Par cette injonction je ne prétends pas faire allusion à Denis Gautier-Sauvagnac (DGS) puisque, naturellement, il est présumé innocent ! Laissons la procédure dans laquelle il a été mis en examen et considérons l'étrange spectacle offert par tous ceux qui avec l'UIMM et ses dirigeants ont trouvé une formidable opportunité : celle de s'indigner à bon compte et, la main sur le coeur, de dénoncer pratiques et comportements heureusement assumés par un seul pour la plus grande sauvegarde de la plupart. Il est vrai qu'on n'est pas plus maladroit que DGS ! Ne sait-il pas encore que notre société adore donner des lecons de morale et que rien ne la mobilise plus que la vision de l'argent qui coule à flots dans le secret de coulisses impénétrables. Aujourd'hui, le mélange de la richesse et du slogan "on nous cache tout !" est dévastateur. L'envie aigre et sans doute compréhensible est portée à son comble. Les rares qui se privent, sans obérer substantiellement leurs revenus, sont très vite perçus comme des héros, des ascètes dans un monde de surabondance. Etonnant, d'ailleurs, comme seuls les délinquants et les patrons sont traités de voyous. Et tous les autres qui transgressent, partout ailleurs ?
Par cette prescription je veux seulement faire référence à l'émission "Faites entrer l'accusé" d'hier soir, consacrée à Luc Tangorre. Animée par Christophe Hondelatte, elle a innové puisque Tangorre, dont on narrait les péripéties judiciaires à la suite d'une double condamnation criminelle, était lui-même questionné et tentait de nous persuader, soutenu, en définitive, par ses seuls parents, qu'il avait été victime à chaque fois d'une tragique erreur. Le tour de force de l'émission a consisté à rendre claire une double procédure complexe, caractérisée par la commission et l'imputation, à des dates différentes, de plusieurs viols, des débats criminels difficiles à résumer, la synthèse de preuves, de charges et de dénégations, bref à faire oeuvre de pédagogie et de justice de manière remarquable. Ce n'était pas simple car il fallait, en même temps, dénoncer le scandale de ce soutien absurde longtemps prodigué à Tangorre et ne pas sacrifier la parole de celui-ci. A nouveau, on a pu percevoir que la réussite de "Faites entrer l'accusé" tenait d'abord à sa parfaite honnêteté, libérant un discours et des interventions pluriels de telle sorte que les affaires sont regardées et racontées sous divers angles qui, en se contredisant, s'enrichissent et donnent aux téléspectateurs la certitude d'une plénitude objective. Surtout, et c'est un point décisif, le réalisateur et l'animateur préférent la diversité et l'ambiguïté judiciaires à leur propre conviction. Jamais ils ne viennent troubler l'histoire passionnante, douloureuse et techniquement précise qu'ils exposent par l'immixtion d'états d'âme et de préjugés qui, leur étant strictement personnels, n'ajouteraient rien à la profondeur de l'émission. Cette indéniable excellence, cette objectivité exemplaire ont pour heureuse contrepartie le fait que les professionnels de la police, de la gendarmerie et de la justice n'hésitent pas à participer à cette télévision emblématique qui montre à quel point la rigueur et la bonne foi paient plus que la malignité tendancieuse.
Je me souvenais vaguement de toutes les polémiques et du comité de soutien qui avaient donné une aura discutable à la première affaire criminelle ayant abouti à la condamnation de Luc Tangorre à quinze ans de réclusion criminelle. Ils étaient là, tous là, les pétitionnaires habituels. Les juges sans savoir, les justiciers dans l'ignorance, les contempteurs par principe de la justice, les défenseurs patentés des fausses innocences proclamées et médiatisées. Marguerite Duras, François Sagan, Pierre Vidal-Naquet et son frère François, avocat, Gilles Perrault, Claude Mauriac et même à l'époque Jean-Claude Gaudin ! Le brouhaha médiatico-politique, l'action de la présidente du comité de soutien, Gisèle Tichané, un livre, ont abusé le président Mitterrand - qui n'était pourtant pas un naïf - puisqu'il a réduit de quatre années la durée de la peine de Luc Tangorre.
Celui-ci, quelques mois après sa libération conditionnelle, était interpellé pour le viol de deux étudiantes américaines. Les charges accablantes ont conduit la cour d'assises de Nîmes à condamner Luc Tangorre, assisté par rien moins que six avocats, à dix-huit années de réclusion criminelle, grâce aussi à la pugnacité vive et intelligente de l'avocate des deux parties civiles. Luc Tangorre bénéficiera d'une libération conditionnelle en 2000 et n'a plus fait parler de lui, sur le plan criminel ou délictuel, depuis cette date. Il est vrai qu'avec lui le compte était bon et plein !
Les remous médiatiques autour de Luc Tangorre éclairent bien plus que les dossiers lourds où il s'était trouvé impliqué. J'ai eu tort d'évoquer les frères Vidal-Naquet au milieu des pétitionnaires compulsifs. Certes, sans Pierre, beaucoup de personnalités ne se seraient pas mêlées de cette cause mais François a très vite fait preuve d'une lucidité méfiante. Pierre saura s'illustrer, plus tard, dans le Monde, par un article que nos médiocres Zola d'aujourd'hui devraient méditer. En effet, il présentera ses excuses publiques en ayant le courage de reconnaître que sans son action initiale et celle de ses soutiens, le viol des deux américaines par Luc Tangorre n'aurait pas eu lieu. Contrition qui, dans la caste intellectuelle, a été rare, voire unique. Les pourfendeurs improvisés et ignorants n'aiment pas se retourner sur leurs pas et sur leurs erreurs. Ils ont déjà fait beaucoup d'honneur à la société en acceptant de sortir de leur sphère de compétence et d'activité ! Rien n'a changé. De Gilles Perrault qui a cherché à nous "refiler" l'innocence de Christian Ranucci derrière une légitime dénonciation de sa peine de mort à Jean-Marie Rouart qui s'est senti poussé des ailes de Voltaire en miniature avec Omar Raddad, les intellectuels qui ne connaissent rien à la chose criminelle, généralement n'ont pas assisté aux procès qu'ils dénigrent et croient sur parole ce que la mythologie de l'erreur judiciaire leur susurre à l'esprit - la journaliste, dans l'émission, ébahie par l'air de sincérité de Luc Tangorre, Gilles Perrault affirmant qu'il était inconcevable de ne pas lui faire confiance, il semblait si vrai ! - n'ont pas disparu. Au contraire. En effet, moins on a de maîtres incontestables sur le plan de la pensée, de la vision sociale et de la morale publique, plus on retrouvera ces personnalités limitées dans les domaines de l'éthique facile, des causes confortablement médiatiques et des combats aujourd'hui vite menés et aisément gagnés : ceux qui s'en prennent aux institutions d'ordre et d'autorité, ceux qui ont un faible pour les transgressions.
Oui, alors, faites entrer les coupables ! A côté de ceux qui fuient leur responsabilité judiciaire, qui n'osent pas assumer parce qu'ils ont peur ou qu'ils espérent un quelconque comité de soutien, il y a les parasites qui viennent se greffer sur leur culpabilité en prétendant ne pas la voir, qui prospérent dans les médias et jouent à se croire quelqu'un d'autre. Zola, Voltaire ou Sartre, par exemple.
Ceux qui ont commis le crime seront sanctionnés. Pas ceux qui égarent l'opinion. Les journaux devraient être emplis d'excuses publiques.
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