Le moins qu'on puisse dire est que cette annonce surgie, paraît-il, de la seule pensée présidentielle a suscité controverses et polémiques, rappelées notamment par le Monde. Un des travers de cette manière autarcique de procéder est de créer des antagonismes, au lieu de favoriser les accords sur le regard qu'il convient de porter sur l'Holocauste. La compétition victimaire va clairement être réactivée. Le processus solitaire n'est à l'évidence pas le mieux adapté, même à l'amplification de la sollicitude d'aujourd'hui pour la tragédie d'hier. Un certain nombre d'enseignants, d'historiens et de psychologues se sont émus devant cette proposition, pour ne pas mentionner les réactions franchement atterrées de certains politiques. On ne devrait toucher à ce sujet qu'avec un esprit tremblant et modeste.
Faut-il, d'ailleurs, que l'Etat se sente tenu, à chaque fois que son plus haut représentant intervient devant les instances et organisations juives, d'innover, de proposer, d'ajouter une pierre à toutes celles qui ont fait déjà de la mémoire de la Shoah un devoir impérieux ? Serait-il devenu impossible de communier dans le souvenir d'hier sans sortir du chapeau présidentiel une mesure puis une autre, un symbole puis un autre ? Serions-nous, puisque le président de la République parle en notre nom, d'éternels débiteurs sans le savoir, sans l'avoir mérité ?
Je trouve surprenante l'injonction faite au corps enseignant de se plier à cette nouvelle illumination présidentielle qui, après la lecture de la lettre de Guy Môquet elle aussi largement dévoyée et très discutée, prétend éclairer ce domaine complexe où l'enfance, la mémoire et l'Histoire tragique sont en jeu. Plutôt que m'abriter derrière l'appréciation négative et très autorisée de Simone Veil, je voudrais attirer l'attention sur trois points qui n'ont rien de commun avec l'apprentissage des "fondamentaux", évidemment souhaitable.
Nous l'avions remarqué avec Jacques Chirac, plus un président fait la morale, plus "il fait" dans la morale, moins le destin politique national est assuré. Comme si le coeur devenait un palliatif quand la force collective d'un pays n'est plus suffisante à elle seule pour susciter lien, confiance, communauté, espérance. Il me semble que la morale est trop importante pour être utilisée comme la "rustine" des éventuels ratés de la politique.
Devoir de mémoire. Je sais qu'il est sacrilège de remettre en cause une expression tellement ressassée qu'elle en devient lassante et presque inexploitable, comme ces mots dont la musique enchante mais que le sens véritable a fui. Pourquoi y aurait-il un devoir de la mémoire, alors que ces notions sont si profondément contradictoires ? Dans l'annonce présidentielle, il y a, poussé au paroxysme, ce "devoir de mémoire" qui nous conduirait, et les très jeunes enfants avec nous, sur des chemins fléchés, directement reliés à ce qu'il convient de sentir et de penser, à l'émotion qu'il faut éprouver. Pour ma part, j'opposerais volontiers à cet impératif absurde la liberté de la mémoire, son infinie faculté d'aller choisir ici ou là ce qui va la nourrir. On va vers la prise de conscience de l'Holocauste, vers sa perception lucide et horrifiée, par mille détours, les uns dérisoires les autres graves, qui n'ont rien à voir avec le sens unique que le chef de l'Etat estime nécessaire d'imposer aux enfants de dix ans. On y va par une chanson de Jean Ferrat ou de Jean-Jacques Goldman - par exemple "Comme toi" - ou grâce à un très beau texte de Modiano dans le Monde, on y va à tous âges par des intuitions, des nostalgies, des dessins, des films, des chansons et des récits qui offrent l'immense avantage d'autoriser l'humanité à aborder les douleurs capitales comme elle l'entend.
Enfin, qui peut croire qu'il y aurait une ligne directe entre l'école et la conscience du tragique de l'Histoire ? Je suis persuadé que, pour réaliser l'objectif évidemment légitime du chef de l'Etat - d'ailleurs, qui peut discuter un souhait dont la généralité éthique est rassurante ? -, bien plus que de contraindre l'élève de CM2 à assumer un petit juif mort et à porter ainsi sur ses fragiles épaules un enfant auquel nul lien ne le relie sinon celui que les adultes établissent à sa place, mieux vaudrait considérer que les valeurs de compassion, de respect, ne naîtront que d'un terreau social et politique qui les rendra accessibles à tous et applicables à tous les thèmes. L'apprentissage désiré par Nicolas Sarkozy viendra plus sûrement d'une République exemplaire sur tous les plans que d'une mémoire exigée aux ordres et d'un volontarisme incompatible avec le droit de pleurer ou de connaître comme on l'entend.
Je vois derrière cette idée symbolique offerte en cadeau au Crif la conséquence du fait que, par ailleurs et plus largement, la liberté d'expression n'est plus défendue comme elle devrait l'être. Autrement dit, il est plus facile de donner des leçons de morale, aussi déstabilisantes qu'elles puissent être, que de se battre pour l'essentiel démocratique.
Je serais heureux qu'on apprenne d'abord aux petits à penser librement. La morale est un royaume dont ils sont et seront les seuls maîtres.
Oui, le sujet est très délicat.
Je ne suis pas sûr que l’appréciation de Simone Veil ne soit pas altérée par son terrible vécu. Elle reconnaît elle-même dans ses témoignages, comme beaucoup de ceux qui ont vécu ces horreurs sans nom, avoir occulté, rejeté de tout son être cette période au point même de ne pouvoir en parler que très tard et avec en plus un sentiment de culpabilité. On peut comprendre qu’elle ait senti son sang se glacer.
Je me souviens d’une interview de JJ Goldman au milieu des années 80 (si ma mémoire est fidèle). Il disait qu’il avait écrit « Comme toi » en réaction à la montée des intolérances mais qu’une relative indifférence avait prévalu. Peu ou pas d’accompagnement « pédagogique », il était un peu désabusé et triste. Ces événements, si cette idée présidentielle se concrétise au moins partiellement, devraient faire revivre cette chanson délicate et juste.
Difficile (pour moi en tout cas) de se faire une idée tranchée, définitive sur un tel sujet, tant tout s’entrechoque et se mélange.
A partir de quel moment, où et par qui faut-il commencer à graver dans les neurones de nos chères têtes blondes ces réalités alors que leur univers est de plus en plus virtuel (et ça s’accélère). On y massacre, détruit et extermine dans quasiment tout les jeux vidéo. Les images des JT sont souvent insupportables et les commentaires déshumanisés, le tout livré le plus souvent sans précaution. Quant aux films, bon, c’est vrai, il sort 2 ou 3 dessins animés de qualité par an, mais le plus souvent…
Je ne sais si cette idée a jailli de la seule pensée présidentielle mais parler d’illumination pourrait vous conduire prochainement à demander une expertise psychiatrique, à moins que vous ne considériez NS comme un gourou. Il me semble en revanche que c’est la première fois qu’un président de la République se rend au dîner du Crif, on ne peut donc parler de surenchère, pour cette occasion au moins.
Je serais également heureux qu’on apprenne aux petits à penser librement mais le chemin, leur chemin, est long et parsemé d’embûches avant qu’ils puissent ouvrir les portes du royaume de la morale.
J’ai écouté le discours de NS hier au dîner du Crif j’ai été surpris aussi avec, en plus, un sentiment d’incrédulité.
En écoutant le discours du même NS aujourd’hui à Périgueux j’y ai trouvé du sens et de la cohérence… pffft ! Allez comprendre !
Oui, le sujet est très délicat.
Rédigé par : LAZARE | 16 février 2008 à 02:07
Monsieur Bilger , ne nous dites pas que vous avez découvert que monsieur Sarkozy est un communautariste ? Pour chaque communauté il fait des cadeaux, après le discours au Vatican et la nomination de madame Boutin, viendront les mosquées offertes aux musulmans, pourquoi pas le catéchisme obligatoire dans les écoles, "l'union civile" réservée aux seuls homosexuels, une étoile rose sur la carte d'identité en quelque sorte...
Rédigé par : Têtuniçois | 16 février 2008 à 01:42
Votre réflexion est pertinente mais, plus grave encore, il est à craindre que le président n'ait pas compris qu'en voulant réduire l'antisémitisme, il ne le favorise. Imposer la "présence" du souvenir d'un enfant mort tragiquement 70 ans plus tôt à des écoliers qui ont souvent -dans leur propre parcours- de graves difficultés risquent d'attiser l'antipathie plus que la sympathie pour cette jeune victime de la Shoah, particulièrement si parents et/ou enseignants se montrent hostiles à ce devoir de mémoire imposé. A l'heure d'une communautarisation rampante, le risque de voir la Shoah ne plus appartenir à notre histoire commune (à nous tous, les français) est réel. Pourvu que cette idée "lumineuse" mais inquiétante ne soit pas mise en application.
Je ne suis pas sûr que les 600000 juifs de France soient très satisfaits de cette initiative. Ils vont probablement craindre la réaction des cinq millions de musulmans dont certains se montreront rapidement hostiles à cette nouvelle mesure, favorisant ainsi des tensions supplémentaires entre membre de ces deux communautés.
Il est curieux que notre mémoire commune, dont les modes de transmission devraient faire l'objet d'un consensus après une réflexion approfondie dans des commissions composés d'historiens, pédiatres, psychologues, représentants des courants philosophiques voire religieux, etc... soient imposés par un homme seul qui n'a probablement pas imaginé les effets pervers de sa décision. Madame Veil a osé dire -et elle a une légitimité sur le sujet que personne n'osera discuter- ce que beaucoup pensent tout bas. Souhaitons qu'elle soit écoutée.
Rédigé par : anne l | 16 février 2008 à 00:28
Bravo. Je trouve moi aussi absurde cette mémoire imposée par décret de la puissance publique. La mémoire véritable doit vivre dans la sensibilité de chacun et ne peut se réduire à des dépôts de gerbes et autres solennités stériles. Il est de plus choquant qu’on sélectionne parmi toutes les victimes de l'horreur nazie celles qui ont un droit particulier au souvenir.
Rédigé par : Julien | 15 février 2008 à 23:53
Je voudrais émettre deux réflexions à ce commentaire qui m'enchante :
1) De quel droit le Président de la République se permet-il d'imposer quoi que soit de cet ordre à quiconque ? Il y a un Parlement que je sache, ou une possibilité de référendum, si tel est son souhait.
2) Une telle annonce me semble éminemment électoraliste, et je ne commenterai pas outre mesure.
Je n'ajouterai rien de plus, vous avez excellemment tout exprimé, Philippe Bilger.
Rédigé par : Patrick PIKE | 15 février 2008 à 22:43
Ce qui est frappant, surtout, c'est la bêtise du Crif et l'ambiguïté de Sarkozy : aurait-il souhaité attiser l'antisémitisme qu'il ne s'y serait pas pris autrement.
J'en suis presque à regretter Chirac...
:-)
Rédigé par : Udd | 15 février 2008 à 22:15
Merci pour votre éclairage sur ce sujet délicat.
Votre présentation me montre des côtés de la réflexion que je n'avais pas pleinement abordés.
Rédigé par : Surcouf | 15 février 2008 à 21:19