Je ne me moque pas. Je constate.
Mais après, quoi ? Certes, ce qui se passe au Tibet est infiniment grave mais on ne découvre pas la Chine, son régime, son essor économique et sa faillite démocratique. On y tue, on y emprisonne les opposants et la liberté d'expression. Alors, on s'en sort en qualifiant notre faiblesse de compassion à l'égard du peuple chinois. On commerce, les contrats se multiplient, pour les entreprises c'est une manne. Et c'est normal. Qui peut une seconde soutenir que l'absolutisme éthique est un concept opérationnel dans la vie internationale, dans les rapports d'Etat à Etat ? Peut-être conviendrait-il de cesser de se payer de mots, avant, pour être moins infidèle après ? Ce rêve des droits de l'homme miraculeusement accordés à l'intérêt national, pourquoi continuer à le lancer à la face des citoyens puisqu'on sait qu'il est impossible à réaliser ? Le courage serait d'annoncer, avant, les ambitions raisonnables et les limites, la morale relative, les élans mesurés pour ne décevoir personne, après ?
Alors, Tibet mon amour ? Bien sûr. Cela ne fait pas de mal à l'ego, à l'ego collectif, d'aller symboliquement partager des souffrances, des violences et des humiliations si lointaines en jouant un gratifiant rôle de composition : celui de combattants confortables et de dénonciateurs de façade. Pourtant, on voudrait trouver un chemin qui, entre empirisme et idéalisme, permettrait de nous regarder dans la glace du monde. Laissons de côté les cyniques froids et trop lucides, comme Claude Cheysson il y a si longtemps, et les forcenés du tocsin. Quand on entend Bernard-Henri Lévy s'échauffer sur les scandales internationaux et les atteintes universelles, on est partagé entre le rire et la compréhension légèrement forcée. On a l'impression qu'avec lui, on est toujours à la veille d'une guerre mondiale et cet excès dans l'indignation risque fort de le rendre inaudible le jour où il aura enfin quelque chose sur quoi véritablement nous alerter. Récemment, Nicolas Demorand, dans un entretien avec Henri de Sérandour, se trouvait sur cette longueur d'onde où la parole et le questionnement, occultant magiquement le réel, s'autorisaient l'utopie d'une totale et impérieuse éthique. Bernard Kouchner, lui, en dépit de l'accusation grotesque et injurieuse d'un Lionel Luca, tente, plutôt bien que mal, des compromis qui ne sont pas déshonorants.
Tibet mon amour ! Il est clair que cela ne suffit pas à nourrir son homme, son citoyen, son solidaire. Il faut autre chose. Loin de moi l'idée sacrilège de minimiser les appels à "la retenue" du président de la République et la menace de boycotter la cérémonie d'ouverture des Jeux olympiques à Pékin. Je ne suis pas persuadé qu'ils aient le moindre effet, pas davantage, d'ailleurs, que la proposition de médiation dont on voit mal comment un Etat aussi sûr de sa force, et avec quelle arrogance, pourrait l'accepter. Je ne trouve pas du tout ridicules les comportements protestataires, à Athènes, de Reporters sans Frontières et de mon ami Robert Ménard mais leur intrépidité militante ressemble déjà, alors que nous n'en sommes qu'au début de la bataille, à des barouds d'honneur.
Boycott ou non de la cérémonie d'ouverture, les Jeux olympiques auront lieu. Porter ses efforts humanistes en amont n'interdira pas à l'aval, où la Chine triomphera, ostensiblement cachée derrière le sport international, d'exister. Pourquoi, aussi, ne pas reconnaître qu'on fait bon marché de la cause des sportifs français qui nous rapporteront, je l'espère, quelques médailles ? Je suis enclin à partager leur dépit car, dans ce débat parti du Tibet pour exploser chez nous, ils sont étrangement absents. Clairement considérés comme quantité négligeable. Pourtant, lutter pour qu'une passion trouve sa récompense tous les quatre ans n'a rien de honteux. Leur existence va se jouer à Pékin et il serait indigne de mettre en avant cette priorité, cette obligation ? Leur discours, pour une fois, quand on les laisse parler, n'a rien de vulgaire contrairement, par exemple, aux propos d'un Luc Alphand après un mortel Paris-Dakar, il y a quelques années. Le sport apparaît trop souvent comme la solution de facilité pour des responsables politiques qui y investissent leur conscience parce que celle-ci serait mal venue ailleurs, dans les sujets sérieux, dans la réalité des affaires. Le sport ou l'alibi, le coeur d'Etats sans coeur.
Pourquoi ne pas accepter cette évidence que les jeux se dérouleront et que même le boycott envisagé de la cérémonie d'ouverture, s'il offensera l'orgueil chinois, aura peu d'incidence sur la suite ? C'est dans la place que la révolte prendra tout son sens, si la situation au Tibet la justifie encore. C'est au sein même des Jeux olympiques qu'il faudra trouver le moyen de laisser s'immiscer la parole libre dans le protocole, et la flamme démocratique dans l'organisation totalitaire. Les autorités chinoises, dans tous les cas, le processus sportif lancé et leur Etat observé, ne décideront jamais de mettre fin à cet événement dont elles attendent beaucoup. Le ver doit se mettre dans le fruit. Les politiques auront tenté d'assumer leur tâche avant et brilleront peut-être par leur absence lors de l'ouverture. Mieux que rien. Mais, ensuite, ce sera aux sportifs de jouer. Les structures bureaucratiques du sport français doivent changer de discours. Il faut arrêter de laisser penser que les sportifs constituent un monde irénique, un peu niais, aseptisé, tendu vers la seule victoire au milieu d'un univers plein de trouble et de grondements. Il y a bien longtemps qu'on sait que le sport, tous les sports ne correspondent pas à cette image d'Epinal ou de Pékin et qu'il est urgent de ne plus les traiter comme des activités débiles, tout dans le corps, rien dans la tête. J'espère qu'on les invitera au grain de sable, au bruit, à la dénonciation, à l'affirmation de la morale, au rappel des droits élémentaires, à l'éloge de la démocratie. Cela n'empêchera pas les uns et les autres de gagner s'ils le méritent. Sur le podium, s'ils ont l'honneur d'y monter, et encore plus sur la plus haute marche, ce n'est pas le poing levé qu'on attendra d'eux mais une attitude, un défi, une solidarité, une fierté qui viendront signifier au monde leur présence, leur triomphe en même temps que leur civisme. Je leur fais confiance. Les officiels, qui les encadrent, prétendent les gérer comme un troupeau de muets complaisants ou au moins neutres. Pour faire du sport, ils n'ignorent pas tout de même que de l'autre côté de l'épreuve il y a des épreuves pires à assumer et que l'allure n'est pas qu'une question de cendrée. Christine Arron et Romain Mesnil l'ont déjà admis qui ont signé un appel du Nouvel Observateur.
J'attends avec impatience les Jeux olympiques à Pékin. Politiques et sportifs, même cause mais méthodes forcément différentes. Ils vont gagner.
Alors, Tibet mon amour aura vraiment un sens.
Sa Sainteté le Dalaï Lama sera au Zénith de Nantes du 15 au 20 août 2008 pour une série de conférences et d’enseignements organisée à l’initiative de l’association Océan de Sagesse – Nantes 2008.
Est-ce que Rama Yade le recevra ?
Rédigé par : Marie | 26 mars 2008 à 15:42