Vertiges.
Marc Machin, condamné à deux reprises à dix-huit ans de réclusion criminelle pour le meurtre de Marie-Agnès Bedot, est sans doute, peut-être innocent. Puisque David Sagno qui s'est accusé de ce crime, l'ADN le confirmant, est peut-être, sans doute coupable. Configuration exemplaire pour une réflexion sur la justice, ses possibles dérives, ses certitudes battues en brèche.
Rien, en tout cas, qui doive conduire à une mise en cause facile de ceux qui ont participé judiciairement à ces décisions, que ce soit au niveau de l'instruction ou à celui des cours d'assises saisies en première instance et en appel, avec des jurys qui forcément ont largement pris leur part dans la double sanction subie par Marc Machin.
Aussi bien le Figaro que le Monde, avec une remarquable enquête d'Elise Vincent, ont tenté d'éclairer "les crimes du pont de Neuilly", en tout cas la mort de Marie-Agnès Bedot puisque celle de Maria-Judite Araujo, qui a suivi, demeure encore inexpliquée. On ne peut pas, quand on exerce depuis près de quinze ans la fonction d'avocat général aux assises, ne pas avoir l'esprit glacé et le coeur tremblant devant ce qui renvoie, à l'évidence, à une défaite de toutes les évidences.
Une série d'éléments - la personnalité du sans domicile fixe Marc Machin, une phrase singulière prononcée, la compétence et la loyauté du commandant Mulès, les aveux même s'ils ont été rétractés ensuite, l'accord entre les modalités du meurtre et le mode d'existence de la personne soupçonnée - non seulement semblaient apporter une réponse claire aux interrogations de la police et de la justice mais, bien plus, apposaient une sorte de logique sur cet événement monstrueux. La clé était trouvée et, huilée et sans défaut, elle paraissait si accordée au monde criminel à déchiffrer qu'aucune autre piste n'était même envisageable. Personne n'a failli et pourtant, probablement une forme de faillite.
Et Marc Machin ne nous avait-il pas dit qu'il était l'homme de la situation, celui qui avait tué, celui qui ressemblait au crime ? Ce qui fait naître l'angoisse chez tout professionnel de la justice conséquent, ce qui devrait susciter mille inquiétudes rétrospectives et une lucidité encore plus vigilante pour demain, c'est qu'il était en l'occurrence très difficile de s'arrêter, de réfléchir, de douter même, puisque les jeux étaient faits et que la tragédie avait révélé sans équivoque le nom de son auteur. Lorsque l'enquête, l'instruction, la cour d'assises enfin, quadrillent à ce point la réalité et le coupable à identifier, que la première est un bloc et le second irremplaçable, il n'y a plus rien à faire qu'à laisser s'accomplir le destin judiciaire. Ou alors, aurait-il fallu, aurait-on pu chercher derrière la surface aveuglante, en quelque sorte gratuitement, pour la beauté de la cause, les petits signes d'un malaise, d'une discordance, les traces d'une innocence trop tard proclamée ? Qui aurait songé à procéder de la sorte sans y être contraint ? Qui se serait laissé aller à débusquer sans motif quand le mystère semblait résolu ?
Pourtant, apparemment, l'impossible aurait mérité d'avoir une chance. Je frémis à l'idée que j'aurais pu être, à Paris, le ministère public dans une telle affaire et que devant des évidences aussi éclatantes, j'aurais requis comme il a été requis à deux reprises. Ainsi, entre la vérité et une procédure, avec des preuves qui semblent exactement l'emprisonner, il y a, quoi qu'on en pense, la possibilité d'un espace, un hiatus éventuel, le risque d'une erreur, une fausse coïncidence. Contre la justice criminelle plausible, la justice criminelle réelle.
On ne pourra plus requérir ingénument, en toute innocence.
Ce qui probablement facilite la halte que l'esprit s'accorde quand il estime avoir fait le tour de la question, c'est qu'il n'est pas une audience, à la cour d'assises, qui à son issue ne laisse dans les têtes un sentiment d'inachevé, une impression de vérité insuffisamment atteinte. L'oralité des débats déchire beaucoup de ténèbres dans les âmes et dans les faits. Il ne reste pas à la fin de grandes zones d'ombre mais encore, à chaque fois, des incertitudes agaçantes et des obscurités périphériques. On n'a pas pu donner une réponse à tout parce que tout, sans doute, ne justifiait pas une réponse et qu'il n'est pas concevable que l'humain soit transparent au point de nous livrer tous ses secrets. Il y a d'ailleurs comme une étrange satisfaction dans la constatation qu'une part indicible et profonde chez les uns et chez les autres sera toujours à l'abri des menées même les plus impérieuses de l'investigation judiciaire. La justice et son rituel sont heureusement impuissants devant le camp retranché des sensibilités intimes et des vies inconscientes d'elles-mêmes. Parce qu'on pressent, parce qu'on connaît cet échec inévitable, on ne se préoccupe pas au-delà du nécessaire des lacunes qui ne manquent pas de nous titiller l'esprit, avant de s'effacer parce que l'essentiel est acquis.
Dans le Figaro, Anne-Charlotte De Langhe fait appel à Me Paul Lombard. La force des esprits reconnus et consacrés, c'est parfois de pouvoir s'abandonner aux banalités... Sortant de leur bouche, elles prennent une fraîcheur devant laquelle on feint de s'incliner. Plus passionnants, les propos du commandant Mulès qui explique avoir passé avec Machin "un contrat moral" et, surtout, les déclarations du procureur de la République de Nanterre, Philippe Courroye, qui a rapidement mis en route le processus menant à la révision au bénéfice de Machin. Il rappelle qu'il est "important d'avoir, en toute situation, la culture du doute".
Cette exigence était perçue comme nécessaire par beaucoup de magistrats bien avant le désastre collectif d'Outreau. Depuis, les avocats s'en sont emparés et s'en servent comme d'une arme à l'encontre de juges sommés d'hésiter, d'atermoyer et de trancher le moins possible ou alors dans le sens que la défense présente comme le seul honorable. Philippe Courroye a raison quand il laisse entendre que le doute est consubstantiel à toute véritable intelligence. Le jour ne saurait dominer sans s'enrichir, un temps, de la nuit et des obscurités qu'elle porte en son sein.
Le ministère public est clairement l'avocat de tous les citoyens. Le doute qu'on attend de lui dans l'accomplissement de sa tâche d'accusateur, pourquoi serait-il choquant, au prétexte que le conseil est lié à un client, d'aspirer à ce que le premier sache aussi se défier des dires du second ? J'ai éprouvé trop souvent l'impression qu'un avocat réclame des juges une ductilité intellectuelle, une qualité éthique, une capacité de se battre contre soi que lui-même se garde bien de mettre en oeuvre dans l'exercice de sa belle fonction. Ainsi, on aboutit à ce paradoxe que le barreau, sur le plan pénal, a l'autorisation de croire aveuglément les récits du prévenu ou de l'accusé tandis que l'accusation se verrait contrainte, sauf à se disqualifier, de ne jamais tenir le cap.
Il y a une exploitation du doute qui n'en fait qu'une pierre dans notre jardin.
Ce qui est survenu à Marc Machin et qui conduit la justice à s'examiner elle-même, c'est bien plus que le doute : c'est la possibilité même d'une justice digne de confiance en même temps qu'humaine.
Ne faudrait-il pas faire amende honorable et en finir avec la culture de l’aveu tellement importante en France et la remplacer par la culture de la preuve. Avec des gardes à vue de plusieurs jours, sans presque dormir alors que les équipes policières se relaient pour poser les questions, les pressions morales tendant à dire, si tu avoues ce sera moins grave....
L’aveu ne devrait plus devenir qu'un indice sans plus. C’est l'aveu aussi qui fut pour beaucoup responsable d'Outreau.
Rédigé par : jonniaux claude | 05 avril 2008 à 10:13