Le 27 juin, le Conseil d'Etat a rendu un arrêt dont le Monde a, justement, souligné l'importance et que Valérie Pécresse, ministre de l'Enseignement supérieur et de la Recherche, a fortement approuvé. François Hollande n'a pas été en reste pour le compte du parti socialiste (selon 20 minutes).
De fait, il s'agit d'une affaire qui conduit la société à s'interroger, à définir ses rapports avec les pratiques religieuses extrêmes et, plus généralement, à réfléchir sur la compatibilité ou non certaines croyances rigides avec certaines valeurs humaines fondamentales. Malgré le consensus politique, ce n'est pas un sujet qui appelle une analyse péremptoire et des conclusions sommaires. Si le rédacteur de ce billet va émettre une opinion conforme à celle de notre plus haute juridiction administrative, il sera infiniment attentif, encore plus que sur d'autres thèmes, à la teneur des réactions.
Faiza M., Marocaine mariée à un Français et mère de trois enfants nés en France, avait saisi le Conseil d'Etat pour demander l'annulation d'un décret de 2005 lui refusant l'octroi de la nationalité française pour "défaut d'assimilation". Le Conseil d'Etat, par son arrêt de juin, a rejeté sa requête.
Il a en substance considéré que la pratique radicale de la religion musulmane, dans sa conception salafiste, entraînait un comportement en société incompatible avec les valeurs essentielles de la communauté française, notamment avec le principe d'égalité des sexes, dont, ailleurs, Valérie Pécresse rappelait qu'il n'était pas "négociable dans la République française" (selon le JDD).
Le Conseil d'Etat a fondé son argumentation au regard de la tenue vestimentaire et de la vie privée de la requérante. Celle-ci, selon le site du Nouvel Observateur, était recouverte, lors de trois contacts avec les services sociaux, du vêtement des femmes de la péninsule arabique. Sa longue robe lui tombait jusqu'aux pieds. Un voile lui masquait les cheveux, le front et le menton et une pièce de tissu le visage. La burqa.
De cette apparence et de la soumission de la femme à l'homme, de l'épouse à l'époux qu'elle paraissait manifester, le Conseil d'Etat a tiré les conclusions qu'on sait. Faiza M. avait répliqué en invoquant le principe de la liberté religieuse, garanti par la Constitution, et en soulignant que depuis son arrivée en France en 2000, elle n'avait jamais cherché à remettre en cause les valeurs de la République.
Se satisfaire d'une dénonciation de la pratique extrême d'une religion pour justifier le refus de la nationalité française serait prendre le risque de mettre le feu à des poudres infiniment sensibles. Ce n'est pas la manifestation publique d'une croyance religieuse qui est susceptible d'attirer la foudre administrative. Chaque confession, ostensiblement ou non, est identifiable à des signes et à des objets de piété qui s'inscrivent parfaitement dans l'espace civil et dans les relations avec autrui. Il ne faut pas oublier non plus la masse des citoyens étrangers à toute foi, que ce débat pourrait lasser.
Aussi, l'exercice d'une prescription religieuse, salafiste ou autre, ne devient problématique pour la vie sociale et la morale publique que s'il porte atteinte à des valeurs qui dépassent le domaine limité de la croyance. Cette distinction n'est pas facile à opérer et souvent, on la néglige en acceptant de fausses similitudes. A ce titre, je me souviens d'une audience de cour d'assises où une femme, citée comme témoin, est arrivée voilée. Malgré ma réticence, le président a laissé faire, au prétexte que les "bonnes soeurs" étaient également couvertes. Alors qu'aucun rapport ne pouvait être établi entre l'obligation religieuse qui représente une norme à accepter et la tenue civile qui se trouve en rupture.
Faiza M., recouverte de la tête aux pieds, le visage occulté sauf pour la fente des yeux, exprimait, par tout ce qu'elle cachait d'elle, par sa volonté de dissimuler la femme qu'elle était pour complaire à l'homme, l'inégalité des sexes. Mais, pourrait-on rétorquer, si l'un et l'autre avaient envie, poussant le salafisme au plus austère, d'offrir dans l'espace public cette image d'eux-mêmes, qui aurait le droit de se plaindre et pour quel préjudice ?
Ce n'est pas seulement par rapport à une conception occidentale de la femme qu'une épouse ainsi murée crée un infini dommage. C'est par rapport à l'humain tout court. Il convient d'affronter clairement que l'humanité véritable, quelle que soit l'infinie diversité de ce qui la compose, se définit d'abord par ce qu'on pourrait nommer l'offrande d'un visage à son prochain. Haineux ou amical, il vient, dans sa nudité et sa pureté, porter l'emblème de ce qu'il y a là un homme ou une femme, un homme et une femme et que le lien le plus éclatant entre les sexes est précisément cette existence à visage découvert, au sens propre.
Il y a donc plus qu'une intolérable soumission dont au demeurant Faiza M. serait victime. Il y a cette donnée qu'un tel couple imposant à la vue de tous une femme ainsi dissimulée transgresse ce qui constitue le fondement d'une société civilisée : que la liberté n'a pas de sens si elle enterre physiquement l'un, de son vivant, quand l'autre bénéficie de la lumière. J'ajoute que la preuve la plus significative de ce que j'avance résulte du malaise qu'autrui éprouve devant une telle dénaturation de l'humain. Qui n'a ressenti, non seulement de l'étrangeté mais de la répulsion devant une négation aussi construite et consentie de la transparence du visage, devant la prison que le corps s'était constitué lui-même au milieu de la liberté, belle ou laide, de tous les autres ? Puis-je dire que plus d'une fois, rêvant de remplacer la nuit par le jour, j'ai eu envie d'arracher et de montrer ? Pour faire connaître mais, surtout, reconnaître. Pour que mille liens invisibles ou implicites puissent s'extérioriser.
C'est un cas d'école que cette burqa. Rien ne mérite plus d'être expliqué et justifié que ce qui nous semble aller de soi. Il faut s'acharner à montrer que le particulier des croyances ne nous importe que dans la mesure où l'universel est trahi, où il dénature l'universel. Le Conseil d'Etat a rendu l'arrêt qui convenait.
Au fond, contre toutes les burqas du monde, d'abord la beauté et l'humanité de visages nus.
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