On peut avoir maintenant une perception précise du projet de loi pénitentiaire qui sera débattu à la fin de l'année. Le Monde, le Parisien, le Figaro, Métro nous l'ont résumé. Loin de moi l'idée de sous-estimer la portée de ses quarante-huit articles dont l'objectif principal vise à désengorger les prisons puisqu'actuellement la surpopulation pénale est à son comble. Reste que nous avons le droit de nous interroger sur la manière dont cette crise est affrontée et sur l'éventualité d'autres pistes. Cela ne signifie pas que je sois forcément en accord avec les syndicats judiciaires et même pénitentiaires qui ont formulé critiques et réserves sur les dispositions prévues, soumises au Conseil d'Etat.
Sur le plan des principes, la lisibilité pour le moins brouillée de la politique pénale dans son rapport avec l'enfermement ne laisse pas de m'étonner. Il est en effet malaisé de déterminer la ligne directrice qui préside aux choix politiques, si on examine d'un côté les lois répressives sur les peines plancher et les mesures de sûreté, ou d'un autre le souci de l'aménagement des peines et la volonté d'éviter le carcéral. On a plutôt l'impression d'un bric-à-brac qui s'ajuste à la réalité. Je le dis d'autant plus volontiers que j'ai toujours été partisan du recours à la prison pour un certain nombre de parcours délictuels et criminels qui, pour la sauvegarde de la société, n'autorisaient pas une autre démarche. Mais quelle est la philosophie du ministère de la justice face à l'incarcération et à ses conséquences ? J'avais cru comprendre qu'on remplissait les prisons par conviction - on avait raison - mais je constate aussi, et dans le même mouvement, qu'on cherche à les vider par nécessité. Pourquoi pas ? Cette alliance de visées apparemment contradictoires ne serait pas absurde si elle s'appuyait sur une théorie qui lui donnerait sens. On aurait pu concevoir une appréhension globale de la prison. A la fois sanction inévitable pour certains et lieu à éviter pour d'autres. Que la prison ne soit plus, peu ou prou, notre horizon indépassable mais qu'en même temps on ne se paie pas d'angélisme en feignant de pouvoir s'en priver. On ne trouve pas cette réflexion dans les mesures qu'on nous propose. On remplit parce que la société l'exige et on vide parce que la dignité l'impose. On a honte de ce qui est nécessaire. Du coup, nous ne savons plus vraiment sur quel texte et quelle conception se fonder.
Faute de cette orientation centrale, le projet de loi, s'il octroie des droits aux détenus et tente tant bien que mal de favoriser des immobilisations en quelque sorte civiles - bracelets électroniques et assignations à résidence - est loin de constituer ce texte fondateur que beaucoup attendaient aussi bien pour la condition de ceux qui gardent et surveillent que pour celle de ceux qu'on a à surveiller. J'ai l'impression désagréable que ces dispositions lancent des droits, comme une bouée à la mer, en espérant que ces concessions au demeurant estimables suffiront à donner l'illusion d'une véritable réforme. Pour parler net, on fait don de droits parce qu'on n'a pas d'argent à investir dans cet univers qui en a plus besoin que tout autre. Comme on ne désire pas ou qu'on ne peut pas faire "simple", c'est-à-dire prendre à bras le corps l'indignité matérielle et le scandale humain - non pas de l'enfermement mais de ses modalités actuelles -, on préfère continuer sur un registre honorablement humaniste mais qui va avoir peu d'incidence sur le destin quotidien des condamnés dans les pires établissements et sur l'état des lieux pénitentiaires. On s'obstine à accomplir le contraire de ce qu'il conviendrait de mettre en oeuvre. L'argent, la création et la construction de prisons, la restauration urgente de celles qui le méritent encore, une focalisation totale sur l'évident bienfait de l'encellulement inviduel qui est de nature à prévenir les drames et les dérives diurnes et nocturnes.
Les droits, traités de la sorte comme une menue monnaie qui autorise l'Etat à négliger l'essentiel - les problèmes tenant à la structure et à la résidence -, ne pourront jamais être perçus à leur juste valeur puisqu'en dépit de l'excellent contrôleur général qui se dévouera au service d'une cause multiple, rien de décisif ne pourra sortir de ces garanties projetées.
Regardons les pays qui nous semblent être des modèles. La Suède, dans certains domaines, ose avoir avoir une politique pénitentiaire infiniment plus rigoureuse que la nôtre, notamment à l'égard des personnes déclarées irresponsables. Peu de citoyens protestent. Pourquoi ? Parce qu'un minimum de décence et de dignité est sans cesse assuré, voire amplifié.
On fait l'inverse en France.Ce qui ne coûte rien nous transporte. Or il faut beaucoup dépenser pour remettre en état les prisons. Pour que la politique pénale trouve un aboutissement qui ne fasse pas honte à ceux qui souhaitent rigueur ET humanité.
Quand bien même ne suis-je pas en accord sur tel ou tel point de votre opinion, je vous suis pleinement dans votre analyse globale : la prison est moins scandaleuse que les conditions dans lesquelles elle est imposée. Nous supporterions mieux la prison si elle était matériellement supportable. Sur ce terrain, je vous suis totalement.
Rédigé par : Jean-Dominique Reffait | 12 juin 2008 à 22:23
Je partage complètement votre analyse.
Il existe aussi peut-être une autre solution pour désengorger les prisons, c'est celle du "numérus clausus", mais là ce n'est pas l'argent qui manque mais le courage politique, ne serait-ce que pour étudier cette solution.
Et puis finalement, tant pis, comme le dit si bien le bon peuple des bistrots, "c'est bien pour eux !"
Rédigé par : Mussipont | 12 juin 2008 à 21:52
Votre note reflète parfaitement le sentiment que m'évoque ce projet de loi pénitentiaire, mais pensez-vous que nous ayons le choix ?
Il me paraît tristement clair que nos prisons sont condamnées à être ces enfers en miniature que l'Observatoire International des Prisons décrit régulièrement sur son site.
On dit que les limites dépassées, il n'y a plus de bornes, or dans le cas du surpeuplement, des violences, rackets et trafics, dépressions et suicides dans les prisons, il est clair que les limites, où que vous placiez le curseur, ont été franchies il y a bien longtemps.
Les mesures radicales qui s'imposent, construction de nouvelles prisons, ré-aménagement de celle existantes, mise en place d'un véritable projet de réinsertion, suivis médicaux et psychiatriques accessibles et sérieux, bref tout ce qui rendrait à la peine un sens plus profond qu'une simple privation de liberté, toutes ces mesures ne viendront pas.
Peut-être suis-je pessimiste (bien que ma nature soit tout le contraire), mais ces mesures sont reportées depuis si longtemps que j'ai renoncé à espérer le grand soir carcéral. Alors peut-être faut-il se contenter de cette loi.
Un dernier mot sur cet article du journal Libération qui rapporte le procès pour diffamation qu'ont intenté des gardiens de prison à une journaliste qui publiait en 2006 un article sur les conditions de vie en prison, mettant en avant le témoignage d'un ancien détenu.
J'attends de connaitre le jugement, mais je crains quand même que cette affaire ne dissuade la presse, déjà timide dans ce domaine, de rapporter ce qui se passe "entre les murs".
Rédigé par : Marc | 12 juin 2008 à 21:29
L'année dernière il fallait remplir les prisons de toute la gangrène qui pourrissait la vie des braves citoyens, aujourd'hui il faut vider les prisons de toute une population dont on découvre les vertus. Du pur charlatanisme.
Rédigé par : SR | 12 juin 2008 à 21:17