Je l'attendais, je l'espérais, cet article dans le Monde.
Alain Finkielkraut a été fidèle au rendez-vous. Il a publié un court texte sur le film qui a remporté la Palme d'Or du Festival de Cannes.
Je suis d'autant plus sensible à ses réflexions que depuis la fin du festival, je retenais mon envie d'écrire un billet sur Sean Penn, sur François Bégaudeau et, plus généralement, sur l'atmosphère qui a semblé régner dans ce haut lieu du cinéma, qui chaque année réunit producteurs, cinéastes, vedettes, journalistes et parasites, l'or et le strass, l'écume et la profondeur. Si j'ai tardé, c'est que je ne voulais pas soupçonner sans connaître. J'avais besoin, d'abord, de voir le film de Laurent Cantet. Mais je me sens le droit de m'accrocher à la pensée royale d'AF.
Dès que Sean Penn, en sa qualité de président du jury, a osé offrir à tous, qui ne lui demandaient rien, sa méthode, ses critères de choix et, au fond, ses parti pris, le festival était fichu sur le plan de l'équité. Quelle étrange idée, en effet, que de prétendre, avec un rien d'intelligence pompeuse, que seul le film politique méritait d'être sauvé, avec une vision du monde, un regard social, des ambitions universelles ! C'était écarter d'emblée du palmarès les grandes oeuvres de la vie intime, les plongées au coeur de l'humain, la représentation des sentiments et des émotions d'autant plus puissants qu'ils touchaient une forme d'éternité, quand le partisan et l'idéologique ne duraient que le temps de l'idée. Le comble, c'est que Sean Penn, par le snobisme environnant, a été applaudi avec gravité et componction. On allait avoir un festival sérieux, qui n'allait pas seulement divertir mais donner des maux de tête.
Sur le film lui-même, rien donc à dire sinon que j'avais déjà pu m'abreuver à d'autres sources pour apprécier la conception de l'enseignement de François Bégaudeau et sa volonté affichée de se situer au ras des élèves. Au point, par exemple, de banaliser délibérément le langage. Condamné comme moyen de domination, celui-ci n'était supporté que comme outil de popularité et de fraternisation. Je me souviens aussi d'un entretien entre Alain Finkielkraut, précisément, et François Bégaudeau où ce dernier n'avait cessé d'opposer à son contradicteur l'optimisme de son spontanéisme et son émerveillement devant les errements d'une jeunesse si élégamment indisciplinée. Tout se résume, pour Bégaudeau, à échapper autant que possible à la réalité de la loi pour s'abandonner à la loi de la réalité. Cette dernière constitue ce à partir de quoi tout est possible. Il ne faut surtout pas la contrarier et tenter si peu que ce soit de guider les élèves vers autre chose que le culte de ce qui est. Ce qui advient est forcément nécessaire et le maître a pour seule exigence de déguiser son impuissance en politique et en progressisme.
Il est un domaine, cependant, où AF pourrait être lui-même qualifié de naïf. Lorsqu'il prêche qu'au nom de la civilisation, un langage de qualité et de culture doit être sauvegardé, ne tient-il pas pour acquis ce qui aujourd'hui ne fait plus sens ? La civilisation constitue-t-elle encore une valeur susceptible de convaincre, un idéal à atteindre, une argumentation suprême et décisive ou bien n'est-elle pas déjà disqualifiée comme toutes ces instances supérieures, ces transcendances invoquées, régulations indiscutables qui, surplombant le réel, semblent commettre à son encontre le crime de lèse-majesté ? Est insupportable tout ce qui croit nous démontrer le meilleur par le recours à un ciel des principes. Celui-ci, profane ou sacré, ne pèse plus guère. Aussi, plaider au nom de la civilisation, c'est soutenir une cause difficile avec un avocat qui n'est plus légitime.
C'est sans doute cela l'impasse où nous nous trouvons. Dans la crise, inventer des remèdes à la crise.
On pourra toujours compter sur AF.
PhB écrit "Tout se résume, pour Bégaudeau, à échapper autant que possible à la réalité de la loi pour s'abandonner à la loi de la réalité."
... Joli !
Rédigé par : all | 04 juin 2008 à 10:54
Je ne suis pas sûr d'avoir compris la même chose que vous concernant le film de Bégaudeau/Cantet. Bégaudeau était prof de français et il a testé le hiatus qui existe entre les principes et le réel. Etre enseignant, je l'ai été, c'est faire une place à la démagogie indispensable pour séduire la surface d'élèves rétifs à plonger avec vous vers les profondeurs merveilleuses. Ils sont à une gare de départ et le train doit s'arrêter à cette gare, aussi miteuse soit-elle.
Il n'y a pas d'opposition entre la démagogie pédagogique d'un côté et l'idéal d'exigence et de culture de l'autre, car l'une peut mener à l'autre.
Une autre point est la question de la civilisation au nom de laquelle se fonde l'exigence intellectuelle. AF nest pas naïf, il est veuf ou orphelin, c'est selon. La civilisation classique meurt depuis les années 50. Le mouvement, peu visible au départ, est devenu criant ces dernières années, comme un crâne qui vient de perdre ses derniers cheveux. Ce qui a constitué, peu ou prou, le corpus de notre civilisation depuis plus de 2000 ans s'évanouit des mémoires : la preuve est faite qu'on ne peut connaître Molière ou Flaubert sans connaître Aristophane ou Platon et si l'on perd la référence des plus anciens, tout l'édifice s'écroule pour ne laisser subsister que ce qui s'est émancipé du classicisme : Houellebecq ou Angot. Les fossoyeurs du classicisme, dans les années 60, qui se recrutèrent à gauche au nom de la réalité sociale et à droite au nom de la performance, on asséché la source tant et si bien qu'à l'embouchure de l'ancien grand fleuve, il n'y a plus qu'un mince filet d'eau pas très potable. Ces tueurs de latin et de grec ont-ils seulement conscience qu'ils n'ont pas seulement effacé les classiques du disque dur mais qu'ils ont rendu Sartre et Camus incompréhensibles ?
Alors je suis plus qu'admiratif devant des profs qui continuent de croire qu'ils peuvent remonter le courant. Ce que j'ai entendu ou lu de ce film ne m'apparait pas contradictoire avec les exigences de AF, mais tandis qu'il enseigne à Polytechnique, d'autres enseignent en ZEP : la méthode diffère nécessairement, la démagogie s'installe éventuellement à la place de la rigueur janséniste mais le but est le même.
Pardon d'avoir été si long.
Rédigé par : Jean-Dominique Reffait | 04 juin 2008 à 10:49
"It's an amazing film, an incredible movie : La classe, entre les murs from Laurent Cantet !" Bon sang quand on aime le cinéma on reste sans voix devant un Américain classé subversif et engagé, posant en Une des médias une carabine à la main pour se défendre en Louisiane (de quoi ?) après l'ouragan Katrina. Entre deux vagues de surf à Hawaï et une soirée de défonce en boîte de nuit, Sean Penn a trouvé le temps d'apprécier le nombrilisme narcissique du cinéma français. Oh, des enfants noirs philosophes comme à Harlem, oh des filles apostrophant un maître d'école nécessairement sympathique qui distille son savoir comme un slameur. Oh, une classe de 25 élèves où la poésie l'emporte sur la game boy, où le tutoiement maître-élèves brise les barrières sociales et intellectuelles. Tha'ts Cannes, it's magic !
Rédigé par : SR | 04 juin 2008 à 10:39
"Ce qui advient est forcément nécessaire et le maître a pour seule exigence de déguiser son impuissance en politique et en progressisme."
Je crois que M. Bilger décrit, par ces quelques mots, un phénomène qui résume en partie l'esprit de notre époque qui dodeline de la tête car elle ne sait plus trop quoi faire avec.
Rédigé par : Sept ans en 1968 | 04 juin 2008 à 10:08
Le festival de Cannes n'a pas trahi l'ambition qu'il affichait à son ouverture. On annonçait un palmarès « politique », on l'a. On l'a même jusqu'à satiété puisque c'est l'Education nationale, décernant son propre prix au film « Che », figure ô combien enracinée dans l'imaginaire estudiantin, qui obtient, au travers du «vécu» d'une classe, la Palme d'Or, avec le film «Entre les murs», de Laurent Cantet, à l'intitulé si carcéral.
Ce docu-fiction est une défaite du cinéma. Le 7e art s'enterre de lui-même dans la sociologie plutôt que chercher à réanimer le monde, à lui mettre et à se mettre lui-même des ailes. Cannes est allé au bout de sa logique, après avoir «cannesnisé» un genre cinématographique dont Michael Moore est une sorte de parangon.
Peut-être ces succès ne sont-ils des succès que parce qu'ils parlent à la part la plus médiocre de la nature humaine, celle qui se regarde soi-même et qui ne regarde plus le monde aboutissant à ce morne consensus de pellicule qu'«Etre et avoir» avait déjà inauguré à sa façon pour finir dans des avatars des droits d'auteurs prosaïques.
Cinéma, cinéma, cinéma... En 1974, Claude Pinoteau prenait acte de 1968 dans son film «La Gifle» avec la débutante Adjani, lycéenne passionnée éprise de liberté, face à son père incarné par Lino Ventura. Il décrivait un fossé entre deux générations.
C'est comme une déduction naturelle, qu'aujourd'hui des élèves du collège parisien si bien nommé Françoise-Dolto, soient, à égalité avec leur prof, les stars de cette production cinématographique dédiée à la pédagogie.
Dans un extrait, le dialogue entre le professeur et ses élèves voit le professeur demander à ses élèves qu'ils l'autorisent à expliquer pourquoi faire l'effort de la langue. Au milieu d'un certain chahut, un élève lui accorde cette permission collective.
Au lendemain de la clôture du festival, le principal du collège a expliqué qu'il "veillerait" à ce que les enfants "restent des élèves".
Peut-être, au delà de ce groupe représentatif, faudrait-il que les élèves redeviennent des élèves et que les professeurs redeviennent des professeurs.
Est-ce de l'ordre de l'utopie ?
Je préférais le ralliement au savoir, à l'intelligence qui émanait du «Ô capitaine mon capitaine» du «Cercle des poètes disparus» pour parler de transmission de savoir. Ou encore «A la rencontre de Forrester». Ou encore «Will Hunting», du même Gus Van Sant. Ou encore, «The ressurection of champs», avec Samuel L. Jackson.
Les transgressions y étaient lumineuses, vivantes, vibrantes.
C'est vrai, c'est de la fiction.
Oui, c'est du cinéma, qui part sans doute souvent d'une réalité plate pour lui donner du relief et du sens, comme les Grecs ont fait leur théâtre, développé le sens de la tragédie et inventé ses héros, construit un rapport et une distance à la réalité qui donne sa saveur à l'humain.
Lequel des deux cinémas ment le plus ? Celui qui vole, fait rêver, ou celui qui choisit de rester terre à terre ?
Une jeune fille interrogée, à la sortie du lycée, sur ce que représentait cette oeuvre à ses yeux, a dit qu'elle aimerait avoir un prof comme celui d'«Entre les murs».
Elle a tout dit.
Y compris sur la prétention cinématographique de ce film.
Ps: je dois préciser que je comprends parfaitement la joie des jeunes gens qui ont tenu un rôle dans cette oeuvre. Ils sont sincères, drôles, intelligents et ne méritent pas moins que d'autres la brièveté d'un instant de lumière. C'est la portée générale qui est blâmable.
Rédigé par : Sept ans en 1968 | 04 juin 2008 à 10:00