L'obligation de réserve d'un magistrat, en dehors du champ judiciaire, ne pèse-t-elle sur lui qu'une fois que sa liberté d'expression a été assurée ? Au fond, lorsqu'il a dit ce qu'il avait envie de dire, on pourrait, à la rigueur, lui suggérer de se taire ? Je sais bien que c'est plus compliqué que cela. Pour moi qui tiens ce blog, sans cesse se pose la question des limites entre une parole purement juridique et un discours totalement libéré. J'envie mon amical et remarquable concurrent Me Eolas, qui n'est pas soumis aux mêmes contraintes en sa qualité d'avocat et qui a su adopter pour ses excellents billets un genre qui le constitue plus comme pédagogue que comme feu follet.
Quelques exemples, pour mieux faire comprendre mes scrupules. A quel moment vais-je risquer de dépasser la ligne jaune dans l'analyse de ces incidents récents qui exigent de la "vigilance républicaine" ? Il n'y aucune raison de ne pas utiliser cette formule qu'une pétition a mise à la mode et qui offre l'avantage, dans sa généralité vague et démocratique, de pouvoir s'appliquer à presque tout.
La République irréprochable ? Puis-je m'autoriser une interrogation sur un Etat qui va choisir, dans la virtualité des possibles, la seule personnalité dont la nomination suscitera à coup sûr des controverses d'ordre déontologique ? Je fais allusion à Christine Ockrent. Le Monde nous fait part des réactions.
S'exprimer, est-ce un métier ? Jean-Pierre Raffarin n'a pas tort de le souligner au sujet des propos prêtés à Emmanuelle Mignon sur les sectes et dont elle conteste avoir tenu les plus choquants. Il n'empêche que la parole, émanant surtout d'une personnalité brillante, à la fois reconnue et atypique, n'est jamais neutre et lancée dans l'espace médiatique, crée presque nécessairement de l'émoi. Celui-ci est d'autant plus vif que si le président de la République, comme l'a rappelé Laurent Wauquiez, dispose toujours après coup de metteurs en scène et en modération de ses illuminations, ses conseillers sont au contraire condamnés à prendre de plein fouet les éventuelles conséquences négatives de leur discours. Ce qu'ils expriment n'est rattrapable par personne sauf à faire jouer à Nicolas Sarkozy un rôle d'inspecteur de la "parole finie" qui ne semble pas l'enchanter.
André Santini doit-il démissionner ? Sa mise en examen vient d'être confirmée par la Cour de cassation et avec un peu de contentement de soi, il vient de déclarer que ce n'était pas les magistrats qui constituaient les gouvernements - l'ont-ils jamais prétendu, d'ailleurs ? - et que le président de la République ne l'avait évidemment pas invité à quitter sa charge. Approfondir la portée de cette réplique à une décision judiciaire me conduirait sans doute trop loin.
Il n'est pas pompeux d'affirmer qu'au coeur de ces épisodes dont le point commun est la conception plus ou moins rigoureuse que l'on a du sens de l'Etat, la vigilance républicaine a du grain à moudre.
En revanche, je ne suis pas persuadé que la polémique née de la double page du Parisien sur "la liste secrète de la justice" soit bien opportune. Les syndicats judiciaires, vent debout, viennent dénoncer l'action de la Chancellerie, qui chercherait à influencer le Conseil constitutionnel sur la rétention de sûreté. Cette démarche, à la supposer certaine ce que le ministère conteste, ne ferait que s'ajouter au grand nombre d'interventions dans l'autre sens. Surtout, on imagine mal le Conseil être si peu que ce soit sensible à cette agitation diverse et contrastée et sortir d'une étude objective du recours qui lui est soumis.
Vigilance républicaine malencontreusement invoquée en l'occurrence. Mais elle n'est pas qu'une exigence pour les autres. Elle commande aussi ses propres choix. J'ai été sollicité pour signer la pétition dite de "vigilance républicaine", illustrée par quelques personnalités politiques de tous bords. J'ai refusé et me suis expliqué. Le fait qu'Eric Halphen ait avalisé ce document m'a conforté dans mon opposition, dans la mesure où je ne peux être à l'unisson de celui qui, affiché socialiste, continue à mêler militantisme et activité professionnelle. Mon souci au contraire était de faire valoir, sans même discuter du fond de la pétition qui dénonçait "une monarchie élective", que la signature d'un magistrat en exercice était incompatible avec la sauvegarde de la dignité et de l'impartialité attendues de lui. Dès lors que ce texte, même sans le nommer, constituait une charge contre le président de la République, garant de notre corps et son protecteur théorique en tout cas, il était inconcevable pour moi d'apposer ma signature dans un salmigondis qui, à la confusion politique, aurait ajouté l'indécence judiciaire. Autre chose encore m'a retenu et qui est fondamental : la perversion des pétitions qui figent une pensée. Le temps passant et la réflexion aidant, on n'a plus le droit de revenir sur elles et sur soi. Le doute d'après n'est plus possible. Vigilance républicaine, donc, à mon bénéfice.
Vous aurez pu constater comme il est épuisant d'écrire un billet. Ecartelé entre ce qu'on a envie d'écrire et ce qu'on a le droit de dire. Entre le magistrat et le justicier. Le professionnel et le citoyen. La vie et l'Etat. L'élan et le recul. La réserve et l'audace. Entre soi et soi.
Le temps forcit, la mer se couvre de moutons blancs (!), ce n'est pas tenir le blog qui est épuisant, c'est se tenir à la vigie, continuer à être une "boussole morale", savoir détecter les icebergs et les épaves, prévenir le naufrage, préparer les chaloupes et les bouées (je m'aperçois que je finis par plagier Ludo !)...
Etait-il pourtant utile de tacler Halphen, meilleur dans la rédaction de polars de série B que dans sa pétitionnite aiguë ? Quant à Santini, l'humour et le trait ne peuvent toujours vous revêtir de probité candide...
Parfois, je me demande si vous finirez comme Cyrano, Alceste ou Don Quichotte...
Le "Feu follet" est un très beau roman : Maurice Ronet, dans le film qui en fut tiré, était un extraordinaire acteur... mais les feux follets, on ne les voit que dans les cimetières, cher Philippe !
Madame J .nous préciserait assurément qu'ils se dégagent de matières organiques en décomposition... Qu'elle me pardonne de lui brûler la politesse !
Ce qui nous importe ici, c'est non pas tant que vous soyez pédagogue, mais bien que vous ne soyez pas un feu de paille.
Rédigé par : sbriglia | 21 février 2008 à 20:24
Pas facile, hein, d'être avocat général et de ne pouvoir accuser sans avoir pour enjeu la liberté d'autrui !
Faut-il donc qu'on le fasse à votre place, selon les pistes que vous distillez ?
Voudriez-vous dire, par exemple, que la nomination de Christine Ockrent, après celle du très ami présidentiel de Pouzilhac, va concentrer l'audiovisuel extérieur de notre pays entre des mains dévotement sarkoziennes et que cela froisse l'idée première que vous vous faisiez de l'irréprochabilité de la République promise par le papa du très loyal Jeannot de Neuilly ?
Voudriez-vous dire que la sortie d'Emmanuelle Mignon ressemble moins à une bourde qu'à un missile d'essai pour cette ancienne collaboratrice du ministre de l'Intérieur, Nicolas Bruni, qui s'est distingué par une onctueuse mansuétude à l'égard de la Scientologie ?
Voudriez-vous vous inquiéter de ce que les propos présidentiels sur la laïcité visaient bien moins à satisfaire les religions installées qu'à préparer l'avènement des nouveaux opiums du peuple, bien américains ceux-là, postmodernes en diable ?
Voudriez-vous proclamer haut et fort que la place d'un homme mis en examen pour détournement de fonds publics n'est pas dans un gouvernement irréprochable et qu'à l'heure des grandes sévérités requises pour tous les contrevenants lambda, l'exemple devrait venir d'en haut mais qu'il ne vient désespérément pas ?
Voudriez-vous laisser entendre que la pétition "Vigilance Républicaine" se focalise sur des péchés véniels de l'exercice du pouvoir alors qu'il y aurait le feu partout et que le pluriel que vous attribuez à ces vigilances n'est point une faute de frappe mais bien l'expression, qu'en ces temps où l'on adopte les enfants morts parce qu'il n'y a rien d'autre à dire, c'est de tous côtés que nos vigilances de citoyens sont alertées ?
Voudriez-vous dire simplement qu'Halphen est une nullité insigne dont le simple voisinage dans une pétition constitue une insulte à l'intelligence la plus modeste ?
Voudriez-vous, un jour, tomber la robe et l'hermine pour vous insurger sans réserve contre un président qui n'est surtout pas garant des petits pois et qui se plaît à leur fourrer un doigt dans les fesses chaque fois que l'occasion s'en présente ?
Voudriez-vous dire, en outre, que Jean-Dominique fait presque aussi long que Catherine Jacob, ce qui le disqualifie pour venir se plaindre des crampes que lui occasionnent les écrits d'icelle ?
Ben voilà, c'est dit ! Faut pas s'en faire une montagne, Philippe, on est là pour vous aider !
Rédigé par : Jean-Dominique Reffait | 21 février 2008 à 19:32
"Vous aurez pu constater comme il est épuisant d'écrire un billet. Ecartelé entre ce qu'on a envie d'écrire et ce qu'on a le droit de dire "
Ben qu'est-ce que vous croyez !
Pensez-vous qu'écrire des commentaires dans votre blog soit de tout repos ?
Mes vigilances républicaines, tout le temps, entre moi et moi, me cassent et me tuent.
Et en plus, des fois, je me dis qu'il me faut aussi être dans la vigilance républicaine... pour vous.
C'est vrai.
Avec votre écriture si pleine de douceurs. Mais aussi remplie de petites morsures, certes capitonnées. Mais des morsures quand même !
Rédigé par : Véronique | 21 février 2008 à 19:03