Je me suis rendu compte hier soir que j'avais encore beaucoup de travail à faire pour devenir un féministe convaincu, donc un homme exemplaire, si j'en crois les sept invitées de Frédéric Taddeï qui ont propagé la "bonne parole" du féminisme estampillé. Mais je n'ai pas perdu le moral pour autant, prenant la résolution de progresser.
A peine m'étais-je promis de m'améliorer que le Parisien m'apprenait que l'omniprésente et lassante dame au chapeau avait fait des siennes à l'émission de Thierry Ardisson "Salut les Terriens !", en continuant à dénigrer Valérie Bégue tandis que l'animateur traitait celle-ci de "Quelle pute, hein !". Bien sûr, les malheureux qui, comme moi, auraient pu s'offusquer étaient renvoyés dans leur coin par Canal Plus, dont l'esprit et le second degré échappaient aux béotiens. Il ne fallait pas comprendre "pute" mais "pute". La différence était de taille. Geneviève de Fontenay a retardé ma rédemption.
Sous la houlette bienveillante et faussement dépassée de Frédéric Taddeï, sept femmes étaient réunies, de Gisèle Halimi à Natacha Polony. Les accompagnaient sur le plateau Caroline Bongrand, Caroline Fourest, Danielle Sallenave, Emmanuelle Messean et Darina Al Joundi. On a d'abord parlé longuement de Simone de Beauvoir et Gisèle Halimi ne nous a pas ménagés, cela a donné un monologue d'un bon quart d'heure, un tantinet ennuyeux. Devant cette appréciation, je devine la réprobation de Danielle Sallenave qui, elle, réussit le tour de force d'être toujours sérieuse et profonde sans être jamais accablante.
Ecoutant et regardant avec une attention médiocrement soutenue, je me suis reproché, au fil des minutes, de me camper dans une position d'homme classique, rétrograde peut-être, qui s'adaptait avec difficulté à des échanges tenus seulement par des femmes, comme s'il y avait là une incongruité. Ainsi, je trouvais presque étranges des conversations féminines exclusives, alors que deux semaines auparavant j'avais trouvé naturelle la rencontre de quatre hommes philosophes et que j'avais été un téléspectateur passionné. Déjà ce très fort relent de conservatisme manifestait comme j'avais du chemin à parcourir pour ne plus m'étonner de l'ordinaire de nos vies. Pour dire vrai, c'était comme si cet aréopage strictement et implacablement féminin n'avait qu'une légitimité réduite pour penser et débattre. Ce n'était pas aussi net mais la distraction qui me guettait constituait un signe préoccupant pour ma recherche de modernité.
Tout n'était pas de ma faute car, me prenant de plus de plus au jeu et curieux de voir chacune s'exprimer, je mesurais malheureusement que la communauté des femmes n'était pas plus tolérante que l'univers des hommes et que telle ou telle ne se laissait pas arracher aisément la parole alors que d'autres étaient réduites à la portion congrue. Par exemple, à peine Caroline Bongrand avait-elle tenté de faire valoir que les femmes qui avaient avorté et qu'elle avait questionnées n'étaient pas triomphantes, que la masse la faisait taire puisqu'elle avait violé la régle du "féminisme correct". Elle demeurait quasiment silencieuse durant le reste de l'émission. En revanche, en réaction à ce progressisme lucide, on avait droit au sourire extatique de Darina Al Joundi au souvenir de l'avortement délicieux qu'elle avait subi. C'était grotesque.
Plus grave, la plupart se sont acharnées sur Sylviane Agacinski dont pourtant Frédéric Taddeï venait de rappeler les positions pleines de pertinence. Son nom prononcé, il était clair que cette femme ne méritait pas d'être qualifiée de "féministe" et que l'orthodoxie représentée sur ce plateau l'excluait du progressisme et de l'intelligence. Cette diatribe collective m'a fait froid dans l'esprit. Pour ces femmes qui, avec le sourire, se vantaient d'être ouvertes et libérales, il n'était pas concevable qu'une voix profonde et dissidente vienne jeter le trouble.
On ne peut pas parler et certaines pensées sont suspectes. C'est comme chez les hommes ! Je m'avançais avec réticence vers la terre promise du bonheur parfait de l'égalité des sexes et des esprits.
Tout de même, sous l'impulsion de Caroline Fourest, Natacha Polony - je n'ose évoquer leur physionomie de peur d'être disqualifié ! - et Danielle Sallenave, puisque Caroline Bongrand, gracieuse au possible, elle, n'était plus autorisée à ouvrir la bouche, j'ai découvert le bonheur rare d'oublier la différence des sexes pour ne prendre part qu'au festin de l'intelligence et de l'alacrité humaines. J'ai mieux compris ce que telle ou telle voulait signifier par sa volonté d'être prise au sérieux, sans référence à son apparence, au désir qu'elle pouvait inspirer et à sa féminité profonde.
En même temps, l'idéologie du féminisme dur aboutissait à des conclusions qui étaient beaucoup moins évidentes que ses propagandistes l'estimaient. Lorsque Caroline Fourest soulignait que l'éloquence des femmes était comparable à celle des hommes mais que les premières avaient été éduquées en vue de la réserve, du silence et de l'écoute, je me demande si elle ne se trompe pas. Qu'elle vienne aux assises et elle constatera que les avocates, quand elles sont excellentes, ont une toute autre aptitude à la parole que leurs confrères masculins. Elles se font écouter mais autrement, par l'utilisation de dons et de techniques qui ne résultent pas d'un apprentissage négatif mais de la spécificité de leur nature qui met au premier plan d'autres dispositions que celles présidant à l'éloquence virile.
Est-on obligé d'admettre, pour se plier à un féminisme extrême, qu'il n'y a pas une appétence naturelle et instinctive, absolument pas créée par l'éducation, des petits garçons pour un certain type de jouets et des petites filles pour d'autres jeux et occupations ? Je ne vois pas pourquoi la reconnaissance d'une part de masculinité et de féminité intrinsèques serait si scandaleuse. On peut respecter l'un et l'autre sexe en ne les déclarant pas forcément semblables en tous points mais en considérant leur singularité et l'enrichissement réciproque que celle-ci procure.
Le féminisme, à écouter certaines de ses représentantes, s'obstine à croire que le modèle masculin est à ce point désirable qu'il faille l'imposer à l'ensemble de la communauté humaine. Cette recherche éperdue d'attributs, de traits de caractère, de comportements souhaités pour le seul motif qu'ils seraient naturellement propres aux hommes, me gêne. Elles risquent d'aller ainsi en connaissance de cause vers une virilité guère enthousiasmante en beaucoup de ses manifestations et de déserter une féminité qui ne serait pas faite que du culte de l'apparence mais de vertus profondes et spécifiques.
Au fond, derrière ce féminisme brillamment exposé hier, je devine comme la passion d'un pouvoir qui se trompe d'enjeu. Au risque de choquer, cette propension à faire de la pensée le critère presque exclusif de la considération due aux femmes me laisse craindre des lendemains un peu tristounets. Même s'ils existent chez beaucoup de nos soeurs en humanité, la douceur, la grâce, la beauté, l'élégance, la légèreté, l'esprit de désir et de plaisir, le refus de se vouloir importante, de se croire capitale, de s'imaginer nécessaire risquent d'être négligés au profit de la seule intelligence, du maniement des idées et des concepts. Ils ne sont pas tout. Raymond Radiguet a écrit qu'il avait mal à la tête à force de penser depuis 1789. Rêver de la femme restera toujours, en un sens, mieux que dialoguer avec elle. Pour l'admettre, il lui suffira de ne plus se fuir mais de se ressembler.
J'ai beaucoup appris hier soir. Mais je suis loin du compte. Le problème réside sûrement dans l'homme imparfait que je suis.
Pas chez ces femmes intelligentes des années 2000 !
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