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« janvier 2008 | Accueil | mars 2008 »

Double langage

Revenant de Bruxelles où, convié à faire une conférence, j'ai été formidablement reçu par le "jeune barreau" présidé par Emmanuel Plasschaert,  je découvre la presse d'aujourd'hui mais je demeure accroché à une préoccupation d'hier.

Auparavant, puis-je contredire Alain Marécaux qui, dans le Parisien, termine ainsi un article qui lui est consacré :"Mais je suis persuadé qu'un jour ou l'autre, il y aura un nouvel Outreau" ? Si la tragédie judiciaire d'Outreau se caractérise par le grand nombre d'accusés innocentés, le scandale d'interminables détentions provisoires et la faillite collective d'une soixantaine de magistrats, sans oublier l'instance ministérielle, on peut espérer ne jamais revoir un désastre d'une telle ampleur. Ayant rencontré récemment à Lille Roselyne Godard, je n'ai pas senti chez elle le même pessimisme. L'avenir judiciaire lui apparaissait moins sombre. Je souhaite que la justice - nous tous, donc - ne donne pas raison à Alain Marécaux et à son amère intuition.

Le débat qui n'a pas fini de produire ses effets en moi concerne la rétention de sûreté après la décision du Conseil constitutionnel et l'acceptation, sous certaines conditions clairement et nettement définies par le Premier président de la Cour de cassation, de la mission qui lui a été confiée par le président de la République.

Sur un plan juridique, quelques articles et réactions sont venus enrichir la discussion. Le garde des Sceaux, dans le Monde, a affirmé que "ce n'est pas jouer sur l'émotion que de protéger les Français". Pierre Fauchon, dans le Figaro, a qualifié de "subtile" la décision du Conseil constitutionnel et Jean-Yves Le Borgne, pour l'Association des avocats pénalistes qu'il préside, vient avec talent rappeler son opposition à la rétention de sûreté, prenant même le risque de formuler une interrogation dont la réponse pourrait être positive : "Y a-t-il donc des profils qui ne mériteront jamais la liberté ?" Pierre Mazeaud démonte avec sagacité et un zeste de brillante perfidie l'argumentation du Conseil tandis que Dominique Rousseau, plus classiquement, dans le Parisien, énonce que "la non-rétroactivité est un principe de la démocratie".

Ces analyses, peu ou prou, se situent dans le cadre de l'Etat de droit et de ses règles fondamentales dont, en effet, la non-rétroactivité. Je voudrais les mettre en parallèle avec l'entretien que le président de la République a accordé, sous l'égide du Parisien et à l'Elysée, à huit lecteurs de ce quotidien. L'un d'eux questionne Nicolas Sarkozy sur la décision du Conseil constitutionnel, mêlant validation et censure. Le président fait une assez longue réponse caractérisée notamment par ces deux phrases fortes : "J'aimerais qu'on ne mette pas ce principe de la rétroactivité au service des criminels les plus dangereux" et, imaginant une famille qui vient le voir :" M. Sarkozy, cet homme a déjà violé et il s'est attaqué à ma petite fille. Vous aviez dit que vous feriez voter une loi sur la rétention de sûreté, pourquoi ne s'est-elle pas appliquée ? " Il n'est pas indifférent de constater qu'un sondage a donné une majorité écrasante en faveur de la thèse défendue par le président.

Cet immense écart entre la vision juridique et le sentiment populaire que le propos présidentiel a stimulé ou suivi révèle-t-il un inévitable affrontement entre le peuple et les élites, le Droit et les citoyens, le bon sens apparent et la rigueur des principes ? Accepter l'inéluctable dans ce domaine serait tomber dans un "populisme" de mauvais aloi où on jouerait l'instinct contre le savoir, l'immédiateté de la pulsion et de l'indignation contre le temps de l'observation. En réalité, on aurait tort de percevoir ce hiatus comme une guerre alors qu'il constitue la manifestation d'un double langage qui, chacun, a sa légitimité et sa vigueur.

Il est normal que la société, des citoyens ayant éprouvé le pire ou le supputant aisément, par un réflexe de sauvegarde, tiennent peu compte, ou pas du tout, des entraves que la réflexion juridique et l'éthique démocratique se plaisent à mettre dans l'efficacité rêvée des mécanismes de protection individuelle et collective. A moins de porter en soi une morale civique hors du commun, le commun, précisément, n'élève aucune objection devant l'émergence en lui de désir de vengeance, d'une volonté de justice expéditive et acceptée seulement dans une extrême rigueur. C'est le langage de la douleur brute vécue, supportée ou anticipée. C'est le premier langage.

Le second vient, aussi naturellement que l'autre se nourrissait d'intensité urgente et de réplique musclée, s'enrichir de la maîtrise qu'apporte la culture des procédés qui ont constitué l'Etat comme civilisé et la communauté humaine comme vivable. Il est fait pour poser, sur les bruits et les fureurs du monde, non pas une opinion complaisante mais une grille abstraite qui, sans les abolir, les réduit à l'état d'objets d'analyse et de transgressions désincarnées. L'Etat de droit se dépouille de l'autorité de l'Etat pour se parer de la lucidité du Droit, froide et un peu agaçante pour la chaleur des souffrances. Il serait inconcevable que tous ces serviteurs de la théorie juridique et des concepts constitutionnels s'affranchissent de leur science et du retrait qu'elle permet pour s'abandonner à la libération de considérations plus directes et brutales.

Chacun de ces langages est inspiré par une logique profonde qui ne deviendrait dangereuse pour l'autre que si elle prétendait devoir nécessairement l'emporter sur elle. D'où le rôle capital du président de la République. Car il n'est pas irrévérencieux de se demander jusqu'à quel point le président garant de l'Etat de droit a la faculté de mettre certains des fondements de celui-ci en cause, comme les phrases que j'ai citées pouvaient le laisser entendre. Dans quelle mesure peut-il, même pour les crimes les plus graves, au moins s'interroger sur la pertinence de la non-rétroactivité alors que celle-ci n'est pas un ornement conjoncturel de l'Etat de droit mais sa structure même ?

C'est une problématique qui, partant du constitutionnel et du judiciaire, nous renvoie à la conception que Nicolas Sarkozy a de son action à la tête de l'Etat. Pour ne pas se vouloir arbitre la plupart du temps mais acteur déterminant, est-il cependant prêt à abandonner la mission traditionnelle du chef de l'Etat qui, pour le Droit, le constitue comme lien, ciment, facteur d'équilibre, source d'équité ? Ce qui, en effet, autorise une coexistence pacifique, même inattentive à l'un et à l'autre de ces deux langages, c'est précisément l'aptitude du président de la République à ne pas en favoriser un trop par rapport à l'autre. Trop d'adhésion à la vox populi et l'Etat de droit risque de trembler sur ses bases, de la même manière qu'un quadrillage trop pointilliste et bureaucratique de la société par le Droit laisserait le champ libre aux criminels et ne garantirait pas les citoyens contre toutes sortes de réitérations. Tâche difficile que celle du président qui doit freiner l'ardeur de l'acteur pour sauver la fiabilité du garant, l'inverse, ne pas faire disparaître l'acteur sous le garant, étant à l'évidence une démarche plus facile à accomplir pour Nicolas Sarkozy.

En matière de Droit et de justice, il est dur d'être président de la République.

 

La honte sur Poitiers ?

Pendant qu'on glose des jours durant sur le "casse-toi, pauvre con" du président de la République et sur sa demande d'avis au Premier président de la Cour de cassation après la décision du Conseil constitutionnel, des scandales infiniment plus graves risquent de se perpétrer en douce, dans l'indifférence générale.

A Poitiers, en particulier. Et ce n'est pas celui qu'on croit.

D'après le site de 20 minutes et le Monde, des étudiants de la Faculté de Poitiers, soutenus par la présidence de celle-ci, des professeurs et des politiques, se sont mobilisés contre l'affectation d'un professeur d'histoire du droit, en raison de son passé au sein du mouvement d'extrême droite le GUD.

Cet enseignant, Benoît Fleury, parce qu'il a été reçu premier à l'agrégation, avait le droit de choisir librement la Faculté où il désirait exercer. C'est la règle universitaire, elle s'impose à tous et elle doit bénéficier à quiconque se trouve en statut de pouvoir réclamer son application. A Benoît Fleury comme à tout autre, partout ailleurs en France.

Ce n'est pas la conception qui prévaut à Poitiers.

D'abord, une pétition réunissant quelque deux cent cinquante signatures, dont celles de trois députés socialistes de la Vienne et du Doyen de la Faculté des sciences humaines et arts, prétend s'opposer à la venue de ce nouvel agrégé parce que son passé ne plaît pas.

Ensuite, le président de l'Université Jean-Pierre Gesson s'est fendu d'une déclaration qui constitue une merveille sur le plan de l'hypocrisie et de la défausse. Jugez-en. "Les affectations, la plupart du temps, ne posent pas de problèmes mais la venue de ce juriste et nouvel agrégé d'histoire du droit est une source de trouble". Le conseil d'administration, en suite logique de cet admirable courage, a fait part de "sa plus vive inquiétude" et a demandé au président de la République (qu'on accuse, par ailleurs, de se mêler de tout !) de ne pas procéder "à la nomination et à l'affectation à Poitiers de Benoît Fleury... compte tenu de l'opposition de la communauté universitaire et afin d'apaiser les tensions".

Enfin, des étudiants (au fait, on ne sait jamais combien !) ont annoncé qu'ils perturberaient les cours du nouvel agrégé en lui rappelant à chaque fois son passé et exigent "qu'il renie ses engagements passés au sein du GUD".

Dans une démocratie digne de ce nom, cette simple relation devrait suffire pour faire dresser les cheveux sur la tête de n'importe quel citoyen même moyennement éclairé. Je n'ai pas l'impression que la France soucieuse des droits et des libertés va bouger pour Benoît Fleury. Mais j'oubliais : il était au GUD et cela suffit pour disqualifier son classement dont tout de même un certain nombre d'universitaires doivent être jaloux.

Commençons par les étudiants. J'ai déjà connu des imbéciles de cette sorte, mais aux antipodes politiques, qui au temps de ma jeunesse ne cessaient d'empêcher Maurice Duverger de faire cours en l'obligeant à se souvenir d'anciennes faiblesses. Les périodes, sur ce plan, se suivent et se ressemblent, tant la bêtise représente un impressionnant et durable dénominateur commun, un trait d'union inaltérable. Ainsi, aujourd'hui, parce qu'il émanerait de quelques jeunes gens excités, le totalitarisme serait acceptable et même respectable ? Sans faire frémir autour de soi, on pourrait pousser l'impudence jusqu'à vanter le désordre à venir, et l'arrogance jusqu'à exiger une contrition au sujet d'un passé qui ne devrait regarder que celui qui l'a connu et vécu dès lors que rien ne le rattache à un présent qui aurait un titre quelconque à le sanctionner. Va-t-on solliciter de ces inquisiteurs de poche une repentance pour les quelques mauvaises pensées ou attitudes médiocres que même eux ont pu abriter ou commettre ? Cette dictature d'un certain jeunisme, en dépit de la "conscience" politique qu'il s'attribue généreusement, n'est rien de moins, la plupart du temps, que l'intimidation d'un jusqu'au boutisme ignorant sur des lâchetés adultes.

Et ce totalitarisme tristement précoce est si pressé d'en découdre qu'il serait hors de question de laisser l'expérience suivre son cours, Benoît Fleury dispenser son enseignement et la règle être respectée. Et de faire le bilan ensuite, s'il y a lieu. Un tel retard serait intolérable. Il faut vite casser la mécanique dont le fonctionnement pourrait contredire toutes les craintes, et d'abord celles de l'intolérance et de l'idéologie.

Mais le président Gesson et son conseil d'administration n'étaient pas naturellement voués aux affligeantes reculades et sollicitations que j'ai rappelées. Rien ne les contraignait au pire qui en l'occurrence est une fuite éperdue de leurs devoirs. Comme il convenait de trouver un prétexte pour cet égarement, on a utilisé une méthode qui a déjà beaucoup servi. La formule est en effet d'un admirable opportunisme qui évoque "une source de trouble", le trouble étant précisément et seulement suscité par l'entrave mise à l'application de la règle et au respect des principes. Autrement dit, pour se justifier on se fonde sur un risque et une faute dont l'un et l'autre vous sont imputables. A supposer même que la rigueur de l'éthique universitaire puisse faire naître quelques contestations et dissidences, est-il permis d'interroger le président Gesson sur la conception qu'il se fait du rôle d'un chef ? Celui-ci n'est pas destiné aux temps calmes, "pour les affectations qui ne posent pas de problèmes", mais au contraire pour celles légitimes qui seraient pourtant attaquées. On n'a pas besoin d'un président d'université pour accompagner les mouvements faciles mais pour favoriser les opérations nécessaires. Derrière ces palinodies, le garant du droit, de l'équité et de la justice se déleste de sa mission pour la "refiler" au président de la République. Je ne doute pas une seconde que, parmi ces excellents apôtres, et j'y inclus les politiques concernés, il y avait probablement des adversaires de la démarche présidentielle de saisine de la Cour de cassation au motif qu'il aurait contourné l'Etat de droit. Et eux, réellement, en petit, qu'ont-ils fait d'autre, alors qu'ils n'ignorent pas que Benoît Fleury mérite d'enseigner à Poitiers mais qu'ils espérent transmettre à d'autres la responsabilité à assumer et la règle à observer. Après nous, le courage du quotidien !

La pétition a été avalisée notamment par trois députés socialistes. Je pourrais dire que c'est de bonne guerre au regard de l'histoire ancienne de Benoît Fleury mais je n'ai jamais présumé l'ineptie chez les élus de quelque bord qu'ils soient. Leur signature sur un tel document et pour le motif allégué est grosse d'un danger républicain qui dépasse de très loin la situation de notre agrégé. A force de ne jamais voir plus loin que le bout de leur idéologie, les députés finiront par détruire ce qui les légitime. Ils n'ont de sens et la représentation qu'ils mettent en oeuvre n'a de crédibilité que dans un Etat de droit. Qu'ils ne se leurrent pas. Le battre en brèche modestement, pour ne pas désobliger l'idéologie, c'est déjà trop, et cela va ouvrir d'autres espaces négatifs. Il n'y a pas d'infimes reculs quand la règle est claire, universelle, honorable et qu'on la transgresse.

En réalité, on attendrait une voix qui ait la force et la pertinence indéniables pour dire : cela suffit, ce sera comme cela ! Sans doute le plus grand malaise contemporain vient-il du fait que toutes les paroles se voulant et se croyant légitimes, plus aucune ne l'est, et qu'aucune instance ne fait plus AUTORITE ? Des démissions et des lâchetés de tous les pouvoirs intermédiaires jusqu'à la validité sans cesse contestée du Pouvoir, la société ressemble à une escalade dans laquelle plus aucune prise assurée ne serait possible. Où sont les maîtres, où sont les héros et les exemples, où est passée cette capacité exceptionnelle de penser, de diriger et de juger contre soi ? On a sans doute confondu trop vite la République avec l'indifférenciation de tout et pour n'avoir jamais voulu porter atteinte au mythe dévastateur et stérilisant de l'égalité, on a perdu les repères fiables, les critères indiscutés, les lumières évidentes, les citoyens capitaux. La règle dépend aujourd'hui du bon vouloir de ceux qui sont en charge. La lâcheté généralisée engendre un monde déboussolé. Le tissu national se déchire plus gravement à cause de ces relativismes subjectifs que par les apparentes offenses des transgressions ordinaires.

Je n'ai pas voulu écrire la phrase qu'on attendait de moi. Pour mon argumentation, j'ai refusé d'évoquer Benoît Fleury, le GUD, l'extrême droite en les condamnant. Cette solution de facilité, auprès de certains, aurait donné plus de prix à ma dénonciation. A mon sens, c'est le contraire. Abriter le droit, la liberté d'expression sous la morale, c'est les démonétiser, violer leur essence. Ma position n'aurait pas varié d'un pouce si, par extraordinaire, une telle affaire avait concerné un ancien militant de l'extrême gauche violente. Je préfère le roc des principes aux fluctuations des affinités dans ce domaine fondamental pour la démocratie.

Honte sur Poitiers si Benoît Fleury n'y est pas affecté.

Pas d'accord !

On peut apprécier ou non Nadine Morano, porte-parole de l'UMP. Pour ma part, ayant un faible pour les "grandes gueules", je la préférais aux petits maîtres tièdes et sans relief et j'avais trouvé injuste sa disgrâce temporaire.

On peut approuver ou non le parti socialiste. Pour ma part, je me suis toujours senti, en dehors d'amitiés personnelles fortes qui m'ont conduit à privilégier la gravité de gauche par rapport à la dérision de droite, en décalage avec sa philosophie pénale, sa vision de la liberté et de la responsabilité, sa conception de la justice. La société serait peu ou prou coupable quand l'auteur du crime ou du délit - sauf s'il est riche, bien sûr - ne serait, lui, que le jouet de forces qui le dépassent et sur lesquelles il n'aurait jamais aucune prise. Je caricature certes mais il y a au fond de la pensée socialiste cette idée qu'il faut diluer dans le pluriel ce qui crève les yeux et brise le coeur dans l'instant et dans le singulier de la transgression. Il n'empêche que depuis l'aveu de sa naïveté par Lionel Jospin, le parti socialiste, notamment sous l'influence de Robert Badinter idolâtré au-delà de toute mesure et d'André Vallini, parlementaire que le désaccord qu'on a avec lui n'empêche pas d'estimer et d'écouter avec beaucoup d'attention, a évolué et ne saurait aujourd'hui être réduit au culte de l'angélisme pénal.

Aussi, lisant des propos de Nadine Morano sur le site du Nouvel Observateur au sujet de la polémique née de la demande présidentielle au Premier président de la Cour de cassation, j'ai sursauté. On ne peut pas dire qu'elle fait dans la nuance ! Ces extraits vous éclaireront : "Je laisse le soin aux Français de juger le PS qui se met clairement du côté des assassins et oublie toutes les victimes. C'est irresponsable de jouer avec la sécurité des Français", et elle ajoute : "Il s'agit d'appliquer le principe de précaution", reprenant ainsi l'argument utilisé par le président de la République.

L'outrance ne sera sans doute discutée par aucune personne de bonne foi, même fortement engagée dans le combat politique. Mais je devine déjà le mouvement désinvolte par lequel l'esprit se débarrassera aisément de cet excès en le traitant de "politique". Ce serait donc cela, le militantisme, la controverse partisane, ce serait cette absurdité revendiquée et assumée ?

Qu'on ne s'y trompe pas. Cette démesure dans la dénonciation ne doit pas seulement être rejetée par ceux qu'elle cherche à atteindre mais aussi par les partisans de la politique au nom de laquelle elle est formulée. A entendre de telles outrances, qui défigurent stupidement l'adversaire et feignent de le croire complice de crimes qu'il récuse autant que vous, on finit par avoir honte des idées qu'on défend. On regrette que les moyens mis au service de la cause qu'on approuve vous rendent celle-ci insupportable. On souhaiterait que l'argumentation  sur le fond et pour la forme soit à la hauteur de l'élan intellectuel qui vous pousse à adhérer à une conception pénale dont le bien-fondé ne mérite pas d'être détruit par des attaques aussi injustes. Il est clair que je ne peux pas me sentir solidaire, même en avalisant le principe de la rétention de sûreté et après les récentes péripéties nous conduisant du Conseil constitutionnel à la Cour de cassation, de propos osant imputer au parti socialiste d'être complice des "assassins" et indifférent aux victimes. On est saisi de nausée devant le caractère absurde et dévastateur d'une telle accusation. On croit se trouver dans le champ du dialogue républicain, même vigoureux, et on est tombé en réalité dans la triste mécanique politicienne qui consiste plus à démolir autrui qu'à faire l'apologie intelligente de ce qu'on soutient.

Quand Nadine Morano se laisse ainsi aller, j'ai besoin de me rappeler que la politique pénale dont il est question est, à mon sens, courageuse et lucide. Ce n'est pas la première fois que je me suis senti mal à l'aise devant des explications maladroites, pauvres, sommaires, qui venaient altérer la validité de ce qu'elles prétendaient défendre. Etrangement parfois, l'antagonisme crée plus de fraternité que l'accord apparent, si trompeur quand on cherche à l'approfondir. Les débats sur les peines plancher et la carte judiciaire l'ont démontré avant même l'irruption de la rétention de sûreté dans notre espace judiciaire. Raison de plus pour qu'on ne nous rende pas trop difficile, à force de médiocrité et de mauvaise foi partisanes, un soutien que nous ne sommes pas si nombreux à apporter.

La pire des attitudes serait, devant ce qui paraît ressembler à la politique telle que l'opinion publique se plaît à la caricaturer - un combat sans écoute, une lutte sans merci, un excès assumé -, de jeter l'éponge en acceptant ces dérives comme un inévitable fait acquis. Elles seraient l'inéluctable rançon d'un affrontement honorable et il n'y aurait pas de militantisme sans ces outrances périphériques. La tentation de prendre avec fatalisme cette perversion de la politique au quotidien est sans doute ancrée en chacun de nous, du moins chez tous ceux que la chose publique passionne. Mais une telle attitude de confort et de résignation n'est qu'apparemment raisonnable.

A l'évidence, on peut faire de la politique autrement. Il n'est pas nécessaire, pour défendre la position du président de la République et, plus largement, le texte sur la rétention de sûreté, de traîner ainsi dans une opprobre injustifiable des contradicteurs dont le seul tort consiste à ne pas avoir la même conception de l'Etat de droit que vous. Dire qu'ils se trompent et le démontrer, n'est-ce pas suffisant ? Ce qu'on ne réussit pas à signifier doit-il inévitablement être remplacé par la virulence du ton ? Quel étrange retournement que celui qui fait suivre l'ouverture politique pratiquée par Nicolas Sarkozy par une fermeture dans la forme. Il est paradoxal que des ministres dits socialistes oeuvrent dans ce gouvernement et qu'en même temps un tel paroxysme se déchaîne pour battre en brèche des contestations judiciaires, pour ne parler que d'elles. Comme si l'ouverture gouvernementale avait pour implacable contrepartie une fermeture intellectuelle ailleurs, une rigidité politique dans les échanges partisans. Comme s'il fallait compenser la souplesse d'un côté par l'intolérance de l'autre.

Je ne fais pas de politique. J'évoque, pour le bénéfice de tous, le rêve d'une tranquillité et d'un respect démocratiques.

Zorro à la Cour de cassation ?

Le "petits pois" ont du bon.

Le président de la République vient de demander au Premier président de la Cour de cassation de formuler des propositions pour rendre immédiatement applicables aux criminels dangereux les dispositions relatives à la rétention de sûreté, "pour qu'on ne laisse pas des monstres en liberté après qu'ils ont effectué leur peine", a-t-il précisé.

A suivre à la lettre la décision du Conseil constitutionnel, qui conformément à l'article 62 de la Constitution n'est susceptible d'aucun recours et doit s'imposer à tous, et plus qu'à tout autre au président de la République, la rétention de sûreté ne pourra être mise en oeuvre qu'à partir de 2023. Robert Badinter rappelle dans le Monde le respect et la réserve que toutes les autorités de la République doivent manifester en l'occurrence mais lui-même s'empresse de dénoncer la prise de position du Conseil.

Je suis impatient de voir comment le Premier président de la Cour de cassation va trancher le noeud gordien. Le garde des Sceaux, dans le Figaro, explique que cette mission n'a pas pour but de remettre en cause la décision du Conseil. Donc celle-ci demeurera, si je comprends bien, inviolable et inviolée.

Alors, comment faire ? Comment faire autre chose sans toucher à ce qui est devenu une prescription absolue ?

Zorro est demandé à la Cour de cassation. Quelles solutions possibles ? Jeter l'éponge, dire non ? J'en doute. Avec des trésors d'ingéniosité et de subtilité, réussir le miracle de satisfaire le président de la République tout en rendant hommage à la décision du Conseil ? Dire oui tout en refusant ? Refuser tout en acceptant ? Pourquoi pas ? Les hauts magistrats ont des ressources insoupçonnées. Qu'ils n'oublient pas tout de même que nous les aurons à l'esprit et à la vigilance !

La semaine prochaine va être passionnante.

Vigilances républicaines

L'obligation de réserve d'un magistrat, en dehors du champ judiciaire, ne pèse-t-elle sur lui qu'une fois que sa liberté d'expression a été assurée ? Au fond, lorsqu'il a dit ce qu'il avait envie de dire, on pourrait, à la rigueur, lui suggérer de se taire ? Je sais bien que c'est plus compliqué que cela. Pour moi qui tiens ce blog, sans cesse se pose la question des limites entre une parole purement juridique et un discours totalement libéré. J'envie mon amical et remarquable concurrent Me Eolas, qui n'est pas soumis aux mêmes contraintes en sa qualité d'avocat et qui a su adopter pour ses excellents billets un genre qui le constitue plus comme pédagogue que comme feu follet.

Quelques exemples, pour mieux faire comprendre mes scrupules. A quel moment vais-je risquer de dépasser la ligne jaune dans l'analyse de ces incidents récents qui exigent de la "vigilance républicaine" ? Il n'y aucune raison de ne pas utiliser cette formule qu'une pétition a mise à la mode et qui offre l'avantage, dans sa généralité vague et démocratique, de pouvoir s'appliquer à presque tout.

La République irréprochable ? Puis-je m'autoriser une interrogation sur un Etat qui va choisir, dans la virtualité des possibles, la seule personnalité dont la nomination suscitera à coup sûr des controverses d'ordre déontologique ? Je fais allusion à Christine Ockrent. Le Monde nous fait part des réactions.

S'exprimer, est-ce un métier ? Jean-Pierre Raffarin n'a pas tort de le souligner au sujet des propos prêtés à Emmanuelle Mignon sur les sectes et dont elle conteste avoir tenu les plus choquants. Il n'empêche que la parole, émanant surtout d'une personnalité brillante, à la fois reconnue et atypique, n'est jamais neutre et lancée dans l'espace médiatique, crée presque nécessairement de l'émoi. Celui-ci est d'autant plus vif que si le président de la République, comme l'a rappelé Laurent Wauquiez, dispose toujours après coup de metteurs en scène et en modération de ses illuminations, ses conseillers sont au contraire condamnés à prendre de plein fouet les éventuelles conséquences négatives de leur discours. Ce qu'ils expriment n'est rattrapable par personne sauf à faire jouer à Nicolas Sarkozy un rôle d'inspecteur de la "parole finie" qui ne semble pas l'enchanter.

André Santini doit-il démissionner ? Sa mise en examen vient d'être confirmée par la Cour de cassation et avec un peu de contentement de soi, il vient de déclarer que ce n'était pas les magistrats qui constituaient les gouvernements - l'ont-ils jamais prétendu, d'ailleurs ? - et que le président de la République ne l'avait évidemment pas invité à quitter sa charge. Approfondir la portée de cette réplique à une décision judiciaire me conduirait sans doute trop loin.

Il n'est pas pompeux d'affirmer qu'au coeur de ces épisodes dont le point commun est la conception plus ou moins rigoureuse que l'on a du sens de l'Etat, la vigilance républicaine a du grain à moudre.

En revanche, je ne suis pas persuadé que la polémique née de la double page du Parisien sur "la liste secrète de la justice" soit bien opportune. Les syndicats judiciaires, vent debout, viennent dénoncer l'action de la Chancellerie, qui chercherait à influencer le Conseil constitutionnel sur la rétention de sûreté. Cette démarche, à la supposer certaine ce que le ministère conteste, ne ferait que s'ajouter au grand nombre d'interventions dans l'autre sens. Surtout, on imagine mal le Conseil être si peu que ce soit sensible à cette agitation diverse et contrastée et sortir d'une étude objective du recours qui lui est soumis.

Vigilance républicaine malencontreusement invoquée en l'occurrence. Mais elle n'est pas qu'une exigence pour les autres. Elle commande aussi ses propres choix. J'ai été sollicité pour signer la pétition dite de "vigilance républicaine", illustrée par quelques personnalités  politiques de tous bords. J'ai refusé et me suis expliqué. Le fait qu'Eric Halphen ait avalisé ce document m'a conforté dans mon opposition, dans la mesure où je ne peux être à l'unisson de celui qui, affiché socialiste, continue à mêler militantisme et activité professionnelle. Mon souci au contraire était de faire valoir, sans même discuter du fond de la pétition qui dénonçait "une monarchie élective", que la signature d'un magistrat en exercice était incompatible avec la sauvegarde de la dignité et de l'impartialité attendues de lui. Dès lors que ce texte, même sans le nommer, constituait une charge contre le président de la République, garant de notre corps et son protecteur théorique en tout cas, il était inconcevable pour moi d'apposer ma signature dans un salmigondis qui, à la confusion politique, aurait ajouté l'indécence judiciaire. Autre chose encore m'a retenu et qui est fondamental : la perversion des pétitions qui figent une pensée. Le temps passant et la réflexion aidant, on n'a plus le droit de revenir sur elles et sur soi. Le doute d'après n'est plus possible. Vigilance républicaine, donc, à mon bénéfice.

Vous aurez pu constater comme il est épuisant d'écrire un billet. Ecartelé entre ce qu'on a envie d'écrire et ce qu'on a le droit de dire. Entre le magistrat et le justicier. Le professionnel et le citoyen. La vie et l'Etat. L'élan et le recul. La réserve et l'audace. Entre soi et soi.

Le scandale à la mode !

Un nouveau scandale, que dis-je, une véritable tempête ! Non pas Roger Karoutchi, Secrétaire d'Etat se faisant sèchement et heureusement rembarrer par la fille de Jean Zay à la suite d'une comparaison infiniment choquante et inappropriée. Mais Jean-Marie Cavada (JMC) au centre du maelström. A peine avais-je choisi le thème de ce billet que je me suis surpris moi-même à vouloir le traiter sur la pointe de l'esprit, tant, paraît-il, il serait sensible.

De quoi s'agit-il ? Yvan Stefanovitch a écrit un livre dénonçant la gestion municipale de Bertrand Delanoë. Je ne l'ai pas lu dans son intégralité, seulement des extraits. Je ne sais pas ce que valent ses arguments. Il a le droit de les exprimer et d'ailleurs ceci ne lui a été contesté par personne.

JMC est la tête de liste UMP pour le 12ème arrondissement à Paris. Le parcours politique qui l'a conduit à occuper cette position ne brille pas par la cohérence et la fidélité mais peu importe. Au cours d'une réunion organisée à son initiative, Yvan Stefanovitch, si j'en crois le site du Nouvel Observateur, a accusé la mairie de Paris d'octroyer des subventions à des associations juives pour s'attribuer "le vote juif" et pour mettre en cause "l'explosion des subventions pour les homosexuels". Le Figaro et le Parisien ont également écrit sur cet incident.

Immédiatement, on a reproché à JMC de n'avoir pas répliqué. Il affirme n'avoir pas entendu ces propos. Argumentant de la sorte, il adhère implicitement au procès qu'on lui fait et dont je vais me demander sur quoi il se fonde. Jean-François Copé, de la même manière, tout en soutenant JMC déplore des propos choquants, au moins maladroits.

Dans le cadre d'une campagne municipale, venir reprocher au maire en exercice de vouloir bénéficier du "vote juif" et du "vote homosexuel" par une dilapidation des subventions relève peut-être d'une polémique politique de bas niveau, d'une argumentation biaisée mais en aucun cas d'un scandale moral qui devrait susciter une indignation générale. Celle-ci, d'ailleurs, a été réduite à sa plus simple expression : celle du parti socialiste qui se sert de tout, et c'est de bonne guerre.

La seule question qui aurait mérité d'être débattue est celle de la vérité ou de la fausseté de l'accusation formulée. Apparemment, cette élémentaire validité ou non du propos n'intéresse personne. Seul a été monté en épingle le fait qu'ont été mentionnés "le vote juif" et la cause homosexuelle.

Nous en sommes arrivés à un point tel de domestication intellectuelle et de conformisme bêlant que certains mots, aujourd'hui, n'ont plus le droit d'être prononcés, sauf à être revêtus d'emblée d'une inconditionnalité admirative. Suggérer l'existence d'un "vote juif", en quoi est-ce offensant ? La politique n'est pas forcément un marigot de crocodiles mais pense-t-on vraiment que ceux qui se plaisent à donner des leçons de morale n'ont pas d'objectif ni de but à atteindre. Les attitudes ne sont pas gratuites et les vertueux apparents ont des desseins profonds. Il y a, en politique, et c'est un poncif, l'affirmation de flatteries ou de considérations qui se doivent d'avoir nécessairement une visée opérationnelle. Même la pure éthique susceptible de créer lien et rassemblement n'est pas dénuée de pesanteurs tactiques. Le désincarné est un voeu pieux et serait d'ailleurs insupportable. En quoi l'allusion, donc, à un "vote juif" quantitativement sollicité serait-elle indigne? Peut-être absurde, elle sera, dans ce cas, aisément détruite par Bertrand Delanoë. Ou bien est-il forcément malséant de songer qu'une forme d'unité et de cohérence peut s'attacher dans certaines circonstances au choix politique de la communauté juive ? A supposer la perception erronnée, celle-ci mérite-t-elle l'opprobre ?

Pour la cause homosexuelle, il me semble que l'analyse est rigoureusement la même. Ce n'est pas parce que Bertrand Delanoë, contrairement à d'autres, ne nous a pas abrutis avec un militantisme gay qu'il est forcément insensible à l'importance de cette communauté, sur le plan électoral, à Paris. Ce soupçon, s'il est grotesque, n'a rien d'abject. Il ne se rapporte pas à l'immoralité de celui qui le profére mais à la qualité ou non de sa pertinence politique, de sa vigueur partisane. Allons plus loin, sur un plan national. Oserait-on défendre l'idée que le vote de la loi contre l'homophobie résulte seulement d'un Parlement saisi par la grâce et pas aussi de représentants conscients et soucieux de leurs intérêts ? Hier, la révérence à l'égard de l'homosexualité et de ses groupes de pression était payante. Aujourd'hui, elle le demeure.

Alors, j'ose l'écrire, il n'y a pas de scandale. Il y a juste une polémique dure qui devra trouver son issue dans une réplique politique, une contradiction factuelle. Je n'ai d'ailleurs pas entendu Bertrand Delanoë s'engager dans cette voie dangereuse qui consisterait, faute de savoir contredire victorieusement son adversaire, à tenter de le disqualifier moralement. Il n'a pas détourné cette passe d'armes politique et à ma connaissance il n'a insulté personne. En public au moins, "tocard" n'est pas sorti de sa bouche.

Juif et homosexuel sont des adjectifs qui font partie du vocabulaire et servent au langage. Je ne voudrais pas que la peur ou la pudeur, nous tétanisant devant ces mots, nous empêchent d'appréhender les réalités, les problèmes ou les douleurs qu'ils portent en leur sein. Contrairement à ce que croient les sulpiciens de service, le poison de l'antisémitisme est directement proportionnel au poids, voire à l'abus des censures officielles ou officieuses. Ce qui veut étouffer pour la bonne cause est débordé par la folle liberté de la mauvaise. Il est navrant de constater que la régression de la liberté de penser et de parler est telle qu'on ne se préoccupe plus que de la décence d'un propos. On n'est pas loin de juger négligeable son bien-fondé. Cette perversion atteint même les pensées qui devraient être les plus vigoureuses pour la sauvegarde de ce principe républicain essentiel. Jean-François Copé est une parfaite illustration, à ce titre, de l'enlisement quotidien : pour ne pas rater le train de la bienséance, on détruit celui de la vérité. A force d'adhérer aux scandales convenables et à la mode qu'une société frileuse ne cesse de susciter pour se donner l'illusion d'une éclatante santé éthique, on ne saura plus se battre contre les vrais. Justiciers sans motif, on va devenir des combattants pour rire. Héros de causes factices, on va s'indigner pour de faux chaque jour.

Pourtant, le courage est plus que jamais une denrée de première nécessité.

Zola à toutes les sauces !

Dix avocats, parmi lesquels il y en a bien six que je connais et apprécie, se sont piqués, sous un titre provocateur qui ne dépend peut-être pas d'eux "Nous accusons...", de faire paraître dans Marianne un libelle contre la politique pénale du gouvernement, présente et à venir.

D'abord, une impression. Cette charge infiniment lourde s'en prend notamment à un garde des Sceaux qui, en dépit du soutien du président de la République et d'une majorité parlementaire, fait souffrir ceux qui l'écoutent. Surtout les partisans de son action passée et projetée. Les autres, dans tous les cas, demeureront insensibles à son argumentation minimaliste. Le rapport de force à cet égard est très inégal.

Comment ne pas s'étonner, aussi, que pour une cause proclamée juste avec autant d'aplomb, il y ait si peu d'avocats qui soient venus afficher leur adhésion et que, sans vouloir être désobligeant, beaucoup manquent à  l'appel et parmi les plus grands, notamment Thierry Lévy, Philippe Lemaire, Georges Kiejman, Jean-Louis Pelletier, Jean-Yves Le Borgne ? Cela démontre au moins que l'enthousiasme collectif pour signer une telle tribune n'a pas été irrésistible. Il est facile de deviner pourquoi. Il y a dans ce texte virulent l'expression d'une opposition politique, avec des formules abruptes qui forcent le trait, et en même temps d'une prétendue impartialité qui viendrait, au-dessus des partis, offrir sa sérénité et sa lucidité. Cette dénonciation ne trompe en réalité personne. Quand elle se montre, elle choisit son camp. Quand elle se masque, elle le révèle.

Tout est de la même aune. On qualifie les peines plancher de "peines d'emprisonnement ferme prédéfinies" en omettant les amendements que la loi elle-même a prévus pour éviter une sévérité mécanique. On oublie de rappeler l'application réussie de ce dispositif pourtant beaucoup critiqué avant sa mise en oeuvre et qui fait la preuve quotidiennement de son efficacité au regard de ses objectifs : rendre plus risqués certains parcours délictuels et/ou criminels en réprimant l'entêtement dans la transgression.

Nous ne pouvons pas encore déterminer si le juge ad hoc, au service prioritaire des victimes, va représenter ou non une heureuse innovation. En tout cas, il n'y a rien qui soit de nature à susciter une indignation de principe même si malheureusement des syndicats de magistrats se sont engouffrés trop vite dans sa mise en cause.

La rétention de sûreté a été dangereusement élargie à une criminalité où la récidive est moins inéluctable que dans la criminalité sexuelle proprement dite, où le coupable est aussi victime de ses pulsions. Le texte sera examiné par le Conseil constitutionnel qui arbitrera entre peine et sûreté, possibilité de rétroactivité ou non. Sans attendre sa décision, même si j'admets volontiers que la rétention de sûreté ne s'inscrit plus dans un Etat de droit classique, je ne vois pas au nom de quoi on s'interdirait d'utiliser des armes et des précautions extrêmes à l'égard de l'infime pourcentage fatalement malfaisant. En dépit du quadrillage déjà mis en place après l'expiration de la peine, mais qui ne vaut rien face à la permanente et irréversible montée des désirs dangereux. Il suffit de se rappeler les sarcasmes de Francis Evrard à ce sujet.

Ce n'est pas seulement au sujet de ces mesures que l'outrance de nos rédacteurs fait merveille ! L'Assemblée parlementaire est certes "débordée" mais traitée également de "méprisée", ce qui est faux. Visant juste parfois, en particulier sur le refus d'une politique pénale seulement dictée par "l'émotion" - une approbation peut être donnée à ce sujet même par ceux qui adhérent au projet judiciaire du Gouvernement -, immédiatement ils s'abandonnent à la "tarte à crème" privilégiée par l'élitisme intellectuel, le snobisme judiciaire et l'humanisme abstrait : le peuple a tort, forcément tort. Alors, tourner en dérision "le populisme pénal", sans vouloir prendre conscience qu'il n'y a rien de honteux à répondre à l'attente populaire, n'est qu'une autre manifestation de l'incapacité de nos polémistes à accepter l'idée d'une communauté dont ils feraient partie, eux aussi. La condition d'avocat ne les dispense pas de comprendre leurs concitoyens.

On pourrait continuer longtemps ainsi, par une analyse du texte qui, en dépit des intelligences individuelles, ne refuse aucun poncif. On a donc droit à la sempiternelle opposition entre prévention et répression, entre le "plan banlieue" et les réformes pénales. Alors qu'ils savent bien, ces avocats, que la prévention se rapporte au tissu social, urbain, associatif et aura nécessairement des effets tardifs tandis que les crimes et les délits - qui n'arrêteront pas d'être commis au prétexte que la prévention est en marche ! - imposent des interventions immédiates et judiciaires.

Derrière cette étrange machine de guerre qui n'hésite pas à remettre en cause des acquis législatifs, pointe l'orgueil, pour ne pas dire l'arrogance, de l'avocat qui se croit au-dessus des faiblesses et des peurs humaines de la masse et surgit l'impatience du militant qui trouve intolérable la conjonction entre la politique pénale cohérente d'aujourd'hui et les propositions courageuses de la candidate socialiste pendant la campagne présidentielle. Les rédacteurs critiquent le gouvernement d'aujourd'hui et la pertinence pénale des mesures proposées hier par Ségolène Royal. Il leur est insupportable qu'une conciliation puisse être possible entre adversaires politiques déclarés. Pas une seconde, ils n'en tirent matière à doute, à questionnement. Jamais, en eux, l'avocat n'est débordé par le citoyen. Le second, qui sait, pourrait tenter de venir au secours du premier ?

Au fond, s'ils se contentaient de présenter leur vision comme une tonalité susceptible d'enrichir une philosophie globale, pourquoi pas. De la même manière qu'à droite, il y a eu des fanatiques de la rigueur qui ont pris celle-ci pour la justice tout entière, il y a à gauche l'idée qu'il vaut mieux préserver la minorité gravement coupable que la majorité banalement innocente et l'obsession d'imposer la "miséricorde institutionnelle". Cette perception théorique et angélique ne peut pas constituer le socle d'une politique pénale digne de ce nom. Tout au plus l'une de ses facettes. Il serait dramatique que la sévérité indéniable des mesures discutées imprégne toute l'action à venir. C'est la raison pour laquelle, notamment, j'attends avec impatience le vote d'une grande loi pénitentiaire. La société a besoin d'un humanisme armé, d'une volonté maîtresse d'elle, d'une rigueur contrôlée. D'une démocratie qui ne se laisse pas faire mais qui ne se laisse pas aller.

La tentation existe aujourd'hui, devant la libération de la parole publique, d'ajouter sa dénonciation à toutes celles qui ont déjà sévi. Mais n'est pas Zola qui veut. Si son texte est demeuré un exemple, c'est qu'il était juste, vrai et équitable. Il vitupérait un scandale et en appelait à l'émotion et à la morale publiques. Il  accusait, pour d'honorables raisons.

Je n'ai pas l'impression que nos Zola d'un jour soient dans les mêmes dispositions. Ils ont été obligés de caricaturer la politique pénale pour pouvoir prétendre  l'accabler. Des Zola  se fabriquant après.

Zola, il l'était avant.

Leçon de morale

Lors du dîner annuel du Conseil national représentatif des institutions juives de France (Crif), le président de la République, qui, selon le Parisien, cherchait une idée "symbolique", a souhaité que chacun des 725 000 enfants de CM 2 se voie confier, à la rentrée prochaine, le nom et la mémoire de l'un des 11 000 enfants juifs français victimes de la Shoah.

Le moins qu'on puisse dire est que cette annonce surgie, paraît-il, de la seule pensée présidentielle a suscité controverses et polémiques, rappelées notamment par le Monde. Un des travers de cette manière autarcique de procéder est de créer des antagonismes, au lieu de favoriser les accords sur le regard qu'il convient de porter sur l'Holocauste. La compétition victimaire va clairement être réactivée. Le processus solitaire n'est à l'évidence pas le mieux adapté, même à l'amplification de la sollicitude d'aujourd'hui pour la tragédie d'hier. Un certain nombre d'enseignants, d'historiens et de psychologues se sont émus devant cette proposition, pour ne pas mentionner les réactions franchement atterrées de certains politiques. On ne devrait toucher à ce sujet qu'avec un esprit tremblant et modeste.

Faut-il, d'ailleurs, que l'Etat se sente tenu, à chaque fois que son plus haut représentant intervient devant les instances et organisations juives, d'innover, de proposer, d'ajouter une pierre à toutes celles qui ont fait déjà de la mémoire de la Shoah un devoir impérieux ? Serait-il devenu impossible de communier dans le souvenir d'hier sans sortir du chapeau présidentiel une mesure puis une autre, un symbole puis un autre ? Serions-nous, puisque le président de la République parle en notre nom, d'éternels débiteurs sans le savoir, sans l'avoir mérité ?

Je trouve surprenante l'injonction faite au corps enseignant de se plier à cette nouvelle illumination présidentielle qui, après la lecture de la lettre de Guy Môquet elle aussi largement dévoyée et très discutée, prétend éclairer ce domaine complexe où l'enfance, la mémoire et l'Histoire tragique sont en jeu. Plutôt que m'abriter derrière l'appréciation négative et très autorisée de Simone Veil, je voudrais attirer l'attention sur trois points qui n'ont rien de commun avec l'apprentissage des "fondamentaux", évidemment souhaitable.

Nous l'avions remarqué avec Jacques Chirac, plus un président fait la morale, plus "il fait" dans la morale, moins le destin politique national est assuré. Comme si le coeur devenait un palliatif quand la force collective d'un pays n'est plus suffisante à elle seule pour susciter lien, confiance, communauté, espérance. Il me semble que la morale est trop importante pour être utilisée comme la "rustine" des éventuels ratés de la politique.

Devoir de mémoire. Je sais qu'il est sacrilège de remettre en cause une expression tellement ressassée qu'elle en devient lassante et presque inexploitable, comme ces mots dont la musique enchante mais que le sens véritable a fui. Pourquoi y aurait-il un devoir de la mémoire, alors que ces notions sont si profondément contradictoires ? Dans l'annonce présidentielle, il y a, poussé au paroxysme, ce "devoir de mémoire" qui nous conduirait, et les très jeunes enfants avec nous, sur des chemins fléchés, directement reliés à ce qu'il convient de sentir et de penser, à l'émotion qu'il faut éprouver. Pour ma part, j'opposerais volontiers à cet impératif absurde la liberté de la mémoire, son infinie faculté d'aller choisir ici ou là ce qui va la nourrir. On va vers la prise de conscience de l'Holocauste, vers sa perception lucide et horrifiée, par mille détours, les uns dérisoires les autres graves, qui n'ont rien à voir avec le sens unique que le chef de l'Etat estime nécessaire d'imposer aux enfants de dix ans. On y va par une chanson de Jean Ferrat ou de Jean-Jacques Goldman - par exemple "Comme toi" - ou grâce à un très beau texte de Modiano dans le Monde, on y va à tous âges par des intuitions, des nostalgies, des dessins, des films, des chansons et des récits qui offrent l'immense avantage d'autoriser l'humanité à aborder les douleurs capitales comme elle l'entend.

Enfin, qui peut croire qu'il y aurait une ligne directe entre l'école et la conscience du tragique de l'Histoire ? Je suis persuadé que, pour réaliser l'objectif évidemment légitime du chef de l'Etat - d'ailleurs, qui peut discuter un souhait dont la généralité éthique est rassurante ? -, bien plus que de contraindre l'élève de CM2 à assumer un petit juif mort et à porter ainsi sur ses fragiles épaules un enfant auquel nul lien ne le relie sinon celui que les adultes établissent à sa place, mieux vaudrait considérer que les valeurs de compassion, de respect, ne naîtront que d'un terreau social et politique qui les rendra accessibles à tous et applicables à tous les thèmes. L'apprentissage désiré par Nicolas Sarkozy viendra plus sûrement d'une République exemplaire sur tous les plans que d'une mémoire exigée aux ordres et d'un volontarisme incompatible avec le droit de pleurer ou de connaître comme on l'entend.

Je vois derrière cette idée symbolique offerte en cadeau au Crif la conséquence du fait que, par ailleurs et plus largement, la liberté d'expression n'est plus défendue comme elle devrait l'être. Autrement dit, il est plus facile de donner des leçons de morale, aussi déstabilisantes qu'elles puissent être, que de se battre pour l'essentiel démocratique.

Je serais heureux qu'on apprenne d'abord aux petits à penser librement. La morale est un royaume dont ils sont et seront les seuls maîtres.

Pourquoi pas Carla ?

Pourquoi pas Carla, en effet ? Les seules personnes dont on a le droit de dire du bien sont celles dont on n'attend rien. Dans la mythologie française, je crois que c'est sous ce prénom qu'elle s'inscrira. Il y a certes, aussi, Carla Bruni, l'épouse du président de la République. Mais Carla, cela claque, détonne, étonne. Le meilleur ou le pire y sont tapis. Alors, pourquoi pas Carla ?

Des reproches me sont formulés assez régulièrement parce que les sujets dits importants ne me mobiliseraient pas assez. Lesquels ? Que soutenir sur la procédure dans laquelle Jérôme Kerviel est mis en examen, alors que ce dossier est en cours et qu'évidemment, la réserve est de mise ? Parler de la dernière prestation médiatique, dimande dernier, de notre garde des Sceaux ou de cette information selon laquelle elle aurait été, auprès du président de la République, la création conjointe d'Alain Minc et de Cécilia ex-Sarkozy ? C'est le premier qui l'affirme et qui se vante, il est vrai, avec beaucoup de facilité.

N'en déplaise à mes détracteurs, rien ne me semble plus urgent que d'évoquer Carla et son interview, la première, de "première dame de France" dans l'Express. De la même manière que célébrer Thierry Lévy n'est pas fuir l'actualité mais appréhender celle qui compte, l'indifférence à l'égard de cet entretien, au prétexte qu'il relèverait d'une pipolisation même dorénavant installée, constituerait une erreur.

J'ai bien aimé le premier CD de la chanteuse mais contrairement à certains je n'ai pas crié au génie. Aussi, avant de lire l'interview menée de manière très paisible par Christophe Barbier - on aurait souhaité plus de pugnacité devant une intelligence prête à y résister -, je me demandais si les réponses rentreraient dans la catégorie de la langue polie de bois, des bienséances convenues ou des provocations qui, de nos jours, plaisent beaucoup puisqu'elles tiennent souvent lieu d'audace intellectuelle ou de réflexion profonde. Elles ont échappé à cette déprimante catastrophe, habituelle, pour s'insérer dans un registre de bon sens signifiant, de lucidité vive, de contrition sans pleurnicherie, d'affirmation de soi sans arrogance. Une grâce de l'esprit. J'ai été impressionné par la qualité et la profondeur des propos qu'elle a tenus. Entre la volonté d'être elle-même et le désir de bien faire, elle se fraie un chemin qui n'est pas médiocre et qui pourrait laisser émerger une présidente de grand style à tous points de vue.

Il ne s'agit pas de s'interroger sur les mystères de l'amour et qui font de chaque rencontre immédiate, rapide ou plus lente une invention pour chacun. Une découverte de ce pays fabuleux et douloureux qu'est la passion, avec son intensité et la pulsion d'existence absolue qu'elle suscite.

Un sourire, tout de même. La comparaison entre Pierre Mendès-France et Nicolas Sarkozy ! Il faut oser. Et une maladresse dans cet entretien. On comprend bien que Carla Bruni cherche à dénoncer Internet et que dans sa fougue critique, elle paraît vouloir assimiler le site du Nouvel Observateur à des lieux où les délations antisémites auraient sévi. Parcourant avec attention la teneur de la réplique, on perçoit le malentendu qui légitime à la fois la réaction blessée du Nouvel OBS et la validité du point de vue développé par Carla Bruni. Elle aurait du affiner ce dernier et mieux faire saisir la portée d'une comparaison qui, ainsi limitée, était évidemment porteuse de risque.

Ce matin, lisant la rectification qu'elle a immédiatement opérée auprès de l'Express, j'ai aimé sa prise de conscience instantanée, sa peur d'offenser au cas où sa pensée aurait été mal interprétée. Le contraire de l'entêtement, une force de caractère capable de faire amende honorable, une sensibilité qui ne s'attache pas qu'à elle. De l'allure, et pas seulement esthétique.

J'espère que le Nouvel Observateur se satisfera de ses excuses et prendra la mesure d'un entretien qui, en dépit de cette maladresse réparée, ne mérite pas de n'être réduit qu'à elle.

Pourquoi pas Carla ? La réponse est évidente. 

Vraiment Maître !

Depuis que je l'ai lu dans le Monde daté du 9 février, je ne cesse de penser au beau portrait de Me Thierry Lévy par Pascale Robert-Diard.

Beau mais troublé par une double perception : celle que la journaliste a de son modèle, celle que l'avocat désire donner de lui-même. Je connais Me Thierry Lévy, j'ose dire que pour moi il est un ami, mais je crains de l'offenser en évoquant un tel sentiment de la part d'un magistrat... Il n'a pas un faible pour la magistrature mais sans doute pas plus que pour le barreau. Le hasard judiciaire nous a confrontés il y a longtemps devant la 17 ème chambre correctionnelle, la juridiction de la presse, et aux assises j'étais l'avocat général quand il défendait avec Arnaud Montebourg l'assassin de René Bousquet, Christian Didier. J'ai lu pratiquement tous ses livres, qu'il a eu souvent la délicatesse de m'envoyer. J'ai déjeuné et dîné avec lui mais, au final, je l'ai assez peu vu. Et après ? Puis-je dire que cette personnalité exceptionnelle m'a livré quelques-uns de ses mystères ou bien suis-je contraint, puisque je tiens à l'évoquer dans ce billet, à tenter des variations risquées sur un canevas humain qui se dérobe plus qu'il ne s'offre ?

Qu'on me comprenne bien. Ce n'est pas un professionnel de la justice - comme, au fond, ces deux termes jurent entre eux ! - qui va se permettre d'analyser le comportement et la pensée d'un avocat hors du commun, dans tous les sens. Je serais mal placé, du haut d'une position très artificielle d'observateur, pour jauger cette singularité en action même s'il est évident que l'étrange familiarité que je ressens à son égard ne vient pas de rien. Mais d'un regard à la fois très attentif et pourtant distancié. Thierry Lévy, si j'ose aller au bout de ma tentative d'élucidation, me renvoie plutôt à l'atmosphère qui me fascinait dans ma jeunesse, celle des héros, des hommes "illustres" si bien décrits par Plutarque. J'ai envie de découvrir, sans flagornerie, les secrets par lesquels cet homme est passé pour se constituer secret encore plus dense et massif aujourd'hui, les illuminations que son intelligence projette sur un monde tellement sombre qu'il lui est naturellement accordé, les forces et les limites judiciaires d'un Maître que j'admire, quoi qu'on dise de lui ailleurs, parce qu'il dépasse, de toutes manières, le champ des évaluations classiques.

Le "décryptage" qu'opère Pascale Robert-Diard à partir du livre "Lévy oblige" nous renseigne, certes, sur son enfance, sur les relations avec Paul Lévy, ce père juif qui n'hésitait pas à entretenir une "longue correspondance" avec Céline et à proposer à ce dernier les colonnes de son hebdomadaire Les Ecoutes. Chez lui "dans les églises", Thierry Lévy va peu à peu se percevoir "juif aux yeux des autres, les juifs et les non-juifs". Il n'est pas indifférent qu'il nous fasse entrer dans le royaume de l'enfance et de la jeunesse qui, paraît-il, explique sinon tout du moins beaucoup. En tout cas, son refus forcené d'être réduit à une seule identité, sa recherche obstinée, dangereuse et réussie d'un pluralisme existentiel qui lui ferait vivre comme un malaise, un enfermement, la moindre volonté d'appropriation de soi par soi. Désireux d'échapper sans cesse à lui-même, Thierry Lévy porte sur les liens d'autrui - ceux qu'on subit et ceux qu'on impose - le regard fier et dégoûté de qui est depuis longtemps AILLEURS.

On sait aussi que Thierry Lévy dénonce à juste titre la "pandémie victimaire" qui, naturellement inscrite dans l'espace judiciaire, rend de plus en plus le débat inégal et inéquitable la perception des juges, tant la souffrance visible des uns convainc plus vite et plus intensément que la douleur souvent invisible des autres. La société est atteinte par ce virus qui fait des citoyens des assistés. On n'a plus à accomplir mais à demander. On n'a plus rien à proposer mais on a droit à. Notre monde devient un vaste hôpital qui ne nous garantit pas la guérison mais au moins que notre impuissance sera favorisée.

Il faut tout de même que j'en arrive à l'essentiel. Me Thierry Lévy, l'avocat, celui qui défend, celui qui hait la prison, celui qui n'a jamais plaidé pour une partie civile quand l'adversaire était détenu, celui qui déteste, celui qui rêve de persuader et, à la fois, s'en moque. S'arrêter là serait réduire Thierry Lévy à une image trop simple, celle du refus et de la révolte, alors qu'il me semble infiniment plus complexe, plein d'une richesse dont lui-même peut-être ne cherche pas à prendre toute la mesure. Parce qu'il y a en lui aussi l'aspiration, sur le plan judiciaire, à une forme de reconnaissance ordinaire. Je me demande s'il n'est pas parfois lassé par la constance avec laquelle, et encore dans ce remarquable portrait, on l'oblige un tantinet à se camper dans la posture de l'hidalgo ombrageux, au service exclusif d'une conception roide et étouffante de la vie et de la justice.

Thierry Lévy, c'est d'abord la plus belle langue du barreau. C'est une éloquence à la fois limpide, chargée comme la gueule d'un canon, dense à exploser, tournée vers celui qui parle plus que vers ceux qui écoutent, c'est une esthétique magnifique pour une parole en colère. Une subtile contradiction déjà, entre la "rage" contenue du fond, la sauvagerie maîtrisée des propos et la splendide offrande de la forme. Comme si l'orateur, quoi qu'il en ait, n'était jamais aboli par le justicier. L'ordre somptueux de la phrase contre le désordre indigné du sens.

Thierry Lévy est-il un grand avocat et peut-être même un avocat, au sens traditionnel, voire étymologique du terme ? Je ne suis pas sûr qu'il ait pour ambition, même si son métier le conduit à "donner le change", de s'adresser à autrui dans le cadre d'un débat traditionnel où il exposerait, avec le talent qui convient, la version de l'accusé, son client, afin d'obtenir son acquittement ou la peine la moins lourde possible. Il y a dans cette configuration un respect des mécanismes judiciaires, une croyance en la validité de l'audience criminelle et du jury populaire, aussi en la neutralité des magistrats, qui, à l'évidence, n'habitent pas Thierry Lévy. Pourtant il plaide, il parle, il fulmine, il invective, il sait séduire par la vigueur de son esprit mais veille à ne jamais tomber dans une douceur suspecte, une bienveillance coupable. L'austérité abrupte ne se trouve jamais tempérée par des brises familières. Pourquoi ? Cette question n'est pas iconoclaste car, après tout, dès lors qu'il récuse l'idée qu'il desservirait par son attitude sévère et sans concession ceux qui l'ont chargé de leur défense, il est permis de s'étonner d'une pratique qui, se  limitant par son rigorisme, limite ses possibilités de succès. Je me souviens d'une période où Thierry Lévy semblait accepter la rançon de son authenticité, qui était la difficulté de faire triompher sa cause. Aujourd'hui, et depuis plusieurs années, sans doute lassé par ce reproche qui le touche dans son infime part traditionnelle, il soutient que sa singularité ne le prive pas de victoires et qu'il n'a rien à envier, dans ce domaine, à ses confrères.

Utiliser cette expression au sujet de Thierry Lévy sonne comme une incongruité. Une solitude qui, absurdement, viendrait se mêler à la multitude. Cette solitude est fondamentale qui, à mon sens, dans l'espace collectif de la justice, le conduit pourtant, malgré les apparences de sa participation toujours courtoise au jeu qu'il met profondément en cause, à sauvegarder son pré carré à vif, son autarcie à la fois sûre d'elle et pleine de doutes, son être, sans jamais le laisser se noyer dans le flot des banalités consensuelles ou rituellement antagonistes. Cette volonté de ne s'impliquer que du bout de soi-même, cette incapacité à s'immiscer dans ce qui devrait mobiliser au premier chef l'avocat, ce retrait désiré ou contraint, m'ont toujours fait apparaître Thierry Lévy moins comme un avocat que comme un intellectuel de très haut niveau qui a cru ou su trouver, dans le champ judiciaire, le lieu privilégié, le prétexte idéal pour ses obsessions, ses fragilités intimes, sa puissance de réflexion, son goût de la liberté et de la contradiction, lui-même enfin.

La preuve en est dans la propre théorisation qu'il élabore pour justifier ce qu'il sent être une faiblesse. En effet, comment serait-il si peu avisé de cette exigence qui prescrit, le temps d'un discours, de feindre au moins un lien de familiarité et d'estime de principe avec ceux qu'on doit convaincre, pour pouvoir espérer un assentiment, un succès ? Thierry Lévy, comme un autre, n'ignore pas cette règle qui, sauf à vouloir de manière suicidaire saboter son rapport aux juges et aux citoyens, impose non pas une connivence mais l'affirmation claire d'une confiance. Si on n'éprouve pas celle-ci, on ne peut pas persuader, on n'est plus tout à fait avocat pour, au contraire, donner  libre et brillant cours à un discours, à  une interpellation qui, surgissant de ses profondeurs, sont destinés à y retourner en passant, le temps d'une écoute, dans des oreilles qui ne sont pas véritablement les bienvenues. Thierry Lévy, prenant fait et cause pour l'accusé mais à sa manière inimitable, sort du chemin classique de la stratégie judiciaire pour s'adresser à lui-même des fulgurances, des vérités et des provocations qui dépassent le particulier de sa cause au bénéfice d'un universel de la condition humaine et de son inéluctable culpabilité. Alors, de sa part, dénoncer la "connivence", qui lui donne "la nausée", entre avocats, entre avocats et magistrats, n'est qu'une façon de faire de sa solitude un impératif, de l'étrangeté de sa démarche, de son autarcie impérieuse, une politique.

Cette intuition de Thierry Lévy moins avocat d'autrui que plaideur de lui-même est confortée par la situation idéale dont il rêve et qui consisterait à "défendre l'innocence de quelqu'un que je sais coupable". Ce rapport perverti que l'avocat entretient avec la vérité ou le mensonge judiciaire, en dépit des justifications fournies par ces maîtres en sophisme, m'a de plus en plus préoccupé, en ma qualité d'avocat général auquel, j'en ai conscience, on pourrait répliquer mais sur un autre registre. Je regrette de formuler cette évidence que le vrai ou le faux sont des catégories identifiables qui non seulement structurent l'argumentation d'un accusé mais déterminent la qualité éthique d'un conseil qui, sauf à nier ce au nom de quoi il plaide, ne peut avec désinvolture arguer que venir au secours d'un prétendu innocent qu'il sait coupable, n'a pas la moindre importance. Il est trop facile de s'en tirer à bon compte par une provocation réduisant encore une fois à presque rien la légitimité judiciaire, en qualifiant la vérité de "bonne conscience donnée aux juges". Au-dessus, au-delà, il y aurait pour Thierry Lévy "la liberté absolue de celui que l'on accuse". Cette sublimation l'autorise plutôt à demeurer dans son univers et à profiter de cette "liberté absolue" en même temps qu'elle permet à son client de proférer, avec "bonne conscience", n'importe quoi.

Cette pensée mélangeant culpabilité et innocence me scandaliserait si elle n'émanait pas de Thierry Lévy auquel je prête en l'occurrence un dessein plus subtil. Entendant ce désir de défendre le faux innocent, je l'interprète comme le sentiment obscur qu'il n'y a d'innocents nulle part, que nous sommes tous coupables, Thierry Lévy le premier, et qu'on a quitté les rivages de la technique et de la justice pour ceux de la métaphysique. Lorsque Thierry Lévy prononce cette phrase immédiatement choquante, il pointe, plus que le procès lui-même et sa propre mission, la condition humaine et sa déréliction, l'honneur étant seulement de faire savoir somptueusement que la seconde est consubstantielle à la première. C'est sans doute aussi à cause de cette intrusion dans une transcendance à rebours que Thierry Lévy se trouve décalé par rapport au pur (ou impur !) avocat. Avec lui, la cour d'assises se transforme en instance du Jugement dernier et elle est précisément vilipendée à cause de son infirmité. Elle ne sera jamais à la hauteur du jugement de l'homme par l'Homme. La cause est perdue d'avance.

Je voudrais clore ce billet par une comparaison qui fera mieux comprendre mon point de vue. Me Dupont-Moretti a dit, il y a deux ans environ, à peu près la chose que Thierry Lévy. En substance, la justice est exemplaire lorsqu'elle acquitte un coupable plutôt qu'un innocent. C'est apparemment la même pensée, dont j'ai déjà discuté la teneur dans un livre, mais qui ne s'inscrit pas du tout dans le même registre. Pour l'un, on s'aventure dans les profondeurs de l'être et on peut défendre un innocent prétendu parce que la Culpabilité pèse sur tous les destins. Pour l'autre, il s'agit seulement de justifier pour demain les dysfonctionnements d'une justice qui, à cause de lui ou grâce à sa défense, confondra les genres et décrétera innocent le coupable. Thierry Lévy est un héros pour qui tout est tragique.  Eric Dupont-Moretti un avocat pragmatique qui ne songe qu'à gagner.

Vraiment Maître ! On saisit mieux maintenant pourquoi je persiste à nommer Thierry Lévy Maître, avec cette lettre capitale. Non par référence à la définition professionnelle, à cet honneur donné trop vite à beaucoup d'avocats qui au mieux nous laissent de sang-froid devant ce qu'ils sont. Mais Maître comme Marcel Proust l'entendait : les écrivains fondamentaux par rapport aux "grands frères" que savent être les auteurs imparfaits et sympathiques.

Définitivement, ce n'est pas l'avocat qui me passionne chez Thierry Lévy. C'est, quand je le regarde, que je l'écoute, que je le lis, la certitude d'une imprévisibilité, d'une authenticité et d'une singularité. Tout un homme, fait de tous les hommes et qui les vaut tous et que ne vaut pas n'importe qui. Un Maître !