Je n'aurais pas lu dans le Journal du Dimanche la belle page consacrée par Patrice Trapier à la parole des enfants confrontés à l'époque de Mai-68 à l'ultra-militantisme de leurs parents, je n'aurais pas eu envie d'écrire sur cet étrange et terrifiant numéro de "Ripostes", où Serge Moati avait réuni des invités pour débattre de la "double rupture" du président de la République.
Ce qui se dégage du texte de Patrice Trapier - qui se fonde sur le compte rendu du livre écrit par Virginie Linhardt, la fille du créateur du mouvement maoïste en France Robert Linhardt -, c'est l'amour critique et lucide que la jeune génération porte à ses aînés. Une affection forte et intense mais aussi une volonté claire de refuser, dans leur quotidienneté, l'absence d'éducation, la haine de l'autorité et, plus généralement, la destructuration amoureuse, familiale et sociale. En même temps, et c'est ce qui explique la nostalgie tendre, c'est la reconnaissance à l'égard de personnalités leur ayant appris le rôle capital de l'intelligence, de la culture, des idées, du langage. Au fond, la relégation du futile au bénéfice de l'essentiel.
Au sein des propos passionnants tenus par quelques descendants d'aînés illustres et militants en mai 68, est nichée la faiblesse fondamentale des pensées et des pratiques, à la fois personnelles et collectives, de ceux-ci. C'est la perversion qui les a conduits à placer la politique, l'idéologie, l'exclusion de l'autre, les antagonismes et les fractures liés à la conception révolutionnaire, au centre de tout, au coeur de la vie dans toutes ses facettes, même les plus éloignées de la revendication citoyenne. On devine bien qu'une telle vision ne pouvait qu'entraîner la détestation des opinions adverses mais aussi l'hostilité, voire plus, à l'encontre des personnes qui les faisaient valoir.
On avait le droit d'être optimiste et de supposer qu'une aussi choquante politisation de l'existence appartenait à un passé important dans notre histoire mais dénué de nocivité sur notre présent.
Et, pourtant, à Ripostes, on a dû supporter Emmanuel Todd. Connu pour ses livres souvent éclairants et paradoxaux, tombé depuis quelque temps dans un anti-américanisme délirant, il était attendu avec une certaine impatience auprès d'invités contrastés mais tous de très bonne compagnie intellectuelle : Bernard Guetta, Alain Madelin, le ministre de la Défense Hervé Morin et Pierre Moscovici.
J'avoue avoir eu peur en considérant le visage fermé d'Emmanuel Todd, le regard fixé devant lui, jamais l'ombre d'un sourire, une concentration absolue sur la seule chose qui apparemment lui importait : montrer que l'autre, le voisin, celui qui parlait avant ou après lui n'était rien, que ses idées étaient nulles et que l'émission n'avait de sens que si la parole lui était dévolue. Plus grave, son enfermement dans une prison intime sûre de sa vérité, portant avec arrogance la certitude de ses pétitions de principe s'accompagnait de ce que je n'hésite pas à qualifier d'un mépris, voire d'une haine à l'encontre de son entourage sauf, évidemment, Serge Moati. Il y avait là comme une surprenante familiarité avec des intégristes musulmans conviés parfois, qui écrasaient tout et tous sous leur intolérance dogmatique et interminablement raisonneuse. Je ne méconnais pas que ma subjectivité pouvait m'égarer et que d'autres téléspectateurs éprouvaient peut-être une autre impression. En tout cas pas celle de l'urbanité intellectuelle et de la correction humaine chez Emmanuel Todd. Mais qui faut-il penser être pour qu'on n'hésite pas à allier, dans son regard et son attitude, la contestation des dires et la néantisation de la personne. Un sentiment d'effroi devant cette glaciation, ce clivage, cette rupture, ce Mur de Ripostes, exceptionnels dans une émission qui a toujours voulu être le lieu de controverses intellectuelles intenses mais civilisées, où les intelligences se combattaient mais les visages se respectaient.
Faut-il même évoquer le fond des interventions d'Emmanuel Todd ? On ne peut pas passer sous silence la phrase condescendante et, croyait-il, décisive par laquelle il était persuadé de clore tout débat sur les talibans. Ne se tournant pas vers Hervé Morin - c'aurait été lui faire trop d'honneur -, Emmanuel Todd a seulement lâché d'un air las et dégoûté, comme s'il devait dialoguer avec des primates, "Les talibans sont des êtres humains". Grande, formidable nouvelle. Comme si qui que ce soit sur le plateau de Ripostes ignorait l'humanité des talibans ! Le problème résidait précisément dans cette indéniable qualité d'êtres humains, qui ne les avait pas empêchés d'élaborer et de mettre en oeuvre une politique indigne, véritablement inhumaine, notamment à l'encontre du sexe féminin. On avait donc le droit de s'interroger sur le principe et en tout cas les limites d'un dialogue avec ces êtres-là, ces fanatiques. Pour Emmanuel Todd, c'était un péché mortel. N'être pas d'accord avec lui relevait d'une insoutenable transgression. C'était pitoyable à force de pompe intime et de vanité impérieuse.
Ce qui autorise une comparaison avec le regard des enfants des protagonistes de mai 68, c'est qu'il semble qu'on retrouve hier comme aujourd'hui, même si le registre passe du collectif à l'individuel, une même hypertrophie du politique, une même assurance d'avoir forcément raison, une détestation identique des malotrus qui pensent autrement et qui osent contredire. Emmanuel Todd est une incarnation exemplaire du terrorisme intellectuel qui n'est pas loin, symboliquement, de vouloir couper les têtes et les dissidences par rapport à la seule dissidence qui vaille : la sienne. Il a réussi à plomber Ripostes, à cause de son être qui mêlait la fierté ostensible d'être soi à un côté Fouquier-Tinville glacé, pire qu'éructant.
Rien ne fera mieux comprendre le sentiment d'avoir été replongé dans ces temps où il ne faisait pas bon contredire qu'un parallèle, pour finir, entre Emmanuel Todd et Alain Finkielkraut. La concentration autiste du second et sa parole introvertie ne sont destinées qu'à l'élaboration de sa réplique vigoureuse à autrui et à l'affinement de sa propre pensée. L'autarcie intimidante du premier ne renvoie qu'à une conception monolithique du dialogue et à l'expression d'une opinion qui fait froid dans l'esprit.
Emmanuel Todd ou glaciation à Ripostes.
Vous avez parfaitement raison au sujet de M. Finkielkraut. On le dirait le siège, constamment, d'une intense élaboration psychique. J'ai remarqué, mais il est probable qu'on me dise que je me trompe, qu'il a la tête sur les épaules.
D'autres l'ont ailleurs.
Rédigé par : daniel ciccia | 08 avril 2008 à 09:26
Votre écriture est tout aussi impeccable que votre raisonnement. J'ai cessé de regarder Ripostes. En fait, à l'exception de quelques blogs, dont le vôtre parfois, je ne m'ouvre que sur ma conversation personnelle, dont j'essaie d'entretenir, quelle vanité !, la richesse.
Le reste me fait penser à cet animal de légende : la catoblépas, qui regarde vers le bas, en grec. Sa figure m'est revenue là, parce que j'ai lu un jour ce mot, mais je pensais que l'animal en question était le serpent qui se mord la queue.
Ils ne sont peut-être pas si lointains.
Ce fut un rafraîchissement, surtout après la journée d'hier, de vous lire.
Rédigé par : daniel ciccia | 08 avril 2008 à 09:24
Votre comparaison entre Todd et Finkielkraut est ridicule. Todd a toujours eu raison, sur l'effondrement de l'URSS, sur la guerre d'Irak, sur la crise des subprimes... Il n'est nullement antiaméricain mais critique de la politique extérieure des USA. Je vous pensais assez subtil pour faire la distinction. Todd n'a jamais tenu de propos racistes, contrairement à votre ami Finkielkraut, qui a soutenu le carnage en Irak et continue de soutenir les massacres que commet quotidiennement Israël.
Alors ayez un peu de pudeur avant de critiquer l'un des rares intellectuels clairvoyants de notre pays.
Il vous faut bien du culot pour donner des leçons d'urbanité intellectuelle à Todd tout en soutenant Finkielkraut qui pense que "la colonisation a apporté la civilisation aux sauvages" !
Rédigé par : Raymond | 08 avril 2008 à 00:07