Sans doute dois-je ce pessimisme à la constatation qu'il existe, au contraire, un journalisme économique et financier, matières apparemment techniques, qui a su trouver de quoi solliciter et passionner même le profane.
Je pense notamment à la chronique d'Eric Le Boucher, chaque samedi, dans le Monde. De manière à la fois incisive et pédagogique, avec une précision et une simplicité sèches, il rend accessibles des problèmes complexes sans mettre sa conviction "dans sa poche".
Je songe surtout, dans la dernière livraison de Marianne, à une formidable enquête de Laurent Mauduit sur "le salaire des patrons". C'est, en même temps qu'une dénonciation d'autant plus convaincante qu'elle demeure mesurée dans la forme, l'exposition d'un tableau qui n'omet aucun détail et, pour parler net, donne le vertige. Un monde est décrit sans commune mesure avec le nôtre, avec des critères, des valeurs et des évaluations qui relèvent de l'extravagant. Je ne peux m'empêcher, par exemple, de considérer avec un étonnement amusé l'aura éthique tressée à Louis Schweitzer président de la Halde, sachant qu'en 2006 il a perçu en tant que président de Renault la bagatelle de 11,9 millions d'euros. Il doit être piquant, dans la surabondance, de se pencher sur les inégalités et les discriminations... L'article de Laurent Mauduit est accablant et, contrairement à beaucoup de libelles écrits dans l'humeur, il agite l'esprit, stimule le citoyen et sert, en définitive, la cause de la démocratie.
Pourquoi la justice a-t-elle été incapable de fabriquer des talents, des compétences, des lucidités médiatiques de même qualité ? D'abord, contrairement à l'économie qui implique d'apprendre, de questionner, de se former et de s'informer avant d'écrire, le judiciaire laisse croire qu'il peut être appréhendé sans difficulté par n'importe qui. En tout cas, sans discipline ni vigilance. Sans une connaissance minimale et une objectivité convenable. Ensuite, le rapport de force est en défaveur de la justice qui ne sait pas imposer sa loi aux médias. Tandis que le champ de la finance, pour des raisons évidentes, tolère moins l'amateurisme de la part de ceux qui l'abordent.
La conséquence en est que le journalisme judiciaire n'est pas à la hauteur. Dégradant absurdement le meilleur et embellissant par ignorance ou complaisance le pire.
La justice est une trop belle vertu, un service public trop capital en République, trop nécessaire aux citoyens pour qu'on accepte de laisser les seuls journalistes nous en entretenir.
Les blogs le savent, qui en profitent.
Ph. B., aux compliments que vous décernez à Eric Le Boucher, il faudrait ajouter la capacité d'adaptation. Je crois me souvenir d'un magnifique retournement de veste au moment du CPE.
Rédigé par : Peroixe | 04 décembre 2007 à 10:43
@Philippe Bilger
Une remarque liminaire : "la justice ne sait pas imposer sa loi aux médias", écrivez-vous. Heureusement ! C'est dans les dictatures que les différents pouvoirs imposent leurs lois aux médias. Au passage, n'oubliez quand même pas ces lois restreignant la liberté de la presse, du stupide droit à l'image à celui sur la vie privée .
Pour revenir au sujet du papier, désolée mais "le trio infernal " me ferait presque rire si ce fantasme n'était pas le reflet d'une pauvreté de pensée et d'une bêtise crasses. Je crois d'ailleurs que dans la vie, il faut se méfier terriblement des "admirateurs éperdus" ; l'exaltation abolissant pas mal de facultés....
Qu'il y ait de mauvais journalistes, des paresseux, des incultes, des malhonnêtes même, évidemment. Comme dans toutes les professions ; pas plus sans doute mais pas moins. Mais je voudrais simplement rappeler que les articles ça ne se gobe pas comme un oeuf cru. Le journaliste n'est pas là pour penser à la place du lecteur/auditeur/téléspectateur, il est juste là pour apporter le maximum d'éléments. A chacun de se faire sa propre opinion. Il n'est pas interdit de réfléchir, de se documenter et quand un journal ne plaît pas on en change.
La remarque de Thierry S me paraît plus pertinente : oui les acteurs de la vie économique trouvent toujours que les articles dans ce domaine sont légers (lorsque récemment des patrons se sont colletés à un numéro des Echos, ils ont été nombreux à dire que l'exercice était d'une grande difficulté et qu'à l'avenir ils seraient sans doute moins sévères en lisant la presse), les écrivains que les critiques sont inconsistants, écrivent avec leur pied gauche et/ou savent à peine lire, etc. C'est un grand classique. Mais heureusement que les journalistes sont là pour essayer d'analyser objectivement, de prendre du recul, de tenter d'expliquer, d'aller chercher toutes les informations et pas seulement celles que certains ont envie de donner. Un journaliste aura forcément toujours moins de connaissances qu'un très bon spécialiste mais il essaiera de faire partager ce qu'il sait, sans jargonner, sans prendre ses lecteurs pour des idiots. Il est un passeur.
Pour revenir aux journalistes couvrant le judiciaire, il est vrai qu'à part les médias nationaux, rares sont ceux qui peuvent "se payer" des journalistes spécialisés. Comment voulez-vous qu'un quotidien régional s'offre les services à l'année de journalistes pour couvrir seulement deux sessions d'assises ? Ce sont donc souvent les faits-diversiers qui s'y collent ou ceux qui ont une inclination particulière.
Cela dit, peut-être faut-il aussi s'interroger sur ce qui se passe dans une cour d'assises, sur la théâtralisation qui donne toute son importance à la forme, au mépris souvent du fond et parfois de la justice la plus élémentaire. A faire d'un procès une pièce de théâtre plus ou moins réussie on court le risque de se retrouver avec des compte-rendus de spectacles. C'est désolant mais les journalistes ne sont pas forcément les seuls coupables.
Rédigé par : catherine A. | 04 décembre 2007 à 10:37
Lisant et analysant aussi bien des décisions de justice française que des décisions de pays anglosaxons ou de juridictions européennes ou internationales, une différence me frappe tout particulièrement :
les arrêts du Conseil d'Etat et de la Cour de cassation laissent de côté des aspects essentiels des faits, schématisent à l'excès (en usant parfois de l'ommission ou de la dénaturation des moyens invoqués) contrairement aux arrêts de la CJCE (par exemple).
Du coup, les aspects factuels, sans doute les plus aisément appréhendables par les tiers lecteurs ou auditeurs, soit sont absents, soit sont relatés de manière inappropriée par ces journalistes que vous critiquez avec raison.
Enfin, il semble bien (cf. notamment le récent ouvrage de Pierre Cahuc sur la société de défiance) que les Français n'aient pas du tout confiance dans la justice, et qu'ils s'en désintéressent (l'émission du "Bien commun" d'il y a quelques mois avec Robert Badinter était très éclairante à ce sujet). Une des meilleures illustrations de ce désintérêt et de ce manque de confiance, c'est d'une part l'absence quasi systématique d'invocation de la constitution et des principes constitutionnels (cf. notamment le discours du président Sarkozy à l'IRA de Nantes sur la fonction publique), et les commentaires essentiellement politiques et partisans qui entourent les décisions du Conseil constitutionnel, lors de leur élaboration et une fois rendues.
Dans l'émission précitée, Robert Badinter a bien expliqué et synthétisé la raison des multiples virages manqués. L'Europe aurait pu nous amener lentement mais sûrement vers davantage de considération et de respect du droit, vers davantage de culture juridique, mais avec l'adhésion des anciens pays de l'est à la convention européenne des droits de l'homme et l'explosion du flux de requête, la Cour européenne des droits de l'homme ne traite plus autrement que par un filtrage expéditif et totalement dépourvu d'examen des faits et de motivation que les affaires graves pour l'intégrité physique des personnes ou présentant un intérêt symbolique.
Nous voilà donc revenus à devoir changer les choses chez nous, mais curieusement, nos politiques dénoncent davantage certaines particularités nationales comme les grandes écoles ou notre fonction publique que d'autres particularités nationales, comme le très faible budget de notre justice et notre justice administrative très.... administrative !
A ma connaissance, seul François Bayrou a mis un peu en avant la question de l'impartialité structurelle du Conseil constitutionnel et du Conseil d'Etat pendant la dernière campagne présidentielle, et ça n'a eu quasiment pas d'écho, il faut bien le dire. Je crains fort qu'il ne faille une nouvelle affaire Stavisky ou une nouvelle affaire "des fiches" (pour le contentieux administratif) pour que la donne change, car hélas dans ce pays il semble impossible de réagir à froid à une multitude de petits dysfonctionnements, et c'est toujours une réaction à chaud à un gros dysfonctionnement (Dreyfus, Outreau,...) qui se produit.
Rédigé par : Denis ROYNARD | 04 décembre 2007 à 10:31
Au tout début des années soixante, j'ai travaillé avec une exceptionnelle journaliste judiciaire nommée Madeleine Jacob, personnage haut en couleurs qui terrorisait justiciables, avocats, magistrats et... journalistes. Alors âgée d'une vingtaine d'années et chargée de fabriquer les pages du quotidien Libération, je vivais dans la hantise de devoir couper quelques lignes des comptes rendus d'audience kilométriques de ladite Madeleine. Les spécialistes judiciaires étaient des stars à l'époque : voir Frédéric Pottecher par exemple. Ce qui n'est évidemment plus le cas aujourd'hui à l'exception de ces procès particulièrement médiatisés que sont les procès Barbie, Papon, etc. Je vous ai entendu ce matin sur France-Culture : pas vraiment en accord avec vous sur la réforme entreprise mais quel plaisir de vous entendre argumenter.
Avec le meilleur souvenir d'une jurée d'assises ayant pu constater de près votre humanité.
Rédigé par : Chaillot Nicole | 04 décembre 2007 à 09:56
«Pourquoi la justice a-t-elle été incapable de fabriquer des talents, des compétences, des lucidités médiatiques de même qualité ?»
Entre deux ouvrages de fond, une belle tâche vous attend encore à compter de votre retraite comme magistrat.
Rédigé par : Catherine JACOB | 04 décembre 2007 à 09:30
@PB:
Je vous rassure, le journalisme économique ne se porte pas mieux que le journalisme judiciaire... il est rare que l'actualité économique soit expliquée à l'aide de quelques concepts simples et reconnus et ne se limite pas à une litanie de valeurs des différents titres du marché...
Rédigé par : Paul | 04 décembre 2007 à 01:07
L'économie est l'amie du moment, toujours pas la justice, ceci explique peut-être cela.
Peut-être est ce une discipline si subjective parfois qu'elle est plus complexe à restituer que l'économie ?
Peut-être que d'être partisan contre la justice est un "héroïsme" si jouissif qu'il n'est pas prêt à être abandonné ?
Rédigé par : Ludovic Lefebvre | 04 décembre 2007 à 00:26
Votre déception quant à la couverture de l'actualité judiciaire par la quasi totalité de la presse n'a d'égale que la mienne.
Un début d'explication : la relation perverse du trio infernal qui "gèle" 99,99 % de ce qui concerne la justice.
Quel est ce trio ?
- La basoche : magistrats et avocats,
- Les politiques
- les journalistes en particulier ceux qui se piquent d'être des spécialistes de l'investigation ou de l'actualité judiciaire.
Ce trio n'est fait que de connivence et je suis toujours choqué de voir que la justice étant rendue, "au nom du peuple français", le citoyen est systématiquement exclu de tous les débats concernant la justice.
J'ai eu l'occasion de voir dans un colloque l'incroyable fossé qu'il y avait entre le trio infernal qui déverse toujours ses mêms sempiternels marroniers et le peuple, c'est-à-dire les citoyens qui étaient présents.
Il ya a là un hold up insupportable fait au vu et au su de tout le monde.
Pour paraphraser votre fin d'article je dirais que la justice est dans une démocratie trop importante pour la laisser administrer par ce trio infernal.
Je serais producteur d'émission ou rédacteur en chef j'excluerais sytématiquement la possibilité d'avoir ce trio infernal majoritaire sur les plateaux et je donnerais une part prépondérante aux citoyens et aux associations qui travaillent sur ce sujet... en me méfiant comme de la peste des "faux nez".
Il ya trop de connivence dans ce trio infernal pour leur laisser 99,99 % de la communication sur ce sujet trop important dans une démocratie.
Rédigé par : Admirateur éperdu | 03 décembre 2007 à 23:20
Rassurez-vous.
Les arts non plus n'ont pas la presse qu'ils méritent.
Sauf Soutine, très occasionnellement :-)
Rédigé par : Fleuryval | 03 décembre 2007 à 21:28
Deux citations, peut-être approximatives, mais bien adaptées pour accompagner vos propos :
"S'il continue à y avoir autant de journalistes les mots pueront"
"... ce qui est à craindre ce n'est pas le pas assez mais le trop-plein".
Rédigé par : belka | 03 décembre 2007 à 21:05
Je suis surpris que vous n'évoquiez pas le fait que les spécialistes d'un thème sont de manière générale peu satisfaits des articles de presse sur leurs spécialités. J'admets néanmoins la spécificité du cas de la justice.
Je ne partage pas votre appréciation positive des chroniques d'Eric le Boucher. Par exemple son analyse des résultats du Grenelle de l'environnement témoignait d'une méconnaissance profonde des sujets environnementaux.
Rédigé par : Hugues | 03 décembre 2007 à 20:13
Peut-être aussi que le journalisme judiciaire, dans la presse écrite ou audiovisuelle régionale surtout, est relégué aux soins des "faits-diversiers" qui considèrent, à tort d'ailleurs, qu'il est aussi aisé de relater une instruction ou un procès qu'un fait divers à l'état brut lorsque l'enquête démarre. Or, ainsi que vous le soulignez justement, connaître les arcanes judiciaires pour savoir les vulgariser au plus grand nombre suppose une maîtrise du labyrinthe judiciaire dont peu de journalistes peuvent se targuer. Admettons tout de même que la presse TV compte aussi quelques plumes de référence (BERTHET, VERDEILHAN, WEILL-REINAL) même si les contraintes de temps (durée maximale tolérée à l'antenne et réactivité en raison des horaires limites de fabrication des journaux à l'antenne) en font un exercice différent de celui de la presse écrite. Sur le plan radio, c'est déjà moins évident à l'exception du pôle justice de FRANCE INFO (ARON, DENIAU, COGNARD). Comme vous, je pense que le journalisme judiciaire est à réinventer mais je ne crois pas qu'il existe une spécialisation judiciaire au sein des grandes écoles de journalisme. Un rédacteur en chef en TV régionale me disait récemment que c'était la partie la moins noble de leur métier. Je crois pourtant qu'un bon journaliste judiciaire vaut largement tout le reste. Une parenthèse en conclusion: le style inimitable de S.D.S permet de le reconnaître sans même lire la signature du rédacteur au bas de l'article. Du S.D.S, c'est déjà un croquis d'audience à lui seul. Ne pensez-vous pas?
Rédigé par : Thierry SAGARDOYTHO | 03 décembre 2007 à 19:33
Peut-être aussi que la notion de "Juste" est à la portée de tous !
Or, Juste et Justice ne sont pas forcément du même moule, puisque la justice applique des règles (la loi) qui ne sont pas forcément "justes" au sens du sens commun et du bon sens...
Crois-je savoir qu'on nous a gratifié, il y a moins d'un an, d'un "ordre juste" comme "désirs d'avenir".
La mêlée des "bons sens", agitez bien (au shaker et pas à la cuillère) et le tour est joué !
1.000 exemples à vous donner, entre contravention (sur PV d'un agent assermenté, même quand il dit des conneries) au délit routier quand le panneau était caché par une branche de feuillu agité par la tempête (jusqu'à ce TPG qui efface les écritures d'encaissement de chèque sur son ordinateur, pour annuler une amende sur décision de justice et n'estime plus rien devoir à personne sans qu'on puisse vérifier quoi que ce soit : authentique et prescrit).
Rédigé par : L'ignoble Infreequentable | 03 décembre 2007 à 18:47
A vouloir commenter les faits de justice comme un match de foot, qu'on ne s'étonne pas que "l'image" de celle-ci soit la même que celle d'un match de foot... hoolligan compris.
Effectivement la justice vaut bien mieux que tout cela.
Rédigé par : Surcouf | 03 décembre 2007 à 18:37