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« avril 2008 | Accueil | juin 2008 »

Ciel, elle n'est plus vierge !

Tout de suite, les grands mots.

Si on en croit le Parisien, Elisabeth Badinter a parlé de "honte pour la justice française" à la suite d'un jugement, rendu au tribunal de grande instance de Lille, annulant un mariage entre deux jeunes musulmans parce que l'épouse avait menti sur l'existence de sa virginité, déterminante dans le consentement du mari. Le Monde ne nous a fait grâce d'aucune des protestations "féministes". Valérie Létard, secrétaire d' Etat à la Solidarité, s'est émue et a déploré une régression pour les droits des femmes. Le comble, pour ne pas évoquer les remous à l'UMP, qu'on ne savait pas si passionnée par le droit civil, est venu de Dominique Paillé, conseiller de Nicolas Sarkozy, qui ne propose rien de moins que d'édicter l'impossibilité d'annuler un mariage. Tant qu'à faire, au moins ça déblaiera !

Faut-il prendre ces réactions au sérieux ou relèvent-elles de cette tradition française qui dans l'immédiateté et généralement sans savoir s'indigne et va regarder ensuite de plus près, mais souvent trop tard, de quoi il s'agit ?

Où est le scandale ? Réside-t-il dans le comportement de cet époux, ingénieur d'une trentaine d'années, qui le soir de ses noces, parce que son épouse n'est plus vierge, la fait ramener sur-le-champ dans sa famille le 8 juillet 2006, décide dès le 9 de se séparer d'elle et l'assigne le 26 pour voir annuler leur mariage ? Il est clair qu'il y a dans ces péripéties qui pourraient être vaudevillesques si elles ne concernaient pas la religion, l'humain et la loi une précipitation autoritaire, un empressement étrange. Il est manifeste qu'une majorité d'êtres et de couples n'aurait pas adopté la même attitude. Il n'empêche qu'aussi blâmable que puisse nous apparaître une telle perception de la réalité et de l'amour conjugal, rien ne nous autorise à lui interdire de recourir au droit et à la justice au prétexte que notre progressisme en matière de moeurs se garderait bien d'utiliser la même démarche.

Le scandale serait-il constitué par le jugement rendu par la juridiction de Lille ? L'époux la désirait vierge pour le mariage, elle ne l'était pas et lui avait fait croire qu'elle l'était. Pour l'un et l'autre, cette question de la virginité était capitale puisque l'homme se  fondait sur la certitude de cette dernière pour les épousailles et que la jeune femme de vingt ans éprouvait le besoin de cacher son absence de virginité, assurée que la connaissance de la vérité ruinerait son mariage. Au moment où le mari va assigner son épouse- celle-ci acquiesçant à la demande - pour voir déclarer l'annulation de leur mariage, nous sommes à même de constater que la rigueur religieuse, s'alliant à la possessivité virile, trouvera le secours de l'article 180 du Code civil. L'avocat du mari a expliqué, très finement, pourquoi il avait choisi cette procédure d'annulation plutôt que celle du divorce.

Qu'indique cet article, notamment dans son second paragraphe ? "S'il y a eu erreur dans la personne, ou sur des qualités essentielles de la personne, l'autre époux peut demander la nullité du mariage". Les "qualités essentielles" généralement retenues par la jurisprudence civile, tiennent surtout à la méconnaissance d'un emprisonnement, à l'ignorance d'un divorce antérieur, à l'existence d'une séropositivité, à une incapacité sexuelle ou à une activité de prostituée. Ces informations lourdes, graves et préoccupantes pour un couple n'ont permis l'annulation des mariages auxquelles elles se rapportaient qu'à cause de leur occultation par l'un des époux avant leur engagement réciproque. Il convient donc que soient réunis à la fois un comportement mensonger et une dissimulation portant sur une donnée fondamentale de nature, en tout cas, à altérer l'avenir conjugal du couple même le mieux disposé.

Quand la philosophe Elisabeth Badinter proteste en soulignant que "la sexualité des femmes en France est une affaire privée et libre, absolument libre", elle énonce une évidence mais ne rend pas absurde l'application de l'article 180 du Code civil. La jurisprudence attire notre attention sur le fait que l'intimité de tel ou telle est naturellement souvent mise à contribution pour fonder une demande en annulation. On voit d'ailleurs mal comment il pourrait en être autrement. Le mensonge sur "une qualité essentielle", entraînant une erreur de la part du conjoint la percevant comme une condition déterminante de son choix conjugal, constitue la rupture d'un contrat au moins moral qui présuppose que toutes les vérités capitales doivent être formulées avant le mariage, pour le bonheur ou au moins l'amour éclairé de l'autre. Il n'y a rien là qui puisse par principe choquer l'opinion commune. Je recommande, pour une analyse juridique limpide et éclairante de la décision, un remarquable billet, pour ne pas changer, de Me Eolas.

A la suite de ce jugement, des spécialistes ont été consultés qui ont d'ailleurs rappelé que "cette jurisprudence est ancienne et n'a rien d'extraordinaire ou d'extravagant", notamment Me Xavier de la Chaise sur le site de l'Obs, en insistant sur le caractère généralement intime ou religieux des motifs d'annulation. Le procureur de Lille lui-même, confirmant qu'il s'agissait d'une jurisprudence classique, tentait de convaincre que la question ne concernait pas la virginité "mais la liaison qu'elle a eue avant et qui a été cachée. C'est le mensonge qui motive la  décision du juge". Le garde des Sceaux elle-même, assumant avec courage la défense de ce jugement, exposait que cette annulation représentait une protection pour la jeune épousée en laissant entendre que celle-ci était ainsi dégagée de liens qu'elle ne souhaitait pas. Pourquoi pas ?

Au fond, parce que la jurisprudence n'a jamais proposé de décisions ayant annulé un mariage par occultation de l'absence de virginité, faut-il considérer que la dissimulation d'une liaison ou d'un rapport intime antérieurs au mariage - alors qu'à l'évidence le couple sait l'importance, pour son union, de cette virginité - ne devrait pas constituer une "erreur sur une qualité essentielle de la personne" ? La légitimité juridique ne me semble pas affectée par le comportement conservateur, voire intégriste du mari. Doit-on admettre que satisfaire la demande de celui-ci, c'est non seulement reconnaître que la virginité puisse être, avant le mariage, une "qualité essentielle" mais favoriser un mouvement d'asservissement de la femme qui, comme en l'occurrence, n'aurait le choix qu'entre l'absence de mariage si elle dit la vérité et l'annulation de l'union si elle la laisse découvrir par le mari ?

Quel est le rôle de la justice ici ? Nous verrons, s'il y a un appel, ce qu'une autre juridiction décidera. Plus profondément, les magistrats sont-ils les gardiens de la lettre de la loi ? Dans ce cas, au risque de l'incompréhension, en dépit des péripéties singulières ayant précédé la demande d'annulation et du soupçon clair et peut-être injuste manifesté à l'encontre de ce mariage musulman, les juges n'ont pas d'autre issue que l'annulation ? Si l'esprit du texte domine et sert de seule boussole, à supposer que cette jeune étudiante musulmane ait véritablement aspiré à cette union et aimé cet homme, n'aurait-on pu refuser l'annulation au motif que le mensonge n'est réellement grave que si on dispose d'une liberté pleine et entière pour ne pas mentir ? A partir du moment où la connaissance de la vérité sur son passé allait inéluctablement avoir pour conséquence sa répudiation au sens commun, le magistrat aurait pu être tenté, forçant son rôle, de dépasser le droit pur pour s'attacher à une analyse sociologique, à une conclusion politique. Un message de libération sociale plus que de convention juridique. Certes, ensuite le mari aurait engagé une procédure de divorce mais qui sait, le temps gagné par elle l'aurait peut-être fait réfléchir, lui. Je ne dissimule pas qu'une telle approche, mêlant le singulier et le pluriel, serait aisément qualifiée de peu orthodoxe, voire de dangereuse. En tout cas, qu'on cesse d'enjoindre à la justice d'oublier ce qui fonde sa mission parce qu'elle devrait avoir pour vocation principale de dénoncer le caractère rétrograde de certains comportements !

Outre une réflexion sur la mission de la justice - juristes purs ou juges citoyens ? -, cette délicate affaire nous éclaire à nouveau sur les méfaits de ce que l'on pourrait appeler le snobisme politique acharné à ne manquer aucun train. Tellement effrayés à l'idée de devenir ringards, nos représentants font trop volontiers l'économie du savoir, du courage et donc de la lucidité.

Cette course à la surenchère pourrait être drôle si elle ne nous avait pas pour témoins, nous, les citoyens.

  

   

Un bon Conseil !

TF1, Charles Villeneuve et Arsène Wenger. Quel étrange trio ! Je croyais que Villeneuve était devenu le président du PSG et que Wenger était l'entraîneur d'Arsenal. Apparemment, on avait pensé à beaucoup de monde pour prendre en charge l'équipe de Paris. Mais pas à Arsène Villeneuve !

C'est insignifiant par rapport à ce qui préoccupe aujourd'hui la magistrature et en particulier l'Union syndicale des magistrats (USM) dont je viens de lire le communiqué au sujet de la composition du Conseil supérieur de la magistrature (CSM). Je prends acte que toutes les organisations d'avocats soutiennent l'USM. Piquant de les voir, régulièrement, dénoncer le corporatisme des magistrats pour l'avaliser pourtant en cette circonstance.

Ce qui constitue le motif de discorde, la pierre d'achoppement, c'est que les magistrats se retrouveraient en minorité dans cette instance et qu'ils semblent voir dans cette trop faible représentation un casus belli. Certes, ce nouveau CSM ne serait plus présidé par le président de la République ou, en son absence, par le garde des Sceaux mais par les chefs de la Cour de cassation. Compensation qui ne console pas certains de mes collègues, ni les syndicats.

Si j'ai éprouvé du plaisir, en d'autres temps, à être minoritaire en défendant certains points de vue, parce qu'absurdement j'assimilais cette position à la vérité, je ne suis plus aujourd'hui dans les mêmes dispositions. Aussi il m'est pénible, alors qu'avec d'autres je me bats pour porter haut l'honneur de la justice et la grandeur de notre métier, de devoir continuer, sur ce point central qu'est la composition du CSM, à manifester mon désaccord avec la plupart de mes collègues. Et ce, non pas en vertu d'un masochisme pervers qui me conduirait sans cesse à approuver ce qui prétendrait nous offenser mais de la conscience, au contraire, que la réduction de notre nombre nous ferait perdre du chiffre mais gagner du crédit sur le plan démocratique.

Tout dépend de ce qu'on place au premier rang de ses préoccupations. Il est clair que notre souci fondamental ne saurait être de vivre en autarcie, le plus confortablement possible, seulement satisfaits de voir notre indépendance respectée et notre faible efficience admise comme une sorte de mal inévitable. Ce qui doit nous mobiliser, c'est la nature et la qualité du lien qui unit notre institution à la société tout entière, le service public de la justice aux citoyens qui attendent beaucoup de lui. Cette relation capitale, si elle est beaucoup dégradée aujourd'hui, et gravement depuis Outreau en matière pénale, n'est pas à mon sens affectée autant qu'on le croit par une critique de la quotidienneté judiciaire - quoi qu'ils en aient, les usagers nous reconnaissent de faire tout ce qu'on peut avec ce qu'on a - mais plutôt par l'image d'un pouvoir qui serait sans contrepartie. On ne nous dénie pas des qualités mais on ne perçoit que des défauts qui tiendraient à une forme d'arrogance institutionnelle, de corporatisme défensif et d'impunité technique. Je n'admets pas dans toutes ses composantes le procès qui nous est intenté mais il n'empêche que pour l'essentiel il vise juste.

Aussi, rien ne me semble plus nécessaire, tactiquement, que d'accepter de nous retirer d'un jeu qui altérait la réputation du corps et ne donnait pas des résultats si éclatants en matière de promotions et de nominations qu'il ait fallu à toute force le maintenir tel quel. Loin que la réduction du nombre de magistrats au profit d'autres personnalités désignées par le président de la République, le président du Sénat et le président de l'Assemblée nationale et d'autres organes, risque de nous porter atteinte, j'ose soutenir que ce sera le contraire dans la mesure où l'accusation républicaine, à chaque dysfonctionnement, ne portera plus principalement sur nous. Pour ma part, j'aurais même, fidèle à cette nouvelle orientation, évité de faire présider le nouveau CSM par les chefs de la Cour de cassation. Le monde judiciaire est une "pétaudière" apparente ou masquée, en tout cas, le lieu de conflits et d'antagonismes auxquels naturellement nos plus hauts responsables ne peuvent demeurer insensibles. Il est paradoxal de diminuer le pourcentage de magistrats au sein du CSM mais de négliger d'écarter cette illustration suprême du corporatisme à sa tête.

L'USM tient pour un argument décisif le fait que la France - j'ai cru lire l'inverse dans un récent article du garde des Sceaux - serait le seul pays à mettre en place un tel Conseil avec une représentation minoritaire. Et alors ? Cette exception ne deviendrait choquante que dans une perspective où la solution de fond  envisagée serait intrinsèquement mauvaise. Je soutiens que celle-ci est bonne parce que tout ce qui permet au judiciaire de se désenclaver de lui-même constitue une opportunité à saisir. La mission de la justice est noble, considérable. Elle se suffit à elle-même. Je ne suis pas persuadé que pour lui donner sens il convienne en amont et en aval que le judiciaire sélectionne le judiciaire, lui enseigne, le forme, l'évalue, le sanctionne, le nomme et que sais-je encore ! La multiplication des regards et des interventions externes sur la parcours judiciaire et ceux qui s'y trouvent quotidiennement impliqués non seulement doit être favorisée mais apportera sérénité, objectivité, distance et fiabilité. Pour prendre un exemple, les "malheureux" magistrats qui sont chargés de présenter leur projet devant le CSM dans l'éventualité d'une importante nomination, comment peuvent-ils le faire librement alors que toute réflexion sérieuse sur ce plan implique absence de démagogie, audace et rupture ?

Continuons à nous opposer à tout, notamment à cette réforme du Conseil, et nous  ressemblerons à des aigris attachés à leur os. Incapables de sentir que pour revenir en force dans le débat public il nous faudrait avoir l'intelligence d'accepter une apparente faiblesse.

 Nous serons moins mais nous vaudrons plus. 

Le silence est requis !

La conférence de presse soigneusement improvisée par le procureur général Yves Bot à l'intérieur de la cour d'assises de Paris, dans l'affaire d'Outreau, devient contagieuse.

En effet, on apprend que l'avocat général Nachbar, à la fin des débats du procès Fourniret-Olivier, a lui aussi donné une conférence de presse exceptionnelle pour, paraît-il, se justifier.

J'ai cru comprendre que ses réquisitions avaient été discutées. On ne peut prétendre vraiment contester le fond d'un réquisitoire que si on a assisté à toutes les audiences. Quant à la forme, je n'aurais pas employé certains de ses mots mais à chaque avocat général son style.

Ce dont je suis sûr en revanche, c'est que venir, de sa propre initiative, s'expliquer devant les médias à l'issue d'un procès ne devrait pas être le fait d'un accusateur public. Le réquisitoire terminé, la copie est rendue, bonne ou mauvaise. Si on ressent l'obligation d'éclairer ou de contredire, de dissiper une mauvaise analyse ou de faire acte de repentance, de confirmer son point de vue ou de l'infléchir, c'est que quelque chose a manqué lors du seul discours qui vaille : celui qui doit convaincre les jurés.

Il y a quelque chose d'humiliant à proposer un mode d'emploi de sa pensée et de son vocabulaire à des journalistes qui n'en auraient pas pris la mesure. Humiliant pour soi comme pour eux. On participe ainsi à une dérive qui dégrade l'audience en lui donnant une suite inutile. Il y a une grandeur dans la solitude de l'avocat général, qui refuse les joutes médiatiques tant que le procès n'est pas parvenu à son terme. Le dialogue nécessaire avec les médias, pour l'information du citoyen, n'a rien à voir avec ces exercices qui trouvent le moyen de frôler le narcissisme alors qu'ils cherchent seulement à remonter le courant médiatique.

Nous ne sommes pas des avocats dont la gloire veut souvent que, tirant profit de leur défaite, ils s'en prennent à la justice comme s'ils avaient gagné. A chacun son métier.

Demain, l'arrêt sera rendu dans cette épouvantable affaire. On se souviendra de la relation des horreurs, du réquisitoire et des plaidoiries. De l'essentiel.

Quelle étrange conférence de presse qui donne aussi l'impression, et c'est le pire, de répondre à un Fourniret fulminant. L'accusé n'est un interlocuteur valable pour l'accusateur que durant le procès.

Après, c'est trop tard.

Outreau, ça suffit !

Il y a des sujets auxquels on ne pourrait consacrer tout un billet mais qui méritent tout de même plus qu'une allusion.

Ainsi, du Paris Saint-Germain. Sébastien Bazin, selon le Parisien et l'Equipe, aurait pris un parti et la nouvelle structure du club sera avalisée demain. TF1, Arsène Wenger, Charles Villeneuve, Simon Tahar, Michel Moulin, Paul Le Guen. Plus tous ceux qui, paraît-il, étaient sur les rangs. Apparemment, Michel Moulin qui avait su donner le coup de fouet psychologique au bon moment est écarté, sans doute parce qu'il a réussi, qu'il est ambitieux et qu'il l'a affiché. Le Guen, responsable de la saison lamentable du PSG, est maintenu. On a l'impression que le temps des copains continue de faire la loi et que la passion du football est sacrifiée au bénéfice de je ne sais quoi qui n'est guère rassurant. Mais on me rétorquera une fois de plus qu'on ne s'enflamme pas pour si peu !

J'ai trouvé de quoi rire, ce matin, en lisant une tribune du secrétaire d'Etat Eric Besson dans le Figaro. On a compris qu'il soutenait en tout et pour tout le président de la République. Pour ceux qui pensent comme lui, c'est parfait. Il le proclame avec une fraîcheur enthousiaste qui tranche avec l'adhésion des vieux briscards. Mais pourquoi éprouve-t-il dans le même temps le besoin de nous asséner qu'il demeure de gauche avec une conviction lassante, proportionnée à la perte de crédit de son argumentation ? On sent trop, dans cette volonté de mêler tout et son contraire, le choc de son ambition et de sa mauvaise conscience. Il ne devrait pas être si obsédé par le souci de démontrer qu'il n'a pas trahi. A force de nous rappeler qu'il campe toujours à gauche, il ne nous permet pas d'oublier qu'il n'est plus socialiste. Et, pour dire le vrai, on s'en fiche.

L'essentiel de mon propos, je voudrais le consacrer à la procédure disciplinaire engagée contre le procureur Lesigne. Le Conseil supérieur de la magistrature rendra sa décision le 16 juillet et c'est le garde des Sceaux qui statuera en dernière analyse. Il est hors de question de prétendre contredire dans le détail les observations des uns et des autres, d'abord parce que je ne les connais que par la presse écrite et le remarquable blog de Pascale Robert-Diard et qu'ensuite, comme tous, je n'ai qu'à attendre. J'ai pu tout de même assister à une matinée de ces audiences et j'ai été frappé par la tenue et la profondeur de ce que j'y ai entendu.

Reste que, sans s'immiscer abusivement, on a peut-être le droit, le directeur des services judiciaires y ayant lui-même fait allusion, de revenir sur le problème de la responsabilité individuelle ou collective. Le directeur n'a pas dénié que quelque soixante magistrats avaient physiquement traité et touché le dossier d'Outreau. Il justifiait cependant l'accusation à l'encontre du seul procureur - la Chancellerie sous Pascal Clément n'ayant d'ailleurs saisi le CSM que pour lui et Fabrice Burgaud - parce que celui-ci, en cette qualité, directement au contact de la réalité policière et judiciaire et chargé des premiers choix, serait naturellement le plus à incriminer, en tout cas bien plus que tous les organes de contrôle, qu'ils soient hiérarchiques ou non.

Même si je perçois bien la nécessité qu'il y a à théoriser sur ce plan pour confirmer une option prise par le ministère de la Justice - en gros plutôt la base très active que les importants ayant failli -, je ne parviens pas à être convaincu par la validité du raisonnement. D'une part, précisément parce que le procureur s'est trouvé d'emblée au coeur de l'action, avec une multitude d'affaires et un emploi du temps intense, on devrait lui reconnaître une responsabilité moins lourde que celle s'attachant au regard d'après, à l'examen détaché et serein. Lorsqu'en même temps, l'action et le contrôle ont été justement soupçonnés, la pertinence aurait été de ne pas faire porter toute la responsabilité sur la première. D'autant plus que la caractéristique principale de la tragédie collective d'Outreau a été la diffusion d'une pensée unique judiciaire que ni la Chancellerie ni le parquet général n'ont su entraver. Il me semble que le procureur général Jean-Louis Nadal, qui présidait l'instance disciplinaire, est allé d'ailleurs, par son questionnement, dans la voie que j'évoque.

Ce n'est pas parce qu'on a trop entendu devant les tribunaux correctionnels et même aux assises l'antienne selon laquelle le prévenu ou l'accusé ne serait pas coupable parce qu'on n'aurait pas "ratissé" tout le monde que cet argument manquerait de plausibilité en l'espèce. J'imagine le sentiment du procureur Lesigne, aujourd'hui, dans l'attente de cette décision, alors que les débats disciplinaires ont fait apparaître, pour Outreau, la communauté de vues entre le parquet et le parquet général et, peu ou prou, entre celui-ci et la Chambre de l'instruction. Risquer d'être le seul à "payer" quand on  s'est trouvé clairement dans une chaîne solidaire, sans que le début ait créé l'aveuglement de la fin, n'est pas, à l'évidence, une situation très confortable.

Qu'on ne me croie pas, tout à coup, saisi par une envie de défendre à tout prix un collègue qui d'ailleurs n'a pas eu besoin de moi pour cela. Bien au contraire. Et ce sera un exemple de plus pour signifier qu'Outreau, en dépit des apparences, mérite des anathèmes certes mais aussi de l'intelligence. Lorsque mon collègue Lesigne, dans le Figaro, se confiant à Laurence de Charette, ose dire : "Se sentir coupable, ce serait se dire qu'il y avait une autre manière de faire... mais il n'y avait pas d'autre manière de faire !", je suis évidemment très inquiet. Il y avait forcément une autre manière de faire, de la part de tous et de la sienne en particulier, puisque celle qu'il défend et qu'il ose dire irremplaçable a abouti à une catastrophe. J'aurais admis la répugnance du procureur à être le bouc émissaire d'une indignation générale mais cette appréciation, qui ne laisse pas apparaître le moindre doute, la moindre interrogation sur la validité de sa démarche, me trouble comme si elle venait confirmer en aval les soupçons de l'amont. Devant un tel cataclysme, dont il faut maintenant arrêter de gratter les plaies, je suis persuadé qu'il n'est pas d'autre attitude possible qu'un examen approfondi de soi et de ce à quoi on a participé. Avec modestie et humilité.

Maintenant qu'on commence à entrevoir la fin du tunnel, force est de revenir à ce qui nous a sollicités à l'origine. Rien, dans la procédure pénale avant Outreau, n'impliquait Outreau. Le drame ce sont les défaillances singulières qui, coalisées, ont fait masse pour entraîner un pire scandaleux. Validé à tous les niveaux, de la base au cabinet du Ministre. L'angoissant, c'est qu'inéluctablement, les lois, accueillies dans la fraîcheur intellectuelle et juridique, à la longue voient leur application pervertie par l'habitude, la facilité, la routine. C'est inévitable. Inéluctable.

Il faudrait inventer des veilleurs, des sentinelles. Qui sonnent de la justice si ceux qui la servent s'endorment. 

Un faible pour PPDA !

Pourquoi une vedette médiatique s'inscrit-elle durablement dans notre panthéon personnel ? Pourquoi Patrick Poivre d'Arvor, depuis longtemps, suscite-t-il ma curiosité et mon intérêt de citoyen ?

Rien de plus stimulant qu'essayer de déchiffrer ses propres chemins intimes en même temps qu'une destinée humaine étrangère et, pour moi, étrange sous plusieurs facettes. Jean-Paul Sartre, qui traitait odieusement ses adversaires idéologiques, a pourtant affirmé qu'il "avait la passion de comprendre les hommes". Je peux témoigner que cette obligation qui échoit à l'avocat général d'entrer "dans la peau" des accusés constitue, au sein d'un univers dur et tragique, un devoir exaltant. Le paradoxe est qu'on est contraint de passer par soi pour appréhender le plus lucidement possible cet autre, relevant de la même humanité mais apparemment si éloigné de nous.

Je ne songe pas à mettre sur le même plan l'introspection impérative, la curiosité professionnelle, l'analyse amicale, l'empathie généreuse. Il n'empêche qu'il n'est pas mille manières de forcer les verrous et de dissiper les ombres. Il n'en est qu'une, qui conduit à prendre autrui pour un mystère et à se risquer à formuler des hypothèses plus que des certitudes. A chercher, derrière la superficie, l'inévitable énigme. Sans doute cette quête entraîne-t-elle beaucoup de gaspillage d'énergie car force est de considérer, au fil de l'expérience, que certains poussent la simplicité jusqu'à faire se confondre ce qu'ils sont et ce qu'ils montrent.

Je ne parviens pas à me défaire de l'envie d'aller à la recherche de PPDA. Probablement à cause de cet étonnant hiatus entre ses manifestations publiques et mon intuition secrète. Entre mon déplaisir et mes attentes. Entre ce que je sais et qui nous crève les yeux et ce que je devine, ce que je pressens. A bien y regarder, lorsque je dénonce la médiocre compétence de Claire Chazal et son épuisante surexposition médiatique, je pourrais tout aussi bien, même si la pratique de présentateur sur TF1 de PPDA est remarquable - il dit bien et, l'oeil vif, comprend ce qu'il dit - m'irriter de son omniprésence festive et de la multitude de ses apparitions dans plusieurs magazines. Combien d'interviews, de reportages centrés sur lui et qui, de prime abord, ne semblent pas fondamentaux ! Combien de photographies, combien d'illustrations de lui-même ! Je sais bien qu'il n'hésite jamais à assigner pour violation de l'intimité de la vie privée quand d'autres sont atteints par des intrusions qui lui, ne le gêneraient pas : il protège sa famille, ses enfants, les relations qu'on lui prête, son épouse discrète mais si présente. Il y a tout de même autour de cet homme brillant, cultivé, séducteur, amical, en dépit des tragédies qu'il a subies et pour lesquelles il a choisi les remèdes qui lui convenaient, un climat non pas clinquant mais un tantinet surabondant.

Et, soudain, on le voit photographié en couverture de Paris Match avec une belle jeune femme.

C'est probablement cette image qui a déclenché ce billet et le souvenir que j'ai de l'un de ses enfants, une intelligente et dynamique avocate. Pour un autre que PPDA, j'aurais sans doute conclu vulgairement en tirant de cette exhibition le pire. Et pour un avocat général, pour un homme, qui n'abusent pas de l'angélisme, l'exercice aurait été d'une extrême facilité ! Mais, parce qu'il s'agissait de lui, je me suis retenu. Que savais-je, au fond, sinon ce qu'il avait décidé de révéler et qui peut-être, comme un leurre, n'était destiné qu'à détourner notre attention de l'essentiel toujours occulté ? Mais cet essentiel lui-même, pouvais-je soutenir en avoir une idée ?

Il suffit d'observer le visage de PPDA pour saisir qu'il renvoie à des brouillards, qu'il y a des mélancolies et des ailleurs dans cette allure à la fois désinvolte et retenue. C'est sans doute cela, cette distance entre lui et lui, cet arrière-plan qui donne de la profondeur à ce qu'il affiche et qui est riche d'une singularité que nul ne pourra prétendre violer, ce sourire voilé et ces histoires tues, cette intense obscurité donnant sur une si éclatante clarté, qui fait qu'on ne peut pas traiter PPDA comme un journaliste et un homme ordinaires. Il y a quelque chose qui, chez lui, échappe à la mainmise médiatique et fascine parce que la difficulté d'être s'y trouve insérée comme dans un écrin. J'aime ces êtres chez qui la grâce laisse comme par mégarde passer des fragments de malheur, des pointes de désespoir, la nostalgie d'une autre vie peut-être. C'est parce que PPDA sait enrichir sa présence d'un invisible qu'on perçoit qu'il n'a rien de commun avec tous les bateleurs, hommes et femmes, qui font du bruit sans prendre conscience de leur vide. La scène les occupe quand PPDA, en dépit de ce qu'il offre, ne se met pas en scène, parce qu'il est trop occupé par l'existence, qui n'est pas vraiment gaie. Plus il se montre, plus il cache, plus il se cache. Des territoires de lui-même nous demeureront toujours inconnus. A jamais.

Alors, aller fouiller à partir de cette couverture de Paris Match, s'interroger sur l'équilibre de cette étrange et solidaire famille, plaindre l'épouse, songer aux enfants, envier le séducteur, n'aurait pas grand sens. Je préfère accepter le fait qu'il y a des paysages qui émeuvent, des musiques qui font pleurer, des vies plus fortes que tout et des mystères qu'il convient surtout de ne jamais vouloir déchiffrer.

J'ai un faible pour PPDA.

Le Canard égaré

En dernière page du Canard enchaîné est paru un petit article - le seul à ne pas être signé - ayant pour titre "Hermine patibulaire".

Dans ce court texte courageusement anonyme, il y a une grave erreur, et je puis en témoigner personnellement.

Ecrire que Jean-Claude Magendie, premier président de la cour d'appel, est "d'ordinaire moqué pour sa souplesse d'échine" est une absurdité.

La source de cet articulet ne connaît pas, à l'évidence, le milieu judiciaire parisien ou ne sait pas comparer les magistrats entre eux. J'ai plutôt l'impression que Jean-Claude Magendie, s''il est apprécié par beaucoup et détesté par quelques-uns, le doit précisément à sa force de caractère et à son parler vrai. Alors "souplesse d'échine" n'est pas vraiment le terme qui convient. C'est à peu près aussi plausible que si on évoquait l'exquise urbanité de Me Dupond Moretti à l'audience criminelle !

Au-delà de cette dérisoire perfidie, force est de se demander si pour le Canard enchaîné devenu pour une fois égaré, magistrat et souplesse ne seraient pas des synonymes.

Cet hebdomadaire, qui veut être à la page et à la pointe, devrait intégrer l'idée que les temps judiciaires ont bien changé. La justice ne ressemble plus à la caricature facile et paresseuse qu'on continue trop souvent de faire d'elle. 

Non ou non ?

Les choses vont mal après parce qu'on n'en discute pas profondément, réellement, avant.

Une anecdote qui fera sourire mais très révélatrice de la conception du débat en France.

Arrivant au Palais hier matin, mon attention est attirée par une affiche annonçant un DEBAT le 4 juin à 19 heures 30 à l'Hôtel de ville de Bobigny. Organisé par le Syndicat des avocats de France (SAF) et le Syndicat de la magistrature (SM), il réunira un certain nombre de personnalités et sera précédé par la diffusion d'un documentaire de Thomas Lacoste "La rétention de sûreté : une peine infinie".

Résumons-nous. Les organisateurs sont très hostiles à la rétention de sûreté. Le documentaire, déjà passé à la télévision, est une charge contre la rétention de sûreté. Les participants sont tous opposés à la rétention de sûreté. Parmi ceux-ci, un grand avocat qui est un ami cher, et un remarquable psychiatre.

Autrement dit : la rétention de sûreté va être démolie par des gens d'accord entre eux, le SAF et le SM s'étant en plus facilité l'endoctrinement grâce à un film orienté.

Pourquoi pas, après tout ? Certains trouvent du plaisir à entendre chez l'autre ce qu'ils pensent. A Bobigny, c'est évident, il n'y aura pas d'empêcheurs de dénoncer en rond. Tout sera parfait pour une exquise concordance de vues.

Mais pourquoi laisser croire qu'il y aura un DEBAT qui renvoie à des échanges contradictoires, à des opinions antagonistes ou au moins différentes ? Qu'on énonce clairement que ne sont conviés à réfléchir et à discuter que ceux qui sont du bon côté : contre la rétention de sûreté.

Ce serait comique si de multiples exemples et propos ne me démontraient pas à quel point cette rétention est souhaitée, comprise et même revendiquée. Cette aspiration ne rend pas inutile la controverse juridique mais devrait conduire ses adversaires à moins d'autarcie. Ou au contraire faut-il considérer que l'autarcie intellectuelle et judiciaire est un aveu de faiblesse ?

A Bobigny, ce ne sera pas oui ou non. Mais non et non. La démocratie peut être blessée même par d'infimes piqûres.

L'heure des comptes

Le Figaro et le Journal du Dimanche nous informent que le procureur Gérald Lesigne "va devoir rendre des comptes" à partir de lundi, devant le Conseil supérieur de la magistrature (CSM), pour son rôle dans le dossier d'Outreau.

Les meilleurs magistrats ne sont pas toujours promus et des médiocres, à mon sens, sont parfois surestimés. Cette confusion fait qu'aussi, des collègues dans l'infortune sont laissés trop seuls, abandonnés à leur possible faillibilité professionnelle comme si nous étions définitivement à l'abri d'un tel risque. Comme je suis partisan d'une responsabilité disciplinaire élargie à notre encontre, je n'en suis que plus à l'aise pour adresser un signe à Gérald Lesigne à la veille de la rude épreuve qui l'attend même si Maître Forster, un grand avocat, sera à ses côtés et que lui-même s'y est intensément préparé. Qu'on m'entende bien : pour ma part, j'ai toujours souhaité que le CSM soit saisi globalement des comportements judiciaires dans cette affaire. Aussi, aucune complaisance de ma part mais une attente impatiente de la décision du CSM.

Trois principaux griefs lui sont, paraît-il, adressés. Le seul au sujet duquel je me crois autorisé à développer une réflexion générale concerne le fait d'avoir délivré une information "irrégulière" au parquet général, ce qui n'aurait pas permis à celui-ci et à la Chancellerie de bien appréhender l'état du dossier.

Si ce reproche est formulé, c'est qu'à l'évidence ni le parquet général ni le ministère de la Justice n'ont bien rempli leur mission de contrôle et que la recherche d'un bouc émissaire au niveau hiérarchique inférieur est nécessaire.

Je ressens un double malaise.

D'une part, peut-on réellement soutenir que la Chancellerie et le parquet général avaient besoin du procureur Lesigne pour obtenir des renseignements fiables sur la procédure, ou au moins être alertés convenablement sur ses anomalies et ses dysfonctionnements ? Que je sache, le parquet général était représenté devant la chambre de l'instruction qui a statué, en les rejetant, sur un grand nombre de demandes de mises en liberté. Apparemment, rien n'est jamais remonté du parquet général lui-même vers le chef de celui-ci, le procureur général.

D'autre part, je ressens comme profondément indélicate la démarche d'instances supérieures qui ont failli et qui non seulement n'assument pas leur responsabilité mais prétendent se défausser sur quelqu'un qui est déjà une cible privilégiée. C'est trop commode. Ce serait un honneur de chercher à libérer Lesigne d'une faute qui est très largement partagée. Le contrôle étant plus aisé que l'action, au moins que le premier ne cherche pas, dans la seconde, des excuses pour ses carences !

Pour le reste qui est l'essentiel, le CSM appréciera après avoir entendu les arguments en défense du procureur.

La comparaison est choquante pour celui-ci mais, bientôt aussi, les comptes judiciaires seront soldés dans le procès de Michel Fourniret et de Monique Olivier.

Depuis quelques semaines je lis les comptes rendus, notamment dans le Figaro et le Monde. Plus récemment, également une longue analyse de Nathalie Guibert et Yves Bordenave sur "la banalité des monstres" consacrée à cette même affaire criminelle.

Certes - et la cause est entendue -, on qualifie trop aisément de "monstres" les criminels qui, pour appartenir à notre humanité, passent par des chemins si singuliers dans l'horreur, qu'ils appellent une inévitable mise à distance par le vocabulaire. Les monstres, ce sont ceux qui n'ont pas le droit d'être NOUS. Je ne suis pas persuadé qu'il soit toujours pertinent d'évoquer la banalité du Mal ou celle des criminels. Je sais bien que cette notion est née du caractère apparemment ordinaire des criminels de masse mais il n'empêche qu'à force, elle risque de nous incliner à la paresse intellectuelle. Nous nous contentons de la superficie banale alors qu'en grattant un peu on découvrirait, chez quelques-uns, une extraordinaire et triste singularité. Il est des êtres qui ressemblent au pire qu'ils ont commis.

Ce procès, qui suscite à la fois une attraction intense et une curiosité intermittente, me semble à nouveau symptomatique, sous une présidence dont je ne suis pas certain d'apprécier tous les traits d'esprit, de ce danger de confier à un accusé, qui en use avec sadisme, l'opportunité de gouverner les débats par ses menaces de silence, ses silences, sa parole rare puis à nouveau son mutisme. Comme l'a très bien dit l'un des avocats des parties civiles, en faisant trop dépendre la profondeur du débat de Fourniret lui-même et de son envie ou non de participer à ce rituel dont la seule finalité doit être de flatter sa vanité par le silence qu'il impose ou la parole qu'il distille, on offre à l'accusé ce à quoi il aspire : s'amuser et dominer par son cynisme. Comme avec un yoyo, il joue avec le malheur d'autrui, il se joue des malheureuses parties civiles. Tout relevant de lui et ceci lui étant constamment rappelé, Fourniret est certainement à la place d'honneur selon sa conception des choses. Peut-être conviendrait-il, au contraire, de le banaliser, lui, au fil de l'audience et de rabattre un caquet qui se nourrit de l'offense qu'il cause et de la déférence qu'on lui porte.

Facile, il est vrai, de jeter de loin un regard critique sur des débats dont un ami journaliste m'a confirmé l'exceptionnelle densité de souffrance. Ce n'est pas dénier celle-ci que de conseiller, dans Marianne, le remarquable article de Laurence Dequay sur l'allure et le courage des familles de victimes en face de Fourniret. Le reportage ne parle que des premières et, du second, n'évoque que ce qui donne encore plus de prix à leur dignité, leur persévérance.

A leur soif de justice.

Mes chers enfants !

A entendre certaines critiques contre la politique pénale française, on a parfois l'impression que celle-ci se pique d'une originalité suspecte et s'attache à des problématiques qui laisseraient indifférents les autres pays.
Ainsi de la réforme de l'ordonnance de 1945 sur la délinquance des mineurs. Certes, on pouvait déjà soutenir qu'au cours de ces dernières années, il y avait eu un tel accroissement des actes de violence commis par des jeunes de moins de 18 ans, voire de moins de 16 ans qu'il était légitime et même nécessaire de "revisiter" ce texte qui était fondé sur cette belle idée utopique que l'éducatif, en face de comportements même graves, serait toujours une meilleure solution que le répressif. Malheureusement, force a été de constater le fiasco de cet humanisme sans nerf et d'ouvrir de nouveaux chantiers pour que l'excuse de minorité, en particulier, ne soit pas mise à toutes les sauces. Il y a des crimes dont le poids est tel qu'il rend caduques les distinctions entre le presque majeur et le jeune majeur.
Or loin d'être une obsession française liée à la campagne de Nicolas Sarkozy et à sa présidence, le site du Monde nous apprend que le Canada, si justement vanté par beaucoup pour ses réussites judiciaires et pénitentiaires et la philosophie qui les a inspirées, a lui aussi été amené à se pencher sur la situation des mineurs coupables de crimes odieux. Faut-il les traiter comme des adultes et, dans l'affirmative, qui doit faire la preuve de cette obligation ? La Cour suprême du Canada a refusé de valider des dispositions constitutionnelles qui imposaient au mineur la charge de démontrer qu'il n'avait pas à être sanctionné comme un adulte. La juridiction suprême canadienne a souligné, tout en rappelant les traits spécifiques de la minorité et la compréhension en découlant naturellement dans la plupart des cas, qu'il incombait à l'accusation de faire la preuve de la particulière sévérité qu'elle exigeait pour le mineur : qu'il soit condamné comme un adulte.
Cette solution ne peut qu'être approuvée et le Canada n'a pas de leçons à recevoir de nous sur ce plan. Il n'empêche que la société, partout, entraîne les Etats même les moins rigides à inventer des adaptations plus fermes et à modifier les principes les plus assurés. La réalité dépasse notre hexagone et vient interpeller tous les gouvernements. Par la plupart, la distinction nette entre minorité et majorité est remise en cause. Dans l'air du temps, flotte l'idée qu'il convient de changer nos pratiques puisque le monde a changé.
C'est dans la manière que chaque pays tentera de se distinguer. Chacun aura sa réponse pour assumer le défi unique d'une criminalité qui rend ridicule la mansuétude affichée jusqu'à maintenant. "Mes chers enfants" ne suffit plus !

Dr Jekyll et Mr Besancenot !

Lénine, qui ne péchait pas par idéalisme, savait de quoi il parlait en évoquant les "idiots utiles" qui, en totale inconscience, servaient les intérêts de la Révolution.

Ces derniers temps, autour de l'émission "Vivement Dimanche" de Michel Drucker consacrée à Olivier Besancenot (OB), on en a vu graviter un certain nombre, de ces "idiots utiles". Certes, la plupart s'en tenaient au registre médiatique, percevant la prestation télévisuelle d'OB comme la manifestation, en quelque sorte, d'un retour au bercail, d'une heureuse banalisation ou, pour le dire comme Christian Estrosi dans le Parisien, d'un "embourgeoisement". Je ne veux même pas évoquer les dithyrambes à la fois naïfs et pertinents sur le plan technique de Michel Drucker qui, disant du bien de tous ses invités, n'avait aucune raison de dire du mal de celui-ci. Je préfère souligner la bienveillance rassurée avec laquelle ce révolutionnaire était considéré comme perdu pour sa cause puisqu'il avait accepté de participer au futile médiatique le pire qui soit : celui de la télévision un jour de grande écoute. Rodolphe Geisler, dans le Figaro, avec un portrait d'OB très éclairant par ailleurs, Anne Fulda dans le Figaro Magazine, Jacques Séguéla sur le site de 20 minutes, le Journal du Dimanche, Alain Duhamel, Dominique Dhombres dans le Monde, tous ont analysé la "privatisation" médiatique d'OB seulement comme sa banalisation et, donc, sa défaite derrière son apparente mise en lumière. D'une certaine manière, se rendre à la télévision chez Michel Drucker ne pouvait qu'être un Canossa idéologique. Gagnant ici, il perdrait là. Même au sein de la LCR, une minorité n'était pas loin de partager, pour la déplorer, cette analyse.

Des "idiots utiles" qui, offrant une tribune à OB et applaudissant sa participation, croyaient qu'il serait enfermé dans un système qui lui imposerait sa loi. Le frivole et l'anecdotique de l'intime chasseraient la dureté de la politique alors que la politique et son austérité ont chassé les douceurs nostalgiques et si peu révolutionnaires de l'enfance, les bonheurs de la vie familiale si peu adaptés à la lutte des classes. Clairement, c'est OB qui a, au contraire, imposé sa loi, ne retenant de Vivement Dimanche que le Vivement et laissant le Dimanche au rancart. Il n'a pas cédé d'un pouce. Il s'est servi de la caisse de résonance mais a radicalement modifié le contenu.

On a sous-estimé OB et son idéologie. On n'était pas loin de moquer ce révolutionnaire dont on reconnaissait tout de même le talent du verbe et de l'argumentation. Le Grand Soir ne pourrait pas résister à un après-midi chez Drucker. Sans doute la méprise, voire la légère condescendance avec laquelle on a pris l'habitude de traiter ce jeune homme percutant et froid venaient-elles de l'impression qu'on ne pouvait pas avoir peur de lui sur un plan politique. Trop avenant pour effrayer, trop révolutionnaire pour les temps actuels, notre société avait un subversif en son sein mais n'avait pas à craindre un réel danger de sa part. Pour la dialectique et l'empoignade, on aurait rêvé d'un débat entre le candidat Nicolas Sarkozy et OB parce que, sur le plan électoral, on le savait impossible. Tout cela était à la fois sulfureux et confortable.

Et si on se trompait sur OB ?

Au risque de tomber dans une explication trop "psychologisante", il me semble qu'OB a compris que l'intégrité dure, parfois violente du fond avait d'autant plus de chance d'être entendue que la forme ne détournerait pas l'attention par une sorte de refus instinctif ou immédiat. Il n'y avait pas un pouce, esthétique, comportemental et intellectuel, d'Alain Krivine qui échappait à l'image révolutionnaire. Tout de lui était destiné à montrer que sa position était aux antipodes de la politique classique. On n'avait même pas besoin de l'écouter pour sentir que la frontière entre lui et nous était irrécusable, infranchissable et éclatante. Avec OB, c'est l'inverse. La "bonne bouille" dont le créditent certains, la sympathie qu'il inspire à beaucoup, l'absence d'aspérités de son visage, son esthétique apaisante composent une apparence qui fait qu'un premier pas est d'emblée franchi : on ne quitte pas sa parole immédiatement, le fond peut venir dans nos têtes. Je me demande même si le contraste entre la superficie de sa personnalité et l'argumentation qu'il développe ne fait pas que cette dernière n'est jamais profondément analysée ni perçue comme erratique, extrême et dangereuse, mais seulement acceptée comme une parole qui a le droit de s'inscrire dans notre espace traditionnel. Cela revient à souligner, en définitive, qu'au coeur de son discours, on ne sait plus, on ne veut plus s'affronter à la menace révolutionnaire alors qu'elle s'y trouve et qu'OB ne nous la cache pas. Les "idiots utiles" sont trop préoccupés par le gentil facteur et son physique !

Je n'aurais sans doute pas été aussi sensible à l'impression faite par OB si je n'avais connu une expérience personnelle qui éclairera bien mon propos. En effet, il y a quelques années, il était venu dîner chez nous avec sa compagne qui était l'éditrice du livre que j'avais co-écrit avec Bruno Gaccio. Je garde un souvenir très agréable de cette soirée et j'ai remarqué à quel point la parfaite politesse d'un révolutionnaire vous incline naturellement à la bienveillance. On craint une grossièreté par dédain ou mépris des conventions et on découvre de l'affabilité, cela aide pour l'atmosphère ! En même temps, pas une seconde, OB n'a oublié ce qu'il pensait, ce pour quoi il militait, son combat, ses convictions, son idéologie. Le tour de force - et le risque de malentendu dont la responsabilité ne lui incombe pas -, c'est de laisser les naïfs se persuader que le révolutionnaire est effacé par l'être plein d'urbanité alors que le premier au contraire est aidé par le second !

Bien sûr, je ne prétends pas que l'obsession d'OB se résume à mettre la société française à feu et à sang mais je trouve ridicule de ne pas aller au fond de sa vision de l'Etat et du Pouvoir et, surtout, de danser et de rire devant lui comme s'il était inéluctablement condamné à demeurer à la porte de l'Histoire.

Pourtant, il y aurait à dire ! J'ai déjà fait allusion au portrait d'OB par Rodolphe Geisler. Il y a un passage tout particulièrement préoccupant pour qui écoute bien OB. Le journaliste lui demande s'il rêve toujours du "grand soir". OB répond qu'il milite pour la Révolution et, questionné sur la possibilité de l'insurrection armée, réplique que "c'est à la population d'y arriver d'une manière ou d'une autre(...)Je crois aux luttes sociales. Pour moi, la Révolution, ce n'est pas une flaque de sang à chaque coin de rue. Maintenant, la question de la violence, j'aimerais qu'on la pose au pouvoir. La violence, aujourd'hui, ce sont les expulsions".

Quelle étrange réponse qui n'est pas vraiment de nature à rassurer ! Aucune affirmation nette sur l'inscription de son combat dans notre espace démocratique, aucune condamnation claire de la violence comme moyen d'appropriation du pouvoir mais, au contraire, une comparaison surprenante entre la violence prétendue ou réelle d'un Etat légitimé par l'élection et celle, inadmissible, qu'il laisse dans le flou. A bien lire cet extrait, prendre OB pour un doux rêveur qui, avec la LCR, n'éprouverait que l'envie de convaincre tranquillement le peuple, au fil du temps, de la validité de sa cause représenterait une erreur grave. Ce n'est pas ce qu'il a pu développer avec vigueur à Vivement Dimanche sans être contredit ni même véritablement sollicité qui a apaisé les craintes. Il aspire à "une autre conception de la démocratie, du bas vers le haut" contre celle d'aujourd'hui, du haut vers le bas. La sienne, encombrée de relents spontanéistes, me fait craindre le pire pour notre conception consensuelle. Sa vision n'est pas "une autre conception" de la démocratie mais un abandon pur et simple des processus qui excluent la violence pour la prise et la gestion du pouvoir. Comment, d'ailleurs, ne pas s'alarmer de son admiration pour Che Guevara, et lors de la campagne présidentielle, de sa manière de manifester sans équivoque qu'une France était bénie et l'autre damnée. Nos vies, leurs profits ! Le pressentiment sombre qu'il suscite se trouve dans cette fracture théorisée et voulue au sein de la communauté nationale. Quand vous rejetez une partie des citoyens de votre pays, rien ne vous interdit la violence, que seul le sentiment de familiarité démocratique avec tous est de nature à expulser de la vie publique.

Alors, OB personnage sympathique ? Sans doute. Mais à prendre terriblement au sérieux.

Les idiots utiles qui lui font des grâces ne comprennent rien à ce qu'il  est et à ce qu'il veut.