Cela va sans doute finir par se calmer. Ingrid Betancourt va demeurer, pour beaucoup, une icône mais on parlera moins d'elle. Il est vrai que, depuis mercredi dernier, nul n'a pu oublier qu'elle avait été libérée.
Et c'est normal. Moi qui suis pourtant très sensible à l'hypertrophie médiatique et au décalage qui existe souvent entre l'importance intrinsèque d'un événement et sa représentation, je dois reconnaître que pour cette délivrance il valait la peine de prendre même le risque "d'en faire trop".
Dans cet enfermement odieux de six ans et ce retour à la lumière, tout, en effet, était de nature à solliciter sans cesse l'attention, la compassion et l'espérance publiques. L'éthique, la politique, la cruauté des terroristes, la puissante réalité presque mythologique de la forêt amazonienne et de cet étouffant plafond vert qu'a évoqué Ingrid Betancourt, les tractations internationales, les tentatives de secours manquées, tout se mêlait pour constituer cette aventure déplorable, illuminée médiatiquement par et pour une seule, comme une tragédie où Indiana Jones serait venu donner la main à Machiavel.
Je n'ai pas à commenter les inéluctables polémiques qui suivent, à chaque fois, un épisode national ou international créateur de consensus durant un trait de temps (Le Monde, le Parisien et le Figaro). On pourra le vérifier. C'est une habitude, comme si l'excès de bonheur devenait tout à coup suspect et qu'il convenait vite de le rendre ambigu, de le juger fabriqué. Mon seul étonnement porte sur les propos de Ségolène Royal qui, à force de vouloir faire preuve de pugnacité dans son opposition, déçoit ceux que son élégance de comportement et son allure personnelle avaient pu sinon convaincre du moins séduire.
Je voudrais mettre l'accent sur un aspect fondamental de la personnalité d'Ingrid Betancourt depuis son arrivée à Bogota, son accueil à Paris par le président de la République et l'ensemble de ses attitudes et interventions publiques. Il me semble qu'elle donne la clé de sa formidable aura aujourd'hui et de celle qu'on lui prêtait hier, sans la connaître mais avec une divination qui anticipait avec justesse.
Combien de personnes, dans tous les domaines de la vie, sur les registres les plus divers, du ludique au dramatique, de l'intellectuel au politique, sont souvent très inférieures à la conclusion de ce qu'elles pouvaient laisser apparaître dans les prémices ! Ce n'est pas faire injure à Patrick Modiano de dire que, s'il ressemble à ses livres à l'oral, il les défigure quand il parle d'eux. Bernard-Henri Lévy, en revanche, est aussi talentueux et insupportable à l'écrit qu'à l'oral. J'ai le bonheur d'avoir pu rencontrer à plusieurs reprises Michel Déon sans que le charme romanesque et tendre de ses écrits se dissipe. Tout de même, la plupart du temps, comme Marcel Proust l'avait si brillamment souligné, il vaut mieux ne jamais mettre son admiration littéraire, intellectuelle ou politique à l'épreuve de la vie car la déception nous accable presque à coup sûr. Rares sont ceux qui ont la capacité de se tenir à hauteur de leurs oeuvres, quelles qu'elles soient.
Alors, que penser de ceux qui ont suscité durant des années la pitié et la sollicitude de tous, l'énergie des politiques et la solidarité inlassable des comités de soutien ! Comment pourraient-ils espérer, revenus à l'existence, dans une allégresse que leur réalité nourrit mais sans la part de douleur rêveuse et de nostalgie imaginative que la crainte de les perdre rendait sensible, ne pas décourager les attentes et maintenir l'intensité de leur mythologie ? On l'a bien constaté avec la plupart des otages dont l'absence nous a été proche et chère. La joie les a accueillis mais aucun n'a même cherché, par ses paroles et son comportement, à offrir, présent, l'incandescence liée à son exil.
Ingrid Betancourt est exceptionnelle parce qu'elle réussit ce tour de force. Pas une seconde, elle n'a permis au doute, à l'aigreur, à la déception d'autrui de venir altérer la pureté idéale de ses propos et de ses remerciements. Non seulement sa parfaite langue a flatté nos oreilles mais la profondeur psychologique de ses analyses et de sa reconnaissance a rassemblé bien au-delà du cercle déjà étendu de ses inconditionnels. J'ai apprécié qu'au moins aujourd'hui, alors qu'à l'évidence le combat politique va bientôt à nouveau l'empoigner, elle ait su chasser le partisan et le polémique, qu'elle ait naturellement mêlé, dans les grâces qu'elle rendait, le président Uribe, le président Sarkozy, Jacques Chirac, Dominique de Villepin, l'armée colombienne, le président Chavez, sans se soucier de fabriquer a posteriori une quelconque cohérence.
Pas besoin de lui arracher les mots, les émotions et les explications. Elle n'a pas cherché refuge dans les saillies et l'ironie, elle n'a pas joué à se composer le visage de la malheureuse qu'on attendait avec le sadisme de la bonne conscience, elle a explosé de santé apparente et d'énergie, d'exaltation et d'envie parce que la liberté retrouvée lui insufflait le bonheur d'être, tout simplement. Cette tragédie de six années, elle nous l'a paradoxalement beaucoup mieux signifiée par cette expansion chaleureuse que par des silences entendus, elle l'a beaucoup mieux incarnée par cette joie volubile et pénétrante que par un chagrin composé, dernière concession qu'elle aurait ainsi faite à ses bourreaux, aux FARC dont j'espère bien que la France n'aura à en accueillir aucun. Ingrid Betancourt, depuis qu'elle est revenue parmi nous, étonne. Je ne sais ce qu'elle deviendra par la suite. Il est probable que la quotidienneté jouera contre elle et son image mais, en attendant, il y a là quelqu'un !
Elle prend bien la liberté comme d'autres prennent bien la lumière.
Elle est libertégénique !
Ingrid Betancourt est exceptionnelle mais doit-on ressembler à des tortionnaires en l'obligeant à tant d'obligations médiatico-politiques en si peu de temps ? Ingrid Betancourt a été prise en otage une seconde fois. On a le sentiment que puisqu'on l'a soutenue (et pas libérée, Ségolène Royal a raison de le rappeler), elle doit être immédiatement présente pour donner des points aux hommes politiques dans le prochain sondage (de gauche comme de droite, du président de la République au maire de Paris). Les premiers remerciements d'Ingrid Betencourt ont été tout autant pour Nicolas Sarkozy que pour Dominique de Villepin et pour Jacques Chirac, ce dernier, a-t-elle ajouté, "à l'époque où il n'était pas politiquement convenant" de me soutenir. Je pensais les voir à l'Elysée mais c'est Carla et Kouchner qui semblent les avoir remplacés sur la photo.
La "petitesse" de Ségolène Royal est d'avoir juste dit qu'Ingrid Betancourt n'a pas été libérée par la France, reprenons la phrase originale et non ce qui en a été dit ensuite. Préfère-t-on l'hagiographie écrite par quelques journalistes aidés par quelques politiques qui de glissement sémantique en glissement sémantique nous font presque croire qu'Ingrid Betancourt a été sauvée par la France.
Quand Ingrid Betancourt est entrée dans l'avion pour embrasser ses enfants, on aurait pu penser que ces quelques secondes-là d'intimité leur seraient accordées. Mais une caméra était encore là...
Rédigé par : Bulle | 06 juillet 2008 à 05:54
Comme vous dites, il y a là quelqu’un.
Pas disponible au moment de son retour prévu, j’avais enregistré l’événement pour me faire une idée sur la séquence intégrale afin de ne pas subir les montages. Eh bien, je n’ai pas été déçu, la touche avance rapide n’a que peu servi.
Je craignais l’excès, il n’y en eut pas, j’avais peur d’une récupération politique éhontée, ce ne fut pas le cas. Tout m’a paru étonnamment juste. Surtout qu’il n’y avait eu ni scénario ni répétition.
Plus surprenant encore, plus tard, aux inévitables questions imbéciles de certains journalistes elle servait des réponses ciselées avec calme et précision. Un témoignage d’une grande douceur, sincère, profond, sans haine ni gémissement. Un ton juste, rare.
(Je ne peux m’empêcher de repenser à la logorrhée presque indécente de Florence Aubenas qui, pour beaucoup moins en fit beaucoup plus.)
Si son écriture est de cette qualité, le récit de son « aventure » devrait être captivant.
C’est de l’acier trempé cette femme-là, c’est clair. Mais il ne faut pas oublier sa foi qui paraît intense et profonde parmi les choses importantes qui l’ont aidée à traverser cette épreuve.
Quant à Ségolène Royal dans sa pitoyable sérénitude, elle est contre tout et tous, à contretemps. Rien à voir avec Ingrid Betancourt qui dans une même phrase a réuni tout le monde dans ses remerciements même si, c’est certain, au fond de son cœur, tous n’ont pas la même valeur.
Rédigé par : LAZARE | 06 juillet 2008 à 01:15
Le Général Dan Shomron zl , l'ancien chef d'état-major de l'armée de défense israélienne s'est éteint en toute discrétion sans fleurs ni couronnes, le 26 févier 2008.
Il était le maître d'oeuvre du raid militaire sur l'aéroport d'Entebbe en Ouganda le 3 juillet 1976 !
Rédigé par : Duval Uzan | 06 juillet 2008 à 00:30
Cette affaire Betancourt est la quintessence de la culture de l'entre soi, où des Neuilliens aident d'autres Neulliens dans la difficulté. Une famille bien née avec des connexions politiques, médiatiques, financières et diplomatiques a tenu les médias en alerte pendant six années. On peut légitimement s'interroger sur cette énergie excessive et cette soif de soumettre sa parole à tous les micros et exhiber son visage sur tous les plateaux télévisés. Y a-t-il urgence ou péril pour circuler en voiture avec chauffeurs de la République et tout le vacarme et aller de télé en télé, de réception en intronisation ? Sa famille véritable est-elle composée de journalistes ? Et la jungle décrite comme inhumaine a préservé Ingrid Betancourt des ravages du temps : pas de cheveux blancs, des mains impeccables, des jambes de gazelle qui lui font gravir quatre à quatre les marches d'escalier, un sourire éclatant. Alors qu'à l'entendre, le confort était spartiate, les mains entravées par des liens, pieds nus, peu d'eau. Bref, en trois jours une nouvelle téléréalité s'est inscrite dans les médias, avec Dieu comme chef spirituel et Nicolas Sarkozy comme parrain de cette mascarade.
Rédigé par : SR | 05 juillet 2008 à 22:49
Quand la France est prise à témoin et/ou citée (je le fais souvent moi aussi par habitude, négligence, et je le regrette car c'est une faute) de la sorte, c'est toujours injuste car c'est d'un pays et donc d'un peuple qu'il s'agit et qu'on implique alors de cette façon. La France ne trahit pas, les Français ne sont pas cela. D'hier à aujourd'hui, il y eut toujours des Français innombrables pour dire non à ces trahisons récurrentes (presque une habitude) de leurs politiques, législateurs et/ou autres gouvernants. Le contraire aurait fait que je ne serais pas là pour en écrire quelque chose ; mon père ayant été Harki et sauvé in extremis ainsi que ma mère qui pourtant n'avait rien à voir avec tout cela, par son officier français de groupe qui, au péril de sa carrière et au mépris de cette infâme législation de ce non moins infâme exécutif et gouvernement avec à sa tête un pseudo résistant étoilé, ersatz d'officier général sans honneur ce jour-là, les rapatria avec lui. Ils furent nombreux ainsi ceux-là qui refusèrent de voir souillées l'honneur et la parole d'un pays par ces misérables gouvernants. Il en fut de même des Juifs Français et même étrangers sur notre sol dont Israël honore encore aujourd'hui ces Justes qui les ont sauvés au mépris là encore des lois et décrets de ces gouvernants censés représenter la nation. Pourquoi y reviens-je ? Car vous espérez, PB, qu'aucun de ces FARC ne sera accueilli sur notre sol. Parce que, sans doute, je l'imagine, vous les méprisez de ce qu'ils ont commis de crimes. Je me garderai bien, pour ma part, de porter un tel jugement a priori concernant des hommes et des femmes par milliers, paysans pour la plupart, qui ont tout sacrifié et perdu pour vivre ainsi depuis des décennies dans les pires conditions. On ne lutte pas durant 40 ans dans la jungle si la cause que l'on défend n'a pas aussi sa part, même un peu, de justification et légitimité. Cela ne justifie pas les pires crimes mais cela en élargit la responsabilité. Tout n'est pas forcément blanc d'un côté et obscur et sombre de l'autre. Les choses ne sont pas aussi simples et tranchées. Ceci étant, si nul ne les accueille, ils resteront là-bas et la lutte désespérée continuera avec son cortège terrible d'enlèvements et autres crimes. Sauf l'amnistie générale et définitive de leur gouvernement, il n'y aura pas d'autre solution que la fuite mortelle en avant. Cependant, je vous rassure, quand bien même ils sont dans la jungle, ils savent tout du reste du monde. Ils savent que Battisti que le gouvernement français a, dans les mêmes termes et plus, accueilli jadis, croupi désormais dans une cellule collective de Brasilia en attendant que les juges brésiliens fassent de leur mieux pour dénouer, sans heurter les susceptibilités des uns et des autres, cet enième infamie de nos représentants élus. Ils ne viendront pas. La parole du gouvernement français ne vaut pas un clou et ils le savent bien. Mais qu'ils sachent, puisqu'ils lisent Internet et ce qui s'y écrit, que le peuple français n'est en rien complice de cela ni engagé par cette attitude de circonstance, ces promesses sans vergogne et ces paroles sans panache qui n'ont de cesse de nous humilier à la face du monde.
Aïssa.
Rédigé par : Aïssa Lacheb-Boukachache | 05 juillet 2008 à 19:35