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« décembre 2007 | Accueil | février 2008 »

Le lynchage de précaution !

C'est toujours pareil.
Dès qu'un scandale financier vient agiter la surface de l'actualité, les mêmes mouvements se répétent : la stupéfaction, puis l'indignation, la dénonciation sans nuance du coupable par anticipation, le revirement inévitable constituant en réaction la victime comme suspecte, le choeur des politiques qui prêche sa mise à l'écart au nom de la morale, enfin le redressement, la restauration d'un équilibre, l'accomplissement souvent trop lent de l'oeuvre de justice. Plus tard, bien plus tard, une décision sera rendue pour clôturer une affaire dont on ne savait même pas qu'elle continuait son cours. Comme ces anciennes célébrités qu'on croit mortes alors qu'elles sont encore vivantes.
C'est toujours pareil. Cette litanie monotone est d'autant plus choquante que peu, au fond, peuvent se dire véritablement informés et que ceux-ci se taisent. Alors, tout le reste, c'est du vent, de la parole, du lynchage par précaution. De peur de sembler marquer un temps d'hésitation, un instant de scrupule, pour ne pas laisser la moindre place au doute et à l'enquête, pour dégainer plus vite que les autres en condamnant à tout hasard, on est au premier rang des péremptoires et des justiciers. D'abord on s'en prend à Jérôme Kerviel, puis à Daniel Bouton. On dispose heureusement d'idées générales qui peuvent toujours servir. L'argent et sa contrepartie : la responsabilité, principe seulement valable pour autrui. Il n'y a pas de fumée sans feu. Ce qui s'est passé est intolérable. Chacun y va de son discours. Le bienfait des catastrophes, c'est qu'elles permettent de se rengorger et de s'abandonner au pur plaisir de décréter le bien et le mal. Ce qu'il aurait fallu faire et ce qu'on aurait dû éviter. C'est le triomphe des prophètes de l'après-coup. Le lyncheur qui sommeille en beaucoup d'entre nous se réveille et, médiatique, politique, technique ou civique, s'en donne à coeur joie. Kerviel c'était agréable mais Bouton, c'est sûr, est une plus belle prise. Pourquoi attendre ? Il ne faut jamais remettre au lendemain l'injustice d'aujourd'hui. Le lynchage est encore plus délicieux avant l'heure. Coupables l'un et l'autre, forcément coupables.
Sur cette trame unique et obsessionnelle, des variations elles aussi peu variées. Sur le plan judiciaire, Jérôme Kerviel soutient que la Société générale ne pouvait pas ignorer ses agissements et que si elle l'avait laissé faire, elle n'aurait pas perdu mais gagné beaucoup d'argent. D'ailleurs, il n'était pas le seul à pratiquer ainsi. Kerviel embarque dans son naufrage, pour se rassurer, le plus de monde possible. Daniel Bouton, après avoir loué le talent malfaisant, n'éprouve qu'une envie : séparer le bon grain de l'ivraie, le trader de la banque honorable. Les avocats de Jérôme Kerviel inspirent ou adoptent sa ligne d'inconduite.
C'est toujours pareil et on ne sait rien, au fond. C'est normal puisque l'instruction vient à peine de commencer. Et que je peux affirmer que dans cette tourmente et ces lynchages au quotidien, la justice n'a pas été médiocre. Au contraire. Le procureur de la République de Paris et les juges désignés - dont l'emblématique Renaud Van Ruymbeke - ont apporté dans ce maelstrom financier, politique et médiatique du silence, de la sérénité, le respect du contradictoire et de la présomption d'innocence, même pour le président de la Société générale !
Puisqu'elle est sans cesse attaquée, il faut bien défendre la justice, même lorsqu'elle n'accomplit que sa tâche.
Je déteste le lynchage et les lyncheurs, sur quelque tête qu'ils se posent, qu'ils apposent leur verdict expéditif.

Outreau pas assez ?

Mercredi prochain, un numéro spécial de "Faites entrer l'accusé" sera consacré à la dramatique affaire d'Outreau et un débat suivra qui réunira notamment, selon le Monde, le ministre de la Justice, André Vallini, Philippe Houillon et Me Eric Dupont-Moretti.
Il n'est pas iconoclaste de s'interroger. Cette remarquable émission devait-elle à son tour, avec son stimulant animateur, se pencher sur cette catastrophe judiciaire dont on a déjà beaucoup parlé ? Alors que, par ailleurs, les magistrats Burgaud et Lesigne se trouvent toujours dans l'attente de décisions capitales pour leur avenir.
Pour répondre à cette question, j'attache le plus grand intérêt à l'entretien que Christophe Hondelatte a accordé à Michel Perrot, pour le supplément magazine du Parisien.
En effet, pour appréhender d'une manière plus singulière cette procédure qui a tant dévasté du mois de février 2001 jusqu'à son aboutissement judiciaire au mois d'avril 2006 devant la cour d'assises de Paris, Christophe Hondelatte souligne que "Faites entrer l'accusé" va centrer son récit sur le rôle et l'influence de  la principale accusatrice Myriam Badaoui et, au cours du débat, se penchera sur la condition des personnes acquittées. Ce qui permettra sûrement un regard moins classique quoique tardif.
Au cours de ce même échange, Michel Perrot n'hésite pas à demander à Christophe Hondelatte comment le "chrétien" qu'il est "se débrouille avec ces histoires sordides". Etrange question d'ailleurs, qui semble ignorer que personne mieux qu'un chrétien justement n'est capable de s'engouffrer dans ces nuits intimes, dans ces enchevêtrements personnels où le Bien et le Mal s'affrontent en un combat qui fascine autant qu'il répugne. Christophe Hondelatte répond sur un mode qui laisse le journaliste à la porte de lui-même pour laisser parler la créature curieuse, imparfaite et fraternelle : "Je crois à la part sombre de l'homme". Au fond, on n'a même pas besoin d'y croire, il suffit de la constater dans les crimes qu'elle suscite et les douleurs qu'elle cause. J'avoue qu'une telle confidence, qui sort de la technocratie informative, ne peut que rapprocher de la personnalité qui ose la révéler. Ils sont si nombreux ceux qui fuient comme la peste l'idée même de la gravité dans le quotidien d'une existence, d'un métier !
Enfin, pour revenir à ce autour de quoi va sans doute tourner la discussion mercredi, je récuse la validité d'une question qui prétend signifier que "le système judiciaire n'était pas apte à traiter ce genre de problème". Une telle conception, parce qu'elle est trop commode, constitue en réalité une fuite. Il serait si confortable de penser que la procédure d'hier était coupable et que celle de demain nous épargnera le pire. Ce serait méconnaître que rien, dans celle qui régissait l'enquête et l'information controversées, ne rendait fatales les dérives advenues et les interminables détentions provisoires. Ce qui a créé le désastre, à partir de cet insupportable paraléllisme entre des actes sans cesse avalisés par l'instance dite supérieure et une pratique humaine contestable, c'est l'importance démesurée prise par celle-ci et, donc, le caractère vide de sens de ceux-là. C'est aussi la raison pour laquelle, en dépit du travail loué par tous de la commission d'enquête parlementaire, on a senti une forte réticence à modifier en profondeur la procédure pénale parce que, la tragédie passée, on a bien perçu que la loi n'était pas à changer mais les comportements d'écoute, de doute et de respect à privilégier. Cette même prise de conscience devrait, par honnêteté, sauver les magistrats Burgaud et Lesigne qui ont favorisé par facilité, avec d'autres mais pas plus qu'eux, une démarche à charge stéréotypée et autarcique qui a laissé loin d'elle le pluralisme contradictoire et la manifestation de la vérité. Il suffisait d'appliquer les textes et de ne pas fondre en une accusation unique les soupçons, les dénégations des mis en examen et les répliques de la défense.
J'espère que le débat à venir portera sur cette interrogation fondamentale : comment faire pour que la loi soit respectée dans son esprit, que l'humanité soit une exigence de la technique et que les contrôles soient fiables ?

Outreau pas assez, donc. Mais qu'on ne se leurre pas : la magistrature ne pourra échapper à sa responsabilité en mettant en cause les principes au lieu de s'incriminer elle-même. Elle aurait du le faire, hier. Demain, si nous faillissons, nous devrons le faire.


Les crocs

Grâce à Jean-Pierre Raffarin, j'ai appris une belle citation, de Voltaire étonnamment : "La gentillesse est une qualité de l'intelligence". Une telle référence fait douter de ce qu'on avait tendance à croire et qui excusait la méchanceté parce que, plus que son contraire, elle démontrerait l'alacrité d'esprit.
Aujourd'hui, Voltaire serait déçu par une société qui fait aussi peu dans l'intelligence que dans la gentillesse. Dans tous les domaines, politique, culturel et médiatique, on a décidé de ne plus faire semblant. J'ai recueilli quelques exemples qu'il ne me semble pas absurde de relier pour en tirer une leçon. On ne retient plus ses coups, on les assène.

Un collectif anonyme - Philippe Le Bel - vient d'écrire un brûlot moins contre TF1 qu'à l'encontre de son présentateur emblématique PPDA et de Robert Namias. Ce qui frappe le plus dans cette charge ciblée, c'est l'indulgence à l'égard d'une Claire Chazal qui ne pâtit jamais des effets de sa complaisance et de sa compétence très relative, grâce à une pipolisation fabriquée pour sa sauvegarde, à chaque risque de lucidité. Sur Canal Plus, le président du Conseil Constitutionnel confirme qu'il n'apprécie pas du tout le style de présidence de Nicolas Sarkozy. On se souvient encore de l'algarade qui n'a pas fait dans le raffiné entre BHL et Henri Guaino. Lors d'une émission animée par Paul Amar, à ma grande stupéfaction, celui-ci, généralement courtois, a voulu se "payer" Eric Zemmour dont le roman lui avait déplu. Mais la réplique a été foudroyante. L'auteur a gagné aux points. Le conflit entre Bartabas et la ministre de la Culture - je n'évoque pas les scandaleuses destructions causées par le premier - a pris un tour inusité, tant les échanges ont été rudes et sans fard. Enfin, dans cette liste volontairement hétéroclite, qui pourrait être plus longue, les derniers éclats de Jacques Attali.

Je n'ai pas à discuter la qualité du rapport qu'il a remis au président de la République et qui constitue la synthèse d'un immense travail. On a le droit de se soumettre ou non au diktat de Jacques Attali qui enjoint de prendre tout ou de laisser. On peut aussi choisir les propositions qui agréent, au détriment des inutiles, utopiques ou paradoxales. Ce n'est pas cela qui me passionne. C'est la réaction d'un Jacques Attali nouveau - en tout cas dans ses manifestations publiques et médiatiques - face aux attaques. Finis le ton suave de l'essayiste, le discours clair et pédagogique de l'homme invité par les radios et les chaînes de télévision pour nous expliquer à sa manière l'avenir - et force est de reconnaître, quand on l'entend, qu'on ne regrette pas Edgar Morin -, finies les gracieusetés d'une personnalité à la fois courtisane et courtisée, un pied dans le Pouvoir, l'autre dans les arts au goût du jour et la tête dans les étoiles, fini le policé. Il suffit, pour s'en convaincre, de lire le Figaro du 25 janvier sous la plume de Judith Waintraub. Avant même le massacre que je vais dire, il avait vertement remis à sa place le présentateur David Pujadas sur France 2 et démoli un reportage. Jacques Attali s'en prend à Jean-Pierre Raffarin dont la façon de gouverner a été "un désastre" et la critique "minusculement parisienne" - c'est Jacques Attali qui le dit, vous ne rêvez pas ! -, il qualifie sans équivoque Claude Goasguen "d'imbécile", distille un venin plus subtil à l'encontre d'Elie Cohen accusé d'être jaloux et, enfin, pour faire aussi bonne mesure à gauche, il ridiculise François Hollande. Mais dit du bien de Ségolène Royal.

Faut-il mettre cette libération de la parole, cette violence seulement sur le compte d'une susceptibilité blessée, tellement habituée à l'éloge qu'elle ne supporte plus l'ombre d'une réserve ? D'une personnalité ayant du tellement flatter François Mitterrand et se battre pour maintenir à ses côtés une place d'élection qu'aujourd'hui, il est inconcevable qu'elle n'en recueille pas les fruits ? Tellement accordée à toutes les puissances que la possibilité d'un dissentiment n'est même plus envisageable ? Et si c'était plus profond ? Si Jacques Attali, au-delà de l'offense, s'inscrivait dans un courant qui réunit ceux qui ne cherchent plus à simuler ? La société n'est-elle pas en train de changer, pour le plus grand bonheur de l'authenticité, quoi qu'on pense du fond des diatribes, en n'hésitant plus à montrer les crocs et à remplacer les précautions de langage par un langage sans précaution ?

Que les tièdes se rassurent. Les opportunistes, les prudents, les gentils par nature ou par tactique continueront à imposer leur douce et malfaisante emprise. Pour parler net, de leur part - et j'en ai évoqué certains dans mes billets - la gentillesse ne sera pas une qualité de l'intelligence, tout simplement parce que celle-ci fera défaut. La gentillesse orientée devient alors le seul moyen de séduire pour les médiocres que l'arrivisme et l'appétence de gloire démangent.

Sur ces explosions qui semblent nous faire entrer dans une nouvelle ère, une analyse mérite d'être faite sans que je prétende formuler autre chose que des hypothèses.

La violence des sujets eux-mêmes entraîne souvent une vigueur, une ardeur qui lui ressemblent. Il y a une contagion du fond sur la forme des interlocuteurs. Pour Eric Zemmour, les thèmes brûlants qu'il a mis en roman touchent de si près les tréfonds intimes, la vision du monde de chacun, qu'ils créent presque nécessairement un antagonisme où les contradicteurs jettent dans l'empoignade ce qu'ils sont, davantage que ce qu'ils pensent. Ce sont les êtres qui sont condamnés à se battre, plus seulement les esprits.

Je continue à percevoir que la parole présidentielle - et j'inclus beaucoup dans "parole", j'y mets aussi le style, les relations avec les proches, les ministres, les conseillers, les autres chefs d'Etat - s'étant libérée, elle a ouvert les vannes de la société pour le meilleur et pour le pire. L'exemple venant d'en haut, la France du bas ou des côtés s'est engouffrée dans le même exercice. La vérité du président, sa volonté de ne plus rien cacher ont fait école subtilement ou ostensiblement. Il y a dans l'exigence de vérité une violence, presque une destruction des rapports civilisés avec autrui. La vie sociale et intellectuelle n'est plus une guerre en dentelle mais une guerre où les mots sont des armes. On a fui la convention pour la tension.

Sans doute aussi, à force, ces mondes où l'apparence s'évertuait à démentir les conflits profonds, où la tape sur l'épaule était destinée à masquer le mépris secret, ont-ils pris conscience de l'absurdité de telles attitudes ? Le médiatique, de ses superficielles connivences et de ses cruautés constantes ? Le politique, de ses compagnonnages de surface mais de ses haines étouffées ? Le culturel, de ses grotesques embrassades et de ses inimitiés vigilantes ? Le judiciaire, de sa façade unie mais de ses coulisses agitées ? La société, de sa gentillesse vaine et de son désir de vérité ? Elle en avait assez de faire la belle alors qu'elle ne rêvait que de faire la bête.

On peut déplorer cette tendance que je crois décisive. Elle ne résulte pas seulement de foucades individuelles. Le vernis craque, les crocs se montrent, reste à favoriser le bon usage de cette authenticité. J'espère que ce mouvement décapant va freiner la dérive vers la judiciarisation forcenée de la pensée. Plus la pensée se judiciarise, plus une société s'aseptise. J'irai jusqu'à soutenir que cette judiciarisation manifeste le vice d'une démocratie qui ne sait plus penser et qui, pour compenser, s'obsède sur les modalités d'un exercice devenu impossible pour elle. Peut-être la violence assumée, la vigueur désirée vont-elles nous délivrer de la liberté jugée et de l'irrévérence sanctionnée ?

Il ne faut pas avoir peur d'une société qui aspire à devenir plus vraie. Donc plus rude.

Qui montre ses crocs.

L'argent loi

Je n'aime pas Closer mais tout de même !
Cécilia Sarkozy, paraît-il, selon les sites de l'Express et du Nouvel Observateur, a décidé d'assigner cet hebdomadaire pour atteinte à l'intimité de sa vie privée. Pour une photographie d'elle en maillot de bain, l'été dernier, sur une plage du Connecticut, ses avocats réclameraient la bagatelle de 250 000 euros à titre de dommages-intérêts.

D'abord, je n'ai pas voulu croire à ce montant exorbitant, fou pour tout dire. Puis je me suis vite persuadé que rien n'était impossible dans ce monde qui perd la tête.

Par une démarche infiniment vulgaire, Closer avait rapproché sur sa couverture la photographie de Cécilia et celle de Carla Bruni également en tenue de bain. Une telle indélicatesse renvoyait à une absence d'éthique professionnelle mais force est d'admettre qu'ayant pu voir ces photographies avant qu'elles ne soient floutées, elles ne présentaient pas ces dames sous un jour ridicule ou indigne. En elles-mêmes, elles n'appelaient aucune critique, sauf à considérer que seule leur juxtaposition était dommageable.

L'atteinte à l'intimité de la vie privée, au regard de l'article 9 du Code civil, ne pourra qu'être constatée. Puisque dans l'espace public ou dans un lieu soumis à certaines conditions pour y accéder - une plage privée, par exemple -, une jurisprudence bien établie considère que des fragments de vie intime peuvent s'y manifester et que ceux-ci doivent être préservés. Ainsi, il suffit que Cécilia Sarkozy ait été photographiée sur une plage où elle était peut-être seule pour que l'atteinte à son existence privée soit consommée. On comprendra pourquoi, nostalgique, je rêve d'un retour à ce qui avait cours avant la loi de 1970, qui permettait de communiquer ce qui était public sauf à démontrer l'existence d'une faute et donc d'un préjudice.

Depuis la loi de 1970, ceux qui assignent n'ont plus à démontrer l'une et l'autre. Les dommages intérêts sont dus dès que l'atteinte est relevée, en quelque sorte mécaniquement. Imaginons un retour au système d'hier. Je serais impatient de lire les conclusions des avocats de Cécilia Sarkozy. Comment parviendraient-ils à persuader les juges qu'une photographie, en plein été, même d'une personne célèbre, représente un dommage pour celle-ci ? En ayant abandonné  cette position ancienne fondée sur le bon sens et un droit accessible, on a autorisé par le biais de l'article 9 la création de véritables fortunes judiciaires, longtemps favorisées par la généreuse mansuétude des magistrats et le climat un tantinet élitiste et clinquant de cet univers où les mêmes retrouvaient les mêmes. On s'en donnait à coeur joie. Alors que de vraies tragédies  étaient soumises à l'attention, on feignait de prendre ces minimes rançons - et encore ! - de la célébrité pour des drames authentiques appelant de l'argent, la compassion des juges et une sorte d'indignation fabriquée. Le coeur tournait à vide mais le tiroir caisse à plein.

Je ne parviens pas à percevoir pourquoi cette atteinte infime et sans conséquence, dans l'impudeur et l'indiscrétion généralisées, mériterait d'être prise à ce point au sérieux qu'on prétendrait la compenser par la somme extravagante de 250 000 euros. Ou bien faut-il admettre qu'on s'obstine à jouer un jeu que je déteste et qui fait de la justice un comptoir où  s'échangeraient les marchandises, la vérité et le mensonge, la décence et l'impudeur, où le troc dominerait. Je demande le summum pour obtenir moins, mais peu importe. J'aurai au moins montré que notre cause est excellente. Il ne convient jamais de s'affirmer chichement offensé. Cela manquerait d'allure.

250 000 euros pour cela, quand les privilégiés, en face d'une multitude qui s'adonne au "dur métier de vivre", devraient au contraire avoir l'élégance de se faire discrets !

Si cette assignation va au bout, je suis sûr que mes collègues se méfieront. Nous ne sommes pas là pour ajouter absurdement à la richesse, ni pour surestimer la gravité des piqûres que parfois la notoriété appelle de ses voeux.

Dans le domaine de la vie privée et de l'image, je suis contre l'argent loi.

Le Droit de travers

Dans Le Canard enchaîné, on apprend que Rachid Arhab déclare, interrogé par Jacqueline Rémy, "qu'être français, c'est aussi lire "Le Canard enchaîné". C'est ça, la France, une sorte d'irrévérence".  Il  a raison sauf que l'irrévérence, il vaut mieux la pratiquer que la lire et qu'en France,  cette insolence est réduite à la portion congrue.
Une occasion inespérée de dissidence nous est offerte par un arrêt rendu hier par la Cour européenne des droits de l'homme (CEDH) qui a considéré qu'en refusant une adoption à une enseignante lesbienne, la France s'était rendue coupable de discrimination sexuelle. Le Parisien, le Figaro et le site du Nouvel Observateur ont fait le sort qu'elle méritait à cette information.

La plaignante avait essuyé un refus d'agrément de la part des services départementaux invoquant un défaut de "repères identificatoires" dû à l'absence de référent paternel et à un moindre intérêt de sa compagne (depuis 1990) pour une éventuelle adoption. Cette argumentation avait été validée par la cour administrative d'appel de Nancy en  2000 puis par le Conseil d'Etat en 2002.

Je n'ai jamais été un fanatique de la CEDH qui me semble osciller entre des platitudes pénales affirmées avec force, par exemple le délai raisonnable et l'égalité des armes, et une sorte de fuite en avant qui confond trop souvent modernité et sagesse. Récemment, même dans le domaine de la liberté d'expression qui l'avait vue, parfois, très bien inspirée, elle a donné tort à Mathieu Lindon et à son éditeur alors que les voix dissidentes avaient pourtant parfaitement appréhendé le débat et ses nécessaires conséquences. Donc, pas de quoi se prosterner ou alors seulement au nom d'une idolâtrie de principe qui nous ferait béer d'admiration devant le supra-national en tant que tel.

La CEDH, en l'occurrence, a fondé sa décision sur la violation de l'article 14 de la Convention (interdiction de la discrimination) et de son article 8 (droit au respect de la vie privée et familiale). Il est spécifié que "le refus d'agrément opposé à une femme en raison de son homosexualité constitue une atteinte à la vie privée et familiale, que cette atteinte est discriminatoire car fondée sur l'orientation sexuelle et qu'elle n'est ni justifiée ni objective ni nécessaire dans un Etat démocratique". Cette motivation essentielle a été validée par dix voix contre sept. Minorité forte contre une majorité l'emportant de peu. Ne peut-on s'étonner que, pour de tels conflits engageant profondément l'équilibre d'une société, la structure familiale et le sort des enfants, l'unanimité ne soit pas requise, ce qui aurait évité de tomber dans l'impérialisme abstrait du Droit, dans une morale formelle ? D'autant plus que cet arrêt va s'imposer à la France qui sera maintenant ligotée par cette conception européenne et qu'il y a cinq ans, pourtant, la CEDH avait avalisé la position contraire en raison du but légitime  poursuivi.

Devant une telle victoire, l'enthousiasme des associations et des groupes gays et lesbiens est aisément compréhensible, en particulier ceux - dont la Fédération Internationale des ligues des Droits de l'Homme - exceptionnellement autorisés à intervenir devant la CEDH, dans le cours de cette procédure. Leur objet étant de favoriser l'instauration d'une égalité des droits entre des communautés dissemblables, ils triomphent par l'entremise de la CEDH qui vient de consacrer, par idéologie juridique, l'effacement des responsabilités humaines, familiales et sociales. Y a-t-il là de quoi proclamer, comme le fait Me Caroline Mecary, "la victoire de l'Egalité sur la peur, le préjugé et l'ignorance" ? N'est-il pas un peu facile de caricaturer ainsi les adversaires non pas de l'homosexualité ni des homosexuels mais de la banalisation dangereuse des effets d'une égalité théorique ? Il faut en passer par cette affirmation de tolérance, de bienveillance et de solidarité puisque, généralement, la méthode utilisée est toujours la même qui fait reproche à ceux qui réfléchissent sur ce débat public et crucial de vouloir exclure, ostraciser et brimer les minorités sexuelles. C'est énoncer une évidence mais la reconnaissance de l'homosexualité n'est pas incompatible avec la crainte, pour une société, de son assimilation absolue à l'hétérosexualité et aux fonctions de celle-ci. Ce n'est pas être homophobe que de discuter, voire de critiquer la volonté de plus en plus couronnée de succès des homosexuels  pour prétendre, en dépit des interrogations qu'une telle démarche suscite, à l'équivalence totale et à l'égalité complète. Aristote, traitant de la justice, avait souligné qu'elle revenait à traiter également des êtres égaux. Autrement dit, pour revendiquer l'égalité théorique des droits il convient d'être assuré de l'égalité réelle des communautés. Il ne s'agit pas d'une hiérarchie dans la dignité humaine et sociale mais d'une différence tenant au modus vivendi radicalement séparé des homosexuels et des hétérosexuels, à leurs aptitudes et conduites respectives.

Si la CEDH se contente de nous faire valoir que l'orientation sexuelle ne doit pas à elle seule entraîner des conséquences discriminantes, sur un plan général cette assertion ne justifiait pas un tel appareil. Mais si précisément la discrimination peut trouver, à tort ou à raison, - qui est capable de trancher péremptoirement une telle question ? - sa justification dans l'orientation sexuelle ? Est-il absurde d'avancer que l'adoption d'un enfant par un célibataire homosexuel n'aura sans doute pas les mêmes effets stabilisants et structurants que par un couple hétérosexuel ? Peut-être, en effet, par défaut de "repères identificatoires". Libre à chacun de se gausser d'une telle crainte mais rien ne permet d'affirmer qu'elle soit vaine et dénuée de tout lien avec les réalités sociales et familiales. Dans ces conditions, la CEDH, au nom de l'impérialisme abstrait du Droit évoqué plus haut, est-elle fondée à tenir pour rien des craintes au moins pour partie légitimes sur le devenir de l'adoption par un homosexuel ? Ne doit-on pas lui opposer la profondeur et l'intensité des questionnements sur cette situation ? Ne peut-on contredire  l'égalité théorique, sur laquelle elle s'appuie, par le concret et le vécu d'expériences qui démontrent qu'au moins les "assimilationnistes" n'ont pas forcément  raison et que le droit gagnerait à s'enrichir de la substance des vraies vies ?  Est-il à ce point indécent d'admettre que l'orientation sexuelle, choisie librement ou fatalement par chacun, a, dans son incarnation sociale, des conséquences bonnes ou mauvaises pour qu'une instance européenne n'ose pas en faire état ?  Faut-il retenir que la CEDH, comme une juridiction de moindre niveau, est sensible à une modernité chic, à un humanisme snob, à l'influence agissante de minorités qui parviennent à persuader  que, sans la satisfaction de toutes leurs revendications, même les plus absurdes au regard de la nature et  de la culture, la démocratie serait menacée ?

La CEDH laisse entendre que la France n'aurait pas à modifier sa législation puisqu'elle autorise déjà l'adoption par un célibataire en feignant d'oublier que l'homosexualité ou non du célibataire est susceptible de créer une situation tout à fait différente.

J'ajoute que le fait que neuf pays européens admettent  l'adoption par des couples homosexuels ou homosexuelles ne constitue pas un argument de fond pour faire pencher la balance juridique d'un côté ou de l'autre.

Loin de moi, en écrivant sur ce Droit de travers, l'envie de jeter mon infime pierre contre cette bureaucratie européenne, cette abstraction juridique révérée mais sujette à caution, cet apparent progressisme intellectuel et moral. La chaleur et la vie des patries ont encore du sens.

La France n'a pas à rougir de ce qu'elle avait décidé, même si aujourd'hui elle est désarmée par l'Europe. Je conclus ainsi, au risque de l'irrévérence.

Vive le service public !

Dans TV Magazine, Michel Drucker nous apprend qu'il n'a pas roulé à vélo avec le président de la République depuis plusieurs mois. Mais ils se parlent et se voient en privé. Nicolas Sarkozy a même eu le temps de lire son livre et de lui écrire. Pour Drucker - et ce n'est pas vraiment une surprise ! -, "Nicolas Sarkozy est son animateur préféré, l'homme de télé le plus complet. Il restera la star incontestée de la télé des années 2010".
D'aucuns pourraient trouver que c'est too much. Mais, dans la courtisanerie médiatique, on n'en fait jamais assez.
Il est vrai que Michel Drucker nous a annoncé que son invitée, dimanche prochain, serait Ségolène Royal.
Qui peut se plaindre ? L'homme de télé rachète l'homme de cour. Et celui-ci rend sans danger celui-là.
Et vive le service public !

Le groupie d'Huppert

J'ai hésité. J'étais tenté de titrer ce billet : madame Huppert, par antiphrase, pour montrer à quel point cette personne, cette actrice étaient aux antipodes de l'officiel d'une telle dénomination et comme je l'imaginais mal se présenter en s'adjoignant, comme tant de gens, une étiquette sociale. Elle, ce ne peut être, à vie, qu'Isabelle Huppert. Une simplicité, une rigueur et, pour le contenu, à nous de voir.
Le Figaro Madame de cette semaine, pour une fois, nous a fait une belle surprise, sans parler de Fadela Amara qui vient heureusement instiller son franc-parler sur papier glacé. Cette publication nous a si souvent habitués à des entretiens insipides, purement promotionnels où des imbéciles venaient nous exposer des états d'âme sans intérêt. On se demandait quelle étrange conception de la femme présidait à ces reportages ridicules où le talent n'imposait que rarement le choix.
Mais, miracle, dans ce numéro nous sommes gâtés : nous avons Jeanne Moreau et surtout Isabelle Huppert.
Je n'oublie pas que la première, célébrée aussi par le Journal du Dimanche, a été victime, avec beaucoup d'autres, dans une affaire criminelle gravissime. Elle ne s'était pas présentée aux assises, sans avoir eu la délicatesse de prévenir ou s'excuser, le jour même où elle se laissait interviewer par un quotidien sur ce qu'elle avait vécu et subi. Défaut d'élégance judiciaire et démocratique, empressement médiatique qui m'ont choqué.
La seconde, je ne cesse pas de tenter d'en percer les secrets, tant elle échappe à la vulgarité, qui à la longue fait tomber les plus délicats dans un bain douteux. Je me souviens du soir où invitée par Marc-Olivier Fogiel, elle avait réussi à placer de la pudeur et de la classe entre celui-ci et Guy Carlier, ce qui n'était pas un mince exploit. Je me rappelle tous les entretiens qu'elle a accordés et où jamais elle ne profère une bêtise ou une absurdité, même pour paraître provocante, ce qui arrive parfois à Fanny Ardant. Il faut admettre que, chez Isabelle Huppert, le goût du paradoxe n'est pas à ce point ancré qu'il la conduise à fuir les évidences incontestables et les banalités vraies. Déjà, cette capacité de résistance à ce que le milieu artistique secrète de pire : une profondeur de pacotille, un vocabulaire décalé, ne peut que nous rendre attentifs à une telle personnalité.

Un point de détail mais qui me semble riche de sens. C'est Richard Gianorio qui se trouve en relation avec Jeanne Moreau et Isabelle Huppert. Je ne connais pas ce journaliste mais je suis frappé de voir comme, dans une interview ou dans une "rencontre", contrairement à ce qu'on croit, c'est l'invitée qui donne le la et oblige son interlocuteur à s'adapter. Brillante, il cherche à se transcender. Médiocre, il s'abandonne. Avec Isabelle Huppert, Richard Gianoro  dispose d'une matière qui porte haut l'intelligence et, comme il l'écrit très bien, minore plutôt qu'elle ne minaude, du coup il se situe à peu près dans le même registre.

J'aime qu'Isabelle Huppert n'ait peur de rien, même pas de sembler ordinaire et juste dans sa pensée. Contre François Truffaut, elle affirme qu'aucun moment de cinéma ne vaut un moment de vie. Assertion qu'on ne devrait même pas remarquer si l'envie de célébrer l'art et les artistes ne conduisait trop souvent à une surenchère plaçant l'artifice avant le réel. J'apprécie que cette actrice, d'autant plus convaincante qu'elle sait garder un ton uni et un langage châtié, pourfende au cinéma "la bêtise et l'incompétence" qualifiées de "seul danger". J'estime une artiste qui profite de son talent et de son incontestable aura pour échapper à tout ce qui guette les esprits sinon médiocres du moins pompeux ou tarabiscotés, non par profondeur mais pour faire "bien". Pour me résumer, puisque paraît-il, elles n'éprouvent pas une forte dilection l'une pour l'autre, je choisis Isabelle Huppert et me passe d'Isabelle Adjani.

J'aurais envie, tant les propos d'Isabelle Huppert méritent recul et analyse, de les commenter, de les paraphraser, mais rien n'étant plus éloigné de cette femme que l'hagiographie, je ne veux pas risquer d'y tomber. Elle va jouer dans quelques jours la nouvelle pièce de Yasmina Reza et je ne doute pas une seconde que celle-ci, regagnant son domaine d'élection, effacera la déconvenue de son incursion hybride dans la politique et la littérature.

Il y a tout de même, repris par Richard Gianorio, un noyau fondamental dans lequel Isabelle Huppert a mis le coeur de ce qu'elle est, de sa conception de la vie et de sa vision artistique. Cette dernière me touche d'autant plus qu'elle correspond à ce qui peut irriguer une pratique judiciaire aux assises et parfois même la personnalité d'un avocat général. Ecoutons ce que sa voix murmure : "je détesterais que la folie l'emporte sur la raison. Il y a cet équilibre parfait entre une chose folle et rationnelle". Rien n'est plus enrichissant que cette perception qui vise à l'harmonie non par un arbitrage de confort mais par la tension surmontée entre l'extrême de l'irrationnel et la mesure du rationnel. Qui est capable de laisser venir en soi la bête sauvage, les déferlements de l'orage, même les soubresauts d'un monde incohérent pour les pacifier, les civiliser, les faire participer à une oeuvre qui ne les oubliera pas mais les partagera avec les élans de l'esprit serein ? Comment ne pas sentir, dans cette volonté à la fois apollinienne et torturée, la marque d'une personnalité d'exception ?

Examinant mes enthousiasmes rares, qui font d'autant plus de bien à mon être intime qu'ils ont pour nécessaire contrepartie beaucoup de réserves, voire d'hostilités qu'on ne peut pas me reprocher de taire, je leur trouve un point commun. Quand je songe à Alain Finkielkraut, Jean-Jacques Goldman et Isabelle Huppert, même si le rapprochement est hétérogène, je me rends compte que les personnalités à mon sens exceptionnelles se trouvent écartelées entre un être apparent lisse, fin, calme et maîtrisé et une source profonde agitée, pleine de bruit et de fureur, intense et débridée. Cet ordre surgissant du désordre, cette paix née de la guerre intérieure, ces combats du jour contre la nuit et de la nuit contre le jour,  j'ose les  mettre en évidence comme la marque d'artistes ou de penseurs qui tranchent avec l'ordinaire et brillent plus que les autres.

C'est bon d'être un groupie. De cette actrice, Isabelle Huppert, et de son intelligence.

La justice en vedette

Une nouvelle qui m'attriste. Je viens de lire sur le site du Nouvel Obs reprenant France Info que Jean-Louis Bruguière, après son échec aux législatives, se déclare toujours disponible et nous annonce même qu'on lui confiera bientôt un poste ou une mission importante. Il a tout de même droit au repos. Il est trop exigeant avec lui-même. Nous devrions tenter de le persuader que la vie professionnelle, sans lui, sera certes difficile mais possible.
Une entrée en force dans le champ médiatique - hier Métro, aujourd'hui le Figaro - du procureur général de la cour d'appel de Paris, Laurent Le Mesle, qui souhaite, pour résumer, des caméras dans les prétoires. Ce n'est pas parce qu'il s'agit de mon chef que je suis obligé de le désapprouver !
Il a prononcé, lors de la rentrée solennelle de la cour, un discours que j'ai pu lire, comme beaucoup de mes collègues. Il y annonçait une triple résolution. La deuxième se rapportait à son désir de s'investir davantage, pour la justice, dans les débats publics. Il n'a pas tardé à mettre en application cette volonté.
Il est indiscutable que l'incompréhension du citoyen devant la chose judiciaire et l'éloignement qui en résulte seront sensiblement diminués si notre institution se montre davantage, n'hésite pas à offrir à la société la transparence, pour un procès équitable et une vision équilibrée. Contrairement à ce que d'aucuns prétendent, c'est le culte du secret à tout prix, l'obsession de demeurer entre soi, de ne pas ouvrir le plus largement possible l'espace judiciaire qui créent le discrédit. La démarche inverse restaurera le lien de confiance et d'estime entre les juges et ceux qui ont le droit de les juger en démocratie.

La présence ou non des caméras dans les prétoires n'est pas une question nouvelle. Pour ne parler que de la commission Linden (et non pas pas Lindel, dans l'article de Mathieu Delahousse ), elle avait beaucoup réfléchi et proposé des orientations qui n'avaient que le tort, à mon sens, d'être si compliquées dans leur mise en oeuvre qu'elles faisaient craindre une véritable usine à gaz, une bureaucratie de la publicité. Ce que suggère le procureur général, notamment l'interdiction du direct et le contrôle d'un magistrat pour éviter tout préjudice, constitue des données de base à partir desquelles cette expérience entraînera d'heureux effets.

L'une de ses conséquences trop peu remarquée consistera à imposer aux parties un comportement exemplaire. Pas seulement aux magistrats, n'en déplaise à Me Dupont-Moretti qui, dans Métro, soulignait que la caméra dans le prétoire permettrait de surveiller les pratiques des présidents d'assises. L'avantage sera général et je ne doute pas une seconde que tous en tireront profit, même et surtout les avocats qui ont au moins autant de leçons à recevoir qu'à donner.

Enfin, moi qui crois à quelques erreurs judiciaires réelles mais dénonce aussi une mythologie concoctée par le barreau, quelques médias, des justiciers à la petite semaine, je suis certain que l'enregistrement des procès rendra vaines beaucoup de polémiques allant toujours dans le même sens : un innocent prétendu qui aurait été condamné, jamais un coupable probable qui aurait été acquitté.

Les caméras  dans les prétoires : la justice, plus ouverte, sera plus sereinement traitée.

Pourquoi pas acquittée ?

Le mot de la fin

Un médecin généraliste s'est suicidé  à Asnières, au commissariat de police, dans des circonstances qui ont été rapportées par le Parisien. Le procureur de la République s'est immédiatement rendu sur place et toutes les diligences nécessaires ont été ordonnées à la suite de ce drame.

Ce ne sont pas les modalités de l'enquête ni le comportement des fonctionnaires qui m'interessent en l'occurrence. D'ailleurs, à quel titre pourrais-je me permettre de les évoquer ?

Dans cette tragédie, dont un homme de soixante ans a été à la fois l'auteur et la victime, je suis seulement obsedé, depuis que je l'ai lue, par la dernière phrase qu'il a prononcée. "C'est pour mon honneur". Rien n'est plus vulgaire que de tenter d'expliquer un suicide, comme si les vivants pouvaient s'arroger le droit d'emprunter un chemin que seule l'imminence de la mort rend accessible. Prétendre apposer sur les obscurités de l'âme et la confusion d'un être des clartés raisonnables revient à défigurer la nuit pour la faire ressembler au jour. Toutefois, devant certaines disparitions, l'illusion nous saisit d'une possible compréhension. Une lettre est laissée, le malheur était devenu insupportable, la difficulté d'être trop douloureuse. Mais c'est sûr, on sait pourquoi cet homme qu'on aimait, cette femme si douce et familière a décidé de nous abandonner ! Même en face de ces apparentes évidences, on se trompe presque à tout coup. Le suicide est illisible, tout suicide est un mystère qui, probablement, échappe, à l'instant ultime, même à  ceux qui croient trancher un fil en réalité déjà douloureusement érodé et fragile.

Pour ce médecin d'Asnières, il vient, par ce terrible mot de la fin à l'antique, nous jeter en plein coeur aussi bien l'ambiguïté de la vie que celle de la mort. "C'est mon honneur" ! L'honneur parce que son innocence est souillée ? L'honneur parce qu'il a failli, au contraire ? On ne saura jamais, même une fois l'enquête terminée. Le rideau tombe sur une destinée qui, s'achevant, ne nous donne aucune clé.

Je suis fasciné par ces territoires qui ne sont foulés qu'une fois, dans une solitude absolue, et confrontent, un millième de seconde, le goût même affadi d'hier au dégoût irrésistible de demain.

Puis c'est le silence.

Femmes des années 2000 !

Je me suis rendu compte hier soir que j'avais encore beaucoup de travail à faire pour devenir un féministe convaincu, donc un homme exemplaire, si j'en crois les sept invitées de Frédéric Taddeï qui ont propagé la "bonne parole" du féminisme estampillé. Mais je n'ai pas perdu le moral pour autant, prenant la résolution de progresser.

A peine m'étais-je promis de m'améliorer que le Parisien m'apprenait que l'omniprésente et lassante dame au chapeau avait fait des siennes à l'émission de Thierry Ardisson "Salut les Terriens !", en continuant à dénigrer Valérie Bégue tandis que l'animateur traitait celle-ci de "Quelle pute, hein !". Bien sûr, les malheureux qui, comme moi, auraient pu s'offusquer étaient renvoyés dans leur coin par Canal Plus, dont l'esprit et le second degré échappaient aux béotiens. Il ne fallait pas comprendre "pute" mais "pute". La différence était de taille. Geneviève de Fontenay a retardé ma rédemption.

Sous la houlette bienveillante et faussement dépassée de Frédéric Taddeï, sept femmes étaient réunies, de Gisèle Halimi à Natacha Polony. Les accompagnaient sur le plateau Caroline Bongrand, Caroline Fourest, Danielle Sallenave, Emmanuelle Messean et Darina Al Joundi. On a d'abord parlé longuement de Simone de Beauvoir et Gisèle Halimi ne nous a pas ménagés, cela a donné un monologue d'un bon quart d'heure, un tantinet ennuyeux. Devant cette appréciation, je devine la réprobation de Danielle Sallenave qui, elle, réussit le tour de force d'être toujours sérieuse et profonde sans être jamais accablante.

Ecoutant et regardant avec une attention médiocrement soutenue, je me suis reproché, au fil des minutes, de me camper dans une position d'homme classique, rétrograde peut-être, qui  s'adaptait avec difficulté à des échanges tenus seulement par des femmes, comme s'il y avait là une incongruité. Ainsi, je trouvais presque étranges des conversations féminines exclusives, alors que deux semaines auparavant j'avais trouvé naturelle la rencontre de quatre hommes philosophes et que j'avais été un téléspectateur passionné. Déjà ce très fort relent de conservatisme manifestait comme j'avais du chemin à parcourir pour ne plus m'étonner de l'ordinaire de nos vies. Pour dire vrai, c'était comme si cet aréopage strictement et implacablement féminin n'avait qu'une légitimité réduite pour penser et débattre. Ce n'était pas aussi net mais la distraction qui me guettait constituait un signe préoccupant pour ma recherche de modernité.

Tout n'était pas de ma faute car, me prenant de plus de plus au jeu et curieux de voir chacune s'exprimer, je mesurais malheureusement que la communauté des femmes n'était pas plus tolérante que l'univers des hommes et que telle ou telle ne se laissait pas arracher aisément la parole alors que d'autres étaient réduites à la portion congrue. Par exemple, à peine Caroline Bongrand avait-elle tenté de faire valoir que les femmes qui avaient avorté et qu'elle avait questionnées n'étaient pas triomphantes, que la masse la faisait taire puisqu'elle avait violé la régle du "féminisme correct". Elle demeurait quasiment silencieuse durant le reste de l'émission. En revanche, en réaction à ce progressisme lucide, on avait droit au sourire extatique de Darina Al Joundi au souvenir de l'avortement délicieux qu'elle avait subi. C'était grotesque.

Plus grave, la plupart se sont acharnées sur Sylviane Agacinski dont pourtant Frédéric Taddeï venait de rappeler les positions pleines de pertinence. Son nom prononcé, il était clair que cette femme ne méritait pas d'être qualifiée de "féministe" et que l'orthodoxie représentée sur ce plateau l'excluait du progressisme et de l'intelligence. Cette diatribe collective m'a fait froid dans l'esprit. Pour ces femmes qui, avec le sourire, se vantaient d'être ouvertes et libérales, il n'était pas concevable qu'une voix profonde et dissidente vienne jeter le trouble.

On ne peut pas parler et certaines pensées sont suspectes. C'est comme chez les hommes ! Je m'avançais avec réticence vers la terre promise du bonheur parfait de l'égalité des sexes et des esprits.

Tout de même, sous l'impulsion  de Caroline Fourest, Natacha Polony - je n'ose évoquer leur physionomie de peur d'être disqualifié ! - et Danielle Sallenave, puisque Caroline Bongrand, gracieuse au possible, elle, n'était plus autorisée à ouvrir la bouche, j'ai découvert le bonheur  rare d'oublier la différence des sexes pour ne prendre part qu'au festin de l'intelligence et de l'alacrité humaines. J'ai mieux compris ce que telle ou telle voulait signifier par sa volonté d'être prise au sérieux, sans référence à son apparence, au désir qu'elle pouvait inspirer et à sa féminité profonde.

En même temps, l'idéologie du féminisme dur aboutissait à des conclusions qui étaient beaucoup moins évidentes que ses propagandistes l'estimaient. Lorsque Caroline Fourest soulignait que l'éloquence des femmes était comparable à celle des hommes mais que les premières avaient été éduquées en vue de la réserve, du silence et de l'écoute, je me demande si elle ne se trompe pas. Qu'elle vienne aux assises et elle constatera que les avocates, quand elles sont excellentes, ont une toute autre aptitude à la parole que leurs confrères masculins. Elles se font écouter mais autrement, par l'utilisation de dons et de techniques qui ne résultent pas d'un apprentissage négatif mais de la spécificité de leur nature qui met au premier plan d'autres dispositions que celles présidant à l'éloquence virile.

Est-on obligé d'admettre, pour se plier à un féminisme extrême, qu'il n'y a pas une appétence naturelle et instinctive, absolument pas créée par l'éducation, des petits garçons pour un certain type de jouets et des petites filles pour d'autres jeux et occupations ? Je ne vois pas pourquoi la reconnaissance d'une part de masculinité et de féminité intrinsèques serait si scandaleuse. On peut respecter l'un et l'autre sexe en ne les déclarant pas forcément semblables en tous points mais en considérant leur singularité et l'enrichissement réciproque que celle-ci procure.

Le féminisme, à écouter certaines de ses représentantes, s'obstine à croire que le modèle masculin est à ce point désirable qu'il faille l'imposer à l'ensemble de la communauté humaine. Cette recherche éperdue d'attributs, de traits de caractère, de comportements souhaités pour le seul motif qu'ils seraient naturellement propres aux hommes, me gêne. Elles risquent d'aller ainsi en connaissance de cause vers une virilité guère enthousiasmante en beaucoup de ses manifestations et de déserter une féminité qui ne serait pas faite que du culte de l'apparence mais de vertus profondes et spécifiques.

Au fond, derrière ce féminisme brillamment exposé hier, je devine comme la passion d'un pouvoir qui se trompe d'enjeu. Au risque de choquer, cette propension à faire de la pensée le critère presque exclusif de la considération due aux femmes me laisse craindre des lendemains un peu tristounets. Même s'ils existent chez beaucoup de nos soeurs en humanité, la douceur, la grâce, la beauté, l'élégance, la légèreté, l'esprit de désir et de plaisir, le refus de se vouloir importante, de se croire capitale, de s'imaginer nécessaire risquent d'être négligés au profit de la seule intelligence, du maniement des idées et des concepts. Ils ne sont pas tout. Raymond Radiguet  a écrit qu'il avait mal à la tête à force de penser depuis 1789. Rêver de la femme restera toujours, en un sens, mieux que dialoguer avec elle. Pour l'admettre, il lui suffira de ne plus se fuir mais de se ressembler.

J'ai beaucoup appris hier soir. Mais je suis loin du compte. Le problème réside sûrement dans l'homme imparfait que je suis.

Pas chez ces femmes intelligentes des années 2000 !