On parle beaucoup de Christophe depuis une semaine, à l'occasion de la promotion de son dernier CD "Aimer ce que nous sommes".
On a tous crié "Aline" avec Christophe, pour qu'elle revienne.
Il n'empêche que Christophe, cultivé médiatiquement pour ses pensées au-delà du raisonnable, peut aussi proférer des absurdités d'autant plus choquantes qu'elles ne sont même pas relevées.
Exemple dans Paris Match. Une interview de Christophe par Florian Zeller. On est sûr au moins qu'on n'ira pas à l'affrontement !
Christophe, au milieu de propos à la fois intéressants et biscornus, trouve le moyen de se vanter ainsi : "J'ai 63 ans, je n'ai jamais voté une seule fois et j'en suis fier". Certes, il a précisé qu'il est "plus anar qu'autre chose" mais tout de même, une telle bêtise assenée avec tant d'assurance aurait pu au moins faire sursauter l'interlocuteur.
Christophe d'un côté, avec un désinvestissement civique assumé. De l'autre, Fred Vargas avec une conscience civique aiguisée. Le rapprochement semble incongru mais j'ai eu envie de relier naturellement ces deux tempéraments, dont les modalités d'appréhension du monde sont pourtant radicalement différentes.
Fred Vargas, on a aussi beaucoup parlé d'elle pour la sortie de son dernier livre. Je me promets de le lire durant les vacances. Ce sera ma première expérience. Les portraits qui ont été faits d'elle et qui s'ajoutent à un échange très courtois sur mon blog au sujet de l'affaire Battisti font apparaître une personnalité riche, singulière, passionnée, impliquée - elle a soutenu François Bayrou lors de la campagne présidentielle - et pugnace. Elle choisit des combats et s'y tient. Celui qui la mobilise contre les effets de la grippe aviaire est moins connu que son soutien à l'ancien criminel italien. Soutien éminemment discutable mais généreusement cautionné par des médias qui confondent Battisti avec Dreyfus.
Mon interrogation porte sur les ressorts qui conduisent un être à se glorifier d'une abstention politique et un autre à se confronter au feu du réel en sélectionnant étrangement ses luttes. Certes, pas une seconde, je n'ai envie de donner raison à Christophe qui manifeste, derrière son refus systématique de voter, une indifférence à l'égard de la communauté, voire même un léger mépris d'autrui... On peut légitimement argumenter sur les limites et les faiblesses du politique mais dès lors que, même imparfait, il constitue le seul moyen pour réduire la misère du monde, le monde de la misère, on n'a pas vraiment le choix, "anar" ou pas. Il y a probablement chez Christophe moins d'anarchisme que de "j'm'en foutisme", cette désinvolture de l'artiste qui lui laisse croire que seul ce qu'il fait est important, alors qu'inversement d'autres s'estiment fondés, grâce à leur art, à donner leur avis sur tout et n'importe quoi.
Fred Vargas, sans aucun doute, ne fuyant pas le coeur de la mêlée et plongée dans les débats de la Cité, a emprunté le bon chemin. Mais pourquoi Battisti ? Pourquoi une intellectuelle est-elle fascinée, dans le champ de l'humain à sauvegarder, par la part la plus médiocre et la plus contestable ? Faut-il considérer que le comportement coupable, teinté de politique, parfumé de littérature, mérite par principe des suffrages qui devraient être refusés à la souffrance et à l'injustice ordinaires ? Convient-il d'accepter cette idée fausse que venir au secours de l'indignation commune serait déchoir alors que militer pour une dissidence autrefois malfaisante serait forcément honorable ?
Quand une personne comme Fred Vargas, au talent et à l'intégrité évidents, éprouve le besoin obstiné de se camper aux côtés de l'indéfendable, on ne peut manquer de s'étonner. La clé n'est-elle pas dans cette certitude absurde que le bien consensuel, l'éthique partagée ne nécessitent rien d'autre, pour les faire exister, que l'affirmation de leur force ? Fred Vargas n'est-elle pas détournée de mettre sa personnalité au service de combats plus universels par l'impression que ceux-ci feraient déjà l'objet d'une adhésion de principe ? Alors que l'impact considérable des médias parvient, au contraire, à donner à une parole de provocation au soutien d'une cause douteuse l'apparence et la légitimité d'un discours de rassemblement et d'humanisme. " L'art aristocratique de déplaire " est très largement atténué, à supposer qu'il soit une volupté, par la banalisation de ce qui hier aurait fait dissidence et rupture. Au regard de l'évolution de notre classe médiatico-intellectuelle, l'étonnant aurait été de voir Bernard-Henri Lévy ne pas applaudir Battisti. Pour rien au monde, on ne voudrait manquer une chance d'imiter les grands ancêtres qui tout de même avaient une autre allure.
Christophe ne s'en mêle pas. Fred s'en mêle.
Si celle-ci changeait de registre, elle deviendrait originale et serait formidable.
Philippe, peut-être, si le vote blanc était reconnu en France, y aurait-il plus d'électeurs. Ne pouvez-vous pas comprendre que certains, juste pour revenir à l'élection la plus récente, n'aient eu aucune envie de choisir entre les deux candidats ? Ceux-là n'ont d'autre choix que de s'abstenir car s'ils votent blanc, leur vote n'est pas comptabilisé ; autant donc aller à la pêche ou rester les orteils en éventail sous un arbre à regarder voler les petits oiseaux. Quant à Fred Vargas, peut-être y a t-il au départ de sa mobilisation l'admiration pour l'écrivain que Battisti est devenu. J'ai lu il n'y a pas si longtemps plusieurs de ses romans parus au Masque dont l'Eau du Diamant et j'avoue avoir été plutôt agréablement surprise. Puis l'amitié et la fidélité qui lui font prendre de vrais risques alors qu'elle pourrait se contenter du confort de son succès. En cela, quoi que l'on pense du bien-fondé de sa démarche, Vargas, archéozoologue et historienne, est formidable et originale.
Rédigé par : catherine A. | 02 juillet 2008 à 10:37
"Il n'empêche que Christophe, cultivé médiatiquement pour ses pensées au-delà du raisonnable, peut aussi proférer des absurdités d'autant plus choquantes qu'elles ne sont même pas relevées."
Sans doute n'est-ce pas facile de faire entendre quelque critique que ce soit à l'encontre des artistes sponsorisés par France2 !
Vous évoquez des absurdités mais on peut aussi évoquer Eluard, il me semble, à propos de ses nouveaux textes qui reprennent parfois cet auteur textuellement !
Mais comme vraisemblablement peu du public, de la mamie à la petite fille, qui supporte Christophe a jamais appris de poésie par cœur, pourquoi pas ! Allons-y gaiement !! Et tant qu'à faire, dans le registre en principe le plus connu !
"Fred Vargas n'est-elle pas détournée de mettre sa personnalité au service de combats plus universels par l'impression que ceux-ci feraient déjà l'objet d'une adhésion de principe ?"
Je crois que le grand psychologue en vous a vu juste!
"Au regard de l'évolution de notre classe médiatico-intellectuelle, l'étonnant aurait été de voir Bernard-Henri Lévy ne pas applaudir Battisti."
Haha haha ! Vous allez bientôt me donner envie à moi aussi de poster une apologie de BHL !!
Rédigé par : Catherine JACOB | 02 juillet 2008 à 10:36
Cher Procureur. Vous soupçonnez Christophe de mépris de la foule parce qu'il ne vote pas. Je ne connais pas ce garçon, je ne m'intéresse pas à son "art", et je ne perdrai pas mon temps à déterminer si cela relève plutôt d'une posture ou d'une autre. Mais il me semble important de vous dire à quel point le mépris des urnes me paraît une attitude non seulement défendable et cohérente (en tout cas tant qu'on ne reconnaîtra pas la valeur du bulletin blanc, actuellement relégué au rang de "suffrage non exprimé"), mais encore la seule qui vaille au regard de la situation politique.
Il m'aurait fallu voter pour une dame qui, postulant au poste de chef des armées ignorait combien nous avions de sous-marins, et louait (vous en souvient-il ?) la célérité et l'efficacité de la justice chinoise (le sort qu'elle aura réservé au responsable, lors de sa campagne, des questions économiques montre bien qu'il y avait là plus qu'un lapsus). Il m'aurait fallu voter pour un épouvantable parvenu égocentrique, inculte fasciné par le toc et tout ce qui contribue à abaisser l'individu, l'insulte à la bouche et le doigt pointé ? Il aura fallu après ce scrutin voir les traîtres se congratuler et s'ajouter aux traîtres ? Je n'ai pas voté, et je m'en fais une gloire et un honneur. Pas un de ceux qui se pensent assez haut pour présider à NOTRE destin ne recevra jamais mon soutien.
La (re) lecture de Tocqueville et du destin qu'il prédit (et qui s'est réalisé) aux "démocraties modernes" suffit à donner raison à ceux qui croient que nos régimes sont des fruits pourris qui ne demandent qu'à tomber.
Rédigé par : Erig Le Brun de La Bouëxière | 02 juillet 2008 à 10:25
Personnellement, je préfère Fred et Omar.
J'avoue avoir eu du mal à comprendre le soutien qu'accordaient à Battisti un certain nombre d'artistes et d'intellectuels et j'avais eu à l'époque un échange d'e-mail avec Pierre Marcelle (de Libération) qui ne m'avait pas convaincu.
Au fait, on parle toujours d'intellectuels mais les manuels, qui en parle ? N'ont-ils pas, eux aussi, le droit de soutenir Battisti ou Rouillan ou Besancenot !
Rédigé par : Polochon | 02 juillet 2008 à 09:09
PS : Florian Zeller est un écrivain surévalué, il est le compagnon de Marine Delterme meilleure amie et témoin de mariage de Carla Bruni. Bon, donc, Paris Match est la succursale de placement des amis des amis des amis du Président, en attendant France 2 et France 3.
Rédigé par : SR | 02 juillet 2008 à 08:31
Christophe est cohérent avec lui-même, il vit la nuit, et pendant des décennies s'est baladé dans Paris à bord d'une Cadillac rose, affirmant ouvertement un fantasme fréquent : le port de bas de soie noire et lunettes sombres, cheveux au vent. On peut se souvenir de lui fréquentant assidûment la Closerie des Lilas à partir de 22 heures. Les bureaux de vote à Paris ferment à 20 heures, trop tôt, ils sont nombreux les décalés, et franchement ils n'ont pas tort, entre Royal et Sarkozy certains ont fait l'effort de se déplacer pour voter blanc sachant que leur vote ne serait pas pris en compte. Alors, Christophe peut prendre une posture de mec un peu anar', au moins sa croyance va à la musique et aux nuits blanches, pas au sens civique. Un rocker crooner comme lui vaut mieux qu'un Johnny Halliday ostentatoire sarkozyste profitant bien du système français comme les aides des municipalités pour ses concerts et hurlant au racket fiscal après avoir été débouté de sa demande de nationalité monégasque.
Rédigé par : SR | 02 juillet 2008 à 08:05
J'ai 25 ans, j'ai souvent voté, et je n'en suis pas fier. Il me semble que face à la vacuité de notre démocratie contemporaine la seule attitude cohérente consisterait à remplir les urnes d'un vide cette fois bien réel. Ah, une bonne grève des électeurs ! Trouvez-vous que la participation soit forcément un signe de vitalité démocratique ? L'abstention, en tant que dénonciation de la faiblesse de l'offre politique, peut l'être beaucoup plus.
Rédigé par : Julien | 02 juillet 2008 à 07:57
"Si celle-ci changeait de registre, elle serait formidable."
...à vos yeux, peut-être...
d'autres écriraient : "...elle serait banale"
"savourer le plaisir aristocratique de déplaire" dit-elle...
Rédigé par : sbriglia | 02 juillet 2008 à 00:38