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« avril 2008 | Accueil

Dr Jekyll et Mr Besancenot !

Lénine, qui ne péchait pas par idéalisme, savait de quoi il parlait en évoquant les "idiots utiles" qui, en totale inconscience, servaient les intérêts de la Révolution.

Ces derniers temps, autour de l'émission "Vivement Dimanche" de Michel Drucker consacrée à Olivier Besancenot (OB), on en a vu graviter un certain nombre, de ces "idiots utiles". Certes, la plupart s'en tenaient au registre médiatique, percevant la prestation télévisuelle d'OB comme la manifestation, en quelque sorte, d'un retour au bercail, d'une heureuse banalisation ou, pour le dire comme Christian Estrosi dans le Parisien, d'un "embourgeoisement". Je ne veux même pas évoquer les dithyrambes à la fois naïfs et pertinents sur le plan technique de Michel Drucker qui, disant du bien de tous ses invités, n'avait aucune raison de dire du mal de celui-ci. Je préfère souligner la bienveillance rassurée avec laquelle ce révolutionnaire était considéré comme perdu pour sa cause puisqu'il avait accepté de participer au futile médiatique le pire qui soit : celui de la télévision un jour de grande écoute. Rodolphe Geisler, dans le Figaro, avec un portrait d'OB très éclairant par ailleurs, Anne Fulda dans le Figaro Magazine, Jacques Séguéla sur le site de 20 minutes, le Journal du Dimanche, Alain Duhamel, Dominique Dhombres dans le Monde, tous ont analysé la "privatisation" médiatique d'OB seulement comme sa banalisation et, donc, sa défaite derrière son apparente mise en lumière. D'une certaine manière, se rendre à la télévision chez Michel Drucker ne pouvait qu'être un Canossa idéologique. Gagnant ici, il perdrait là. Même au sein de la LCR, une minorité n'était pas loin de partager, pour la déplorer, cette analyse.

Des "idiots utiles" qui, offrant une tribune à OB et applaudissant sa participation, croyaient qu'il serait enfermé dans un système qui lui imposerait sa loi. Le frivole et l'anecdotique de l'intime chasseraient la dureté de la politique alors que la politique et son austérité ont chassé les douceurs nostalgiques et si peu révolutionnaires de l'enfance, les bonheurs de la vie familiale si peu adaptés à la lutte des classes. Clairement, c'est OB qui a, au contraire, imposé sa loi, ne retenant de Vivement Dimanche que le Vivement et laissant le Dimanche au rancart. Il n'a pas cédé d'un pouce. Il s'est servi de la caisse de résonance mais a radicalement modifié le contenu.

On a sous-estimé OB et son idéologie. On n'était pas loin de moquer ce révolutionnaire dont on reconnaissait tout de même le talent du verbe et de l'argumentation. Le Grand Soir ne pourrait pas résister à un après-midi chez Drucker. Sans doute la méprise, voire la légère condescendance avec laquelle on a pris l'habitude de traiter ce jeune homme percutant et froid venaient-elles de l'impression qu'on ne pouvait pas avoir peur de lui sur un plan politique. Trop avenant pour effrayer, trop révolutionnaire pour les temps actuels, notre société avait un subversif en son sein mais n'avait pas à craindre un réel danger de sa part. Pour la dialectique et l'empoignade, on aurait rêvé d'un débat entre le candidat Nicolas Sarkozy et OB parce que, sur le plan électoral, on le savait impossible. Tout cela était à la fois sulfureux et confortable.

Et si on se trompait sur OB ?

Au risque de tomber dans une explication trop "psychologisante", il me semble qu'OB a compris que l'intégrité dure, parfois violente du fond avait d'autant plus de chance d'être entendue que la forme ne détournerait pas l'attention par une sorte de refus instinctif ou immédiat. Il n'y avait pas un pouce, esthétique, comportemental et intellectuel, d'Alain Krivine qui échappait à l'image révolutionnaire. Tout de lui était destiné à montrer que sa position était aux antipodes de la politique classique. On n'avait même pas besoin de l'écouter pour sentir que la frontière entre lui et nous était irrécusable, infranchissable et éclatante. Avec OB, c'est l'inverse. La "bonne bouille" dont le créditent certains, la sympathie qu'il inspire à beaucoup, l'absence d'aspérités de son visage, son esthétique apaisante composent une apparence qui fait qu'un premier pas est d'emblée franchi : on ne quitte pas sa parole immédiatement, le fond peut venir dans nos têtes. Je me demande même si le contraste entre la superficie de sa personnalité et l'argumentation qu'il développe ne fait pas que cette dernière n'est jamais profondément analysée ni perçue comme erratique, extrême et dangereuse, mais seulement acceptée comme une parole qui a le droit de s'inscrire dans notre espace traditionnel. Cela revient à souligner, en définitive, qu'au coeur de son discours, on ne sait plus, on ne veut plus s'affronter à la menace révolutionnaire alors qu'elle s'y trouve et qu'OB ne nous la cache pas. Les "idiots utiles" sont trop préoccupés par le gentil facteur et son physique !

Je n'aurais sans doute pas été aussi sensible à l'impression faite par OB si je n'avais connu une expérience personnelle qui éclairera bien mon propos. En effet, il y a quelques années, il était venu dîner chez nous avec sa compagne qui était l'éditrice du livre que j'avais co-écrit avec Bruno Gaccio. Je garde un souvenir très agréable de cette soirée et j'ai remarqué à quel point la parfaite politesse d'un révolutionnaire vous incline naturellement à la bienveillance. On craint une grossièreté par dédain ou mépris des conventions et on découvre de l'affabilité, cela aide pour l'atmosphère ! En même temps, pas une seconde, OB n'a oublié ce qu'il pensait, ce pour quoi il militait, son combat, ses convictions, son idéologie. Le tour de force - et le risque de malentendu dont la responsabilité ne lui incombe pas -, c'est de laisser les naïfs se persuader que le révolutionnaire est effacé par l'être plein d'urbanité alors que le premier au contraire est aidé par le second !

Bien sûr, je ne prétends pas que l'obsession d'OB se résume à mettre la société française à feu et à sang mais je trouve ridicule de ne pas aller au fond de sa vision de l'Etat et du Pouvoir et, surtout, de danser et de rire devant lui comme s'il était inéluctablement condamné à demeurer à la porte de l'Histoire.

Pourtant, il y aurait à dire ! J'ai déjà fait allusion au portrait d'OB par Rodolphe Geisler. Il y a un passage tout particulièrement préoccupant pour qui écoute bien OB. Le journaliste lui demande s'il rêve toujours du "grand soir". OB répond qu'il milite pour la Révolution et, questionné sur la possibilité de l'insurrection armée, réplique que "c'est à la population d'y arriver d'une manière ou d'une autre(...)Je crois aux luttes sociales. Pour moi, la Révolution, ce n'est pas une flaque de sang à chaque coin de rue. Maintenant, la question de la violence, j'aimerais qu'on la pose au pouvoir. La violence, aujourd'hui, ce sont les expulsions".

Quelle étrange réponse qui n'est pas vraiment de nature à rassurer ! Aucune affirmation nette sur l'inscription de son combat dans notre espace démocratique, aucune condamnation claire de la violence comme moyen d'appropriation du pouvoir mais, au contraire, une comparaison surprenante entre la violence prétendue ou réelle d'un Etat légitimé par l'élection et celle, inadmissible, qu'il laisse dans le flou. A bien lire cet extrait, prendre OB pour un doux rêveur qui, avec la LCR, n'éprouverait que l'envie de convaincre tranquillement le peuple, au fil du temps, de la validité de sa cause représenterait une erreur grave. Ce n'est pas ce qu'il a pu développer avec vigueur à Vivement Dimanche sans être contredit ni même véritablement sollicité qui a apaisé les craintes. Il aspire à "une autre conception de la démocratie, du bas vers le haut" contre celle d'aujourd'hui, du haut vers le bas. La sienne, encombrée de relents spontanéistes, me fait craindre le pire pour notre conception consensuelle. Sa vision n'est pas "une autre conception" de la démocratie mais un abandon pur et simple des processus qui excluent la violence pour la prise et la gestion du pouvoir. Comment, d'ailleurs, ne pas s'alarmer de son admiration pour Che Guevara, et lors de la campagne présidentielle, de sa manière de manifester sans équivoque qu'une France était bénie et l'autre damnée. Nos vies, leurs profits ! Le pressentiment sombre qu'il suscite se trouve dans cette fracture théorisée et voulue au sein de la communauté nationale. Quand vous rejetez une partie des citoyens de votre pays, rien ne vous interdit la violence, que seul le sentiment de familiarité démocratique avec tous est de nature à expulser de la vie publique.

Alors, OB personnage sympathique ? Sans doute. Mais à prendre terriblement au sérieux.

Les idiots utiles qui lui font des grâces ne comprennent rien à ce qu'il  est et à ce qu'il veut.   

Information

Je vais être absent du mardi 13 jusqu'au samedi 17 pour une série de conférences en Pologne, sous l'égide de l'Ambassade de France à Varsovie. Le rythme de mon blog sera donc ralenti et la publication des commentaires retardée.

Attention danger !

J'aime beaucoup Christine Albanel, notre ministre de la Culture. Ni démagogue ni vulgaire, elle sait de quoi elle parle et  n'a jamais été saisie par le snobisme qui souvent a conduit  la Droite, dans son domaine, à chercher ses leçons et ses modèles à gauche.

Aussi, c'est avec beaucoup d'urbanité citoyenne que je la mets en garde au sujet de ce projet de loi qui va être discuté la semaine prochaine. L'essentiel permettra aux journalistes de ne pas révéler leurs sources même si les exceptions apportées à cette règle me semblent en l'état trop floues et imprécises pour rassurer totalement. Je ne voudrais pas qu'on fasse rentrer par la fenêtre ce qu'on a su heureusement faire sortir par la porte.

Mais quelle étrange idée que de prétendre introduire dans ce texte - la ministre l'a évoqué dans le Journal du Dimanche -  l'obligation pour l'Agence France Presse (AFP) de diffuser dans un espace spécial l'intégralité des communiqués de presse des partis et des organisations syndicales !

Je ne soulève même pas le problème du caractère conjoncturel de cette initiative, à la suite de controverses récentes.

Plus sérieusement, est-il fondamental pour la démocratie que TOUS les communiqués de presse partisans et syndicaux soient diffusés ? Quel gain, quelle richesse dans cette accumulation obligatoire ?

La Société des journalistes de l'AFP dénonce le fait - selon le site du Nouvel Observateur - qu'on ne serait plus dans le domaine du journalisme. Je ne sais. Ce qui est sûr, c'est qu'il convient de toucher à la liberté d'expression avec l'esprit tremblant, dès lors que l'ambition affichée est de réduire la part d'autonomie d'une agence de presse prestigieuse. Il y a, sans forcer le trait et sans dramatiser, dans cette disposition incongrue, un petit bout de risque totalitaire qui pointe son sale museau. A l'évidence, il serait absurde de croire qu'une mécanique infernale va nécessairement s'engager qui ne ferait plus de l'AFP qu'un organe enregistreur. Mais pourquoi tenter le diable qui se trouve dans les débuts anodins, dans les démarches d'apparente bonne foi, dans les mesures de bon sens superficiel qui ouvrent la voie, si on n'y prend garde, à une suite que la République pourrait regretter ? Pourquoi commencer à emprunter un chemin dont l'aboutissement pourrait être désastreux ? Pourquoi même se soucier si peu de l'image de la France des Libertés qu'on puisse, pour une cause opportuniste, absolument pas consensuelle, hasarder de lui porter atteinte ?

C'est déjà trop pour une vraie démocratie que cette obligation de diffusion, même dans un secteur réservé. La liberté d'expression ne saurait tolérer d'être niée dans l'une de ses annexes. Elle est battue en brèche quand on interdit. Elle est brimée quand on impose.

Il commence à faire froid dans une démocratie quand le Pouvoir, quel qu'il soit, s'adresse aux médias en leur déniant l'embarras du choix.

Attention, danger, Madame le ministre de la Culture !

Un faux bilan ?

La Ligue des droits de l'Homme (LDH) vient de publier son rapport sur "L'état des droits de l'Homme en France", sous le titre "Une démocratie asphyxiée". On ne sera pas étonné de constater que, pour cette organisation, le bilan est accablant.

Qu'on en juge à partir, notamment, de l'excellente synthèse qu'en a donnée le site de 20 minutes. Pour répliquer à cette charge qui, honnête, n'appellerait aucune réserve, je soutiens que si rien n'est faux, tout est tronqué, partiel et partial dans cette dénonciation. C'est comme si on s'était contenté de décrier la nuit en omettant l'existence du jour.

Il y aurait, selon la LDH, "surtout une rupture avec les droits de l'Homme" et aucune institution, notamment pas le pouvoir judiciaire, n'aurait résisté "au présidentialisme de Nicolas Sarkozy". Je ne crois pas qu'on puisse décréter aussi péremptoirement un recul de l'Etat de droit sauf à avoir de celui-ci une conception figée qui le contraindrait à ne jamais s'adapter aux évolutions sociales et aux transgressions modernes. Quant au pouvoir judiciaire, il ne semble pas qu'il ait été affecté dans son essence et ses pratiques par la première année présidentielle. Certes, Nicolas Sarkozy, pour célébrer Rachida Dati par contraste, a traité les magistrats de la Cour de cassation de "petits pois" et des critiques ont été formulées sur le comportement ministériel du garde des Sceaux, aussi bien à la Chancellerie que dans sa vie mondaine illustrée par certains médias. Il serait abusif de relier ces humeurs intimes, ces traits personnels à l'élaboration d'une politique, à la condition de la magistrature et à la qualité de la justice. Les premiers n'ont pas affecté les secondes. Aussi, la "résistance" du pouvoir judiciaire est demeurée ce qu'elle a toujours été en face de l'autorité politique : fortement corporatiste, très négative, jamais enthousiaste devant les réformes proposées mais totalement libre dans ses expressions professionnelles et syndicales.

Ensuite, à cause de la multiplication des fichiers sur les personnes et de leur croisement, il y aurait un risque pour les libertés publiques et un menaçant quadrillage de la société. D'une part, quelle avancée technique, nécessaire à la sauvegarde de la démocratie, ne constitue pas par elle-même un possible danger mais faudrait-il s'arrêter là et baisser la garde ? D'autre part - et en conséquence directe de l'observation précédente -, le propre d'un Etat républicain est précisément de ne jamais refuser ce qui va permettre de mieux assurer la tranquillité et la sûreté publiques mais de veiller à un contrôle vigilant et permanent des modalités qui seront mises en oeuvre. Le risque qu'invoque la LDH ne doit pas être pris à la légère mais il n'est pas de nature à dissuader une société de se défendre. On sait qu'en amont l'élaboration des fichiers est soumise à des vérifications scrupuleuses au regard, notamment, des préoccupations légitimes de la LDH. En aval, pour peu que l'utilisation des moyens ne soit pas laissée sans surveillance, la fin sera mieux servie, et sa légitimité jamais contestée. Le contraire, qui ressortirait d'un humanisme frileux qu'un principe de précaution éthique ne cesserait pas de nourrir, laisserait la communauté des citoyens, et l'Etat qui en a la charge, dans une situation d'impuissance, certes respectable mais désastreuse.

Par ailleurs, la LDH s'alarme d'un pouvoir qui "prétend définir l'identité nationale(...)sélectionner les immigrés(...)et traquer les sans-papiers jusqu'à déclencher les pires drames humains". Je ne perçois rien de scandaleux, si on veut bien décaper le débat de la polémique qui le gâte, dans l'exigence d'une identité nationale soumise à certaines règles, dans le désir d'un Etat non pas de "sélectionner" comme des choses mais de choisir et de privilégier telle immigration plutôt que telle autre, sauf à ce que le pays, les bras ouverts, accueille tout le monde en dépit du réalisme. Je déplore l'usage du verbe "traquer" pour dénigrer une politique qui a le droit d'imposer des conditions pour le séjour national et de les faire respecter. Les "drames humains" ne résultent pas de la malignité et du sadisme de l'Etat mais de l'inévitable détresse grosse de tragédies de ces étrangers qui violent nos lois et se voient approuvés par une minorité de nos concitoyens, artistes et donneurs de leçons. C'est la démagogie absurde et facile du "il n'y a qu'à". Les sans-papiers ne sont pas "traqués" mais interpellés, éventuellement poursuivis et condamnés. Et c'est normal.

Enfin, le Président de la LDH, Jean-Pierre Dubois, que j'ai connu mais dont la vie m'a séparé - pour lui, une idée n'était acceptable que si elle était conforme au code de "l'humanisme unique" - a résumé le point de vue de son organisation en relevant "qu'il n'y a quasiment pas de sujets sur lesquels nous puissions dire que nous sommes plus heureux qu'il y a un an".

La question du bonheur en politique est une vraie question. Aujourd'hui, être revenu de ses illusions, qu'elles aient été plausibles ou absurdes, ne donne pas une gaîté civique éclatante. La politique déçoit d'autant plus qu'on l'avait cru de retour et l'ancien nous irrite d'autant plus vivement qu'on avait cru au nouveau. Mais, plus spécifiquement, sur le plan des droits de l'Homme et de la politique pénale, le bonheur est un sentiment impossible. Aussi nécessaires qu'aient été les mesures prises - peines planchers, réforme de la carte judiciaire, un droit des mineurs rénové, une politique cohérente pour les étrangers -, aucune ne peut susciter le bonheur. Souhaitables, elles n'aident pas à faire de notre société un paradis, elles lui évitent seulement de devenir un enfer. Et c'est déjà beaucoup.

La LDH, parce qu'elle est une organisation respectable dont le sigle même invite à la congratulation, laisse apparaître sans cesse dans ses constats et dans ce dernier rapport une orientation politique qui est clairement et exclusivement de gauche. Elle n'examine pas, sur le plan des libertés, le pouvoir de droite comme il est mais comme elle le désire. Elle n'hésite pas, sûre qu'elle est de l'approbation dont on la gratifiera dans les cercles éclairés, à remplacer la complexité par le slogan et l'analyse par le réquisitoire. Pour convaincre plus aisément, et sans se gêner, elle exploite seulement une partie du réel qui serait sinon détruite du moins amendée par l'autre. Elle nous propose, par idéologie, une hémiplégie intellectuelle, une sélection éthique. Agissant de la sorte, elle ne fait pas seulement douter d'elle-même mais conduit beaucoup qui refusent ses diktats sommaires à s'opposer vertement à elle au lieu de tirer un meilleur parti de certaines de ses contributions. Excessive, on la fuit. Mesurée, elle pourrait convaincre.

En réalité, l'affrontement met en concurrence deux conceptions de l'Etat de droit. La première le voit fixiste, théorique, inaltérable, bloc de principes et de valeurs au sein de l'écoulement du temps et du bruit et de la fureur du siècle. De sorte que sans cesse dépassé par les transgressions, il ne bénéficie qu'aux transgresseurs. La seconde le perçoit comme une construction constante, inventive, sans cesse légitimée puisqu'elle émane d'une incontestable République. Refusant d'être faible devant les transgressions, il ne sert pas qu'aux transgresseurs. La première croit que l'Etat de droit démontre, une fois pour toutes, la démocratie. Pour la seconde à laquelle j'adhère, la démocratie, chaque jour, le crée.

Aujourd'hui, elle n'est pas asphyxiée.

Un peu de solitude !

Je sais qu'aujourd'hui, la solitude est mal vue. En politique, en art, aux César, aux Molière, on n'a que la notion d'équipe à la bouche, et c'est interminable. Lassant. Ridicule à force.

Pour faire disparaître ce qu'on est, ce qu'on a fait, on se néantise, on se la joue modeste. C'est à peine si on voudrait exister. Ce besoin de se fondre, de dissiper sa singularité, de s'effacer derrière le nombre m'a toujours fasciné. Comme une forme supérieure et presque évangélique de masochisme. Respirer est déjà trop. Pour échapper à l'arrogance d'être soi, on tombe dans la comédie d'un altruisme forcené. Les clans, les groupes, les réunions, les symposiums, les nostalgies encadrées des anciens, les coteries, les collectifs, les cercles, les associations, les clubs, les réseaux, les clientélismes, les ententes, les masses, les happy few, tous ces pluriels étouffants me révulsent. Mais comment peut-on avoir envie de fuir le bonheur d'être seul, la volupté de se camper désarmé peut-être mais riche de soi sur le chemin de la vie, sur tous les plans qu'offre une destinée ?

Ces pensées qui ne sont pas amères me sont venues non pas à la lecture de l'entretien que Ségolène Royal a accordé au Parisien et à ses lecteurs mais en raison de l'entourage de la responsable socialiste. En effet, on apprend que pour venir répondre aux questions souvent pertinentes qui lui ont été posées, elle était accompagnée par "une armada de conseillers", au moins six personnes dont un député européen, deux députées et un sénateur, "une partie de son équipe" a-t-elle précisé. Comment les prétendus spécialistes en communication, qui énoncent des banalités quand ils visent juste, et se trompent quand ils cherchent à se mettre à la place de ceux qu'ils conseillent, ont-ils jamais pu concevoir que le recours permanent à la mythologie de "l'équipe" serait la panacée alors que le citoyen n'éprouve qu'une envie : nouer un lien avec le seul être qui vaille, celui qui porte l'idée et l'élan, suscite ou non la flamme et l'adhésion, sait donner à la démocratie un visage et à l'existence de tous les jours un but. Le destin n'est jamais incarné par "l'équipe" mais par le solitaire, l'unique, qui doit réussir le tour de force, en République, d'être notre égal sans nous ressembler, de s'approprier ce que nous sommes mais de retenir ce qu'il est. La puissance d'attraction de Ségolène Royal, quoi qu'on pense de son projet politique, c'est elle d'abord, surtout, toujours. Pour ma part, le langage convenu sur les conseillers qui deviennent trop vite, à l'évidence, des affidés et des serviteurs, sur les petites mains et, souvent, les petits esprits, sur "l'équipe", cette glorification obligatoire et fausse du subsidiaire alors qu'on incarne l'essentiel me feraient prendre la poudre d'escampette si j'avais l'âme d'un militant. Cela suffirait à me décourager. Pourquoi l'arène devrait-elle être nécessairement surpeuplée ?

Sans aborder autre chose que la technique du pouvoir, il suffit, pour se convaincre de la validité de ce propos, de constater que le président de la République, avec une nouvelle épouse, a aussi invité à se taire d'anciens conseillers qui parlaient trop, notamment l'un d'eux. Et je ne suis pas loin de penser que l'embellie manifeste dans l'organisation présidentielle vient de cette abstention. Pour paraphraser Giraudoux se moquant de Lamartine, un seul conseiller vous manque et tout est repeuplé.

Si je suis autant sensible à la puissance que donne une solitude exploitée, assumée, ce n'est pas seulement à cause de mon caractère, qui n'est pas loin de sentir comme Brassens "que plus de deux, on n'est qu'une bande de c..." mais en raison de la pratique judiciaire. Combien de fois ai-je perçu que la force indiscutable de l'accusateur, en face d'une défense quantitativement importante, c'était précisément son apparente faiblesse, sa solitude. Quand on n'a à emporter que soi, que le dialogue de chaque seconde ne vous met en rapport qu'avec vous-même, qu'on n'a pas à délibérer, feignant l'écoute et la considération, avec des personnes qui en réalité vous pèsent, on ne peut qu'être profondément heureux. On n'est prisonnier que des chaînes qu'on a créées, soi. On est délié des entraves sur lesquelles on ne peut rien. La liberté absolue d'un être lui est offerte par un bagage si léger et à la fois si dense qu'il ne peut être constitué que de soi. Là où le pluriel impressionne par l'étendue, le singulier gagne en profondeur. Requérir seul quand, en face, on plaide à plusieurs, c'est une réduction qui amplifie. On ne gagne pas forcément mais au moins on n'a que soi à blâmer.

Pourquoi pas, un jour, sans vanité mais sans gêne : je suis donc j'existe ?

Anna Gavalda : du coeur à l'ouvrage

Anna Gavalda a du cœur, c’est sûr. Elle a du talent, c’est indéniable. Mais elle peut être agaçante.
Son dernier roman « La consolante » est un gros livre de 637 pages. Les critiques littéraires se contentent souvent d’écrire des généralités sur les œuvres particulières, mais on pourrait aussi donner l’analyse détaillée suivante.

Jusqu’à la page 289, le roman déçoit. Confus, obscur, plein de facilités, un style vif mais ruiné en trop d’endroits par des affèteries inutiles et des procédés lassants, on se demande sans cesse si la romancière s’est égarée en cultivant un genre qui ne lui va pas du tout ou si elle nous réserve une surprise.
Celle-ci commence à la page 293 et va durer jusqu’à la page 556 pour reprendre à la page 611 jusqu’à la fin. Elle entraîne le lecteur dans un récit éblouissant où la vraie poésie et la fantaisie sont à l’honneur, où une jeune femme, des enfants et des animaux composent, sous le regard émerveillé du héros presque défait par sa vie, une symphonie étrange, pittoresque et régénératrice. L’amour y trouve magnifiquement sa place et l’âge adulte y découvre ses limites. Les responsabilités et leur pesanteur sont renvoyées au diable vauvert et on enseigne que vouloir gagner sa vie est le plus sûr moyen de la perdre. L’habileté romanesque, la profondeur et la finesse de l’émotion, la maîtrise du langage sont portées à leur comble et toute préciosité a disparu. Les bons sentiments chez Anna Gavalda font de la bonne littérature. Il y a quelque chose de giralducien dans toutes ces belles pages de nature et de bonheur.
Je n’ai pas oublié ce qui s’est écrit de la page 557 à la page 610. A nouveau, il me semble qu’Anna Gavalda, poussant au paroxysme sa sensibilité, son intelligence et sa singularité, les laisse dériver vers des manifestations qui les font tomber dans la mièvrerie, la mythologie convenue de l’enfance et l’éloge obligatoire du désordre créateur et de la spontanéité libératrice. Je ne suis pas convaincu par cette pacotille de l’âme qui, aussi subtilement exposée qu’elle soit, constitue un contraste décevant avec les nombreuses pages qui ont transporté le lecteur.
Le livre terminé, il est bien évident qu’on est amené à s’interroger sur la validité du découpage qu’on a cru bon d’effectuer. Certes on comprend mieux pourquoi cette première partie cultive les réminiscences et le désordonné pour mettre en valeur, de manière plus éclatante, le parcours de restauration de soi que va emprunter le personnage principal. Il n’en demeure pas moins que ces explications techniques ne rendent pas plus supportable la lecture des passages que j’ai incriminés. Il y a une discordance forte entre le temps de la dépression et de l’infortune, les clichés sur l’enfance et le paradis sur terre et la majeure partie du roman qui se contente de donner libre cours à la capacité d’invention et à la superbe personnalité littéraire d’Anna Gavalda.
Celle-ci – et je le dis sans ironie – s'est fait une spécialité, sans aucune honte ni gêne, du boy-scoutisme artistique. Elle se moque comme d’une guigne de ceux qui prêchent le noir et le sombre. Elle ne les évoque que pour en faire sortir les êtres qu’elle aime. Et elle aime beaucoup.
C’est un phénomène que cette romancière. Ses imperfections la rapprochent de nous et on sait qu’avec elle, il suffit d’être patient. La récompense nous sera octroyée tôt ou tard. C’est une femme qu’on désirerait connaître et écouter. Elle met du cœur à son ouvrage.             

Sous la plage, la religion !

La banderole du Parc des Princes a encore frappé. Elle a fait disjoncter la Commission de discipline qui a rendu une décision grotesque à l'encontre du Paris Saint-Germain. On verra les suites de l'appel.

J'aime beaucoup Paris Match, le caractère à la fois frivole et sérieux de cet hebdomadaire, ses enquêtes remarquables et, parfois,  ses promotions tellement dithyrambiques et si peu crédibles qu'elles en deviennent risibles. Surtout, on a le plaisir d'y lire les articles du meilleur critique littéraire de la place médiatique : Gilles Martin-Chauffier.
Je n'en suis que plus à l'aise pour regretter la page consacrée à Bill Gates. Elle cherche à faire croire que les moyens de transport somptuaires dont il dispose feraient de lui un milliardaire classique et seulement soucieux de son confort et de sa richesse. C'est très injuste quand on sait que Bill Gates dépense une fortune considérable pour venir au secours d'autrui et de causes humanitaires. Sans vouloir exagérer l'importance de cette présentation biaisée, je déplore qu'on ait choisi l'un des rares privilégiés ayant toujours su échapper à la vulgarité.

Plus gravement, j'ai été choqué par la photographie de Ségolène Royal dans une église à Florence, notamment par celle où on la voit se recueillir, agenouillée. J'avais en son temps défendu Paris Match qui l'avait montrée sur une plage en Corse, il est vrai avec l'une de  ses filles. Cette intrusion somme toute paisible dans sa vie privée, après les élections présidentielles, alors qu'elle avait elle-même révélé sa séparation d'avec François Hollande, ne me semblait pas à ce point scandaleuse qu'elle ait du entraîner une action judiciaire de sa part. Heureusement, à la réflexion, elle s'en est gardée.

Mais à Florence, c'est la personne en dialogue avec le plus profond d'elle-même qui est photographiée, dans un lieu et une attitude qui appellent naturellement la réserve et le respect même des pires chasseurs d'images ou du touriste le plus vulgaire, pour rester poli. C'est une honte pour celui qui a osé franchir cette frontière intime, j'ose dire qu'il y a plus que de l'indélicatesse à la publier.

Cette indécence  nous oblige à réfléchir sur la problématique de la vie privée ou publique. Peut-être conviendrait-il d'admettre que le partage opérant ne devrait pas être celui-là mais plutôt la nature même de ce qui est exposé ? On ne peut comparer l'apparence tranquille et sans risque de l'exposition sur une plage avec la pudique retraite d'un être plongé en lui-même et sûr que sa solitude n'osera être polluée par personne. Il y a des activités qu'on a le droit de photographier parce qu'elles ne mettent en cause que la superficie tandis que d'autres rendent l'indiscrétion vulgaire et scandaleuse. Je perçois cette dérive, qui ne fait plus du recueillement un moment absolument intouchable, comme les transgressions répétées que des pervers s'autorisent de plus en plus avec les morts, les sépultures, les cimetières. Je n'arrive pas à considérer comme un progrès le fait que les digues s'effondrent et que plus rien ne résiste à l'impérieuse volonté de faire savoir, à la nauséeuse pulsion de la transparence à n'importe quel prix et sur n'importe quoi.

J'espère que Paris Match ne fera pas partie de ces publications qui traitent avec mépris le scrupule, le retrait, la distance, le recul et la réflexion. Aucune de ces vertus, de ces exigences, n'est contradictoire avec le superbe métier d'informer. Au contraire, elles l'éclairent.