobiliser à son issue, quand la décision rendue n'est pas conforme à ses voeux.
Pourtant, derrière cette contestation classique et en quelque sorte sans frontières, j'ai ressenti des insinuations, une condescendance, presque du mépris enrobé dans une apparente courtoisie, des polémiques qui ne se rapportaient pas seulement à l'administration d'une justice sans doute critiquable mais à une sorte d'état qui rendait cet Etat naturellement inapte à la souveraineté et au jugement. Cela fleurait, sans vouloir abuser du terme, le colonialisme judiciaire. Lorsqu'à l'évidence des pays disposent de moyens aussi clairement disproportionnés, la seule manière d'instaurer une égalité, même de surface, de sauvegarder, coûte que coûte, les droits de l'homme ici et là-bas, de ne pas offenser les citoyens du Tchad au nom de la citoyenneté française réside dans le style, dans la forme, dans l'hommage que le langage doit savoir rendre, en toutes circonstances, à la pauvreté honorable, à la bonne volonté estimable. Puis-je dire que je n'ai pas perçu cette volonté de ne pas blesser, ce refus de profiter de sa force et de son confort pour ne pas accabler, avec une infinie démagogie, l'autre et ses trop évidentes faiblesses ?
La justice tchadienne aurait été trop expéditive ? Que n'aurait-on pas soutenu si l'affaire de l'arche de Zoé avait été instruite durant des années et tranchée après un interminable délai ?
On a tourné en dérision l'avocat général qui, pour tous les accusés, a requis de sept à onze ans de travaux forcés. On n'a pas compris, ou pas voulu comprendre, que cet espace si large qu'il proposait pour la peine invitait les magistrats, au moins implicitement, à varier les sanctions au regard de cet intervalle lucidement requis. L'arrêt de huit ans serait un déni de justice pour la plupart des avocats ? Ils auraient été plus crédibles si cette outrance ne leur était pas habituelle, même après une administration remarquable de la justice.
Connaît-on, enfin, beaucoup d'Etats qui auraient accepté aussi aisément, en dépit d'une forte opposition populaire, de faciliter le transférement de condamnés dans leur pays d'origine en tenant pour rien un sens de la souveraineté à plusieurs reprises battu en brèche ?
Une justice de couleur. Un respect ostensible, une supériorité subtile. L'arrogance mal dissimulée de l'homme blanc. J'ai pensé à mes collègues tchadiens et j'ai partagé leur humiliation rentrée ou  affichée.
Une interrogation pour finir. Une association aurait commis les mêmes actes, pour rester neutre, en France ? Celle-ci aurait-elle toléré l'intrusion du Tchad dans le fonctionnement de ses institutions ? La réponse étant évidemment négative, il faut bien admettre que le "deux poids deux mesures" résulte seulement de l'inégalité des statuts, des pays, des revenus et des images.
La démocratie véritable, pourtant, c'est de penser et d'agir comme si.

Pour la Miss !

Les conditions techniques de l'écriture de ce billet vont me contraindre - j'entends d'ici le soupir ravi de ceux qui me reprochent d'être trop long - à la brièveté.
Le sujet, certes, n'est pas d'une importance capitale même si on ne peut que s'étonner de l'émotion qu'il a fait naître, notamment à la Réunion, et du tintamarre médiatique qu'il a suscité. Les périodes creuses sont propices à de tels débordements mais tout de même !
Geneviève de Fontenay ne mérite pas un tel intérêt. Aussi, je me contenterai du minimum pour ce qui la concerne.
Lorsqu'on est soi-même grotesque, avec un chapeau ridicule, des propos faussement distingués mais profondément vulgaires, au bord du racisme, lorsqu'on s'ébat sur les plateaux de télévision et qu'on constitue une permanente offense au bon goût et à la véritable allure, on a un peu de pudeur.
Oser invoquer un réglement stupide, dans un tel contexte, pour priver une jolie femme de sa couronne de miss France, représente le comble de ce que je pourrais qualifier de bêtise snob.
Bêtise assurément. Attacher une telle importance à des poses gracieuses, libertines, qui n'ont même pas choqué - selon le Figaro -  l'évêque de la Réunion relève de la frustration aigre et imbécile. On sent le dépit, on devine la morale étriquée qui s'emballe parce qu'elle ne peut pas accepter l'éclatante simplicité de la jeunesse. L'éthique qui interdit est le dernier recours pour ceux que la beauté et sa scandaleuse liberté mettent mal à l'aise.
Bêtise snob, aussi. Se réfugier derrière une règle - pour laisser penser que ce concours est sérieux et même austère - manifeste le désir éperdu d'être reconnu et consacré. On n'est pas n'importe qui puisqu'on se donne le droit de déclasser au nom d'une violation dérisoire pour laisser imaginer une "classe" impossible.
Je comprends l'émoi à la Réunion. Rien n'est plus exaspérant que d'être taxé d'inélégance par la grossièreté.
J'arrive trop tard mais peu importe. Vive Miss France !

Un homme, ça fait quoi ?

Alain Finkielkraut a cité récemment un propos du père d'Albert Camus : "Un homme, ça s'empêche" .
Immédiatement, tout en admirant la profondeur humaine de cette pensée, je me surprends à la trouver très réductrice. J'ai longtemps cru, au contraire, qu'un homme ne le devenait vraiment qu'en se libérant, en acceptant d'être soi avec les conséquences bonnes ou mauvaises d'une telle attitude. Dans le jeu social, se poser non pas comme un trublion mais comme quelqu'un qui cherchait toujours à exprimer "sa" vérité, quoi qu'il lui en coûte. Refuser les règles de la comédie et de la mondanité pour imposer son identité et apposer son sceau. Une telle conception, à l'examiner de près, est effarante de fatuité et présuppose que l'univers serait orphelin sans vous et votre parole. En même temps, ce serait mentir que de ne pas avouer l'immense plaisir qui vient lorsqu'on s'octroie le droit de traiter d'imbécile un imbécile et, plus généralement, de répudier les mignardises de la politesse pour une plus grande authenticité. Le risque d'une telle licence, c'est qu'après la satisfaction instantanée, un pli se prenne et qu'il faille inventer des antagonismes ou au moins des antipathies pour faire tourner à plein régime cette obsession de dire le vrai, croit-on, sur tout et tout le monde.

Aussi, comment ne pas percevoir, en poussant plus loin l'analyse, qu'il y a dans cet homme qui "s'empêche" une grandeur et une force sans pareilles ? Qu'il y a sans doute, dans cette rétention de soi, une énergie plus intense, une volonté plus affirmée que dans l'exposition de son être. Certes, le père de Camus ne faisait pas référence aux minuscules combats que la quotidienneté nous conduit à affronter mais on peut cependant rapporter sa définition à tout ce qui, dans la vie familiale ou professionnelle, vient solliciter notre humeur et stimuler notre tempérament. Pour reprendre le même exemple, il y a également une volupté non négligeable à se faire vilipender sans réagir, non par masochisme mais grâce à l'intime certitude de n'être pas réellement touché par ces assauts. Au fond, peut-être, de toute abstention qui semble digne au premier abord, se trouve une conscience de soi qui n'est pas loin de ressembler à de la vanité. On s'empêche parce que riposter donnerait trop d'importance à l'agresseur. On garde sa bile pour de plus grandes occasions.

Evoquant le père de Camus, donc le drame algérien, on songe à la torture, tentation à laquelle il fallait savoir résister, apparente et terrible solution qu'il convenait de ne pas adopter, contradiction dramatique entre la morale de la force et la force de la morale. L'homme qui s'empêche, au milieu de telles épreuves, devait être perçu comme une sorte d'humaniste un peu niais, d'idéaliste trop éloigné des réalités du terrain pour être même écouté. Avoir la capacité de savoir dire "non" pas seulement à l'environnement proche exerçant sa pression sur l'éthique du dissident mais à soi-même, aux justifications faciles et rationnelles que l'exceptionnel se donne toujours, relevait d'un héroïsme, d'une victoire personnelle d'autant plus impressionnants qu'ils étaient prêts à passer pour de la faiblesse, voire de la lâcheté.

Mais, dans notre mythologie virile, en face de l'homme qui s'empêche, trône l'aventurier qui ose tout. Celui qui survient et grâce auquel se dénouent les difficultés, l'innocence est sauvée et les coupables châtiés. Loin de s'abstenir, cet intrépide en accomplit à peine assez quand il en fait trop et son mandat est clair : offrir aux audacieux en chambre que nous sommes des frissons par procuration et des triomphes par substitution.

C'est comme si l'humanité n'avait pas cessé d'osciller entre au moins deux représentations fortes d'elle-même : d'un côté le génie admirable, la capacité de souffrance et la densité d'être d'un Primo Levi et de l'autre, certes sur un plan imaginaire mais révélateur, les cabrioles inspirées et pourvues de la dernière technologie d'un James Bond. Un homme qui s'empêche parce qu'il sait qu'il est un homme, un homme qui s'autorise parce qu'on n'interdit rien à l'homme. Le héros pour l'éternité et le héros pour le cinéma.

Mais un homme, ça parle, ça écrit, ça dénonce, ça se tait, ça se montre ou ça se cache, ça va à la télévision ou non, ça fait du bruit ou ça aime le silence. Mais, en tout cas, c'est quelqu'un qui pèse sur soi, qui ne se laisse pas aller à vau-l'eau, qui se tient la bride, qui s'échappe de soi mais en se regardant, qui demeure en soi mais en ne s'oubliant pas.

Un homme, ça s'empêche. Mais jamais d'aller à la recherche de soi.

Faites-moi rire !

Guy Bedos, il faut arrêter.
Ce n'est pas la première fois que cet humoriste aigre de talent, se pique de se présenter comme un combattant et un militant. Mais il dépasse les bornes, dans le Parisien d'aujourd'hui, où avec aplomb il se crédite "d'un rire de résistance". On ne sait pas contre quoi mais peu importe.
J'éprouve la plus vive admiration pour les véritables héros de la Résistance. Ceux qui sont morts ou qui se taisent. En revanche, je déteste la mythologie et l'exploitation de cette période sombre et courageuse. Par les héros imaginaires d'alors et les héros rétrospectifs d'aujourd'hui.
Ce beau mot, cette superbe exigence, cette volonté d'exister et d'insister qui devrait irriguer la vie de chacun perdent tout sens à force d'être appliqués par n'importe qui à n'importe quoi. Cette manière de laisser croire à une intrépidité actuelle au nom d'une audace historique passée sans commune mesure avec nos petitesses et nos choix faciles me révulse.
Surtout de la part d'artistes. Sans doute sont-ils à ce point conscients du confort dans la critique que leur offre notre démocratie qu'ils en rajoutent sur le plan de la gravité citoyenne. Comme ils ne risquent rien, ils s'inventent des dangers. Comme ils sont libres et le demeureront, ils fabriquent pour les besoins de leur cause une République perpétuellement en danger. Le monde et ses tragédies, les otages en Colombie, les crimes du quotidien, les prisons qui enferment les insolents ici ou là, les journalistes qu'on assassine en Russie ou ailleurs, le conflit israélo-palestinien, le désastre irakien, la rumeur violente et dévastatrice d'un univers qu'aucune raison, parfois, ne semble pouvoir dominer, tout cela n'est rien, évidemment, si on veut bien considérer l'immensité de la tâche que s'est assigné Guy Bedos ! Nous défendre mais de qui ? Nous protéger mais de quoi ? On ne lui a rien demandé et je ne suis pas loin de juger ridicule son empressement à nous sauver de périls fantasmés.
Ce rire de résistance qui sonne comme un clairon et vous a "une gueule de casoar et gants blancs" est d'autant plus grotesque qu'en France, Guy Bedos, heureusement, n'encourt pas le moindre danger pour sa liberté d'expression, ses acidités, sa drôlerie appréciée ou non. C'est d'ailleurs la blessure fondamentale de nos artistes militants, de nos comédiens saisis par l'esprit partisan, de nos chanteurs spécialistes patentés des banlieues que de pouvoir s'ébattre dans le champ immense de notre espace démocratique non seulement sans être réellement vilipendés mais en étant courtisés. Rien ne paie plus, auprès d'une société ayant honte d'elle-même et de ses valeurs fondamentales, que l'agressivité indolore de bateleurs et  d'improbables consciences. Quand on est à l'abri de tout, on s'en félicite au lieu de s'emparer de la Résistance pour la galvauder et, au fond, la salir par l'usage affreusement banal et décalé qu'on en fait. Quand le rire de résistance vous laisse triompher devant des publics ravis, on a la délicatesse de songer à ceux qui sont offensés, blessés, torturés pour avoir fait rire dans des pays au masochisme limité et au sens de l'humour inexistant. Quand on a cette chance, on déplore l'infortune étrangère. Quand on n'a pas à résister, on soutient les résistances nécessaires et périlleuses et on ne feint pas d'en être familier. Si on tient à tout prix à l'étage supérieur, à la rigueur, du bout des lèvres et de l'esprit, on propose un rire de lucidité qui, ouvert à tous vents, ne se hausse pas du col et ne prétend pas faire se lever des orages désirés implacablement absents. Bref, on ne joue pas, toujours, la comédie. On laisse aussi, parfois, la vraie vie vous rattraper et on se regarde et on fait silence.

Guy Bedos, il faut arrêter. Après vos spectacles, le seul désagrément qui vous guette, c'est d'être harcelé par les journalistes qui aiment vous entendre dire du bien de vous. Loin de moi l'envie de minimiser ce désagrément. Il est vrai qu'un autre vous guette, terrifiant. Vous avouez - à la fois, blasé et un peu fier - avoir été reçu à plusieurs reprises par le candidat Sarkozy, qu'il a tenté de vous faire tomber sous son charme mais que bien sûr vous n'y avez pas succombé. Je vais vous murmurer un secret. Comme vous n'aimez pas le président, je suis sûr que vous allez être confronté à un immense défi, à une épreuve redoutable, à un embarras plus que cornélien : il va vous inviter à nouveau. Quelle dure et difficile résistance que la vôtre. Je vous plains.

La résistance du rire, en France ? Faites-moi rire.

La philosophie dans le petit écran

La culture. Il faut entendre avec quelle componction satisfaite ce mot est parfois prononcé. Comme si d'un coup tous les problèmes du monde s'effaçaient, comme si nous n'avions plus que le droit de nous prosterner devant ce concept. La culture n'est pas loin de dégoûter lorsqu'on prétend la sanctifier. Surtout quand elle est pendue aux basques de l'Etat, elle qui devrait se vouloir et se vivre comme source libre, inventive, créatrice de plaisir.
Récemment, une excellente enquête du Figaro Magazine a mis en lumière le désastre du théâtre public dont la vocation est de jouer de mauvaises pièces devant des salles vides. L'ennui qu'on y respire serait la marque du génie. Molière, reviens, ils sont devenus fous. Nous disposons de 600 compagnies subventionnées et de 70 scènes nationales. Rien que cela ! Subventions, étatisme, corset administratif, bureaucratie, inspiration pauvre, tout est réuni pour faire de cette culture enrégimentée une catastrophe. C'est déjà beaucoup que d'avoir osé poser le problème du rapport qualité-prix et d'avoir un tantinet bousculé les vaches sacrées. C'est sans doute pour cela que j'ai d'emblée apprécié les propos et l'action de Christine Albanel qui, sous des dehors discrets, a été capable de mettre le feu à la culture. C'est aussi à cause de son talent et de son intelligence qu'elle est la femme ministre qui a le plus de mal  à trouver une place pour les municipales à Paris. Inutile de s'en offusquer : c'est vrai à peu près partout, la qualité dessert plus qu'elle ne favorise. Elle coalise les médiocres contre vous.
Dans cette enquête, on constate que les "tops" du moment sont des comédies de Sacha Guitry ou de jeunes auteurs venus du cinéma. On pourrait penser que pour répudier la culture lourde et pesante avec un K, on ne peut que s'abandonner à du léger et du futile. Comme si le plaisir était nécessairement aux antipodes du grave et du profond.
Heureusement, à nouveau sous l'égide de Frédéric Taddéï qui n'en finit pas d'être le meilleur parce qu'il parle peu et anime beaucoup, la philosophie a été invitée hier soir sur FR3. Alain Finkielkraut, Marcel Gauchet, Yvon Quiniou et Daniel Bensaïd ont débattu d'abord du traité européen simplifié puis de la vie politique française et internationale.

Alors qu'ils étaient opposés deux par deux si j'ose dire et que leurs échanges, en tout cas sur le premier thème, auraient pu tourner au technico-rébarbatif, ce fut un véritable enchantement. La maîtrise du langage, les facultés conceptuelles et discursives, la limpidité dans l'exposition et l'argumentation ont donné à cet entretien un tour non seulement infiniment civilisé mais compréhensible et alerte. De grands esprits n'ont pas besoin de s'invectiver pour manifester leur antagonisme, les mots parfaitement maniés suffisent.

Sur l'analyse politique, ce fut plus virulent, voire violent, mais une violence née seulement de la passion de convaincre et du sentiment d'être en-deça de ce qu'il aurait fallu exprimer pour mieux persuader. La fougue raisonnée et faussement paradoxale de Finkielkraut s'en prenait à la dialectique sèche et rigoureuse de Bensaïd. Quiniou m'a semblé sur ce terrain, quoique volubile, en retrait par rapport à ses interlocuteurs. On sentait qu'il n'avait pas à disposition suffisamment d'imprévisible et de spontané, qu'il récitait la vulgate marxiste et qu'il prétendait l'enseigner à ceux qui la connaissaient au moins aussi bien que lui. Il créait des longueurs et des redites dans un forum qui miraculeusement avait su les éviter.

Je n'aurais pas du être étonné par une telle réussite car rien ne la rendait impossible. Mais on est tellement habitué à une télévision médiocre que l'irruption d'un espace de vraie culture ressemble presque à une incongruité. Pourtant, tirons de cette soirée une double leçon : les philosophes sont moins ennuyeux que les bateleurs et la télévision, quand elle veut, sait se coucher intelligente et passionnante.

Mais pourquoi si tard ? Le jour où une émission de ce genre passera à 20 heures 50, nous aurons changé de monde et d'Etat.

Rêvons.

Tous en scène

Une démocratie réussie, c'est tout le monde en scène, personne dans les coulisses, des citoyens acteurs.
Avec notre président de la République, rien ne doit être pris à la légère, tout fait sens puisqu'à l'évidence il s'évertue, depuis qu'il est élu, à briser net la frontière qui traditionnellement sépare l'être intime du responsable politique. Je ne prétends en aucun cas discuter de ce choix mais interroger notre présent pour savoir s'il a substantiellement modifié la donne publique. J'ai d'autant moins envie de m'attacher au détail d'une relation, sur laquelle on a déjà beaucoup glosé, qu'en dépit des apparences nous disposons de très peu d'éléments pour nous forger une opinion, à supposer que celle-ci importe. Si notre seule source est de nous retrouver coincés entre Jacques Séguéla et Thierry Saussez - l'un en amont et l'autre en aval -, il est clair que le silence est préférable.

Le régime représentatif nous incite à donner mandat aux élus, en vertu du principe de la souveraineté nationale, de décider en notre nom. Il me semble que la pureté théorique de ce système a déjà été altérée par l'élection du président de la République au suffrage universel qui confie à ce dernier, qu'on l'admette ou non et quel qu'ait été le style des dirigeants sous la Vème République, un pouvoir qui va bien au-delà de la mise en oeuvre du programme généralement flou que le peuple semble avaliser. Celui-ci remet au président les rênes d'un pays qui sera gouverné, malgré le contrôle parlementaire reconnu par tous comme insuffisant, avec une infinie latitude. Cela a été beaucoup dit : on vote pour un homme ou une femme, guère pour un projet. Il n'empêche que cette alliance entre un "monarque" présidentiel et une démocratie représentative même imparfaite n'a vocation à satisfaire les citoyens, qui ne voudraient pas avoir délégué en quelque sorte dans le vide, que si le chef d'Etat réserve sa personnalité publique à la société, laissant celle-ci, par l'entremise des députés et des sénateurs ou directement lors des élections, dire son mot. Seul un champ politique exactement défini permet aux rouages démocratiques de fonctionner selon les critères classiques.

A l'évidence, nous ne  nous situons plus dans une telle épure.

D'une part, la personnalisation présidentielle a atteint un degré inusité qui résulte de la synthèse efficacement élaborée entre l'omniprésence d'un homme et l'universalité de son action, l'effacement relatif d'un gouvernement et l'émergence médiatique de ses collaborateurs proches et choisis. J'ajoute que la volonté de Nicolas Sarkozy de rendre tout politique - y compris les manifestations publiques ou médiatisées de moments traditionnellement préservés : notamment, pour ne pas évoquer Disneyland, les dîners clôturant les matchs de la Coupe du monde de rugby - amplifie cette subjectivation du pouvoir et n'est pas loin de souhaiter présenter à l'ensemble de la communauté nationale un leader sous toutes ses coutures privées et officielles. Ce n'est pas soutenir, ce qui serait absurde, que la démocratie festive a remplacé la démocratie représentative ou que le strass est destiné à pallier le stress de beaucoup. C'est avancer seulement que le changement de nature et de rythme de la fonction présidentielle ne peut qu'avoir des incidences sensibles sur le cours ordinaire de l'Etat et du rapport que celui-ci entretient avec les citoyens.

Cette personnalisation, mouvement sans doute inéluctable développé par le tempérament propre de notre président, loin d'induire un désinvestissement des électeurs et un abandon de la souveraineté du peuple,  doit s'accorder, paradoxalement, avec le désir de celui-ci d'être aussi le bénéficiaire de cette évolution. Ainsi, le président s'engage à tenir ses promesses programmatiques et il se veut naturellement le président de tous les Français. Mais, aujourd'hui, comme plus rien de lui ne nous est dissimulé et que tous ses rôles : responsable politique, père, fils, beau-père, ami, sportif, fan, amoureux, viennent sans cesse à notre rencontre pour nous interpeller, il ne peut plus seulement s'engager, il nous engage par la représentation globale qu'il ou qu'on donne de lui et nous sommes donc fondés à réclamer un élargissement du caractère représentatif du régime. Si le président s'immisce dans toutes les tâches et missions et s'il abolit, en lui-même, pour une société qui s'y habitue, la distinction entre le secret et le révélé, les citoyens ne peuvent que refuser de restaurer, dans leur appréciation, un hiatus évanoui. Aussi, il n'est pas normal de reprocher à la société sa curiosité pour des scènes de vie qui hier étaient clandestines, en tout cas jamais affichées, puisque l'actualité manifeste que l'impérium du citoyen et de son jugement a non seulement le droit mais le devoir de s'attacher à la personne dans son ensemble. Pourrait-il d'ailleurs faire autrement, aujourd'hui ?

Contrairement à ce qu'on croit donc, le tour de force de notre démocratie sera de tenir les deux bouts de la chaîne publique. Inconcevable de revenir sur une conception présidentielle qui fait de l'homme politique élu au suffrage universel le centre d'une société, son inspiration ou sa répulsion. Seul en scène, par conséquent. C'est inévitable. Mais impossible, dans cette période, de prétendre enfermer le peuple dans un statut qui ne correspond plus à la situation. Nous sommes représentés mais on nous représente. Tous les Français du président, en quelque sorte. Les citoyens jugent tout et de tout, ils sont jugés aussi.

Seul en scène et tous en scène, en même temps. Si cette contradiction est résolue pour le plus grand bien de la République, 2008 sera une belle et grande année.

Une honte grosse comme le Ritz

On les a trop oubliés, ceux qui sous l'égide de Roland Dumas se trouvaient au Ritz pour rencontrer et honorer le colonel Kadhafi.
Il y avait des intellectuels, selon Michèle Stouvenot dans le Journal du Dimanche.
Roland Dumas a fait part de sa "profonde et cordiale bienvenue" au Guide libyen.
Il y avait Bernard Accoyer, Hervé de Charette, Denis Tillinac et d'autres.
Ils n'avaient même pas l'excuse de la raison d'Etat.
Une honte grosse comme le Ritz.

L'habit fait le journaliste

Pour être marseillaise, la faconde de Jean-Claude Gaudin m'a toujours semblé plus méchante que "bon enfant". La dent est dure et l'esprit cruel. Les journalistes de Libération en ont fait récemment l'expérience. Devant soixante étudiants UMP, après avoir rendu hommage à la mise soignée du secrétaire d'Etat Christian Estrosi, le maire de Marseille a décrit les journalistes de Libération "que nous reniflons dans les avions avec leur pull-over serpillière, leurs cheveux longs et leurs ongles sales". Le lendemain, il a fait amende honorable en revenant sur cette appréciation très péjorative.

A mon grand étonnement, Libération, sans surestimer l'incident, lui a tout de même consacré un peu de son attention, ce qui démontre que ses journalistes n'ont pas jugé totalement dérisoire cette polémique esthétique, peut-être parce qu'ils percevaient, tout en s'en moquant, qu'elle renvoyait bien au-delà d'elle-même. En dépit des commentaires sarcastiques ou sommaires, unanimes en tout cas sur le site du quotidien, pour "se payer" Jean-Claude Gaudin.

J'admets que l'approche utilisée par ce dernier n'est pas la plus brillante qui soit, même si poussé par un auditoire à la fois amical et politiquement complice, n'importe qui, sans doute, serait prêt à se laisser aller. Et quels meilleurs adversaires que ceux qui font peur quotidiennement, donnent des leçons et préfèrent porter des coups qu'en recevoir : les journalistes ! Il n'empêche que cette description ne nous faisant grâce de rien - saleté et négligence - et, le pire, évoquant l'odeur, dans les avions, de ces journalistes comme s'il s'agissait de bêtes qu'on "renifle" est choquante par sa globalité et par sa volonté de disqualifier le contradicteur par le recours à l'instinctif et à la répulsion immédiate. En même temps, à l'évidence, ce n'est qu'une charge qui, malgré sa grossièreté, satisfait peut-être une part de nous qui n'est pas malheureuse de voir la monnaie d'une pièce rendue.

Jean-Claude Gaudin, en louant l'apparence générale de Christian Estrosi, recueille mon assentiment. Nous avons chacun nos uniformes que notre statut, notre éducation, notre profession, notre conception du rapport avec autrui, notre sens de l'honneur - que doit-on à son prochain sur le plan de ce qu'on offre superficiellement ? - et notre être profond nous font choisir et porter. Il est évident que je me sens plus proche du classicisme de Christian Estrosi que des autres uniformes que la société m'a permis de côtoyer. J'ai déjà écrit à quel point la cravate, symbole d'une tradition qui se cultive par respect d'autrui, me paraît, dans la magistrature, nécessaire, en tout cas plus que l'infinité des mises qui, aujourd'hui, par leur caractère décousu ou décalé, ne rassurent plus le citoyen sur le magistrat. Pour tourner en dérision les obsédés de la forme, on prétend qu'on peut être un excellent juge en se présentant mal fagoté devant le justiciable. Je n'en suis pas sûr. Je serais prêt à soutenir qu'une cohérence forte existe entre la rigueur de l'idée, la qualité de l'intelligence, la maîtrise du langage d'une part et l'allure d'une personnalité d'autre part.

Plus que le métier lui-même, c'est le ressort fondamental d'un être, sa manière intime d'appréhender les choses et les personnes qui déterminent le choix de son "look" : il va décider, parce qu'il est cet être-là, de s'offrir  au regard et au jugement d'autrui ainsi vêtu, coiffé, propre ou non. Il n'y a pratiquement jamais de hasard. La meilleure preuve de cette sélection de soi qu'on opère même dans le désordre superficiel d'un accoutrement indistinct, ce sont les très légères touches, les infimes particularités qu'on s'accorde et qui viennent signifier, par un autre langage que celui des mots, qu'on existe. Si j'ai une boucle d'oreille, une barbe, une moustache, des multitudes de bagues aux doigts, des favoris ou que sais-je d'autre, c'est pour manifester que je me suis suffisamment attaché à moi-même pour me créer une singularité à remarquer. On peut s'en étonner mais la nudité d'une apparence renvoie à une modestie de la personne quand le culte privé et intime de soi diffuse un subtil message de vanité. On s'est trouvé suffisamment important pour se regarder et s'élaborer. Ainsi, dans la magistrature comme dans le journalisme, la diversité règne. Il est rare que le journalisme économique et financier se présente comme les autres. Il y a, dans l'univers judiciaire, parce que c'est dans ce domaine qu'on a placé prioritairement la liberté, une multitude contrastée de signes vestimentaires qui, clairement, visent à démontrer qu'on est du parti de l'Ordre ou de celui du Mouvement, du côté de la décrispation très étudiée ou de celui de l'élégance presque désuète.

Si le journalisme s'incarne sous des défroques différentes, il me semble toutefois qu'une ligne directrice structure cette activité en tant que telle et qu'elle est très fortement soulignée dans le journalisme de gauche, de contestation idéologique. Pour celui-ci, une cravate est réactionnaire mais il faut aller plus loin. Au regard de ma proximité professionnelle avec les médias et ayant vu évoluer en peu de temps de grands journalistes - sous quelles influences ? - d'un profil conforme vers un maintien bohême (pour faire court), je me suis demandé s'il n'y avait pas, dans la passion de ce métier qui se vit, se veut contre-pouvoir, dissidence, poil à gratter, vérité scandaleuse, une propension à fuir tout ce qui de près ou de loin était susceptible de ressembler à de l'OFFICIEL. Partout où j'ai eu l'occasion, quels qu'en aient été les motifs, d'être confronté à des journalistes, j'ai perçu comme une marque de fabrique qui tenait d'abord au soin qu'on apportait à son "look", qui devait être le plus déstructuré possible, le plus savamment désorganisé du monde. La vérité qu'aime le journaliste est d'abord faite pour détruire. Il se décompose à sa manière sur lui-même. J'ai toujours été fasciné par l'énergie éperdue qu'il faut mettre pour se hausser au niveau du singulier incongru quand la bienséance sans excès sollicite peu. Cela ne m'entraîne pas à justifier le propos de Jean-Claude Gaudin mais il est révélateur d'une autre injustice quasi inévitable. Le négligé fait sale, le disparate ne fait pas propre. Les "ongles sales" n'ont rien à voir avec un accoutrement provocant et, pourtant, une liaison presque immédiate s'établit, en tout cas chez les conservateurs comme nous, entre l'incongruité de l'apparence et la netteté du corps.

Au fond, l'attaque, au demeurant rétractée, de Jean-Claude Gaudin est d'autant moins grave que j'ai vécu, et d'autres avec moi, des expériences qui mettent en lumière que ce que les journalistes dénoncent, ils s'en servent contre les autres. Combien de fois ai-je lu des notations intimes, physiques, sur la grisaille des costumes et la médiocrité des apparences ! Ils ne se gênent pas - et Libération, le premier, qui se pique d'être un porteur de vérité à tout prix, au risque de blesser ! - pour s'abandonner à des considérations subjectives, des visions humiliantes, critiquant, souvent, pour des traits et des états sur lesquels on n'a pas de prise. On offense pour ce dont on n'est pas responsable. Aussi, Jean-Claude Gaudin, avec cette injustice roborative, inéquitablement appliquée aux seuls journalistes de Libération, n'a pas fait preuve d'une extrême élévation d'âme et d'esprit mais je suis persuadé qu'un certain nombre de "victimes" se sont senties vengées. On peut à la fois dénoncer une foucade, déplorer sa méchanceté et aimer sa virulence.

Je suis heureux de constater qu'il n'y a pas que les lecteurs à être sensibles aux abus de la liberté d'expression, quand ils offensent l'ego. Il y a aussi les journalistes.

Comment garder le moral ?

L'invitation faite au Guide libyen, au-delà de la controverse sur les droits de l'homme et de l'argumentation développée en réplique par le président de la République dans le Nouvel Observateur, a remis en lumière un débat presque vieux comme le monde et dont la France raffole. Celui qui oppose l'exigence de responsabilité à l'éthique, la réalité aux principes, la raison d'Etat aux idéalistes, les politiques aux intellectuels pour résumer.

Question de cours et concept opératoire en même temps, cette controverse ne mérite pas d'être traitée par-dessus l'esprit, comme si à force elle avait fini par lasser tant elle était à la fois inévitable et insoluble. Je crois qu'il convient tout de même, pour la démocratie, de se pencher sur la possible conciliation de la politique et de la morale, du contingent de l'une et du nécessaire de l'autre. Comment mêler, dans l'action, les contraintes qu'imposent l'immédiateté et l'efficacité avec le retrait et la réserve que l'humanisme authentique se doit d'adopter en certaines circonstances ?

Je ne suis pas persuadé que la réponse usuelle, qui consiste à délimiter le champ de deux univers condamnés à demeurer hétérogènes l'un par rapport à l'autre, soit la plus pertinente. Au fond, elle revient à généraliser la méthode qui laisse Dieu au religieux et César au profane. Ainsi, j'ai entendu Henri Guaino sur France-Inter avec Nicolas Demorand. Il a clairement félicité Bernard Kouchner, reprenant ses propos à son compte, d'avoir marqué que le politique était en responsabilité tandis que l'intellectuel était sinon en irresponsabilité, du moins en liberté. Celui-ci, par conséquent, pouvait s'autoriser des indignations que le caractère sérieux du pouvoir excluait. Cette démarche qui s'abrite derrière un apartheid commode - il n'y a pas de problème puisque les uns et les autres ne jouent pas dans la même cour ! - me semble sujette à caution. Pour une double raison.

D'une part, à l'appliquer à la lettre, elle reviendrait à interdire quelque emprise que ce soit de l'éthique sur le réel et disqualifierait par avance les avancées même timides de la morale pour réguler l'inévitable cynisme d'une politique qui, ne rêvant que de résultats, perdrait son âme profonde. Les adeptes les plus convaincus de la séparation des ordres - celui du réalisme dur et guère pur et celui de la rectitude pure mais guère dure - ne sont jamais allés jusqu'à afficher une telle position dans son extrémisme qui laisserait les "responsables" en arrogante et triste autarcie. On admet, même du bout du coeur, qu'il faut irriguer l'aridité d'un pouvoir qui ne se soucierait que de sa propre logique.

D'autre part, cet apparent bon sens qui consiste à renvoyer chaque champion - celui de la morale, celui du réalisme - dans son camp et à sembler régler de la sorte une lancinante problématique, oblige à caricaturer l'adversaire et à le prendre pour plus sommaire qu'il n'est. De même qu'un Etat digne de ce nom, une démocratie en recherche de vraie respectabilité sont tenus au moins d'invoquer les valeurs permanentes de liberté et de justice, donc de rendre hommage à une morale publique, des intellectuels, des théoriciens, pour demeurer crédibles, ont l'obligation de se fonder sur le réel et les leçons douloureuses que parfois il asséne. Certes, on entend souvent un Bernard-Henri Lévy, qui ne recule devant rien pour laisser croire qu'il a réponse à tout, s'abandonner à une surenchère d'indignation, au culte médiatique de soi en même temps que de l'exigence morale internationale qu'il incarnerait mais il suffit de le confronter, par exemple avec Rony Brauman, pour que ses attitudes sentent le fabriqué et l'outrancier. Un pouvoir ne peut plus faire cavalier seul en assumant un cynisme rationnel qui ne serait plus compris, et des idéalistes, observateurs sourcilleux des délires de l'univers, ne peuvent plus, sauf à être ridicules, se laver les mains d'un monde qui ne se laisse pas oublier.

Sur ce double registre de l'Etat et de sa raison, de l'éthique et de ses principes,  un mouvement d'approfondissement est nécessaire.  On le voit bien avec le président de la République qui se défend de négliger les droits de l'homme mais, au contraire, relie directement leur respect aux échanges que la vertu républicaine se doit d'avoir avec le sulfureux. La création, au sein du gouvernement, d'un secrétariat d'Etat consacré à ces mêmes droits - et dont la "sortie" très appréciée de Rama Yade a démontré qu'il n'était pas de pure forme - va dans le même sens d'intégration d'un humanisme opérationnel à l'appareil étatique. D'un côté, donc, l'Etat manifeste,  en dépit de l'impérieux et du concret qui le sollicitent sans cesse,  qu'il garde une place pour l'abstrait, l'immatériel et le moral. De l'autre, ces intellectuels, dont on regrette la disparition en France puisqu'à une ou deux exceptions près nos essayistes accompagnent les puissants plus qu'ils ne les jaugent et les jugent, se veulent moins des consciences et des vigilances que des confiances et des assurances, enrichiraient l'espace politique s'ils en venaient plus souvent à proposer des synthèses entre leur dénonciation morale et leur compréhension de l'Etat. Quel dommage, par exemple, qu'on n'ait pas entendu, sur l'invitation faite à Kadhafi, Alain Finkielkraut - qu'il faut d'autant plus ménager qu'il demeure le seul qu'on puisse encore à peu près estimer dans cette sphère de l'intelligence professionnelle ! Quant à André Gluksmann, libre à nous d'interpréter son silence comme on l'entend,  déception ou soumission.

Un Pouvoir s'honorant de ne pas reléguer la morale dans un coin sombre, des intellectuels apprenant la réalité pour en lester leurs considérations, encore conviendrait-il de favoriser les rencontres entre le premier et les seconds et d'amplifier les influences bienfaisantes d'une telle relation. Pour y parvenir, cela impliquerait qu'on sorte du système des réseaux, du clientélisme, des favoris, pour inventer un mode de gouverner qui rende attentifs les politiques à ce que la liberté de l'irresponsabilité soit susceptible de leur offrir, les intellectuels curieux de ce qu'un Etat sûr de soi ait la capacité de leur enseigner.

Comment garder le moral ? En tout cas, en échappant à la tentation d'encaserner, de cacher la morale pour qu'on l'oublie et qu'on ne s'en serve pas. Présente partout, elle doit impressionner un Etat comme la lumière impressionne une pellicule. La plus belle illustration, chez une personne, de ce que je viens de développer plus généralement ne réside-t-elle pas en Bernard Kouchner écartelé entre idéal et réel, volonté de pureté et souci d'accomplir, esprit intègre et mains utiles ? C'est une tension.

Pour l'Etat, pour chaque ministre, pour chaque citoyen.

Pour chacun d'entre nous.