Depuis que je l'ai lu dans le Monde daté du 9 février, je ne cesse de penser au beau portrait de Me Thierry Lévy par Pascale Robert-Diard.
Beau mais troublé par une double perception : celle que la journaliste a de son modèle, celle que l'avocat désire donner de lui-même. Je connais Me Thierry Lévy, j'ose dire que pour moi il est un ami, mais je crains de l'offenser en évoquant un tel sentiment de la part d'un magistrat... Il n'a pas un faible pour la magistrature mais sans doute pas plus que pour le barreau. Le hasard judiciaire nous a confrontés il y a longtemps devant la 17 ème chambre correctionnelle, la juridiction de la presse, et aux assises j'étais l'avocat général quand il défendait avec Arnaud Montebourg l'assassin de René Bousquet, Christian Didier. J'ai lu pratiquement tous ses livres, qu'il a eu souvent la délicatesse de m'envoyer. J'ai déjeuné et dîné avec lui mais, au final, je l'ai assez peu vu. Et après ? Puis-je dire que cette personnalité exceptionnelle m'a livré quelques-uns de ses mystères ou bien suis-je contraint, puisque je tiens à l'évoquer dans ce billet, à tenter des variations risquées sur un canevas humain qui se dérobe plus qu'il ne s'offre ?
Qu'on me comprenne bien. Ce n'est pas un professionnel de la justice - comme, au fond, ces deux termes jurent entre eux ! - qui va se permettre d'analyser le comportement et la pensée d'un avocat hors du commun, dans tous les sens. Je serais mal placé, du haut d'une position très artificielle d'observateur, pour jauger cette singularité en action même s'il est évident que l'étrange familiarité que je ressens à son égard ne vient pas de rien. Mais d'un regard à la fois très attentif et pourtant distancié. Thierry Lévy, si j'ose aller au bout de ma tentative d'élucidation, me renvoie plutôt à l'atmosphère qui me fascinait dans ma jeunesse, celle des héros, des hommes "illustres" si bien décrits par Plutarque. J'ai envie de découvrir, sans flagornerie, les secrets par lesquels cet homme est passé pour se constituer secret encore plus dense et massif aujourd'hui, les illuminations que son intelligence projette sur un monde tellement sombre qu'il lui est naturellement accordé, les forces et les limites judiciaires d'un Maître que j'admire, quoi qu'on dise de lui ailleurs, parce qu'il dépasse, de toutes manières, le champ des évaluations classiques.
Le "décryptage" qu'opère Pascale Robert-Diard à partir du livre "Lévy oblige" nous renseigne, certes, sur son enfance, sur les relations avec Paul Lévy, ce père juif qui n'hésitait pas à entretenir une "longue correspondance" avec Céline et à proposer à ce dernier les colonnes de son hebdomadaire Les Ecoutes. Chez lui "dans les églises", Thierry Lévy va peu à peu se percevoir "juif aux yeux des autres, les juifs et les non-juifs". Il n'est pas indifférent qu'il nous fasse entrer dans le royaume de l'enfance et de la jeunesse qui, paraît-il, explique sinon tout du moins beaucoup. En tout cas, son refus forcené d'être réduit à une seule identité, sa recherche obstinée, dangereuse et réussie d'un pluralisme existentiel qui lui ferait vivre comme un malaise, un enfermement, la moindre volonté d'appropriation de soi par soi. Désireux d'échapper sans cesse à lui-même, Thierry Lévy porte sur les liens d'autrui - ceux qu'on subit et ceux qu'on impose - le regard fier et dégoûté de qui est depuis longtemps AILLEURS.
On sait aussi que Thierry Lévy dénonce à juste titre la "pandémie victimaire" qui, naturellement inscrite dans l'espace judiciaire, rend de plus en plus le débat inégal et inéquitable la perception des juges, tant la souffrance visible des uns convainc plus vite et plus intensément que la douleur souvent invisible des autres. La société est atteinte par ce virus qui fait des citoyens des assistés. On n'a plus à accomplir mais à demander. On n'a plus rien à proposer mais on a droit à. Notre monde devient un vaste hôpital qui ne nous garantit pas la guérison mais au moins que notre impuissance sera favorisée.
Il faut tout de même que j'en arrive à l'essentiel. Me Thierry Lévy, l'avocat, celui qui défend, celui qui hait la prison, celui qui n'a jamais plaidé pour une partie civile quand l'adversaire était détenu, celui qui déteste, celui qui rêve de persuader et, à la fois, s'en moque. S'arrêter là serait réduire Thierry Lévy à une image trop simple, celle du refus et de la révolte, alors qu'il me semble infiniment plus complexe, plein d'une richesse dont lui-même peut-être ne cherche pas à prendre toute la mesure. Parce qu'il y a en lui aussi l'aspiration, sur le plan judiciaire, à une forme de reconnaissance ordinaire. Je me demande s'il n'est pas parfois lassé par la constance avec laquelle, et encore dans ce remarquable portrait, on l'oblige un tantinet à se camper dans la posture de l'hidalgo ombrageux, au service exclusif d'une conception roide et étouffante de la vie et de la justice.
Thierry Lévy, c'est d'abord la plus belle langue du barreau. C'est une éloquence à la fois limpide, chargée comme la gueule d'un canon, dense à exploser, tournée vers celui qui parle plus que vers ceux qui écoutent, c'est une esthétique magnifique pour une parole en colère. Une subtile contradiction déjà, entre la "rage" contenue du fond, la sauvagerie maîtrisée des propos et la splendide offrande de la forme. Comme si l'orateur, quoi qu'il en ait, n'était jamais aboli par le justicier. L'ordre somptueux de la phrase contre le désordre indigné du sens.
Thierry Lévy est-il un grand avocat et peut-être même un avocat, au sens traditionnel, voire étymologique du terme ? Je ne suis pas sûr qu'il ait pour ambition, même si son métier le conduit à "donner le change", de s'adresser à autrui dans le cadre d'un débat traditionnel où il exposerait, avec le talent qui convient, la version de l'accusé, son client, afin d'obtenir son acquittement ou la peine la moins lourde possible. Il y a dans cette configuration un respect des mécanismes judiciaires, une croyance en la validité de l'audience criminelle et du jury populaire, aussi en la neutralité des magistrats, qui, à l'évidence, n'habitent pas Thierry Lévy. Pourtant il plaide, il parle, il fulmine, il invective, il sait séduire par la vigueur de son esprit mais veille à ne jamais tomber dans une douceur suspecte, une bienveillance coupable. L'austérité abrupte ne se trouve jamais tempérée par des brises familières. Pourquoi ? Cette question n'est pas iconoclaste car, après tout, dès lors qu'il récuse l'idée qu'il desservirait par son attitude sévère et sans concession ceux qui l'ont chargé de leur défense, il est permis de s'étonner d'une pratique qui, se limitant par son rigorisme, limite ses possibilités de succès. Je me souviens d'une période où Thierry Lévy semblait accepter la rançon de son authenticité, qui était la difficulté de faire triompher sa cause. Aujourd'hui, et depuis plusieurs années, sans doute lassé par ce reproche qui le touche dans son infime part traditionnelle, il soutient que sa singularité ne le prive pas de victoires et qu'il n'a rien à envier, dans ce domaine, à ses confrères.
Utiliser cette expression au sujet de Thierry Lévy sonne comme une incongruité. Une solitude qui, absurdement, viendrait se mêler à la multitude. Cette solitude est fondamentale qui, à mon sens, dans l'espace collectif de la justice, le conduit pourtant, malgré les apparences de sa participation toujours courtoise au jeu qu'il met profondément en cause, à sauvegarder son pré carré à vif, son autarcie à la fois sûre d'elle et pleine de doutes, son être, sans jamais le laisser se noyer dans le flot des banalités consensuelles ou rituellement antagonistes. Cette volonté de ne s'impliquer que du bout de soi-même, cette incapacité à s'immiscer dans ce qui devrait mobiliser au premier chef l'avocat, ce retrait désiré ou contraint, m'ont toujours fait apparaître Thierry Lévy moins comme un avocat que comme un intellectuel de très haut niveau qui a cru ou su trouver, dans le champ judiciaire, le lieu privilégié, le prétexte idéal pour ses obsessions, ses fragilités intimes, sa puissance de réflexion, son goût de la liberté et de la contradiction, lui-même enfin.
La preuve en est dans la propre théorisation qu'il élabore pour justifier ce qu'il sent être une faiblesse. En effet, comment serait-il si peu avisé de cette exigence qui prescrit, le temps d'un discours, de feindre au moins un lien de familiarité et d'estime de principe avec ceux qu'on doit convaincre, pour pouvoir espérer un assentiment, un succès ? Thierry Lévy, comme un autre, n'ignore pas cette règle qui, sauf à vouloir de manière suicidaire saboter son rapport aux juges et aux citoyens, impose non pas une connivence mais l'affirmation claire d'une confiance. Si on n'éprouve pas celle-ci, on ne peut pas persuader, on n'est plus tout à fait avocat pour, au contraire, donner libre et brillant cours à un discours, à une interpellation qui, surgissant de ses profondeurs, sont destinés à y retourner en passant, le temps d'une écoute, dans des oreilles qui ne sont pas véritablement les bienvenues. Thierry Lévy, prenant fait et cause pour l'accusé mais à sa manière inimitable, sort du chemin classique de la stratégie judiciaire pour s'adresser à lui-même des fulgurances, des vérités et des provocations qui dépassent le particulier de sa cause au bénéfice d'un universel de la condition humaine et de son inéluctable culpabilité. Alors, de sa part, dénoncer la "connivence", qui lui donne "la nausée", entre avocats, entre avocats et magistrats, n'est qu'une façon de faire de sa solitude un impératif, de l'étrangeté de sa démarche, de son autarcie impérieuse, une politique.
Cette intuition de Thierry Lévy moins avocat d'autrui que plaideur de lui-même est confortée par la situation idéale dont il rêve et qui consisterait à "défendre l'innocence de quelqu'un que je sais coupable". Ce rapport perverti que l'avocat entretient avec la vérité ou le mensonge judiciaire, en dépit des justifications fournies par ces maîtres en sophisme, m'a de plus en plus préoccupé, en ma qualité d'avocat général auquel, j'en ai conscience, on pourrait répliquer mais sur un autre registre. Je regrette de formuler cette évidence que le vrai ou le faux sont des catégories identifiables qui non seulement structurent l'argumentation d'un accusé mais déterminent la qualité éthique d'un conseil qui, sauf à nier ce au nom de quoi il plaide, ne peut avec désinvolture arguer que venir au secours d'un prétendu innocent qu'il sait coupable, n'a pas la moindre importance. Il est trop facile de s'en tirer à bon compte par une provocation réduisant encore une fois à presque rien la légitimité judiciaire, en qualifiant la vérité de "bonne conscience donnée aux juges". Au-dessus, au-delà, il y aurait pour Thierry Lévy "la liberté absolue de celui que l'on accuse". Cette sublimation l'autorise plutôt à demeurer dans son univers et à profiter de cette "liberté absolue" en même temps qu'elle permet à son client de proférer, avec "bonne conscience", n'importe quoi.
Cette pensée mélangeant culpabilité et innocence me scandaliserait si elle n'émanait pas de Thierry Lévy auquel je prête en l'occurrence un dessein plus subtil. Entendant ce désir de défendre le faux innocent, je l'interprète comme le sentiment obscur qu'il n'y a d'innocents nulle part, que nous sommes tous coupables, Thierry Lévy le premier, et qu'on a quitté les rivages de la technique et de la justice pour ceux de la métaphysique. Lorsque Thierry Lévy prononce cette phrase immédiatement choquante, il pointe, plus que le procès lui-même et sa propre mission, la condition humaine et sa déréliction, l'honneur étant seulement de faire savoir somptueusement que la seconde est consubstantielle à la première. C'est sans doute aussi à cause de cette intrusion dans une transcendance à rebours que Thierry Lévy se trouve décalé par rapport au pur (ou impur !) avocat. Avec lui, la cour d'assises se transforme en instance du Jugement dernier et elle est précisément vilipendée à cause de son infirmité. Elle ne sera jamais à la hauteur du jugement de l'homme par l'Homme. La cause est perdue d'avance.
Je voudrais clore ce billet par une comparaison qui fera mieux comprendre mon point de vue. Me Dupont-Moretti a dit, il y a deux ans environ, à peu près la chose que Thierry Lévy. En substance, la justice est exemplaire lorsqu'elle acquitte un coupable plutôt qu'un innocent. C'est apparemment la même pensée, dont j'ai déjà discuté la teneur dans un livre, mais qui ne s'inscrit pas du tout dans le même registre. Pour l'un, on s'aventure dans les profondeurs de l'être et on peut défendre un innocent prétendu parce que la Culpabilité pèse sur tous les destins. Pour l'autre, il s'agit seulement de justifier pour demain les dysfonctionnements d'une justice qui, à cause de lui ou grâce à sa défense, confondra les genres et décrétera innocent le coupable. Thierry Lévy est un héros pour qui tout est tragique. Eric Dupont-Moretti un avocat pragmatique qui ne songe qu'à gagner.
Vraiment Maître ! On saisit mieux maintenant pourquoi je persiste à nommer Thierry Lévy Maître, avec cette lettre capitale. Non par référence à la définition professionnelle, à cet honneur donné trop vite à beaucoup d'avocats qui au mieux nous laissent de sang-froid devant ce qu'ils sont. Mais Maître comme Marcel Proust l'entendait : les écrivains fondamentaux par rapport aux "grands frères" que savent être les auteurs imparfaits et sympathiques.
Définitivement, ce n'est pas l'avocat qui me passionne chez Thierry Lévy. C'est, quand je le regarde, que je l'écoute, que je le lis, la certitude d'une imprévisibilité, d'une authenticité et d'une singularité. Tout un homme, fait de tous les hommes et qui les vaut tous et que ne vaut pas n'importe qui. Un Maître !
Magnifique portrait de cet avocat hors norme, tel qu'en lui-même l'éternité le change... On pense ici à l'éloge de Stephen Hecquet par Jean-Denis Bredin : il y a de plus mauvaises comparaisons !
...et il est vrai que son arrivée, dans une salle d'audience, renvoie tous les autres à leur petite humanité... Un "monstre", tel un Antonin Artaud... Sous la Révolution, aurait-il été Saint Just ou Marat ?...
Combien la comparaison avec Montebourg est cruelle : mais la comédie judiciaire s'accommode des deux...
On peut rêver d'un Colonna défendu en appel par Lévy sur vos réquisitions : casting, hélas, improbable...
De l'imagination, de l'audace, messieurs les secrétaires, une Berryer Bilger/Lévy. Thème : "Peut-on envoyer en prison pour médiocrité les prostatiques de l'éloquence ?"
Rédigé par : sbriglia | 10 février 2008 à 17:47