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« mars 2008 | Accueil | mai 2008 »

Le devoir d'indifférence ?

A peine l'arrestation de Bruno Cholet opérée à la suite d'une enquête remarquable en tous points, la polémique a éclaté et s'est développée sur des dysfonctionnements (mentionnés par le Parisien) qui, pour être préoccupants, sont sans commune mesure avec le succès précédent. Mais il est vrai qu'on est en France où vite l'accessoire doit recouvrir l'essentiel.

Emission surréaliste, hier soir, au Grand Journal de Michel Denisot où le psychanalyste Serge Tisseron et quelques jeunes gens sont venus disserter du nouveau jeu interactif GTA IV, qui n'offre rien de moins que l'opportunité, pour s'amuser, d'un certain nombre de périples urbains avec violences, vols et notamment "car jacking". Ce qui m'a stupéfié, c'est, dans l'ensemble, l'écoute bienveillante, le regard amusé, l'absence totale de réflexion sur les dérives d'une société marchande qui va proposer, avec le sourire, les moyens de se faire piller et les possibilités de l'immoralité. La comparaison avec la violence au cinéma était absurde puisque celle-ci, la plupart du temps, est mise en scène dans des films dont le sens la dépasse. Il me semble évident que faire se rejoindre le ludique et le sauvage va continuer à amplifier un mouvement où les frontières entre le réel et le virtuel, le permis et l'interdit seront de moins en moins nettes, le respect d'autrui de moins en moins assuré. Mais on est en France et cela fait rire.

La politique internationale de la France, les droits de l'homme, le droit d'ingérence, les missions humanitaires, la Chine, le Tibet, les Jeux olympiques, la Tunisie, tout, depuis quelque temps, manifeste que le citoyen ne peut plus se tenir éloigné de ce passionnant débat, qu'il a l'obligation, lui aussi, d'avoir "le coeur intelligent" selon la belle formule appliquée à Germaine Tillion. Si le monde est devenu un village, nous sommes tous appelés à devenir les gardiens sourcilleux ou non de la morale internationale. Si on croit que celle-ci existe et qu'elle mérite d'être enseignée ou rappelée.

Jean-Pierre Raffarin revient de Chine et nous annonce que cet immense pays sort de "la dictature". On sait que des dissidents, des journalistes, des citoyens courageux au quotidien, des personnes modestes réclamant, en matière de libertés publiques, le strict minimum, sans outrance ni violence, avec le seul recours de leur voix nue, sont emprisonnés pour de très longues périodes. On sait aussi que de nombreuses exécutions font bon marché de la vie humaine. On sait enfin qu'à côté ou au sein d'un formidable développement économique, l'étau politique et partisan de l'Etat reste toujours aussi serré et que la démocratie n'est pas pour demain, si elle survient jamais. Alors, ce n'est peut-être plus "la dictature" mais cela y ressemble fort.

Ce propos orienté de notre ancien Premier ministre n'aurait pas une importance décisive s'il ne s'inscrivait dans une problématique plus large visant, dans la vie internationale, à de la retenue et à de la précaution, au profil bas, à un relativisme théorisé et assumé. Le président de la République lui-même, en voyage officiel en Tunisie, souligne qu'il n'a pas vocation, pour les droits de l'homme, à être "donneur de leçons"  et on assiste à ce paradoxe du président Ben Ali alléguant, au contraire, qu'il est prêt à en recevoir. La philosophe Chantal Delsol, dans le même registre que Nicolas Sarkozy mais au sujet de la Chine, affirme, dans le Figaro, que si ce pays n'a pas la même conception de l'humanisme que nous, nous n'avons aucun titre, pourtant, à le critiquer car nous partagerions l'essentiel. La différence fondamentale serait que la France s'attacherait aux droits de l'homme comme individu tandis que l'Etat chinois en aurait une vision communautariste. Pour nous, l'homme serait singulier, pour lui, inséré au sein d'un pluriel. L'opprobre, selon Chantal Delsol, devrait tomber seulement sur Cuba et la Corée du Nord.

Je comprends le mouvement qui a conduit l'Occident, et donc la France, à être moins arrogante en dispensant ses enseignements humanistes, frappés, assurait-on, du sceau de l'universel. Cette stratégie de la morale assénée de manière totalitaire a sans doute blessé bien des Etats et nous est revenue comme un boomerang, lors de nos propres manquements. Faut-il pour autant virer de bord et, dans une synthèse où l'éthique modeste occupe une part moindre que le souci commercial, abandonner toute vocation à une pédagogie qui saurait demeurer ferme sans devenir injuste ? Il est évident que nous n'avons pas à substituer nos valeurs à celles d'autres sociétés à la condition que ces dernières existent et soient respectables. Dans les interstices, derrière l'apparente compatibilité des systèmes sociaux et politiques, il n'est plus question de principes ni de valeurs. Mais de morts et d'enfermements. De transgressions qui ne devraient pas être régies par les humeurs étatiques mais interdites par la bienséance humaine. Aussi, refuser de se comporter, pour la morale internationale, en impérialiste n'implique pas, bien au contraire, qu'on ait à "jeter l'éponge" pour toutes les malfaisances sur lesquelles notre pays a le droit d'avoir un regard, parce qu'il ne les commet pas chez lui.

Sauf évidemment à considérer que notre Etat de droit, en deçà des apparences célébrées, serait si peu digne d'éloge qu'il ne nous autoriserait sur aucun plan à nous ériger en modèle. La conscience de nos faiblesses démocratiques ne peut pas nous conduire à une telle abstention. Il est évident que nous serons toujours fondés à dénoncer le pire parce qu'il n'aura jamais eu, ou n'a plus, droit de cité chez nous.

En ce qui concerne l'argumentation de Chantal Delsol, ce n'est pas une nuance négligeable que d'appréhender l'homme seul ou au milieu des autres. Comment ne pas remarquer que les totalitarismes sanglants, poussant à la limite cette vision collective du sujet enfermé dans la multitude, ont constitué le dramatique triomphe du communautarisme ? L'homme comme individu, ce n'est pas, alors, une conception équivalente à l'autre mais, à l'évidence, moins porteuse de désastres.

Droit d'ingérence. Arrogance. Impudence. La France donneuse de leçons. J'accepte de rejeter ces expressions de la vanité occidentale au rebut de l'Histoire.

Si on ne va pas doucement, lâchement, parce que c'est commode, facile, moins épuisant, plus rentable, vers un devoir d'indifférence. La France des Lumières ne les a pas toutes mais elle en a quelques-unes à faire valoir. A porter au-delà d'elle-même. 

 

Comme un manque

J'ai fait un cauchemar. Le formidable travail de la Brigade criminelle à la suite de la mort de la jeune suédoise, qui a abouti à l'interpellation de Bruno Cholet, contesté dans quelques mois devant une Chambre de l'instruction à la suite d'un misérable vice de procédure, de l'oubli d'une virgule ou de l'omission d'une disposition purement formelle, ruinant ainsi l'action de la police ! Il est miraculeux de voir comme en certaines circonstances la bureaucratie textuelle ne parvient pas à étouffer la recherche de la vérité.

Le pire n'est pas toujours sûr et la rétention de sûreté à méditer.

Caroline Eliacheff et Daniel Soulez Larivière ont à nouveau, cette fois à propos du procès Fourniret, soutenu leur thèse de l'inévitable déception des victimes lors des audiences criminelles et donc laissé entendre que leur absence dans cet espace serait bénéfique. Je ne le crois pas une seconde. Certes, la plupart du temps, elles n'obtiendront pas de l'accusé les mots, les détails, la vérité auxquels elles aspirent parce que, tout simplement, dans leur tragédie elles rêvent d'une transparence même douloureuse impossible à faire surgir. Il n'empêche que ce qui les pacifie, aussi paradoxal que cela puisse apparaître, c'est l'affrontement, ce sont les bribes qu'elles recueillent, la volonté qui les inspire et qui leur fait dépasser le chagrin pour se battre contre un mutisme ou des mensonges. L'imperfection, l'inachèvement de la relation judiciaire constituent, à eux seuls, une justification de leur présence au cours des procès, détresses et colères mêlées. L'audience n'est pas de la mathématique où on perdrait, où on gagnerait. C'est une épreuve qui fait du bien même quand elle fait du mal. Il faut connaître la cour d'assises et ses sombres sortilèges pour en parler.

La conférence de presse du président de la République m'a laissé sur ma faim. J'ai éprouvé comme un manque. Ce n'est pas de sa faute. Aucun des journalistes - Yves Calvi semblait naturellement voué à cet exercice puisqu'il était chargé d'aborder les thèmes de société - n'a questionné Nicolas Sarkozy sur la justice, ses réalités, son avenir, en particulier les perspectives pénitentiaires avec le projet de loi qui devrait être débattu cette année.

J'avais encore dans la tête la passion que mettait le candidat à convaincre, à dénoncer, à proposer dans ce domaine et j'aurais été heureux de percevoir si son changement de statut avait une incidence sur son discours. Certes, ce qu'il avait promis a été réalisé même si, sur la carte judiciaire, on est loin du compte par rapport aux ambitions initiales. Il est vrai que ce fut un vrai parcours du combattant pour Rachida Dati.

J'aurais aimé l'entendre évoquer les réformes prévues, notamment le changement constitutionnel avec la modification de la composition du Conseil supérieur de la magistrature. Ce dernier point est capital. En dépit de l'opposition des syndicats et des réserves du Conseil d'Etat qui rêve d'une unité du corps judiciaire que la réalité dément chaque jour, il est essentiel de tenir le cap. Moins de magistrats au CSM, ce sera peut-être un discrédit à court et moyen terme mais, j'en suis persuadé, un investissement à long terme. Le fait que la société impute aux magistrats une responsabilité totale explique leur rapport dégradé, puisqu'ils sont surabondamment présents dans toutes les phases judiciaires, celles de la sélection, de l'action, du contrôle et de la sanction. La justice, sans démagogie, est une exigence trop sérieuse pour être confiée aux seuls professionnels.

Ma frustration est vive, aussi, de n'avoir pu entendre le président de la République sur la problématique de la responsabilité accrue des magistrats, susceptible d'intégrer même les aberrations juridictionnelles. J'espère que ce débat reste toujours d'actualité.

Ce manque, pour être franc, il était imprégné de dépit. Comment, dans une conférence de presse, avait-on pu négliger la justice et, qu'on le veuille ou non, le rôle fondamental de celle-ci au sein de l'espace démocratique et dans la configuration constitutionnelle à venir ? Je sais bien que les citoyens ne vont pas volontiers vers elle parce qu'elle constitue un dernier recours. Cela ne devrait pas appeler de la part des médias la même retenue. A nouveau, je perçois cette lacune considérable comme la conséquence de notre attitude collective qui n'a pas su inspirer confiance aux citoyens, qui ne s'est pas rendue nécessaire dans le débat public, qui n'a pas voulu, à la fois, battre sa coulpe et revendiquer l'honneur d'être magistrat.

Conclusion : le président de la République n'a pas été interrogé sur nous.

Oui. Comme un manque.

Le Pen sous tutelle !

Bien sûr, le MRAP et la LICRA s'indignent, la classe politique s'émeut, le Parquet de Paris envisage des poursuites et on exige la plus grande fermeté du garde des Sceaux !

Devinez de qui il s'agit ? De Jean-Marie Le Pen, évidemment. Dans une interview donnée au magazine Bretons, il a, encore plus gravement que d'habitude, par une provocation sinistre, fait fort dans le négationnisme.

Il a obtenu ce qu'il désirait. L'émoi, la colère, le ressentiment, la haine. Il existe encore, il existe toujours.

Je n'irai pas, cette fois-ci, invoquer la liberté d'expression et les absurdités qu'elle permet de formuler. Nous ne sommes plus dans un registre classique, vigoureux, polémique, dérangeant, même choquant mais dans celui de la psychiatrie, de la mise sous tutelle. Je devine que les foudres judiciaires s'abattront sur lui mais elles se tromperont de cible et lui feront un amer plaisir, une sombre volupté. Elles ne rendront pas service à sa fille Marine qu'on peut ne pas aimer mais qui est heureusement obsédée par d'autres combats plus actuels.

Jean-Marie Le Pen monomaniaque radote, ressasse, enrage, se répète, s'englue dans un passé dont il ne sort pas. Il est malade à force de demeurer enfermé dans une tragédie historique qu'il nous remet sans cesse en mémoire, acharné qu'il est à vouloir nous la faire oublier. Il y a de la folie dans son âge, de l'âge dans sa folie.

Le remède n'est plus judiciaire. C'est devenu l'affaire de sa famille.

Beaucoup de tolérance pour Claudel !

Pourquoi tant de bruit, tant de rumeurs flatteuses autour de Philippe Claudel, depuis plusieurs mois ? Moins du romancier des "Ames grises" que du cinéaste qui a écrit et réalisé le film "Il y a longtemps que je t'aime", avec les comédiennes Kristin Scott Thomas et Elsa Zylberstein.

Ce film, je viens de le voir avec beaucoup de retard. J'avais été frappé, lors de sa sortie, par le battage médiatique impressionnant allant jusqu'à consacrer un numéro entier de Femina à cette oeuvre, à Philippe Claudel, aux actrices, avec force dithyrambes. Je m'étais demandé ce qui valait cet honneur insigne à cette équipe, cette promotion envahissante à Philippe Claudel dont, en plus, c'était le premier film.

Je n'ai pas envie de jouer le rôle d'un critique cinématographique mais plutôt de m'interroger sur cet étrange métier qui souvent se passionne pour des détails techniques indifférents aux spectateurs et ne relève pas des absurdités qui dénaturent une histoire.

"Il y a longtemps que je t'aime" est un excellent film français, joué par de remarquables acteurs mais corrompu, en son coeur même, par l'invraisemblance, pire, l'impossibilité du scénario.

Philippe Claudel, pour son oeuvre, avait besoin d'une mère condamnée à quinze ans de réclusion criminelle, d'un enfant de six ans atteint d'une maladie gravissime et fatale à court terme et d'un passé laissé dans le flou. Pour qui aurait été soucieux de vérité, une connaissance même élémentaire du processus judiciaire aurait appris que pour cette mort suspecte d'un petit enfant, une autopsie aurait été pratiquée, qu'elle aurait révélé, même avec une mère se taisant tout au long (ce qui psychologiquement n'est guère concevable), la réalité de l'affection incurable dont souffrait la victime et aurait évidemment entraîné, de la part du jury criminel, une peine avec sursis, voire, au pire, une très courte durée d'emprisonnement ferme. Tout l'édifice mis à bas, la construction réduite à rien. Autrement dit, le respect de la vérité aurait rendu impossible cette histoire qui, par souci de dramatisation, s'inscrivait dans une fausseté qui n'était pas insupportable qu'aux professionnels de la justice.

Alors, à quoi sert la critique de cinéma, quel doit être le rôle du critique ?

A ce sujet j'ai eu d'interminables et stimulantes discussions avec des critiques réputés qui sont devenus des amis. Il me semble que ce qui nous oppose principalement, c'est qu'ils assignent à leur activité un champ beaucoup plus restreint que celui qui devrait être le leur. Il m'est toujours apparu que leur investissement dans la "mécanique" cinématographique proprement dite les rendait délibérément inattentifs à la structure de l'histoire elle-même, à sa cohérence et à sa plausibilité. Comme si le scénario constituait un support négligeable pour ce qui prétendait être une oeuvre d'art sur le grand écran. J'entends bien qu'un créateur a en quelque sorte un droit à l'invraisemblance puisque, sans lui, l'imagination se retrouverait démunie et privée de ce qui la nourrit. D'ailleurs, comment ne pas reconnaître que les appréciations défavorables sur la vraisemblance ou non de certaines attitudes, notamment psychologiques, dans la fiction n'ont guère de sens puisque, précisément, on sait que le réel est suffisamment inventif et contrasté pour offrir tôt ou tard la représentation de ce qu'on aura cru impossible dans un film ?

Mais, pour le réalisateur Philippe Claudel, le problème ne tient pas à des distorsions ponctuelles par rapport à la vision que le spectateur moyen se fait des séquences de vie qui lui sont présentées, mais à une fausseté radicale qui, à la source et à la fin de l'intrigue, dévoie celle-ci et fait passer cette oeuvre, qui pourtant semble sensible à la justesse psychologique et à la logique même erratique des caractères, du registre du concevable à celui de l'impossible. On n'est plus dans le domaine d'une vérité envisageable mais dans celui d'une fausseté évidente, si j'ose dire.

Dans ces conditions, l'obligation du critique n'est-elle pas d'examiner le fond et la forme d'un film contrairement aux pratiques dominantes d'aujourd'hui qui, jamais, dans leur appréciation artistique, ne mettent, sur le même plan que l'esthétique, la vérité et la pertinence du récit ? L'analyse intellectuelle devrait être indissociable du regard technique.

Au sujet de l'oeuvre de Philippe Claudel, j'aurais aimé lire des articles qui attirent l'attention de ce dernier sur la faiblesse fondamentale de son travail. Elle n'est pas contradictoire avec une impression de satisfaction "classique" à la vision du film, le caractère léché des scènes et le jeu des actrices y étant pour beaucoup. Il n'empêche que, sortant de la salle, on ne peut éprouver cette adhésion immédiate et inconditionnelle qui nous pousse vers certaines oeuvres. L'incohérence centrale du film est trop forte, trop éclatante. Philippe Claudel a trop privilégié son confort de scénariste au détriment de l'authenticité de l'histoire, la dramatisation par rapport à la narration.

Le grand Paul Claudel avait dit que "la tolérance, il y a des maisons pour ça". Manifestement, son homonyme en a profité.

Mort dans l'après-midi

C'est un beau titre choisi par Ernest Hemingway. Mais ce n'est pas un taureau qui s'est écroulé dans l'arène, mardi vers 16 heures 45, à Paris.

C'est une femme de 64 ans qui a été tuée, poignardée à plusieurs reprises, rue de l'Encheval dans le 19ème arrondissement. Le meurtrier est en fuite. Deux jeunes gens sans peur ont tenté de le rattraper mais en vain. La Brigade criminelle est saisie.

Le Parisien, dans son supplément sur Paris, donne des détails sous les signatures de Raphaël Domenach et Violette Lazard et le site du Point n'est pas en reste sur ce plan.

Le jeune homme - puisque son âge, semble-t-il, se situait entre 20 et 25 ans - était armé d'un couteau de boucher et l'un de ses coups a atteint la victime en plein coeur. Celle-ci résistait car elle ne voulait pas se laisser arracher son sac à main.

Sans doute, se trouvant à quelques mètres de son domicile, croyait-elle être à l'abri dans son espace familier et ne rien risquer en pleine journée. Je suis persuadé que pas une seconde, l'idée même d'un crime ne l'avait effleurée et qu'elle était prête à s'acheminer doucement vers le soir.

Mais la tragédie a fait intrusion dans sa vie quotidienne et, au coeur de ses habitudes, un criminel a surgi et tranché le fil de son existence. Il faudrait se taire devant un tel drame car on risquerait de tomber dans le populisme en relatant seulement - il y aura le procès à venir pour dénoncer et requérir - cette péripétie misérable, cette mort, cette fuite ? Mais on ne peut pas demeurer sans émotion ni réaction devant des crimes qui viennent par surprise imposer leur extraordinaire violence dans l'ordinaire de nos jours. Il y a là comme une choquante incongruité. Certains moments et d'autres circonstances - la nuit, le silence, la dissimulation - ne rendent pas le pire plus acceptable mais moins scandaleux. Absurdement, on rêve d'un temps qui garantirait une sorte d'immunité, comme une vacance du Mal. Mais celui-ci est étranger aux intermittences et ne fonctionne qu'à plein régime.

Evoquer cette innocente massacrée dans la rue, loin d'exploiter une veine doloriste détestable, constitue un bienfaisant contrepoids à l'image de plus en plus positive donnée aux gangsters. Il suffit à cet égard d'avoir lu dans le Monde 2 l'excellent article de François Thomazeau qui nous décrit la fascination des artistes et du public pour les personnalités du crime. A un tel point que même Lucien Aimé-Blanc, grand flic singulier, ne peut s'empêcher d'éprouver une secrète admiration, qualifiant le gangster de "rebelle qui vit en dehors de toute contrainte". Mettre cette femme courageuse de 64 ans dans un plateau de la balance, dont l'autre est alourdi par une mythologie de mauvais aloi, équilibrera.

Surtout, il ne faut jamais remettre au lendemain la compréhension et la pitié d'aujourd'hui. Car, sinon, je serai devancé par toutes sortes de spécialistes. Il y aura les statisticiens et les chercheurs qui évalueront ce crime à l'aune de leurs pourcentages, les sociologues qui l'expliqueront par les mouvements profonds de l'époque, les psychiatres par l'histoire intime perturbée du criminel, les avocats qui trouveront à celui-ci des circonstances atténuantes, les victimologues qui reprocheront à la victime d'avoir au moins partiellement causé sa mort en résistant et même, peut-être, des magistrats détestant plus la police et la répression que la malfaisance.

Il me plaît de porter la voix, la parole du citoyen. Certes, dans notre communauté, quelques-uns, rares, se vanteront de demeurer l'esprit froid et le coeur sec devant l'abjection mais la plupart, un trait de temps, laisseront monter l'indignation et la révolte comme une expression naturelle. Puis la compassion. Enfin, le désir de justice, le procès et la sanction à la hauteur de ce meurtre.

Si le populisme c'est cela, vive le populisme. S'émouvoir, partager la souffrance, avoir de la haine pour le crime et confiance dans la justice, pourquoi de telles solidarités et exigences seraient-elles suspectes ?

Que la Brigade criminelle interpelle le plus vite possible ce jeune homme qui a tué et fui. En chacun il y aura alors, après la désolation de cette mort dans l'après-midi, le début d'une restauration, l'amorce d'une espérance. Un souffle de justice, déjà.

Une Occupation tranquille !

J'ai envie de parler de Bertrand Delanoë et de l'exposition de photos consacrée à la vie des "Parisiens sous l'Occupation", dont le Parisien et le Figaro traitent dans de courts articles.

Avant, un petit mot sur cette tendance actuelle regrettable de certains hommes politiques de parler de manière familière ou pire, vulgaire. Ainsi, Jean-Christophe Lagarde, maire de Drancy, avec Nicolas Demorand sur France Inter. Rien de plus faux que de croire qu'un tel langage vous rapproche de l'auditeur. Bien au contraire, il conduit celui-ci à suspecter la démagogie et la fausse proximité de l'intéressé. Rester naturel est encore la meilleure manière de ne pas s'aliéner le peuple.

Bertrand Delanoë, qui dégaine trop vite avec "ses" citoyens d'honneur - c'est au tour, maintenant, du dalaï-lama - a eu, en revanche, totalement raison dans sa gestion de l'affaire liée à l'exposition de photos. Il a refusé de l'interdire contrairement à certains qui, comme Christophe Girard son adjoint (PS) à la culture, militaient pour son annulation.

De quoi s'agit-il ?

Cette exposition, organisée à la Bibliothèque historique de la Ville de Paris (BHVP), permet de voir 250 clichés en couleurs d'André Zucca, un photographe qui collabora au journal proallemand Signal. Ils montrent, sous l'Occupation, des Parisiens en pleine douceur de vivre.

La polémique est née de l'absence d'avertissement et du risque de voir des visiteurs se méprendre sur la nature réelle du climat parisien à l'époque. Dans une société cultivée, consciente de son passé et de son Histoire, cette manifestation aurait pu être organisée et se dérouler sans l'ombre d'une précaution préalable. Force est de considérer qu'aujourd'hui, celle-ci est devenue nécessaire. Le Conservateur en chef de la BHVP, Jean Dérens, à d'ailleurs admis que les panneaux d'information installés à l'inauguration  n'étaient pas assez "informatifs". Ce qui justifie la démarche du Maire de Paris s'engageant à favoriser des débats sur le contexte de l'exposition et l'Occupation à Paris.

Il n'empêche que Bertrand Delanoë a répliqué intelligemment à ses contradicteurs en soulignant qu'il n'était pas indifférent de révéler, alors, la joie de vivre et l'égoïsme de certains quand d'autres éprouvaient le pire. Jean Dérens n'a pas tort non plus quand il souligne que le rôle de la BHVP n'est pas de se muer en "institution pédagogique".

Alors ?

Le scandale ne réside pas dans la tenue d'une telle exposition qu'on aurait pu annoncer en la sous-titrant : Une vision de l'Occupation parisienne, par exemple, mais dans le fait que d'aucuns aient pu suggérer de l'interdire. Dans quelle époque vit-on où apparemment il faut tout mâcher pour le confort du citoyen : la pensée, l'opinion, la mémoire et l'indignation ? Si Bertrand Delanoë n'avait pas tenu ferme et si on avait poussé l'indécence et le mépris du Parisien jusqu'à annuler la présentation de ces photographies au prétexte qu'elles auraient pu nuire à sa santé mentale et civique, on n'aurait fait qu'amplifier ce mouvement qui tend à nous considérer comme des simples d'esprit. En effet, on prend tellement de précautions, pour notre bénéfice paraît-il, qu'on a vraiment l'impression que notre communauté n'est composée que d'imbéciles et de pervers. Par peur de nous voir tomber dans tous les pièges possibles, on serait prêt à nous dispenser de tout.

Je n'ose imaginer l'interdiction de cette exposition parce qu'elle aurait été trop dangereuse pour nos esprits faibles ou incultes. Si on n'avait dû compter que sur le sens du ridicule, rien n'était gagné. Les enseignants ne sont plus respectés comme ils le mériteraient mais qu'ils se rassurent : beaucoup de citoyens sont pris pour des élèves et les leçons n'ont même pas à être apprises.

Bertrand Delanoë, citoyen d'honneur en l'occurrence. Incontestablement. Heureusement.

Paris Saint-Gâchis

Beaucoup de mes commentateurs vont sans doute fuir mon blog, le temps de ce billet. Je comprends bien que la passion du football - surtout en chambre - puisse apparaître ridicule et quand je m'examine et nous regarde, je ne suis pas loin de partager ce que Pierre Desproges disait avec dérision de ce sport.

Il n'empêche.

Ces derniers mois, à chaque découverte des résultats du championnat de France de première division, on espérait un miracle, une divine surprise, une victoire du PSG, une embellie susceptible de durer. Le pire, c'est qu'on n'était plus difficile à force. On se serait même contenté de succès seulement à domicile. De déceptions en déceptions, on a fini par comprendre qu'il ne fallait plus rien attendre ou alors seulement du modeste, de l'infiniment petit, un Pauleta marquant un but de la tête contre la vaillante équipe de Carquefou.

Aujourd'hui, le PSG est dix-huitième au classement et sa relégation en deuxième division non seulement n'est plus une hypothèse absurde mais presque une certitude. L'équipe parisienne a encore été battue hier soir sévèrement à Caen. Que faire pour éviter le pire ?

En beaucoup de Français, il y a un entraîneur qui sommeille. Ainsi qu'un sélectionneur. On est bien obligé, d'abord, de s'interroger sur Paul Le Guen dont on attendait monts et merveilles et qui, en définitive, n'a pas su comment "booster" ses joueurs et, pire peut-être, les choisir à bon escient. Je n'évoque même pas le désastreux recrutement des Brésiliens Everton et Souza qui n'a absolument rien apporté dans le jeu. Je fais seulement allusion à la composition de l'équipe qui, à chaque match, semblait plus fondée sur des décisions d'humeur et de conjoncture que sur une véritable réflexion sportive.

Paul Le Guen, je l'appréciais beaucoup, avant. Il était si rare d'entendre un entraîneur calme et intelligent analyser, dans un excellent français, les prestations des équipes dont il avait la charge. On ne peut pas soutenir qu'il a été un mauvais entraîneur de Lyon puisque les résultats en championnat de France et, jusqu'à un certain point, en Coupe d'Europe, ont démontré sa compétence. Reste qu'ensuite, avec son fidèle adjoint Colleu, Le Guen n'a plus fait d'étincelles, ni à Rennes ou en Ecosse ni au PSG. Des fiascos même. Ce qui m'autorise à formuler la question suivante : la grande équipe "fait-elle" l'entraîneur fiable et respecté ou bien est-ce lui qui "fabrique" la grande équipe ? Il me semble qu'avec Paul Le Guen, nous avons clairement la réponse et qu'elle est triste. S'il s'est illustré à Lyon, c'est parce qu'il disposait de joueurs exceptionnels comme par exemple Coupet, Essien, Govou, Diarra et Malouda. Bien sûr, il avait pour mission de constituer une collectivité redoutable avec ces individualités d'élite mais le talent étant là, cette tâche n'aurait pas été insurmontable, même pour un entraîneur moyen. Force est de considérer que le parcours presque parfait de Lyon, alors, nous a conduit à surestimer l'apport personnel de son entraîneur.

Et le PSG, aujourd'hui, se retrouve presque en enfer. A l'évidence, le discours de Le Guen, avec sa modération et sa tenue en toutes circonstances, n'est valable que pour les temps calmes où une équipe engrange, sans coup férir, au moins les succès à domicile habituels. Mais il n'est pas adapté aux crises. A force de ne pas vouloir aggraver celles-ci par des propos irresponsables et outranciers, il les amplifie, au contraire, par son inaptitude à instiller le "fighting spirit" dans la tête de ses joueurs, "l'instinct du tueur" dans le jeu de ses attaquants, en dépit du formidable Pauleta qui a marqué souvent mais est l'exemple le plus achevé de la gestion erratique de Le Guen à l'égard de certains.

Voir jouer le PSG est devenu une souffrance, une source d'exaspération, une litanie des occasions manquées. Parfois une mi-temps donne, ici ou là, l'espoir mais il retombe vite. Le pitoyable, c'est que toutes les autres équipes de première division, avec de petits ou de gros moyens, ont au moins un système de jeu reconnaissable, une tactique identifiable, offrent un spectacle lié, un ensemble cohérent de passes, d'attaques et de défense. Ainsi, considérer les évolutions des joueurs du Mans ou de Lorient, clubs qui ne croulent pas sous l'argent, est un régal parce qu'on peut lire et comprendre le dessein de leur entraîneur et son irremplaçable rôle.

Mais le PSG ? Errant souvent comme âmes en peine, les joueurs font souvent pitié tant les qualités intrinsèques de la plupart sont noyées dans une atonie générale et une approximation lassante. Le nombre de passes mal ajustées, récupérées aisément par l'adversaire, de coups de pied en coin mal tirés, de coups francs gâchés, d'opportunités inexploitées ! Il y a quelque chose de choquant à voir ces professionnels tellement bien payés accomplir parfois si médiocrement leur métier. Des artisans qui décevraient presque toujours par la piètre qualité de leur travail, de leur production.

La pitié que je viens d'évoquer n'est pas un sentiment condescendant de ma part. Je devine les rigueurs de l'entraînement, les contraintes d'une vie sportive condamnée, certes avec des avantages substantiels, à des sacrifices quotidiens, le désir de bien faire, la volonté de bien jouer, l'envie de plaire aux supporters. Je vois encore l'attitude digne de Rothen devant des excités, le visage infiniment triste et touchant du gardien Landreau, qu'il serait injuste de prendre pour bouc-émissaire d'un désastre collectif dont l'entraîneur est le premier responsable.

Pour faire gagner le PSG, si c'est encore possible, pas besoin de vedettes ni de politiques dans la tribune présidentielle. Mais vite, dans l'urgence, une opération de salut public. Il reste une toute petite chance. Pour la saisir, d'abord quelqu'un d'autre, en dépit du fait que, selon le Parisien, le président Cayzac aurait maintenu sa confiance à Paul Le Guen. C'est beau la fidélité mais devant le risque grave d'un naufrage, ça vaut quoi ?

Pour entraîner le PSG et le faire se dépasser, se sauver, un électrochoc est nécessaire, une brute de talent est attendue, un vrai chef de bande espéré.

Sinon Paris Saint- Gâchis.   

Mai 68 forever

Daniel Cohn-Bendit, qui vient d'être reçu à l'Elysée, ne veut plus entendre parler de mai 68 dont il a été l'allumeur de mèche, le trublion étincelant. Pourtant, les commémorations de l'événement se sont multipliées et ce n'est sans doute pas terminé. Des débats sont organisés qui montrent qu'il y a quelque chose de pire que le militantisme : c'est le militantisme qui se souvient et se rengorge. Sur ce plan, l'émission de Frédéric Taddéï, au demeurant toujours remarquable, nous a offert il y a quelques jours un florilège dont André Gluksmann a été un pitoyable et intarissable fleuron. Pas une seconde le doute ne l'a assailli, alors qu'il se trouvait en compagnie de Wolinski et de quelques autres, sur le caractère ridicule de sa prestation et de sa tentative échevelée de laisser croire qu'aujourd'hui était hier et qu'hier avait été seulement épique. Pierre Marcelle dans Libération - et avec le sens de la nuance qui le définit... - a évoqué de manière acerbe "ces salauds de soixante-huitards" en moquant les discours et les attitudes imputant à mai 68 la responsabilité de tous les maux présents.

Questionné il y a quelque temps sur cette révolution ratée, je me suis aperçu qu'il n'était pas facile, si on désirait éviter l'alternative d'un mai 68 encensé ou détesté, d'appréhender, derrière la spontanéité et la violence brute de ces péripéties qui n'ont pas été loin de déstabiliser de Gaulle et l'Etat avec lui, leur nature véritable et leurs conséquences complexes.

A l'évidence, des signes avant-coureurs étaient apparus qui auraient pu, du être perçus par un Pouvoir trop soucieux de ménager son rôle en surplomb de la société pour s'en préoccuper. La France s'ennuie, avait prévenu Pierre Viansson-Ponté et le rapport Narbonne sur l'Education Nationale avait fourni des clés angoissantes pour l'avenir. Au-delà, par une lucidité rétrospective facile, j'en conviens, une société corsetée, serrée jusqu'à étouffer, ordonnée et rassurante dans la certitude des positions, des compétences et des statuts indiscutés pour l'éternité, dans l'affirmation des vérités consacrées, laissait passer, si on tendait l'esprit, comme un soupir de lassitude, des manifestations d'impatience, voire d'exaspération. Habillée d'une manière qui la gênait aux entournures, elle était prête à accepter les forces qui auraient le culot de la mettre à l'aise. En ce sens, il n'est pas faux de soutenir qu'une société cravatée a choisi le col ouvert. Je n'étais pas encore magistrat mais, très rapidement après, dans la justice, un vent de liberté s'est diffusé qui a touché les apparences plus que le fond. Le Syndicat de la magistrature s'est construit sur cette ambition de décontracter une institution figée et il a fait longtemps de cette volonté son obsession fondamentale, sa passion pour la gauche politique n'étant que l'une des manières d'agiter et d'éveiller notre monde professionnel.

De multiples explications, dont aucune n'est absurde, ont cherché à déchiffrer cet immense et remuant kaléidoscope dont on peut se demander si son échec politique ne lui a pas permis une victoire infiniment plus profonde sur le plan sociétal. Comme si le regret des uns et le soulagement des autres avaient fait cause commune pour tirer de cette fête ou de cette chienlit le meilleur possible pour tous. Comment ne pas admettre qu'on a rué dans les brancards étatiques et qu'on a envoyé "paître" une autorité paternelle symbolique qui fatiguait à force de sollicitude distante et de condescendance technique ? Le jeune citoyen a prétendu, soudain, vouloir s'occuper de ses affaires et cette envie somme toute légitime était trop perturbante alors pour ne pas susciter les reproches, la sévérité des instances régulatrices, du "père" de Gaulle. Elle était d'ailleurs tellement étrangère aux revendications classiques qu'elle a laissé de marbre le syndicalisme dit sérieux.

L'analyse autorise qu'on mette en évidence notamment deux évolutions fondamentales. La première a été très justement évoquée par Pascal Bruckner, soutenant que "depuis mai 68, le plaisir est devenu son propre juge". Une seconde, clairement raccrochée à la première, me semble caractériser l'irruption des personnalités, des individualités dans l'espace politique sorti de ses gonds. Le paradoxe est que ce qui apparaît de prime abord comme le triomphe du collectif portait en son sein le triomphe du singulier, l'éclosion de singularités tentant de se fondre dans la masse mais, malgré elles, éclatantes dans un paysage qu'elles auraient souhaité uniforme. Le plaisir, l'individualité : une appétence de vie, une frénésie de liberté, la volupté d'être soi et de se dicter ses propres règles, la certitude vite déçue que le désordre seul était créatif, le sentiment mélangé que l'idéologie nous contraignait à penser que rien ne pourrait s'accomplir sans les autres, les frères, les camarades, que sais-je encore, mais que le feu d'artifice naissait et brillait en chacun. Il y avait plus de magie dans l'inconnu intime que dans l'inconnu social.

Mai 68 a inventé, en tout cas magnifié un personnage mythique dont on ne finit pas de subir les foudres et de tresser les lauriers. Vous avez compris que cet être, c'est le "jeune". Pour la première fois, et à ce point, on a prétendu donner au provisoire, au précaire et au virtuel le statut de l'immuable, du nécessairement pertinent et du respectable par principe. On a changé d'idoles et aux autorités établies d'avant mai 68, aux gloires illustres, aux personnalités enrichies de savoir, pétries de culture et riches d'un parcours de vie, aux officiels en quelque sorte, on a substitué, par un coup de force jamais remis en cause, au contraire amplifié, un jeunisme dévastateur, la révérence de l'improvisé et de l'officieux, l'adoration de ce qui n'est qu'un passage dont la fraîcheur viendrait faire oublier l'inévitable ignorance, les obligatoires limites. Depuis mai 68, le "jeune" est devenu le dieu d'une société qui perd toute dignité en hyperbolisant ce devant quoi elle n'a plus su demeurer exemplaire. L'idolâtrie du jeune, c'est tout ce qu'a trouvé la maturité ou la vieillesse pour se décharger du souci d'éclairer et du devoir d'enseigner. C'est l'âge qui impose sa loi. Rien de plus grotesque, à cet égard, que ces manifestations de lycéens qui perdent leur temps au prétexte de réclamer plus de professeurs. Parfois, ils sont critiqués mais pas un politique responsable n'ose porter atteinte au sacro-saint principe du "jeunisme" immaculé. Même quand il est dépourvu de toute crédibilité.

Nous sommes tous les héritiers de mai 68 mais rien ne me semblerait plus erroné que de formuler une conception mécaniste de l'Histoire qui placerait aujourd'hui sur les épaules d'hier, notre société sur celles de mai 68.

D'une part, je persiste dans cette intuition que confusément mai 68 a rempli une mission espérée par presque tous, mise en oeuvre par une minorité. Les manifestants, certes, n'ont pas été l'avant-garde des autres citoyens mais quelque chose s'est dénoué qui, peut-être, nouait collectivement. L'air libre était sans doute l'aspiration de beaucoup mais là où les uns voulaient une adaptation, une rénovation, les autres désiraient un bouleversement.

D'autre part, depuis cinquante ans, mai 68 est devenu l'alibi commode, le prétexte rêvé pour une communauté nationale qui, par ses élites politiques, intellectuelles et médiatiques, a largement fait la preuve de son incurie. Par exemple, les enseignants. Certes, mai 68 a mis à mal l'autorité bête et méchante mais si l'intelligente et la compréhensive ne sont que trop rarement revenues, c'est que tout simplement l'exigence même d'autorité s'est vu niée par ceux qui avaient le devoir éthique et technique de la sauvegarder. On laisse tout faire, on a peur d'intervenir, on tremble devant la terrible puissance des imbéciles, mais, bien sûr, c'est à cause de mai 68. La politesse, le respect, l'élégance, le dialogue authentique, l'humanisme vrai, la culture, la volonté de concilier plus que la rage de diviser, autant de trésors que notre faiblesse a dilapidés et que mai 68, faussement, nous aurait pris. Tout au plus, ce cataclysme festif et qui, sans le préfet Grimaud, serait devenu tragique a ouvert des brèches que nos compromis faciles avec l'air du temps ont sans cesse élargies.

A supposer même que pour certains aspects de la vie sociale et familiale, ces événements aient marqué durablement et profondément notre tissu existentiel, notre manière de penser, d'agir ou de nous trouver en relation avec autrui, ces tendances ne doivent pas faire oublier la leçon fondamentale et triste de mai 68, dans la suite implacable de ce que je viens de développer. Les adultes, globalement, ont laissé se déliter leur courage, leur capacité d'affrontement. Ils ont théorisé leur lâcheté. Ils ont prétendu en faire une force. Ce n'est pas seulement le culte du "jeune" rappelé plus haut, c'est aussi un poison qui a pris possession de la dignité d'être homme, de la fierté de résister, de l'orgueil de parler librement, de l'aptitude à gouverner sans démagogie ni mépris. Cette décadence, cette déchéance, même si je ne méconnais pas le caractère trop général de ce billet, sont dévastatrices car de quelque côté qu'on se tourne, plus personne pour représenter un exemple indiscutable, plus rien pour constituer un repère certain.

Nous sommes confrontés aujourd'hui, non plus seulement à un pays se cherchant désespérément un destin mais à une solitude où l'être cherche quelqu'un et où il ne trouve plus personne. Des illusionnistes peut-être, mais des lumières ?

Mai 68 serait-il à ce point notre obsession, aujourd'hui, si notre attente était comblée, notre bonheur assouvi, notre désir de justice compris et notre être collectif accueilli ? Alors, mai 68 comme succédané de nos chagrins, pour paraphraser Marcel Proust ?

Chanter faux

C'est dans le Parisien que j'ai lu cette "Controverse à l'Eurovision".

Sébastien Tellier, qui représente la France à ce Concours avec "Divine", va interpréter sa chanson en anglais.

Le député UMP de l'Oise François-Michel Gonnot a mille fois raison de s'indigner et de considérer, en particulier, qu'il s'agit "d'un mauvais signe adressé à la communauté francophone". Ce parlementaire a saisi la ministre de la Culture pour qu'elle effectue toutes les démarches nécessaires auprès de France 3 et de l'Eurovision afin d'éviter ce scandale.

Car ce serait, en effet, un scandale. Comment le producteur de Sébastien Tellier, Marc Teissier du Cros, peut-il proférer cette ânerie : "un combat d'arrière-garde" ? C'est tout le contraire. Défendre sa langue, exiger de ceux qui ont l'honneur de représenter la France, de chanter ou de parler en son nom, l'élémentaire élégance d'user de ce patrimoine royal et magique que constituent les mots polis par l'Histoire et les usages, autant d'impératifs qui, loin d'être régressifs, sont d'une modernité infinie. Le ringard accable plutôt les lâches et les imprudents qui se laissent confisquer un trésor, tout simplement parce qu'ils n'ont plus la force ni le talent pour le sauvegarder, voire l'enrichir.

On ne sait plus écrire le français, on parle mal le français même dans les instances médiatiques et les élites politico-intellectuelles. Et c'est le moment où on porterait le coup de pied de l'âne à ce qui se délite, à ce qu'il faut retenir par l'esprit, l'envie et la culture. Peu importe que l'exercice soit futile. Sur ce plan, il n'est pas de petits combats.

Je sais bien que la langue française, la communauté francophone, réduites, abaissées, reflètent la perte de puissance de notre pays, sa dévaluation politique, sa réduction sur le plan international. C'est une banalité de soutenir qu'une langue se porte d'autant mieux qu'elle est abritée par une société et un Etat sûrs d'eux et capables de séduire et de convaincre au-delà d'eux.

Les grands défis ne sont pas à notre portée. Le Concours de l'Eurovision, si. Si nous amplifions, si nous devançons le désastre qui nous pend à la culture, nous n'aurons pas à nous plaindre.

Demandons à Sébastien Tellier, dont la musique semble jolie, de ne pas chanter faux. Contre sa langue. Contre la nôtre.

Ne nous laissons pas faire.

Un rouge pas ordinaire

J'aime les surprises, la découverte de personnalités aux antipodes de la mienne, j'aime les portraits. J'aime être obligé de sortir de mes sentiers battus.

N'ayant jamais été un fanatique du communisme français - juste un faible philosophique, il y a longtemps, pour l'italien qui tranchait - ni des communistes, quel qu'ait été leur leader, je n'en suis que plus tenté de m'aventurer sur une terre inédite pour moi.

Dans Le nouvel Economiste, j'ai lu "Camarade libéré", bel article de Philippe Plassart sur André Gérin, maire de Vénissieux (Rhône) et candidat contre Marie-Georges Buffet au poste de Secrétaire national du parti communiste français (PCF).

Ce ne sont pas tant ses idées générales, sa conception de l'avenir et sa vision de la gauche qui me sollicitent que sa personne singulière, son réalisme, son franc-parler et sa pratique de maire. Dans ce portrait où le journaliste le fait heureusement beaucoup s'exprimer, André Gérin n'hésite pas à énoncer des évidences qui n'auraient rien d'étonnant si elle n'étaient formulées par un communiste clairement en rupture sur ce plan avec le discours officiel et répétitif de son parti et de celle qui le représente médiatiquement. Ce qui frappe en particulier, c'est, dans son action municipale telle qu'il la décrit, le refus de l'idéologie. Aucune théorisation sur la distinction entre le public et le privé mais le seul souci de l'efficacité et du meilleur prix. Ce qui est bon, c'est ce qui marche pour les citoyens. Une telle position, qui place le partisan là où il doit être - dans une sphère où il ne risque pas de conduire à une politique aberrante parce que fondée sur les préjugés et non sur les faits - a le mérite d'apporter, dans l'air et l'humeur communistes, une fraîcheur et une inventivité rares. On a l'impression que pour la première fois c'est véritablement l'observation et l'écoute du réel qui font la loi.

Quand on lit les réponses d'André Gérin aux internautes sur le site du Nouvel Obs, la surprise est moindre, c'est un discours d'opposant certes, mais plus classique.

Ce sont les mots de l'édile municipal qui bousculent et stimulent.

Il souligne qu'il défend "un capitalisme des métiers, des savoir-faire et des produits(...), le discours de la gauche sur le partage de la richesse, c'est du bla-bla si on ne se demande pas d'abord comment la créer(...), il faut faire des compromis avec la réalité(...), casser les modes anciens de pensée". J'accepte de paraître naïf mais je me délecte à entendre de telles assertions signifiantes et anticonformistes sortir de la bouche d'un communiste déstabilisant ainsi son espace politique.

J'ai surtout relevé une innovation qui justifierait d'être étendue à l'échelle nationale : la création d'une ligne d'appel fonctionnant jour et nuit tout au long de l'année au service d'un office public de la tranquillité (OPT). Sans oublier l'exploit d'André Gérin d'avoir fait ouvrir certains services publics le samedi et même le dimanche.

Je ne déteste pas que l'esprit prévenu soit contraint de se tordre et de se mettre en mouvement, même contre son gré.

André Gérin, à lui tout seul, autorise qu'on fasse une exception à l'anticommunisme primaire. Si l'élection à venir dépendait de tous ceux que la chose publique passionne, je suis sûr qu'il aurait ses chances.

Alors que, depuis sa candidature, on n'évoque plus, paraît-il, son nom dans l'Humanité.