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« février 2008 | Accueil | avril 2008 »

Bienvenue en France

La nostalgie.

Ce n'est pas elle qui me fait m'étonner de la critique du film "3 heures 10 pour Yuma" par Christine Haas, dans Paris Match. Comment peut-on, en effet, ne pas voir que le remake ne fait pas le poids par rapport à l'inoubliable original mis en scène par Delmer Daves, avec Glenn Ford et Van Heflin ? Comment peut-on analyser le premier film comme "un récit d'ambiance claustrophobique" quand ce huis clos, au contraire, avec son unité de lieu, de temps et d'action, donne au western une allure à la fois tragique et classique ? Comment ne pas remarquer que l'oeuvre de James Mangold, pour estimable qu'elle soit, en voulant se distinguer de la ligne pure, nue et intense de son modèle, tombe dans le gras, la boursouflure, le remplissage, parfois l'ennui, avant de retrouver du rythme et de la vivacité avec précisément la séquence finale incluant l'enfermement dans la chambre d'hôtel ? Comment ne pas être déçu par le jeu lourd et sans grâce de Russel Crowe quand on a dans la tête l'élégance cynique et navrée de Glenn Ford face à l'honnêteté butée de Van Heflin ?

Ce n'est pas de la nostalgie. Mais un constat. Il faudrait offrir aux spectateurs les deux versions et je crains fort, pour ceux qui n'ont peut-être pas suffisamment l'histoire du cinéma dans l'esprit, que la première version écrase la seconde.

La nostalgie. Je ne crois pas non plus qu'elle puisse résumer le formidable succès du film de Dany Boon "Bienvenue chez les Ch'tis". Même si je comprends les réactions comme celle de Daniel Auteuil qui a aimé mais ne s'explique pas un tel engouement, il faut tout de même tenter de découvrir les raisons profondes d'un tel enthousiasme du public, au point qu'on sort du cinématographique pour entrer quasiment dans le sociologique. C'est comme si la France attendait un tel film et qu'on lui avait enfin donné ce qu'elle espérait.

D'abord, cette oeuvre est bien faite. C'est le travail d'un bon artisan. On ne se paie pas de mots ni d'images. On joue le jeu simplement, honnêtement, sans fioritures. Deux acteurs principaux sont réunis, avec des comédiens secondaires épatants, et une tranche de vie du Nord nous est offerte. Je sais bien que la représentation de celui-ci est schématique, qu'elle se fonde délibérément sur tous les clichés positifs ou négatifs de cette région, en forçant sur les premiers, en atténuant les seconds, sans prétendre y mêler la politique, au grand dam de certains critiques obsessionnels et militants qui auraient souhaité peut-être un film à la Bruno Dumont ! Cela ne signifie pas qu'ici ou là, on ne puisse pas déceler des faiblesses. La scène de l'alcoolisme à deux lors de la tournée est trop longue même si Kad Merad y est excellent. Les ressorts psychologiques de l'épouse du directeur me semblent assez peu plausibles. Mais qu'importe ! Un élan de rire et de joie nous rend heureux au-delà même de ce qu'une comédie ordinaire même réussie peut susciter.

Il y a toujours de la fatuité à généraliser d'après soi mais dans la mesure où je ne suis pas habituellement un épris des drôleries à la française - Amélie Poulain m'a semblé mièvre et longuet, malgré de très jolies trouvailles et son fantastique retentissement -, j'ose penser que mon adhésion au film de Dany Boon donnera un peu de crédit à mon analyse.

La France, par cette oeuvre, s'incorpore le Nord, prend conscience de son unité sur un mode ludique mais sensible, regarde comme des concitoyens des êtres que la susceptibilité des régionalismes et des identités locales faisait percevoir presque comme des étrangers, certes chaleureux mais dont on moquait le patois, la propension à l'alcoolisme, la simplicité des goûts, la familiarité des attitudes et le "sale" climat. D'un coup ce film pourtant aux antipodes du sérieux et du pédagogique, offre l'opportunité à tous les autres Français de se réjouir de leur proximité avec ce territoire, avec ces gens et d'être fiers qu'ils appartiennent au même monde, au même pays, au même Etat que le leur. Une telle assimilation n'aurait pas été possible avec n'importe quel département ou région. Je  suis  sûr que les Alsaciens ou les Savoyards n'auraient pas bénéficié de la même aura et qu'un film de même nature sur eux n'aurait pas entraîné un tel triomphe. Avant de savoir, il y avait déjà une tendresse pour le Nord qui ne demandait qu'à éclore. Le film s'est constitué comme un lien , une passerelle, un billet doux entre des communautés qui, grâce à lui, se sont reconnues fraternelles et solidaires. La tendresse du regard, la certitude d'être ensemble. Une diversité enrichissante, loin des discours cherchant à nous démontrer qu'autrui, parce qu'il était étranger, était nécessairement une chance et une richesse. Le film a été comme les rois de France : il a uni.

Il a fait mieux. Il a permis à la France de fuir un instant sa morosité, en se regardant, dans le miroir de cette oeuvre, avec une sorte de contentement moral et de jubilation collective. L'irruption, avec évidence, sans volonté de dénaturation ni de décalage, sans dérision ni honte, d'une multitude de bons sentiments sur l'écran et dans le récit, loin de susciter ricanements et gêne, a lavé à grande eau, à pellicule salvatrice, les manies troubles, les zones nauséeuses, les courtes et médiocres inspirations, les tristesses plombantes et sans génie du cinéma français. Celles-ci n'étaient supportables que filmées par Bergman. Par d'autres, elles étouffent, elles ennuient. Alors, bien sûr, tout y passe, dans cette histoire qui nous entraîne vers le bonheur comme plan, comme point final. La fraternité de l'amitié, la douceur et l'incompréhension de l'amour, l'absurdité des préjugés, la force du lien maternel, l'humanité chaleureuse, simple et vraie, la mélancolie des départs. Il serait facile, mais idiot, de se moquer de cet univers du tendre, du coeur, du Nord puisqu'au fond, c'est celui dont nous rêvons tous pour nous purifier les bronches, la vue, l'âme et l'existence. Dany Boon, par ce film qu'il a heureusement voulu modeste et filial, a atteint la grandeur du quotidien. La France se dit en s'observant dans cette représentation d'une part d'elle-même : on est des gens bien, tout de même !

Sans doute d'autres causes pourraient-elles être identifiées mais il me semble que ce plaisir de l'unité et cette satisfaction collective sont fondamentaux.

Bienvenue en France, nous murmure cette oeuvre. Quand la politique a du mal, quand la société doute, quand les institutions peinent, quand le pouvoir d'achat n'est pas au plus haut, quand la France fait ce qu'elle peut, quand le monde est dur, il y a parfois de petites lumières. Certes, Dany Boon n'a pas changé la vie de ses concitoyens.

Il a éclairé et embelli leur route. C'est déjà beaucoup.

Dati off !

Quelle surprise de découvrir, sur le site du Nouvel Observateur, une vidéo riche d'enseignement ! Un dialogue sur France 24 décontracté, spontané, familier, off, entre le garde des Sceaux Rachida Dati et la journaliste Roselyne Febvre, avant que la première soit officiellement interviewée par la seconde dans l'émission "Politiques".

Je voudrais d'abord emprunter le chemin des blogueurs, plein de sinuosités et de surprises tristes ou joyeuses.

La mort de Thierry Gilardi, pour moi sportif en chambre, est une épouvantable nouvelle. Sans dénier qu'il devait avoir l'esprit d'équipe, il était si bon commentateur, et si chaleureux, qu'on l'aurait volontiers voulu seul. Par gentillesse, il laissait trop parler les autres. Il va manquer.

Le téléscopage est étonnant, je l'admets, entre cette tragédie familiale et le bonheur de voir, enfin, le président de la République avec une épouse souriante et aimable, en France et à l'étranger. On finissait par croire, à voir la précédente, que c'était un pensum, une corvée d'être à ses côtés et de représenter son pays.

Il y a maintenant une grâce d'Etat.

Enfin, après l'annonce par la présidence de la République d'un comité de sélection pour la Villa Medicis et à la suite de la polémique justifiée, Georges-Marc Benamou a pris la décision qui convenait et a renoncé au poste.

Mais revenons à cette vidéo qui nous fait entrer dans des coulisses médiatiques et quasiment politiques puisque Rachida Dati évoque, en termes élogieux, son activité de ministre.

J'ai bien conscience d'énoncer une banalité en regrettant la connivence entre les personnalités des médias et celles de l'autre bord, entre ceux qui sont chargés d'informer et ceux qui doivent répondre à leur questionnement. En principe, il devrait y avoir une cloison étanche, sur le plan intellectuel, entre ces deux mondes puisque la légitimité et la fiabilité de l'un et de l'autre dépendent précisément de leur capacité à sauvegarder chacun leur indépendance. Celle du journaliste évidemment mais également celle du politique qui ne devrait pas aspirer à une complaisance immédiatement rassurante mais en définitive contre-productive. Dans cette vidéo, clairement deux amies sont en train de papoter de sujets divers qui, peu ou prou, vont sans doute être traités dans l'entretien télévisuel à suivre. Cette complicité qui aurait du demeurer ignorée, occultée ensuite dans le dialogue diffusé, fait froid à l'esprit quand on songe probablement aux mille liens, affinités, solidarités, clientélismes et lâchetés entravant un journalisme libre et courageux, pesant sur une classe politique trop peu distante. La manière dont cette vidéo a été enregistrée relève à l'évidence du coup fourré, d'un procédé inélégant mais il n'empêche qu'elle éclaire.

Je devine la réplique qu'on pourrait opposer à cette analyse en soutenant que tous les métiers d'autorité et de pouvoir connaissent ces risques de dépendance et de corruption intellectuelle. Peut-être mais le danger est plus grand quand deux personnes sont seulement face à face et que rien d'autre qu'elles-mêmes ne peut les retenir sur une pente trouble. Combien de fois aux assises ai-je été amené à affronter des avocats qui par ailleurs étaient d'excellents amis ! Si nous avions été tentés de nous laisser aller en modérant notre pugnacité, nul doute que tous les éléments extérieurs à nous, la présidence, les parties civiles, nous auraient rappelés à l'ordre.

Dans les passages spécifiquement politiques de cet échange détendu, Rachida Dati laisse entendre qu'elle pourrait être nommée au ministère de l'Intérieur même si son départ est paradoxalement freiné par tous ceux qui souhaitent trop ardemment la voir changer d'affectation.

Sur le plan judiciaire, outre un contentement de soi surprenant chez une personne de qualité, elle offre une vision purement quantitative de la justice comme si sa mission ne consistait qu'à faire augmenter le budget, octroyer des primes et calmer les mécontentements de cette manière. Il est évident que c'est l'une des tâches essentielles d'un ministre mais au regard de l'immensité du chantier de la justice, il en est tant d'autres infiniment plus pressantes et susceptibles d'entraîner un changement qualitatif. Notamment le plus urgent, l'adoption de la future grande loi pénitentiaire et la nécessaire modification de la composition du Conseil supérieur de la magistrature.

Le garde des Sceaux invoque le fort soutien politique dont elle dispose et qui est indéniable, pour en tirer la conclusion que la magistrature approuve son action et le ministre qu'elle est. Etrangement, elle en donne pour preuve que lors de ses visites dans les juridictions, celles-ci ne sont pas bloquées. Cet argument me semble sujet à caution car si la magistrature a évolué, elle n'a tout de même pas la fibre révolutionnaire et demeure à peu près convenable lorsqu'elle s'oppose.

Pour ma part, je ne ferais pas le lien, qu'elle affirme, entre les encouragements politiques sans cesse formulés par le président de la République et le consensus favorable de la magistrature. Le soutien dont elle bénéficie rend la plupart de mes collègues timides, suscite l'incompréhension de quelques autres et n'est pas loin, aujourd'hui, de ne plus constituer un avantage. Quant à l'adhésion à son action et à sa personne, je lui suggère de tendre l'oreille. Je n'ose penser que la Chancellerie serait à ce point déconnectée du réel pour ignorer que le corps judiciaire - et je n'évoque même pas les syndicats pour lesquels la contestation est un réflexe - n'est pas enthousiaste dans ses profondeurs. L'argent n'est pas tout, le respect et la considération sont capitaux.

Rachida Dati, s'il fallait aller dans son sens, jouit d'une chance rare à souligner. C'est qu'elle pourra toujours compter sur une part de la magistrature, sur des promotions d'auditeurs de justice, pour rendre insupportables aux citoyens notre corporatisme et notre frilosité habillés en progressisme, et donc justifier sa politique. Celle-ci est perçue d'autant plus favorablement qu'une fraction de notre communauté s'acharne sans cesse à nous décrédibiliser. La manifestation récente à Bordeaux, soutenue par les syndicats, contre la réforme nécessaire de l'enseignement à l'Ecole nationale de la magistrature en constitue une triste et éclatante illustration.

Si j'avais un voeu à formuler, c'est que Rachida Dati, dans l'officiel, mette la liberté et la spontanéité de la pensée et du langage "off". Le ministre n'y perdrait rien, nous y gagnerions beaucoup.

Tibet mon amour !

Je ne me moque pas. Je constate.

Mais après, quoi ? Certes, ce qui se passe au Tibet est infiniment grave mais on ne découvre pas la Chine, son régime, son essor économique et sa faillite démocratique. On y tue, on y emprisonne les opposants et la liberté d'expression. Alors, on s'en sort en qualifiant notre faiblesse de compassion à l'égard du peuple chinois. On commerce, les contrats se multiplient, pour les entreprises c'est une manne. Et c'est normal. Qui peut une seconde soutenir que l'absolutisme éthique est un concept opérationnel dans la vie internationale, dans les rapports d'Etat à Etat ? Peut-être conviendrait-il de cesser de se payer de mots, avant, pour être moins infidèle après ? Ce rêve des droits de l'homme miraculeusement accordés à l'intérêt national, pourquoi continuer à le lancer à la face des citoyens puisqu'on sait qu'il est impossible à réaliser ? Le courage serait d'annoncer, avant, les ambitions raisonnables et les limites, la morale relative, les élans mesurés pour ne décevoir personne, après ?

Alors, Tibet mon amour ? Bien sûr. Cela ne fait pas de mal à l'ego, à l'ego collectif, d'aller symboliquement partager des souffrances, des violences et des humiliations si lointaines en jouant un gratifiant rôle de composition : celui de combattants confortables et de dénonciateurs de façade. Pourtant, on voudrait trouver un chemin qui, entre empirisme et idéalisme, permettrait de nous regarder dans la glace du monde. Laissons de côté les cyniques froids et trop lucides, comme Claude Cheysson il y a si longtemps, et les forcenés du tocsin. Quand on entend Bernard-Henri Lévy s'échauffer sur les scandales internationaux et les atteintes universelles, on est partagé entre le rire et la compréhension légèrement forcée. On a l'impression qu'avec lui, on est toujours à la veille d'une guerre mondiale et cet excès dans l'indignation risque fort de le rendre inaudible le jour où il aura enfin quelque chose sur quoi véritablement nous alerter. Récemment, Nicolas Demorand, dans un entretien avec Henri de Sérandour, se trouvait sur cette longueur d'onde où la parole et le questionnement, occultant magiquement le réel, s'autorisaient l'utopie d'une totale et impérieuse éthique. Bernard Kouchner, lui, en dépit de l'accusation grotesque et injurieuse d'un Lionel Luca, tente, plutôt bien que mal, des compromis qui ne sont  pas déshonorants.

Tibet mon amour ! Il est clair que cela ne suffit pas à nourrir son homme, son citoyen, son solidaire. Il faut autre chose. Loin de moi l'idée sacrilège de minimiser les appels à "la retenue" du président de la République et la menace de boycotter la cérémonie d'ouverture des Jeux olympiques à Pékin. Je ne suis pas persuadé qu'ils aient le moindre effet, pas davantage, d'ailleurs, que la proposition de médiation dont on voit mal comment un Etat aussi sûr de sa force, et avec quelle arrogance, pourrait l'accepter. Je ne trouve pas du tout ridicules les comportements protestataires, à Athènes, de Reporters sans Frontières et de mon ami Robert Ménard mais leur intrépidité militante ressemble déjà, alors que nous n'en sommes qu'au début de la bataille, à des barouds d'honneur.

Boycott ou non de la cérémonie d'ouverture, les Jeux olympiques auront lieu. Porter ses efforts humanistes en amont n'interdira pas à l'aval, où la Chine triomphera, ostensiblement cachée derrière le sport international, d'exister. Pourquoi, aussi, ne pas reconnaître qu'on fait bon marché de la cause des sportifs français qui nous rapporteront, je l'espère, quelques médailles ? Je suis enclin à partager leur dépit car, dans ce débat parti du Tibet pour exploser chez nous, ils sont étrangement absents. Clairement considérés comme quantité négligeable. Pourtant, lutter pour qu'une passion trouve sa récompense tous les quatre ans n'a rien de honteux. Leur existence va se jouer à Pékin et il serait indigne de mettre en avant cette priorité, cette obligation ? Leur discours, pour une fois, quand on les laisse parler, n'a rien de vulgaire contrairement, par exemple, aux propos d'un Luc Alphand après un mortel Paris-Dakar, il y a quelques années. Le sport apparaît trop souvent comme la solution de facilité pour des responsables politiques qui y investissent leur conscience parce que celle-ci serait mal venue ailleurs, dans les sujets sérieux, dans la réalité des affaires. Le sport ou l'alibi, le coeur d'Etats sans coeur.

Pourquoi ne pas accepter cette évidence que les jeux se dérouleront et que même le boycott envisagé de la cérémonie d'ouverture, s'il offensera l'orgueil chinois, aura peu d'incidence sur la suite ? C'est dans la place que la révolte prendra tout son sens, si la situation au Tibet la justifie encore. C'est au sein même des Jeux olympiques qu'il faudra trouver le moyen de laisser s'immiscer la parole libre dans le protocole, et la flamme démocratique dans l'organisation totalitaire. Les autorités chinoises, dans tous les cas, le processus sportif lancé et leur Etat observé, ne décideront jamais de mettre fin à cet événement dont elles attendent beaucoup. Le ver doit se mettre dans le fruit. Les politiques auront tenté d'assumer leur tâche avant et brilleront peut-être par leur absence lors de l'ouverture. Mieux que rien. Mais, ensuite, ce sera aux sportifs de jouer. Les structures bureaucratiques du sport français doivent changer de discours. Il faut arrêter de laisser penser que les sportifs constituent un monde irénique, un peu niais, aseptisé, tendu vers la seule victoire au milieu d'un univers plein de trouble et de grondements. Il y a bien longtemps qu'on sait que le sport, tous les sports ne correspondent pas à cette image d'Epinal ou de Pékin et qu'il est urgent de ne plus les traiter comme des activités débiles, tout dans le corps, rien dans la tête. J'espère qu'on les invitera au grain de sable, au bruit, à la dénonciation, à l'affirmation de la morale, au rappel des droits élémentaires, à l'éloge de la démocratie. Cela n'empêchera pas les uns et les autres de gagner  s'ils le méritent. Sur le podium, s'ils ont l'honneur d'y monter, et encore plus sur la plus haute marche, ce n'est pas le poing levé qu'on attendra d'eux mais une attitude, un défi, une solidarité, une fierté qui viendront signifier au monde leur présence, leur triomphe en même temps que leur civisme. Je leur fais confiance. Les officiels, qui les encadrent, prétendent les gérer comme un troupeau de muets complaisants ou au moins neutres. Pour faire du sport, ils n'ignorent pas tout de même que de l'autre côté de l'épreuve il y a des épreuves pires à assumer et que l'allure n'est pas qu'une question de cendrée. Christine Arron et Romain Mesnil l'ont déjà admis qui ont signé un appel du Nouvel Observateur.

J'attends avec impatience les Jeux olympiques à Pékin. Politiques et sportifs, même cause mais méthodes forcément différentes. Ils vont gagner.

Alors, Tibet mon amour aura vraiment un sens.

 

La haine de Zemmour

Il ne faut pas qu'Eric Zemmour s'étonne. Quand on tente de penser librement, de parler et d'écrire dru, quand on ne désire pas s'installer dans le cortège confortable des bienséances intellectuelles et politiques, il faut s'attendre au pire, savoir qu'on va naturellement payer une rançon. Le blâme, l'hostilité, même la haine. Ce serait trop beau que d'avoir le droit, sans aucun risque, de se frayer un chemin solitaire et décapant, de faire la nique aux autres et d'être aimé par eux.

Aussi, quand j'ai lu dans le Nouvel Observateur la charge de Jacques Nerson, moins contre le livre "Petit frère" que contre Eric Zemmmour lui-même, ce n'est pas la tonalité acerbe du texte qui m'a choqué. Plutôt le caractère étrange d'une prétendue critique littéraire, en réalité un procès en humanisme et une accusation d'immoralité selon les canons d'une gauche qui confond de plus en plus art et éthique, le monde dont elle rêve et la vie qui est.

Pour qui a lu le roman d'Eric Zemmour sans vouloir à tout prix "se payer" son auteur pour des raisons sans rapport avec la qualité intrinsèque de l'oeuvre, la diatribe de Nerson est absurde qui stigmatise la manière dont les femmes sont traitées par un narrateur cynique, le crime d'un jeune juif évoqué et les Arabes dans l'ensemble présentés. C'est dur, sans complaisance, provocant, de la vérité ici, de l'outrance et de l'excès là, en tout cas un livre bouillant d'intelligence et de style même si en effet quelques incorrections donnent à Nerson l'occasion de jouer au puriste. Celui-ci ne devrait pas ignorer que l'excellence d'une phrase, c'est moins son apparence noble que son mouvement et son rythme, que les impropriétés pèsent peu au regard de l'intensité interne du récit, que les mots ne sont pas des animaux en cage mais des oiseaux libres de s'envoler. Aussi, le regard de Jacques Nerson sur ce livre est doublement réducteur. Il reproche à Zemmour d'une part de transgresser des règles morales, une décence humaniste, la fausseté obligatoire des images convenues de notre société et des tensions qui la déchirent, et d'autre part d'écrire mal quand au contraire il écrit vrai et charnu. Il écrit mieux que bien : il lance chacune de ses phrases comme si à chaque fois elle se trouvait au bord d'un précipice et qu'il fallait lui ménager un fragile équilibre entre la tradition et le défi.

Cette critique de moraliste autodésigné - au nom de quoi et sur quels critères ? - n'est pas sans nous rappeler un ton qu'affectionne ce remarquable hebdomadaire dans sa partie artistique. Jérôme Garcin en particulier ne semble animé que par une condescendance moralisatrice, une arrogance satisfaite de personne "bien sous tous rapports" en face d'auteurs impurs, ou par une admiration copine et inconditionnelle. Ce n'est pas parce que la grande critique littéraire a disparu - celle qui éclaire en même temps qu'elle dénonce, qui aide à préparer l'avenir tout en jugeant le présent - qu'il faut s'accommoder de la réprobation éthique dans l'office exclusif du goût et du talent.

Cette dérive est d'autant plus navrante qu'elle oublie d'aborder le fond du livre et le coeur du problème. Si Nerson  avait su échapper à son obsession, il aurait pu lucidement critiquer le roman de Zemmour pour une raison à mon sens évidente, irréfutable : c'est que son livre n'est pas un roman. Du moins au sens où on l'entend, où on le lit.  Un roman, c'est une histoire d'où l'auteur s'efface pour faire surgir des êtres et des choses à la fois inconnus et familiers, un autre univers. Le roman d'Eric Zemmour, c'est Zemmour lui-même qui fait se suivre avec alacrité, verve et une indéniable aptitude polémique une série de tableaux choisis, autant de morceaux de bravoure, réunis entre eux moins par la logique impeccable et implacable d'un récit tout d'une pièce que par le tempérament unique d'un auteur qui n'a pas oublié qu'il était surtout un grand essayiste politique et un pourfendeur de nos manies nationales. Ce livre est un formidable pamphlet qui s'ébroue et blesse sous toutes latitudes mais n'est pas un roman. Sur ce plan, c'est le même échec plein de promesses que le premier roman de Bernard-Henri Lévy, passionnant mais dont on sentait que son auteur n'avait qu'une ambition : tout faire pour s'évader des contraintes du genre.

Contrairement à ce qu'affirme Jacques Nerson, le libelle de Zemmour n'est pas plein de haine, en dépit de la référence inévitable à Céline. C'est lui qui éprouve de la haine à l'encontre de Zemmour. On est effaré par la violence des mots, l'absence totale de fraternité qui devrait demeurer entre des personnes l'une et l'autre non médiocres.

La haine aveugle. Jacques Nerson nous le prouve.

Un échec insolent !

Apparemment, il convient de se méfier des réussites éclatantes ou même estimables. Les fiascos, aujourd'hui, ont plutôt la faveur des politiques. Nadine Morano, sèchement battue aux élections municipales, est nommée secrétaire d'Etat. La défaite à Toul donne la gloire à Paris. Jean-Marie Bockel, pour qui s'intéresse à la francophonie, semblait n'avoir pas démérité, loin de là. Il est, par conséquent, chargé des anciens combattants, catégorie très respectable mais qui, à l'échelle gouvernementale, ne constitue pas un vecteur essentiel.

Et il y a des échecs insolents si on peut galvauder cet adjectif généralement attaché aux triomphes professionnels indiscutés. Je pense, en ces temps d'arrivées et de départs, à Georges-Marc Benamou et à la virulente polémique qui a suivi sa nomination à l'Académie de France à Rome, la Villa Médicis.

Le citoyen, même le plus informé, cherchant à débusquer derrière les lignes et les commentaires la réalité des faits et des pratiques, ne peut prétendre connaître dans le détail l'activité d'un Conseiller culturel au cabinet du président de la République. Il est possible que des choses nous aient échappé et que notre ignorance nous ait fait manquer l'excellence de séquences où M.Benamou se serait révélé au meilleur de lui-même. Après tout, ce n'est parce que ce personnage a glissé et oscillé d'un président l'autre, comme dirait Céline, et qu'il est honni par la gauche et notamment par Pierre Bergé que nous devons forcément présumer un maigre bilan de sa part.

Cette réserve faite, il ne s'est peut-être rien passé de capital entre ses quelques frasques arrogantes du début et ses différends de la fin avec des responsables de l'audiovisuel ou la ministre de la Culture. Un tel tableau manifesterait plus le caractère difficile et dit-on vaniteux de ce conseiller que la qualité de sa politique.

Pourtant, il a été nommé à ce poste prestigieux. Si on admet que celui-ci aurait dû échoir à quelqu'un dont il aurait été la juste récompense, force est de se demander pourquoi de tels errements sont possibles dans un Etat et une République que le candidat Sarkozy avait rêvé irréprochables. On n'ose pas songer, ce qui serait une solution de facilité pour expliquer cette déviation, aux intrigues de couloirs et aux coups fourrés. Il y a nécessairement une analyse plus profonde à tenter et qui pourrait tenir à la vision d'une démocratie exemplaire mais qui aurait pour vocation de laisser place, en certaines circonstances et pour certains lieux, à des choix régaliens et à des préférences présidentielles. L'irréprochable sur ce plan ne concernerait pas l'Elysée, en quelque sorte.

Il est hors de question de m'immiscer dans la controverse qui oppose Olivier Poivre d'Arvor (qui a écrit une lettre ouverte au président - le site du Nouvel Observateur et Bibliobs) à Georges-Marc Benamou. Le premier connaît pourtant Beaumarchais qui a déjà tout éclairé : "il fallait un calculateur, ce fut un danseur qui obtint le poste". Rien n'a changé, depuis. Je comprends qu'Olivier Poivre d'Arvor se soit rappelé avec une nostalgie aigre les compliments de Benamou évoquant, pour la Villa Médicis, "d'excellents candidats, notamment Olivier Poivre d'Arvor". Toujours est-il que ce poste lui a échappé et que Georges-Marc Benamou se l'est vu approprier comme cadeau de départ.

Pour ma part, je croyais à la valeur de cette exigence - l'Etat irréprochable - et je continue d'y adhérer avec évidemment moins de fraîche naïveté qu'avant. Cet Etat qui se doit d'être exemplaire intégre l'Etat de droit mais le dépasse, tant sa substance touche l'ensemble des facettes d'une société, politiques, économiques, administratives et culturelles. Aucune notion n'est plus importante pour un magistrat. D'abord, c'est un Etat "irréprochable" que la magistrature a la mission de représenter dans son activité quotidienne pour peu qu'on néglige les arguties sur Etat et société. C'est sous l'égide de cette démocratie éthique que le judiciaire accomplit ses tâches et celles-ci seront d'autant mieux assurées et comprises par les citoyens que leur source républicaine sera insoupçonnable. Que l'Etat soit irréprochable et c'est le gage d'une justice honorable et honorée. Mais cet Etat exemplaire, c'est aussi celui dont les magistrats, comme tous leurs concitoyens, ont vocation à recueillir les bienfaits dans leur existence professionnelle comme dans la sphère civile. Autrement dit, je n'ai pas perçu ce slogan de campagne comme un engagement creux et vain mais comme l'affirmation d'une rigueur républicaine qui saurait soumettre à la morale et au mérite les expressions de l'Etat et ses choix, même les plus politiques.

En ce sens, il me semble que ce n'est pas forcer le trait que de soutenir le caractère indivisible de ce caractère irréprochable. Comme la peine de mort hier dont l'abolition, sur le plan du principe, ne pouvait laisser subsister aucune exception, la perfection éthique d'un Etat ne saurait tolérer la moindre entorse du haut de l'impérium présidentiel, de ses décrets toujours à justifier jusqu'au bas d'une organisation administrative et de ses postes les moins exposés. De la sophistication des mécanismes de pouvoir jusqu'à l'évidente simplicité des rouages les plus familiers et quotidiens. Pour peu qu'une nomination décide de se soustraire à l'entendement commun, qu'elle apparaisse comme la cause d'un scandale et non la conséquence d'un mérite, se trouve touché tout l'édifice fragile d'un Etat et de la démocratie qui l'irrigue. Rien ne se perd de ce qui porte atteinte, fût-ce de manière dérisoire, au bon sens et à l'impartialité qu'on attend de l'Autorité qu'on a élue. Rien ne se crée si ne sont pas sans cesse colmatées les fissures par lesquelles l'injustice et l'incompréhension ont frayé leur chemin. Il faut boucher les voies du désordre et du déséquilibre comme on bouche des voies d'eau.

Aussi, ce n'est pas faire trop d'honneur à Georges-Marc Benamou que de lui consacrer presque tout un billet. Sa situation, son pouvoir élyséen et sa chance surprenante renvoient au paradoxe d'un échec insolent rétribué au prix fort. Il y a quelque chose qui fait plus qu'agacer le citoyen dans cette étrangeté. Cela n'appelle pas l'indulgence pour les foucades d'un Pouvoir dont on comprendrait trop bien les abus. C'est presque de la révolte devant le "bon plaisir" d'un Etat qui tient si peu compte des fiascos qu'il ne les impute pas à charge. Cette mansuétude est d'autant plus étonnante que le président de la République, ailleurs, n'a pas cessé de de s'en prendre aux "patrons voyous" dont les échecs rendraient scandaleux leur "parachute doré". Le "parachute doré" de Georges-Marc Benamou, c'est la Villa Médicis.

Enfin, qu'on ne vienne pas me reprocher de désigner nommément et de viser clairement. Je sais bien que le confort, quand on fait référence à des attitudes personnelles, consiste à disserter vaguement d'idées pour s'éviter d'avoir à cibler. Il y a des moments, il y a des sujets qui imposent le combat singulier. Il en est d'autres qui nécessitent le débat conceptuel. Il n'y a aucune inélégance à dénoncer les êtres quand, jamais, on ne s'attaque aux faibles.

On n'a plus d'autre choix que de souhaiter bonne chance à la Villa Médicis entre les mains de Georges-Marc Benamou.

Portrait

Portrait de blogueur en pied en dernière page du Figaro de ce jeudi ! On peut lire l'article sur le site : Le Figaro.fr

Un visage cher

Parce que l'hebdomadaire Voici est concerné, il faudrait en rire.

Je ne crois pas.

Elsa Zylberstein, par l'entremise de son avocat, réclame 6000 euros à Voici pour avoir placé son visage dans une grille de mots fléchés, sans que "son nom et sa qualité" aient été mentionnés.

Il s'est trouvé une actrice pour tomber dans un tel ridicule. Je sais bien que celui-ci n'a pas d'odeur et que 6000 euros sont toujours bons à prendre. Il s'est trouvé un avocat pour oser formaliser une telle demande et réclamer une telle somme. Se trouvera-t-il des juges pour leur donner satisfaction ?

Il n'y a vraiment pas de quoi plaisanter. Lorsque, dans la lumière médiatique et la célébrité artistique, des comportements personnels atteignent ce point où le lucre se conjugue avec l'indécence, force est de s'interroger. Ne sont-ils pas révélateurs d'une société qui perd la tête ? Les perversions suscitées par le droit à l'image et la protection de la vie privée constituent-elles l'avant-garde d'une déferlante ou s'arrêtent-elles aux appétits d'artistes  qui en veulent toujours plus puisqu'on les a habitués à recevoir beaucoup trop ?

Devant un tel épisode, on peut se dire, sans se complaire dans un catastrophisme qui serait hors de proportion, qu'on va tout droit vers des maux fléchés.

Justice des mineurs, justice mineure ?

Le Figaro du week-end dernier annonce que la justice des mineurs sera réformée après les élections. Devinez comment ? Le garde des Sceaux a évidemment créé un goupe de travail, une commission qui sera présidée par le recteur André Varinard. Les choses sérieuses commenceront à partir du 4 avril. On a le droit de se moquer de cette manie qui décharge les ministères de leur responsabilité et confie la réflexion à des instances dont la composition demeure assez mystérieuse. Qui choisit, sur quels critères, à partir de quelles compétences, pour complaire ou pour oser, pour penser ou pour répéter ? On sait bien, depuis la grande époque du radicalisme, que l'un des bons moyens pour paraître résoudre un problème consiste à installer une commission . On n'en a jamais assez. Cela donne au moins l'illusion d'une activité même si le rapport qui en résulte, généralement célébré, n'est pratiquement jamais suivi d'effet. Un autre moyen efficace pour feindre de traiter une difficulté consiste à faire voter une loi. Pour la plupart des citoyens, la loi est un acte qui à lui seul est porteur d'avancées prévisibles. L'avenir dément souvent cette confiance parce que s'il est facile de faire voter une loi avec une majorité disciplinée, il est compliqué, et fatigant, de la mettre en oeuvre et surtout d'en contrôler l'application. De sorte que tout en se plaignant de la bureaucratie législative et de la surabondance textuelle, le pouvoir les favorise parce qu'elles permettent  de donner l'apparence de l'énergie quand sa réalité exigerait infiniment plus.

Il y a du simulacre dans cette propension à vouloir des cogitations sur commande mais, qui sait, le groupe du recteur Varinard sera-t-il peut-être une merveilleuse exception.

Depuis quand la justice des mineurs n'est-elle plus perçue comme mineure ? Sans doute à partir d'émeutes et de violences qui ont mis en première ligne des êtres qui, pour être jeunes, nous frappaient moins par leur précocité que par leur malfaisance. Les délits et les crimes qui pouvaient leur être reprochés reléguaient au second plan les tartes à la crème qui n'ont cessé d'être déversées sur le scandale de la répression à l'encontre de mineurs qui n'auraient eu besoin que d'éducation. Avant qu'on prenne conscience, en dépit d'un discours systématiquement lénifiant, du caractère majeur de beaucoup de transgressions trop vite excusées par l'âge, quelle image avait-on de la justice pour enfants ? C'était le film "Chiens perdus sans collier", c'étaient des juges pour enfants accoutrés d'une manière simple et familière, pour les hommes souvent barbus ou moustachus, gommant avec une ostensible compréhension toute trace d'autorité dans leur voix et de fermeté dans leurs propos, des assistants sociaux jamais indignés, toujours prêts à pardonner sur le dos de la communauté, des magistrats qui s'estimaient déliés de la charge de participer à la mission pénale puisqu'eux avaient à leur disposition l'éducatif ! J'exagére pour la généralité mais j'en fréquente encore aux assises, surtout des collègues féminines, qui considérent presque comme une faute de goût de sanctionner un mineur, entre 16 et 18 ans, pour un crime. Le ridicule, d'ailleurs, de ces comportements judiciaires qui sont prêts à faire preuve d'une coupable indulgence pour quelqu'un de 18 ans moins un jour mais d'une rigueur implacable contre un autre de 18 ans passés d'un jour ! Il me semble qu'aujourd'hui ces stéréotypes pèsent moins lourd et que la justice des mineurs s'est imposée dans nos têtes et dans nos indignations. Définitivement, elle n'est plus mineure.

Reste qu'elle n'échappe apparemment pas, quand on lit l'article de Laurence de Charette, aux interrogations qui, pour être sempiternelles, restent tout de même oiseuses. Je n'évoque pas celle relative au choix d'un âge minimum de responsabilité pénale. De quoi fera-t-on dépendre celui-ci ? De la biographie officielle ou de la maturité violente des actes ? On n'est plus véritablement mineur quand on commet des crimes ou des délits qui en quelque sorte sont trans-générationnels, ou ces comportements  perdent-ils leur odieux venin parce qu'ils seraient l'oeuvre d'un "jeune" ?

La problématique essentielle du groupe de travail sera, paraît-il, de se pencher à nouveau sur la distinction lassante entre l'éducation et la sanction. Cette opposition, si on veut bien laisser chacun de ces concepts dans sa sphère, n'entraîne aucun embarras particulier. La jeunesse en danger doit bénéficier de mesures d'assistance et de sauvegarde. Dès lors qu'elle est passée de l'autre côté, du côté de la jeunesse qui met en danger, il convient d'élargir autant qu'on le pourra l'éventail pénal mais aussi de cesser de se leurrer : on ne sera plus dans l'éducatif mais dans le répressif, même le plus soft. Pour une double raison.

La première tient à ce que rien n'est pire que le salmigondis que la justice des mineurs n'a cessé de concocter, qui mêlait un soupçon de réprobation pénale à un zeste de compréhension éducative. Cette démarche de la chèvre et du chou faisait perdre son crédit à chacune de ces exigences dès lors qu'elles étaient confondues pour donner bonne conscience au juge et légère satisfaction à la société. On perçoit bien, encore aujourd'hui, à quel point les juges des enfants ne rêveraient que de pouvoir traiter ceux-ci comme les enfants des juges. Une sorte de chaleur et de familiarité où l'autorité, la condamnation seraient noyées dans le magma éducatif. Un juge assistant familial, d'une certaine manière.

Et c'est la seconde objection. Les mesures de sauvegarde, d'assistance, même si elles se piquent d'être éducatives, parent au plus pressé, soulagent et évitent le pire mais elles ne prétendent en aucun cas faire de l'éducation à l'égard de jeunes destinées qui en ont manqué quand elle était nécessaire et possible. La justice, même la plus attentionnée qui soit, sauf à se mentir ne peut pas prendre la suite d'instances familiales qui ont tragiquement fait défaut. Le train de l'éducatif manqué ne se rattrape jamais et il faut arrêter de faire croire que des relèves seraient possibles qui viendraient en secours pallier les carences antérieures. Pour la justice pénale des mineurs, la sanction, bien adaptée, représente la seule éducation possible et qui ne se leurre pas. Tant la marque fondamentale de l'absence d'éducation a consisté avant à briser la chaîne de l'acte, de la responsabilité, enfin de la punition. Enoncer ce constat, ce n'est pas minimiser l'influence des conditions socio-économiques qui rendent l'éducation difficile - mais jamais impossible sauf à considérer que les milieux dits défavorisés seraient voués au désastre et à l'impuissance. La fatalité laisse toujours filtrer un peu de lumière par où la liberté de chacun s'exprime ou non.

Quand la commission Varinard aura terminé ses travaux et rendu son rapport, je suis sûr qu'on qualifiera les uns et l'autre de remarquables et qu'on hésitera pourtant à mettre en oeuvre les recommandations. C'est toujours comme ça.

On  s'interrogera. J'ai une solution. Pour trancher, pourquoi ne pas créer une nouvelle commission ?

Le héros de Rama

Patrick Besson n'est pas toujours drôle. Il a tort, dans le Figaro Magazine, de se vanter de n'avoir pas voté lors du premier tour des municipales. Cette dérision facile quand, ailleurs, on peut mourir du manque de démocratie, est choquante. Je sais que mon propos n'est pas très "tendance" mais peu importe.

Cette légère aigreur me prépare à aborder comme il convient les réponses que notre belle et intelligente secrétaire d'Etat, Rama Yade, a faites aux questions de Morgane Miel, dans la rubrique "En Privé" du Figaro Madame .

Plus précisément l'une d'elles.

On demande à Rama Yade quel est son héros dans la vie. Elle affirme que "sur le plan politique", c'est "Nicolas Sarkozy, même si on va encore se moquer de moi...".

Même si elle a la prudence d'anticiper sur une ironie probable, Rama Yade ne doute pas une seconde que sa réplique est de nature à susciter l'émoi. Force est de constater que dans notre monde toute admiration affichée pour celui qui vous gouverne et dont vous dépendez - et qui a favorisé votre condition actuelle - est naturellement frappée de suspicion. Il y a une inconditionnalité de principe, une révérence originelle qui rendent peu crédible l'allégation la plus laudative qui soit même si celle-ci ne s'est attachée qu'au domaine politique. Imaginons un instant que dans les mêmes circonstances, mais sur un registre judiciaire, j'aie eu l'envie d'avancer que "mon héros dans la vie" était le procureur général de Paris, on m'aurait ri au nez, et lui le premier. Aussi sincère qu'a voulu être le propos de Rama Yade, il me semble qu'il est des hyperboles dont on devrait se dispenser par prudence. Enoncer le plus grand bien, et sur un mode dithyrambique, de la personne au-dessus de laquelle aucun autre pouvoir personnel ne vaut risque de ressembler à la flatterie empressée d'une courtisane quand tout montre que Rama Yade se trouve aux antipodes d'une telle attitude. Je ne suis pas loin de croire que cette jeune femme a un caractère si bien trempé qu'elle a choisi sans doute, par provocation, contre le conformisme hostile d'aujourd'hui, son héros en la personne du président.

S'arrêter là serait un peu court. Ce qui crée la gêne, en réalité, vient moins de la réponse de Rama Yade, qui est plausible sur le strict plan politique, que de la question faisant référence à son "héros dans la vie". Un héros, qu'on le veuille ou non, n'est pas d'ici, n'est pas d'aujourd'hui. Il fait rêver à une personnalité exceptionnelle et totale, à un mythe qui transcenderait, en dépit de son humanité apparente, nos faiblesses, nos médiocrités et constituerait un modèle pour tous. Il y a dans le concept du héros un alliage parfumé d'un passé flou et d'une exemplarité dure et intense. Le héros, sauf à banaliser ce terme à l'égard de péripéties quotidiennes où tout citoyen accomplissant son devoir est baptisé de la sorte, s'inscrit dans un réseau d'exigences et d'actions - les travaux d'Hercule en sont un témoignage légendaire - qui font de lui un éclaireur inspiré, un être "pas  tout à fait comme nous, pas tout à fait un autre", une existence à imiter, une lumière à suivre, bref quelqu'un qui nous parle de nous, mais de loin. Le héros ce ne peut pas être l'homme politique d'aujourd'hui, même le président de la République, aussi enthousiastes que les partisans de ce dernier puissent encore se révéler. Le héros nous fait changer de monde et de registre quand le responsable de l'Etat au contraire est contraint de nous plonger dans la réalité et de faire preuve de pragmatisme. L'un affronte quand l'autre compose. L'autre s'adapte quand l'un tient et se maintient. L'absolu du héros se heurte au relativisme de l'élu. Le granit au siècle.

Je ne sais pourquoi cette réponse de Rama Yade m'a fait songer à une stimulante distinction de Marcel Proust qui, dans une critique littéraire, oppose les maîtres aux grands frères. Les seconds sont aimés malgré leurs défauts, avec une affection chaleureuse et lucide - par exemple, Honoré de Balzac - quand les premiers, rares, changent le cours d'une vie, infléchissent des destins et se posent sur notre route comme des repères et des avertissements. Comme des leçons et des appels. En politique probablement, les "grands  frères" sont-ils, pour les citoyens, le lot quotidien, l'environnement immédiat.

Mais les maîtres, les héros ?

Rama Yade aurait du répondre que dans la vie d'aujourd'hui, les héros ne courent pas plus les rues du pouvoir que celles de la société. Chacun fait ce qu'il peut avec ce qu'il est et ce qu'il a. Mais peut-être avait-elle envie, en répondant aujourd'hui, de rêver d'un temps infiniment lointain ? 

Une grâce à pleurer

Rachida Dati était l'invitée de Nicolas Demorand sur France Inter.

Après sa victoire facile dans le 7ème arrondissement de Paris, elle deviendrait, dit-on, responsable de la droite à Paris à la place de Françoise de Panafieu.

Je l'ai entendue. Le citoyen Bilger doit se taire.

La ministre de la Justice a répondu comme elle pouvait à plusieurs questions. Elle devait notamment donner son point de vue sur l'éprouvante condition de Chantal Sébire, qui fait à juste titre la "Une" du Parisien.

Je l'ai entendue. Le magistrat Bilger doit faire silence.

Pourtant, quelle terrible épreuve qui nous oblige tous à chercher, au plus profond de nous-mêmes, ce que nous enseignent l'intelligence et l'humanité. On ne peut pas se contenter de la surface de soi, on n'a pas le droit de se réfugier dans les poncifs.

Je me souviens de ce reportage au journal de TF1, un soir, où on a vu apparaître soudain le visage de Chantal Sébire. Atteinte d'une maladie rarissime, un esthésioneuroblastome, cette femme, cette mère, souffre quotidiennement parce qu'une tumeur lui a rongé le nerf olfactif et déformé la figure. Ses propos étaient déchirants d'élégance et de pudeur, de tendresse pour ses enfants, qui l'entouraient et l'embrassaient sans affectation ni outrance. Ils ne cherchaient pas à faire croire à une affection et à des gestes, ceux-ci, d'une sincérité totale, n'étaient que la manifestation d'un amour filial d'autant plus intense que leur mère, quand on l'entendait parler d'elle, de son existence, de son calvaire, demeurait d'une tenue et d'une lucidité exceptionnelles. Elle murmurait doucement sa difficulté à continuer à vivre de la sorte, elle communiquait sa détresse avec d'autant plus d'intensité et de conviction que fascinés par ce visage d'une grâce à pleurer, tous les téléspectateurs, j'en suis sûr, se taisaient, admiratifs devant cette classe et pétrifiés devant une infortune physique incurable, irréversible, qui ne dissimulait rien de la belle enveloppe humaine. A la fin, lorsque la télévision nous a replongés dans les infortunes internationales, on n'a pas pu oublier Chantal Sébire. Je pressentais qu'elle viendrait à nouveau nous hanter, nous sortir du confort d'instants trop commodément passés alors qu'elle endurait le pire.

On ne peut pas s'empêcher, au risque de frôler l'indécent, de comparer la manière dont les tragédies intimes, personnelles ou familiales sont assumées par chacun. Il y a eu, à la suite de la mort de Vincent Humbert et de la campagne largement médiatisée par sa mère, l'instauration d'un climat qui mêlait au chagrin une revendication sociétale et une contestation judiciaire, quelque chose qui, à mon sens, dans le surabondant, venait jeter une ombre sur le malheur, qui gagne à être discrètement supporté. Pour la famille Sébire, il me semble que c'est sinon l'inverse, du moins une attitude qui se contente de solliciter, pour Chantal seule et au nom de sa propre dignité, sans idéologie mortifère ni groupe de pression, le droit de s'effacer d'une existence qui ne lui offre plus rien que la certitude d'une quotidienneté infiniment désespérante et sans recours.

Même la requête exceptionnelle déposée auprès du président du tribunal de grande instance de Dijon pour que son médecin soit autorisé à lui fournir une substance létale marque une conception de la vie en société que je trouve admirable. Certains pourraient se moquer de cette irruption du droit au sein de l'extrême souffrance, de cette volonté manifestée à toute force pour demeurer dans l'univers de la légalité civilisée, de ce désir de ne rien accomplir qui ne soit pas légitimé par les autorités judiciaires, par l'Etat sous l'égide duquel elles statuent. J'y vois, au contraire, un hommage rendu à ce qui fait le prix de notre monde et qui le sauvegarde dans son essence : maintenir dans des limites démocratiques les folies compréhensibles que suscite la perte absolue de l'espoir, pour qu'elles ne scandalisent personne mais permettent, qui sait, l'adhésion de tous. Perception d'autant plus fondée que Chantal Sébire a annoncé qu'elle n'interjeterait pas appel, quelle que soit la teneur de la décision rendue le 17 mars.

Quant à soutenir comme le professeur de droit qui donne son avis  dans une page du quotidien "qu'elle confère aux juges un rôle qui n'est pas le leur", c'est aller trop loin. Je ne sais évidemment pas quelle sera la décision. Mais, alors qu'on judiciarise tout à outrance,  alors qu'on demande à la justice de se prononcer dans des domaines qui devraient échapper à sa sagesse ou à son emprise, il serait paradoxal de méconnaître la validité d'une démarche qui ne se sert pas du droit pour le nier mais pour le consacrer.

Chantal Sébire a souhaité être reçue par le président Sarkozy. Celui-ci a manifesté qu'il n'est pas indifférent à son sort. S'il est une personne qui mérite d'être accueillie à l'Elysée, c'est bien elle, une tragédie avec laquelle le sentiment collectif doit se trouver en empathie, c'est bien la sienne.

Comme dans le film Elephant Man, ce visage ravagé par la maladie nous renvoie à la fraternité et à la mélancolie. On voudrait garder cette femme, cette mère dans cette vie qu'elle veut quitter.